Moon Palace
Paul Auster
Acte Sud
Marco Stanley Fogg revient sur les étranges coïncidences qui ont marqué sa jeunesse, au milieu des années soixante.
Orphelin à onze ans, il est recueilli par son oncle Victor, le frère de sa mère, un musicien bohème, grand lecteur et amateur de baseball.
A la mort de celui-ci, devenu un étudiant fauché, il vivote entouré des milliers de livres qu'il a hérité de son oncle, rangés dans des cartons qui meublent son appartement. Il vend les livres au fur et mesure qu'il les lit pour parvenir à ses besoins, survivre.
Une fois le trésor littéraire évaporé, sans ressources, il est contraint de quitter son refuge. Il erre pendant des semaines dans les rues de New York puis à Central Park, comme un bateau à la dérive, confronté à lui-même.
A l'article de la mort, son ami Zimmer et Kitty Wu, de qui il tombe éperdument amoureux, le retrouvent et le sauvent in extremis.
Une fois rétabli, il devient l'homme de compagnie de Thomas Effing, un vieil infirme misanthrope en fauteuil roulant pour qui il écrit sa biographie. Apparaissent d'étranges coïncidences entre la vie des deux personnages. Cette rencontre va bouleverser son existence et ouvrir « sa » boîte de Pandore personnelle.
A la mort d'Effing, il rencontre son fils Salomon Barber ; ce dernier croyait que son père était mort lors d'un voyage entrepris avant sa naissance.
Moon Palace, publié en 1989, fait partie des premiers romans de
Paul Auster. Toutes les obsessions austeriennes qui alimenteront son œuvre à venir sont déjà présentes dans le récit de Fogg : la solitude, l'errance, le père, le hasard, l'Art et la Beauté - au sens philosophique -, la littérature - lecture et écriture -, la ville de New York, l'argent...
Il s'agit d'un roman initiatique, identitaire dans lequel le jeune Fogg, confronté à lui-même, seul au monde, Robinson contemporain perdu et abandonné dans la jungle urbaine new-yorkaise, entame un voyage intérieur puis physique ou géographique pour découvrir ses racines, renouer avec son identité ; il tente tout au long de son périple de répondre aux questions essentielles : qui suis-je et d'où je viens ?
Le roman se construit comme un puzzle dont les pièces sont distribuées au fur et à mesure pour permettre au lecteur de les unir.
Comme souvent Auster s'embarque dans la narration d'un autre récit dans le récit, dans la construction d'une histoire parallèle - celle de Thomas Effing ou de Salomon Barber - pour décontenancer le lecteur, brouiller les pistes, pour mieux retomber sur ses pieds à la fin.
C'est l'occasion pour l'auteur de donner une envergure plus philosophique à son récit. Il se penche ainsi sur le sens du Destin - peut-être doit-on même parler de prédestination ou malédiction, comme si tout était déjà écrit et que le clan Barber devait trébucher sans cesse sur la même pierre -, sur le sens de la Beauté - Effing, seul dans sa grotte, perdu dans le désert, dessine, peint, écrit avec une liberté qu'il n'aurait jamais pu expérimenter s'il avait été confronté au regard des autres -.
Pour parvenir à cet état de lucidité, comme souvent les personnages d'Auster sont confrontés à des situations extrêmes, ils sont au bout du gouffre, touchent de près la mort, connaissent - parfois s'imposent - la douleur physique et morale à la façon d'une expérience mystique, ils côtoient la folie.
Moon Palace est aussi un roman sur l'errance et la solitude, celles de Fogg - notons le choix du patronyme en hommage au Fogg de
Jules Verne -. le voyage qu'il entame au plus profond de lui est multiple. Il se fait d'abord à travers la lecture des livres de son oncle dans son appartement qui rappelle la caverne d'Ali Baba, puis en errant dans les rues de New York ou dans la nature recomposée de Central Park, et enfin à travers la recomposition du puzzle grâce aux rencontres qu'il effectue.
Finalement, tous les éléments de sa vie en main, fauché - il se fait voler l'argent que lui lègue Barber -, orphelin à nouveau - de père cette fois-ci -, il traverse à pied l'Amérique vers l'Ouest, vers le bout du continent, la fin du monde ; chaque pas le construit un peu plus.
L'auteur semble nous dire que l'homme doit s'éloigner de la civilisation pour s'accomplir, que la société corrompt son accomplissement ontologique. Il recrée d'ailleurs à travers l'errance de Fogg et le roman de Barber, le sang de Képler, dont il rapporte l'argument, un clin d'œil au mythe du bon sauvage de Rousseau.
Moon Palace - du nom du restaurant chinois dont Fogg observait l'enseigne de sa fenêtre - fait partie des grands romans de
Paul Auster, un récit intrigant placé sous le signe de la lune - les coïncidences et parallèles avec le terme moon et son évocation sont nombreuses -.
C'est à la fois un roman d'aventures, un roman initiatique mais aussi un livre qui développe une dimension à la fois humaniste et existentialiste.
L'écriture fluide, l'utilisation singulière du traitement de la temporalité, les nombreuses références culturelles - littérature, peinture, sciences, architecture... -, l'ambition philosophique du récit, la construction particulière - très austerienne - des personnages, les rebondissements permanents et les digressions narratives sont quelques uns des arguments qui font de
Moon Palace un beau moment de lecture.
Le
Paul Auster 1989 est un très bon cru que nous conseillons vivement.
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