A quoi sert Facebook diront certains ? Conneries, foutaises, abrutissement, concassage de la langue française. Eh bien Facebook m'a permis, moi, par l'intermédiaire d'une amie et néanmoins inconnue de découvrir
John Maxwell Coetzee.
Quissssaaaa me répondrez-vous dans votre novlangue fassebookienne ? Ce type-là est Prix Nobel de Littérature 2003, ce qui avait échappé à ma sagacité, je dois l'avouer, et également collectionneur de quelques autres statuettes dorées. C'est aussi un africain du Sud, descendant d'afrikaaner et ancien programmeur informatique. Comme quoi, ça mène à tout, il y a de l'espoir..
J'ai donc attaqué
Disgrâce, qui semble être une des pièces maîtresses du bonhomme et bien m'en a pris car c'est vraiment un superbe livre. Un style sobre, relativement dépouillé mais chaleureux, tendre avec les personnages mais jamais trop empathique et facile à lire, qui coule dans l'oreille comme une musique douce.
L'histoire est celle d'un professeur du Cap, la cinquantaine désabusée, double divorcé mais à la libido encore bien active, qui couche avec une étudiante (silencieusement consentante ...) et finit par se faire virer de sa fac. Il décide alors de laisser tomber un monde pour lequel il n'a plus d'intérêt depuis un bon moment et va rejoindre sa fille dans la ruralité sud-africaine où il découvre une autre Afrique du Sud, rude et violente.
Le roman, bien qu'assez court (270 pages) couvre plusieurs thèmes et j'ai envie de comparer Coetzee avec des auteurs américains que j'aime (voire vénère) sur ce traitement. Tout d'abord le thème du professeur bien établi, avec une certaine réputation et qui va tomber en
Disgrâce a magistralement été abordé par
Philip Roth dans La Tâche. Et si le style est différent de Roth (beaucoup moins verbeux), je trouve que ce roman est comparable en pas mal d'aspects à ceux de Roth, sur les thèmes ou les personnages. On retrouve également un thème cher à Roth, qui est le désir sexuel masculin et notamment ici la question de que faire de la survivance du désir alors que le corps s'en va vers son hiver et que la tête n'en a plus si envie... Ce thème traverse les deux derniers romans de Roth (et notamment
Exit le fantôme de manière pathétique) et est ici d'une grande force. le professeur semble avoir réglé le problème de la libido en ayant recours à une escort girl avant que l'attirance pour une jeune fille lui fasse reprendre le dessus... Ainsi, la sexualité est vécue comme une malédiction.
Ce personnage a la cinquantaine désabusée dans tous les secteurs de sa vie : affectif, sexuel, professionnel, amical, ... on le retrouve aussi dans le Franck Bascombe de
Richard Ford. Une certaine vision du versant sud de la vue sur un monde doux-amer, entre lassitude, renoncement, découragement et laisser-aller assumé.
Mais quand le personnage du professeur part, en
Disgrâce, rejoindre sa fille dans une ferme isolée, là je découvre (en même temps que le professeur) un monde inconnu et je sors de mes références américaines. On est en Afrique du Sud, c'est à dire en Afrique. Avec tout sa force, la poids du passé, des coutumes, de l'ancestral. Mais aussi et surtout le poids du post-Apartheid. le tour de force de Coetzee, c'est de ne jamais faire dans le direct. Il faut attendre la page 141 pour qu'un personnage soit cité comme blanc ou noir et cela n'arrive que 3 fois dans le livre. Au lecteur de deviner qui est quoi. Dans le style, on a donc à faire à une société post-raciale.
Dans la réalité, on sent que l'on est loin de cela et qu'il faudra certainement des siècles pour effacer les plaies de l'Apartheid. Les ressentis restants chez les blancs, entre survivance de l'esprit de la ségrégation et honte, le désir de vengeance ou du moins de revanche des noirs, la violence de cette société.
Tous ces thèmes sont abordés avec subtilité et pudeur, réunis pour ce qui est un grand roman. A lire. Absolument.