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ISBN : 208070530X
Éditeur : Flammarion (1993)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 3.97/5 (sur 391 notes)
Résumé :
C'est une lente et funèbre progression qui mène le capitaine Marlow et son vieux rafiot rouillé, par les bras d'un tortueux fleuve-serpent, jusqu'au "cœur des ténèbres."
Kurtz l'y attend, comme une jeune fille endormie dans son château de broussailles. Ou comme Klamm, autre K., autre maître du château tout aussi ensorcelé de Kafka.
Éminemment moderne, le récit de Conrad, écrit en 1902, suscitera toutes les interprétations : violent réquisitoire contre ... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (43) Voir plus Ajouter une critique
Gwen21
Gwen2106 juin 2016
  • Livres 4.00/5
"Au coeur des ténèbres" est le récit d'une descente aux Enfers, ou plutôt d'une remontée aux Enfers devrais-je dire pour être précise, puisqu'il s'agit de remonter en vapeur le terrifiant et interminable fleuve Congo, long serpent d'eau qui relie l'océan à un continent alors sauvage, proie des colons trafiquants d'ivoire.
Joseph Conrad relate avec une efficacité redoutable le périple de Marlow, marin anglais ayant voulu "tâter de l'aventure africaine". Publié en 1899 et largement inspiré du propre vécu de l'auteur ayant lui-même navigué au Congo, le récit est stupéfiant de réalisme et glace les sangs à plusieurs reprises. Marlow, engagé par une compagnie belge, doit remonter le fleuve afin de rétablir le contact avec un certain Kurtz, agent en charge de l'exploitation de l'ivoire, prétendument fossile.
Au-delà des dangers de la remontée fluviale dans la jungle luxuriante et hostile, du cannibalisme ambiant des membres de l'équipage autochtone, de la corruption des administrateur de la Compagnie, de l'animosité des "sauvages" qui voient en l'homme blanc une divinité à craindre ou à vénérer, de la violence du climat, des rites, des fièvres et de la pénurie des fournitures les plus élémentaires, c'est une atmosphère délétère fort oppressante qui se met rapidement en place et enveloppe le lecteur et les protagonistes dans une même brume paludéenne . Arrivée tant bien que mal à destination, l'équipée doit faire alors face à l'insécurité, au mystère, à l'inconnu et à l'épouvante dans l'espoir d'extrader Kurtz, un "génie universel" aux prises avec la sauvagerie des instincts les plus primaires.
Roman court mais envoûtant, "Au coeur des ténèbres" est un voyage inconfortable qui génère le malaise et la peur, autant que la fascination et l'excitation.

Challenge MULTI-DÉFIS 2016
Challenge PETITS PLAISIRS 2016
Challenge BBC
Challenge 19ème siècle 2016
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palamede
palamede12 août 2016
  • Livres 5.00/5
Le capitaine Marlow est chargé de récupérer Kurtz, un chef de poste en Afrique équatoriale. Après une longue remontée du fleuve Congo sur un vieux vapeur rouillé il trouve l'homme moribond. Celui-ci, devenu le gourou d'indigènes dont il se sert pour collecter l'ivoire, ne tarde pas à mourir, mais Marlow reste fortement impressionné par ce philanthrope qui a basculé et s'est mué en tyran sanguinaire.
Rencontre avec le mal, rencontre avec un homme civilisé qui n'était pas préparé à la vie sauvage, primitive et fabuleuse de l'Afrique, Au coeur des ténèbres n'est pas une charge contre le colonialisme mais une réflexion sur le côté obscur de l'homme prêt à émerger à tout moment. Un livre sombre, envoûtant et indélébile.
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Woland
Woland13 novembre 2012
  • Livres 5.00/5
Heart of Darkness
Introduction, traduction, notes, chronologie et bibliographie : Jean-Jacques Mayoux
ISBN : 9782081285965
Deux extraits de ce roman seront présentés sur Babelio.
La liste des personnages de ce roman sera bientôt accessible sur http://notabene.forumactif.com/
Cent cinq pages rédigées dans ce style rigide, comme perpétuellement au garde-à-vous, qui fait songer que, malgré tous ses efforts et en en dépit de son merveilleux talent, Conrad ne parvint pas à penser toujours en anglais. Une intrigue mince, que trois traits suffisent à délimiter, en tous cas en apparence : un officier de la marine marchande britannique se languit tellement de la navigation qu'il fait des pieds et des mains pour se retrouver sur un fleuve africain, à la barre d'un vapeur auprès duquel l'"African Queen" de John Huston fait figure de palace flottant. Une poignée de personnages, Blancs et Noirs, éparpillés entre la Belgique, le Congo de Léopold II et un tout petit oasis de paix nocturne sur la Tamise. Et avec cela, l'une des plus formidables réflexions que la littérature ait jamais produite sur le Mal qui guette, tapi au plus profond de l'être humain comme l'ennemi dans la jungle. Si formidable dans son cynisme, si inoubliable dans sa fascination pervertie que deux romanciers au moins - Timothy Findley avec son "Chasseur de Têtes" et Robert Silverberg avec "Les Profondeurs de la Terre" - et un cinéaste - Francis Ford Coppola avec le génial "Apocalypse Now" - ont jugé impossible de ne pas lui rendre hommage - à elle mais aussi au personnage qui la provoque et l'incarne : Kurz l'Omniprésent, Kurz le Dieu.
"Au Coeur des Ténèbres" n'est pas un livre simple. Il peut même tromper un lecteur néophyte au point de le faire s'interroger sur l'enthousiasme en général suscité par le texte de Conrad. Sa relative brièveté, son texte qui se ramasse sur lui-même, la manière dont son auteur en dit le moins possible tout en sous-entendant le maximum, cette façon qu'il a de solliciter l'imagination mais aussi les peurs les plus secrètes, les plus malsaines du lecteur, la répartition de l'action entre deux personnages, Marlow et Kurz, qui ne sont en fait que les deux faces d'un même être, Conrad lui-même lorsqu'il découvre le Congo, tout cela contribue à en faire une énigme, une espèce de jeu de piste particulièrement retors et cruel qui débouche sur un désespoir sans appel.
Pour certains, qui répètent une leçon bien apprise mais pas forcément comprise, il s'agirait avant tout d'une dénonciation du colonialisme. Vous qui me lisez, n'allez pas tomber dans cet énième panneau posé par les Séraphins de la Bien-Pensance : lisez et faites-vous votre opinion avant d'emboucher à votre tour leur trompette absconse. Conrad rapporte le langage utilisé par les colons belges pour désigner les Noirs mais, ce langage, Marlow l'utilise tout autant. Les Noirs l'étonnent, voire le choquent, comme il les étonne et les choque : pour Conrad, ça marche dans les deux sens.
Son alter ego "positif" n'hésite pas à se débarrasser tout de suite du marin - noir forcément - qui est mort d'une balle perdue lors de l'escarmouche avec la tribu lancée par Kurz contre le vapeur, et le flanque tout tranquillement dans le fleuve parce qu'il redoute que les autres membres de l'équipage, qui sont anthropophages et ne se nourrissent depuis plusieurs jours que des restes d'une viande d'hippopotame pourrie, ne subtilisent le cadavre pour s'en faire un roboratif barbecue. Marlow ne les condamne d'ailleurs pas, il trouve cette attitude somme toute très normale pour un cannibale, bien plus normale que d'accepter de se coltiner de la viande d'hippopotame pourrie pendant le parcours qu'ils ont accepté de faire avec les Blancs.
Marlow, pas plus que Conrad, n'est un Séraphin bien-pensant : s'il est révolté par les mauvais traitements infligés au malheureux indigènes du poste où il doit prendre en charge son vapeur - quel homme de coeur ne le serait pas ? - il ne lui viendrait pas à l'idée de passer pour autant sous silence les comportements primitifs, instinctifs et souvent incompréhensibles à ses yeux des Africains qu'ils découvrent. Blancs comme Noirs, nous sommes tous de bien étranges animaux, voilà le credo de Marlow et il n'en démordra pas une seconde.
N'en déplaise donc aux crétins heureux, "Au Coeur des Ténèbres" se préoccupe peu des méfaits de la colonisation belge. Rien à voir, mais alors rien du tout avec "Le Crime du Congo Belge", que Sir Arthur Conan Doyle publiera dix ans plus tard. Non, ce qui passionne Conrad, ce sont les ténèbres de l'âme humaine, que celle-ci soit enfermée dans un corps blanc ou dans un corps noir.
Arrivé dans le sillage des colons belges, Kurz, dont on parle tant et qu'on voit si peu, Kurz, comme chacun d'entre nous, portait en lui ces ténèbres. Mais rien ne prédisposait ce musicien remarquable, cet homme charmant et cultivé, d'une rare intelligence, à les développer. Fût-il resté sous nos latitudes qu'il n'est pas non plus certain qu'il y aurait cédé. Seulement, sa rencontre avec l'Afrique, ce continent dont Conrad exprime tout à la fois avec brutalité et subtilité les beautés et les mystères - beautés incompréhensibles, mystères abyssaux pour l'homme qui n'y est pas né, tous éléments d'une vie primitive, grandiose et animale, splendide et effrayante, dont, si nous en croyons les chercheurs actuels, l'Humanité tout entière est issue - l'a, pourrait-on dire, débloqué. Sur cette terre où tant de choses restent à découvrir et à comprendre, Kurz vacille, Kurz s'effondre, Kurz rampe, Kurz massacre, Kurz accepte les initiations les plus terribles, Kurz plonge dans ses propres ténèbres et les noircit encore et encore, d'abord pour l'or blanc qu'est l'ivoire, ensuite et presque exclusivement pour conserver la puissance qu'il a conquise en se laissant adorer comme un dieu - en s'identifiant à un dieu.
Assurément, Conrad n'est pas un sectateur de ce pleurnichard de Jean-Jacques. Pour lui, l'homme naît sinon mauvais, du moins porteur du Mal, un Mal qui ne demande qu'à éclore. Et Kurz, cet "homme remarquable" sur tant de plans, l'a fait éclore de façon magnifique. A tel point que, en dépit de la répulsion que lui inspire le personnage, Marlow continue à l'admirer. Est-on bien sûr d'ailleurs que le dernier cri de Kurz, à la fois prisonnier et dieu de l'Afrique, ce fameux : "Horreur ! Horreur !" qui n'a pas fini de retentir dans nos cauchemars, n'était pas un ultime serment d'allégeance aux Ténèbres ? ...
Un texte difficile parce que faussement innocent, un texte inoubliable. A lire, à relire et à relire encore. Pour sa perfection. Pour toutes les interrogations qu'il porte en lui. Et avant tout pour son manque absolu d'hypocrisie - que certains préfèreront traiter de cynisme. Mais quelle importance ? Kurz et ses Ténèbres sont immortels. Si vous scrutez bien votre miroir, l'un de ces soirs, vous les apercevrez peut-être : qui sait ? ...
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dourvach
dourvach21 mai 2016
  • Livres 5.00/5
Difficile d'ajouter ses pauvres "nouveaux" mots aux somptueuses & érudites critiques de nos amis d'ici : celle de Woland [pionnière en novembre 2012] m'épatant tout particulièrement ! (Mon Dieu, quel boulot et quelle culture... ). Citons aussi le bel éclairage d'ordreterne [février 2016], et sa flamboyante conclusion ! le Mythe vivant.
Eh bien, si "Heart of Darkness" (écrit en 1899, publié pour la première fois en 1902) est invariablement découvert par tant de générations de lecteurs (grâce au "bon" Francis Ford Coppola, "son" Vietnam et sa "Chevauchée des Walkyries"), on ne s'en plaindra pas ! Car l'odyssée de l'aventurier Marlow remontant le fleuve Congo (jusqu'aux sources d'Humaine Barbarie) est toujours aussi hallucinante ; le vapeur pourri, rafistolé, reprenant sa route jusqu'à ce que le dinosaure de métal et de bois vermoulu s'immobilise sous les sagaies des assaillants et les pièges de la brume grise... Un parfum d' "Aguirre la colère de Dieu" [1972] de Werner Herzog, avec le regard halluciné de l'acteur "fou" Klaus Kinski au milieu du fleuve, face à la jungle... Puis la nuit complète, enfin... L'apparition de Kurtz mourant, âpre aventurier trafiquant d'ivoire entièrement "passé à la sauvagerie"... sa disparition presque anonyme sur le vapeur qui repart... le retour européen de Marlow qui veut rencontrer la fiancée du "sauvage"...
On se demande un peu pourquoi tant d'autres romans - pourtant également fameux - de l'ukraino-polono-brittanique Joseph Conrad n'ont pas eu la gloire française de "Heart of Darkness", sombre tragédie d'allure shakespearienne (moderne) sous forme de court roman : et je pense particulièrement aux "jeunes" romans de sa quarantaine : "The Nigger of the Narcissus" - le Nègre du Narcisse" (1897) et "Lord Jim" (1900) ou même au "Nostromo" (1904) qui gardera la tonalité de ce "coeur des ténèbres"... (cité dans le très noir "Alien" de Ridley Scott : Nostromo étant le nom de baptème du navire-cargo spatial en route vers la "mauvaise "planète...)
Et je pense aussi à "Sous les yeux de l'Occident" (son énorme et passionnant roman "russe" tardif, paru en 1911, travail de trois années qui le laissa complètement exténué... ) ou encore au mélancolique "The Shadow Line" (1916) - "La Ligne d'Ombre" qu'adapta brillamment Andrzej Wajda pour la télévision polonaise.
Et vous savez quoi ? Mais vous le savez déjà... Joseph Conrad avait longuement "vécu" (bourlingué sur les mers du globe, de 1875 à 1894) avant de commencer à écrire et publier... "Petit détail" qui contribue fortement au réalisme des situations et peut expliquer le pessimisme (structurant) de ses "récits" : si peu d'espoir placé dans l'espèce humaine... Expliquant aussi les personnages-relais (marins, capitaines) de la pensée de l'auteur... Expliquant enfin - selon nous - l'exigence et la grandeur de son art littéraire, d'une extrême modestie de forme et ne s'encombrant pas de "faire littéraire" (un peu "L'Ecole Simenon" avec le vécu périlleux d'un Antoine de Saint-Exupéry).
Lien : http://www.regardsfeeriques...
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ATOS
ATOS18 septembre 2012
  • Livres 4.00/5
Atteindre l'enfer c'est suivre une voie pour Joseph Conrad. Ce chemin nous le suivons ou nous le quittons. Pas d'autre choix. L'horizon des ténèbres se tisse ici au fil de l'eau, vers la source du fleuve Congo. « Regarder d'un navire de la côte filer, c'est comme réfléchir à une énigme ».voici l'invitation à ce voyage. Remonter un fleuve, c'est remonter le temps, le temps du premier homme, celui qui est en chacun de nous. Les pulsations des rives du fleuve réaniment les pulsions primaires des hommes. Torpeur, sauvagerie, «  pèlerinage lassant parmi des débuts de cauchemar ». S'enfoncer plus profond, entrer dans le coeur des ténèbres... L'enfer est il un espace auquel on se livre pour délivrer celui qui vit en nous? Les ténèbres ont ils la faculté d'infecter le coeur de ceux qui le traversent ? ou portons nous ce germe depuis toujours et à jamais en nous ?
L'enfer on le vit ou on le détruit, il n'y a pas d'autre choix.
Astrid SHRIQUI GARAIN
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Les critiques presse (1)
BDGest28 février 2014
Stéphane Miquel et Loïc Godart ont visiblement su les éviter et offrent un album réaliste, dénué de tout romantisme, que Joseph Conrad aurait certainement apprécié !
Lire la critique sur le site : BDGest
Citations & extraits (36) Voir plus Ajouter une citation
phigouphigou25 septembre 2016
Or quand j'étais petit garçon, j'avais une passion pour les cartes. Je passais des heures à regarder l'Amérique du Sud, ou l'Afrique, ou l'Australie, et je me perdais dans toute la gloire de l'exploration. En ce temps-là, il restait beaucoup d'espaces blancs sur la Terre, et quand j'en voyais d'assez prometteur sur la carte (mais ils le sont tous), je mettais le doigt dessus et je disais "Quand je serai grand J'irai là".
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phigouphigou25 septembre 2016
Souvent une fois là-bas j'ai pensé à ces deux, gardant la porte des Ténèbres, tricotant leur laine noire comme pour un chaud catafalque, l'une introduisant sans cesse à l'inconnu, l'autre examinant les visages niaisement réjouis de son vieux regard indifférent. Ave ! Vieille tricoteuse de laine noire. Morituri te salutant.
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phigouphigou25 septembre 2016
C'est une drôle de chose que la vie - ce mystérieux arrangement d'une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu'on puisse en espérer, c'est quelque connaissance de soi-même - qui vient trop tard -, une moisson de regrets inextinguible.
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WolandWoland14 novembre 2012
[...] ... Je braquai mes jumelles sur la maison [de Kurz]. Il n'y avait pas signe de vie, mais on voyait le toit en ruine, le long mur de pisé se montrant au-dessus des herbes, avec trois petits carrés de fenêtres, tous de taille différente ; tout cela mis à portée de ma main, pour ainsi dire. Puis je fis un mouvement brusque, et l'un des piquets qui restaient de cette palissade disparue surgit dans le champ des jumelles. Vous vous rappelez que je vous avais dit que j'avais été frappé à distance par certains efforts d'ornementation, assez remarquables dans l'aspect ruiné de l'endroit. Maintenant je voyais soudain de plus près, et le premier effet fut de me faire rejeter la tête en arrière comme pour esquiver un coup. Puis je passai soigneusement de piquet en piquet avec mes jumelles, et je constatai mon erreur. Ces boules rondes n'étaient pas ornementales mais symboliques ; elles étaient expressives et déconcertantes, frappantes et troublantes - de quoi nourrir la pensée et aussi les vautours s'il y en avait eu à regarder du haut du ciel. Mais, en tous cas, telles fourmis qui seraient assez entreprenantes pour monter au piquet. Elles auraient été encore plus impressionnantes, ces têtes ainsi figées, si les visages n'avaient pas été tournés vers la maison. Une seule, la première que j'avais distinguée, regardait de mon côté. Je ne fus pas aussi choqué que vous pouvez le penser. Mon sursaut en arrière n'avait été, réellement, qu'un mouvement de surprise. Je m'étais attendu à voir une boule de bois, comprenez-vous. Je retournai délibérément à la première repérée - et elle était bien là, noire, desséchée, ratatinée, les paupières closes - une tête qui semblait dormir en haut de ce piquet, et avec les lèvres sèches et rentrées qui montraient les dents en une étroite ligne blanche, souriait, aussi, souriait continûment de quelque rêve interminable et jovial dans son sommeil éternel.

Je ne révèle pas de secrets commerciaux. En fait, le Directeur devait dire que les méthodes de M. Kurz avaient perdu ce district. Je n'ai pas d'opinion sur ce point mais je voudrais que vous compreniez clairement qu'il n'était guère profitable que ces têtes soient là. Elles montraient seulement que M. Kurz manquait de mesure dans la satisfaction de ses passions variées, que quelque chose manquait chez lui - une petite chose qui, quand le besoin se faisait urgent, ne se trouvait pas sous sa magnifique éloquence. S'il était lui-même conscient de cette déficience, je ne saurais dire. Je pense que cette connaissance lui vint à la fin - seulement tout à la fin. En revanche la brousse sauvage l'avait trouvé de bonne heure et avait tiré de lui une terrible vengeance après sa fantastique invasion. Elle lui avait murmuré je crois des choses sur lui-même qu'il ne savait pas, des choses dont il n'avait idée tant qu'il n'eut pas pris conseil de cette immense solitude - et le murmure s'était montré d'une fascination irrésistible. Il avait éveillé des échos sonores en lui parce qu'il était creux à l'intérieur ... Je posai les jumelles et la tête qui avait paru assez proche pour qu'on lui parle sembla aussitôt avoir bondi loin de moi, passant dans un lointain inaccessible. ... [...]
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WolandWoland14 novembre 2012
[...] ... Je ne veux pas faire croire que ce vapeur était tout le temps à flot. Plus d'une fois, il a dû passer pour un temps à gué, avec vingt cannibales barbotant autour et poussant. Nous avions enrôlé quelques uns de ces gaillards en route comme équipage. Très bien, les cannibales, à leur place. C'étaient des hommes avec qui on pouvait travailler et je leur suis reconnaissant. Et après tout ils ne se mangeaient pas l'un l'autre sous mon nez. Ils avaient apporté une provision de viande d'hippopotame, qui pourrit, et qui fit puer dans mes narines le mystère de la brousse. Pouah ! Je la renifle encore. J'avais le Directeur à bord et trois ou quatre pèlerins, avec leurs bâtons - rien n'y manquait. Parfois nous tombions sur un poste proche de la berge, accroché aux basques de l'inconnu, et les Blancs, accourant d'une masure croulante, avec de grands gestes de joie, de surprise, de bienvenue, semblaient tout étranges, ayant l'air d'être tenus là captifs par un enchantement. Le mot ivoire retentissait dans l'air un moment - et nous repartions, dans le silence, sur des étendues vides, tournant autour de courbes endormies, entre les hautes murailles de notre sinueux parcours, réverbérant en roulements sourds le lourd battement de la roue arrière. Des arbres, des arbres, des millions d'arbres, massifs, immenses, jaillissant très haut ; et à leur pied, serrant la rive à contre-courant, se traînait le petit vapeur encrassé, comme un bousier paresseux rampant sur le sol d'un noble portique. On se sentait tout petit, tout perdu, et pourtant, ce n'était pas absolument déprimant, cette sensation. Après tout, si on était petits, le bousier crasseux avançait - ce qui était exactement ce qu'on voulait. Vers où, dans l'imagination des pèlerins, je ne sais. Quelque endroit où ils espéraient quelque profit, je gage ! Pour moi il se traînait vers Kurz, exclusivement. Mais quand les conduites du vapeur se mirent à fuir, nous nous traînâmes fort lentement. Une longueur de fleuve s'ouvrait devant nous et se refermait derrière nous, comme si la forêt avait tranquillement traversé l'eau pour nous barrer le passage au retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au coeur des ténèbres. Quelle quiétude il y régnait ! La nuit parfois le roulement des tamtams derrière le rideau d'arbres remontait le fleuve et restait vaguement soutenu, planant en l'air bien au-dessus de nos têtes, jusqu'à l'aube. S'il signifiait guerre, paix ou prière, nous n'aurions su dire. Les aurores étaient annoncées par la tombée d'une froide immobilité ; les coupeurs de bois dormaient, leurs feux brûlaient bas ; le craquement d'un rameau faisait sursauter. Nous étions des errants sur la terre préhistorique, sur une terre qui avait l'aspect d'une planète inconnue. Nous aurions pu nous prendre pour les hommes prenant possession d'un héritage maudit à maîtriser à force de profonde angoisse et de labeur immodéré. Mais soudain, comme nous suivions péniblement une courbe, survenait une vision de murs de roseaux, de toits d'herbe pointus, un explosion de hurlements, un tourbillon de membres noirs, une masse de mains battantes, de pieds martelant, de corps ondulant, d'yeux qui roulaient ... sous les retombées du feuillage lourd et immobile. Le vapeur peinait lentement à longer le bord d'une noire et incompréhensible frénésie. L'homme préhistorique nous maudissait, nous accueillait, nous implorait - qui pourrait le dire ? Nous étions coupés de la compréhension de notre entourage ; nous le dépassions en glissant comme des fantômes, étonnés et secrètement horrifiés, comme des hommes sains d'esprit feraient devant le déchaînement enthousiaste d'une maison de fous. Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir. ... [...]
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Le Mag Littéraire de Zouk TV consacre une émission spéciale à l?écrivain Olivier Larizza à l?occasion de la parution de son livre comique et satirique « le Best-seller de la rentrée littéraire » (Andersen). Rodolf Etienne l?interroge sur le monde littéraire, le livre numérique, l?université où il enseigne, la Martinique, etc. L?auteur évoque également ses « 24 contes des Antilles » (Flammarion), son récit de voyage « Nouvel An à Bruxelles » (Andersen) et « Le Comte » de Joseph Conrad, paru dans la collection qu?il dirige chez Andersen éditions. Emission diffusée sur Zouk TV le 20 mars 2015.
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