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EAN : 9782709637930
250 pages
Éditeur : J.-C. Lattès (22/08/2012)

Note moyenne : 3.75/5 (sur 67 notes)
Résumé :
« Il n'y a plus que la cuisine et le mari, le ciel gris derrière la mousseline des rideaux, et ce présent dont il faut bien se contenter. Ce présent est sa prison. Plus jeune, elle l'a supporté parce que, concevant l'avenir comme un espace vierge, un monde à lui tout seul, elle a cru que celui-ci prendrait un jour la place de celui-là et changerait le goût de sa vie. Mais le temps n'a fait que traverser son corps. Il est passé, la laissant là, inchangée avec sa faço... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (39) Voir plus Ajouter une critique
Ptitgateau
  29 octobre 2020
Qui lira ce roman se rendra vite compte que le destin ne nous tombe pas dessus au hasard des karmas. Si on analyse le parcours de notre héroïne, on se demande rapidement si ces choix mentionnés par le titre, elle les fit réellement… Oui elle s'était entichée de celui qui allait devenir son époux, oui elle avait choisi entre deux hommes… Bon choix ? Mauvais choix ? peu importe, car son destin, ce sont son entourage, la société de l'époque, son milieu qui l' avaient probablement tracé avant même qu'elle ne vienne au monde : les études ? oui ! Chez les soeurs, afin de faire d'elle une bonne épouse qui resterait à la maison pour cuisiner pour Monsieur et repasser les draps du ménage… Quelques passages montrent bien comment on la conditionne… Et l'analyse psychologique qui suit est des plus intéressantes : Madame se marie par amour pour celui qu'elle ne connaissait peut-être pas vraiment, Madame s'aperçoit que ce n'était peut-être pas cet homme là qu'il lui fallait, surtout qu'on l'avait élevée dans un milieu aisé, et que le salaire d'un instituteur… !!!
Et Madame s'ennuie, alors elle tente de paraître, elle organise des thés, dédaigne les réunions mondaines dans lesquelles elle n'est pas invitée, Madame perd son goût à la vie, alors elle devient envieuse, égoïste voire méchante avec son mari, ses enfants… Madame en veut à la terre entière...

Une vie bien triste, la vie d'une femme qui est devenue une prison pour elle-même, une femme qui peu à peu deviendra nocive…
Une source de réflexion pour tous les lecteurs qui liront ce roman noir au risque d'en sortir un peu choqués.

Respect pour cet auteur qui en exposant un tel destin, nous livre une leçon de vie.

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Kittiwake
  04 avril 2020
Avec Les Choix secrets, Hervé Bel nous propose de nous immiscer dans l'intimité d'une femme , depuis ses émotions d'adolescente jusqu'à un âge avancé. Elle a et aura toujours une haute estime d'elle-même, du milieu dans lequel elle évolue, ressenti que lui auront transmis ses parents, père officier , mère femme d'officier, qui ont surfé sur la vague de la période coloniale, ajoutant un vernis exotique à leur décor à une époque où il n'était pas si courant que ça de franchir les fuseaux horaires.
Elle est somme toute assez odieuse , cette femme, imbue d'elle même , méprisante y compris à l'égard du mari qu'elle s'est choisie et qui sera son compagnon pour toute la vie. Et pourtant elle suscite la curiosité, et pas seulement pour savoir jusqu'où peut aller sa suffisance.
C'est un récit très intime , qui fait alterner les confidences à la première personne et un regard un peu plus extérieur.
C'est assez désespérant et il vaut mieux aborder le roman avec un moral d'acier au départ, au risque de descendre de quelques étages dans l'escalier de l'optimisme à tout crin..

L'écriture sauve l'affaire, dans sa sobriété et son absence de jugement.

Lien : https://kittylamouette.blogs..
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hcdahlem
  03 août 2020
La vie que Marie aurait pu vivre
Avec son second roman, Hervé Bel montre avec talent combien il peut se glisser dans la peau d'une femme au soir de sa vie. Ce portrait de Marie donne aussi envie de découvrir celui d'Erika Sattler, à paraître le 19 août.
Marie est aujourd'hui bien âgée et vit avec la peur. Une peur qu'elle essaie de conjurer en ayant mis un rituel en place avant d'essayer de trouver le sommeil : elle fait une inspection systématique, suivie par André, son mari. Mais durant ses vérifications, la difficile respiration de son mari la gêne plus qu'elle ne l'aide. Mais elle fait avec. Elle a toujours fait avec, comme avec les injonctions de ses parents dont l'étroitesse d'esprit la révoltait. Comme avec André, qui était le premier garçon qu'elle a croisé, qu'elle a choisi pour mari et qu'elle a épousé pour respecter son serment.
Pourtant l'officier de marine Hervé Perrot, avec lequel elle avait voyagé sur le paquebot reliant Marseille à l'Indochine, était bien séduisant et plus passionné. Il lui avait même déclaré sa flamme dans une lettre brulante d'amour.
Alors, elle avait voulu croire que la raison l'emporterait. Cependant, une fois passée la fièvre des noces, leur cohabitation ne laissera plus guère au doute. Entre eux il n'était pas question de passion, tout juste d'affection, et encore...
Le couple s'était d'abord installé à Santus où André avait été affecté, dans un appartement froid et humide au-dessus de l'école, puis à Linteuil, la nouvelle affectation d'André obtenue grâce à l'intervention de son père. Très vite s'était installé une routine qui avait pour but d'effacer toutes les aspérités, de mener une existence des plus ordinaires, à mille lieues des fastes de sa jeunesse. «La mémoire de Marie est à l'image de l'univers: une surface plane, déformée par quelques souvenirs cruciaux dont la gravité attire et change la représentation de tous les autres. Ce sont des points innervés, névralgiques, qui ne cessent jamais d‘irradier, altérant ses sens et ses pensées. L'Indochine est son âge d'or et son tourment (...) si brillant qu'elle en a fait un trou noir d'où la lumière ne s'échappe plus. Une tumeur qu'elle oublie parfois, jamais longtemps.»
Dans un style épuré et une langue classique, Hervé Bel construit alors son roman en jouant de cette dualité, des rêves d'alors et de la triste vie d'aujourd'hui, déroulant les épisodes marquants d'une vie subie bien plus que choisie. Les retours en arrière lui permettent de revenir sur la naissance de leur fils Pierre pour souligner qu'elle ne changera pas vraiment leur existence, laissant tout juste Marie un peu plus aigrie. Ou encore la mobilisation d'André et l'expérience de la guerre qui aurait pu en faire un autre homme, lui qui était quasiment rentré en héros à l'issue de cette Seconde guerre mondiale. Car après avoir été pris par les Allemands, il avait réussi à s'enfuir. Mais l'image du héros a vite disparu, remplacée par un quotidien difficile fait de privations. le décès de son père sera un autre épisode qui laissera à Marie un goût amer, et creusera le fossé avec André. «Elle vit avec quelqu'un qui ne la comprend pas et ne lui reconnaît aucun mérite. Elle vit comme ça depuis cinquante ans, et ce sont ces années qui parlent à travers elle, gorgées de souvenirs et de rancoeurs.»
Avec ce roman sur le poids des conventions et de l'héritage familial, Hervé Bel réussit le tour de force de dresser le portrait d'une femme qui, par fidélité, aura raté sa vie, qui par obéissance sera passée à côté d'une histoire sans doute plus exaltante et qui pourtant nous émeut. C'est que sans doute, sa petite voix fait aussi résonner en nous le souvenir de décisions tout aussi «raisonnables» qu'il nous est ensuite arrivé de regretter. Marie ne serait-elle pas cette mauvaise conscience qu'il nous arrive d'éprouver lorsque les regrets prennent le pas sur les rêves, les ambitions, les désirs.


Lien : https://collectiondelivres.w..
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caro64
  09 janvier 2013
L'univers de Marie, 80 ans passés, s'est considérablement rétréci au fil des ans. Sa vie est rythmée par des rituels contraignants mais rassurants. Autour d'elle, tout doit être parfaitement à sa place et rien ne doit déroger à l'ordre établi de son existence. À ses côtés, il y a André, son mari, très affaibli, mais Marie ne le croit pas malade. Elle est certaine que ce petit instituteur sans ambition qui ne l'a jamais comprise veut juste lui nuire. Ah, si la vie ne s'était pas montrée si injuste et les autres aussi ingrats, elle aurait pu en faire des choses, devenir "quelqu'un" . C'est ce dont elle est convaincue, Marie, qui petit à petit s'est isolée avec ses chimères et a transformé sa vie en un film qu'elle est seule à regarder. de l'amour et des attentions généreuses, elle en reçoit pourtant, mais elle ne les voit plus, aveuglée par sa méchanceté, ses mesquineries et son égoïsme abyssal. Ce jour-là, c'est toute sa longue vie que Marie se remémore entre aigreur et complaisance, mais ce jour-là, tout va basculer...
Ce récit réaliste, bien écrit, plein de désillusions, jongle aisément entre le passé et le présent. Hervé Bel signe un roman particulièrement réussi sur un sujet des plus délicats. La vieillesse y est particulièrement bien dépeinte, pénible et sordide. La plume d'Hervé Bel touche juste avec beaucoup d'ironie et d'humour noir. C'est un texte qui surprend et accroche, qui dérange beaucoup et bouleverse tout autant, nous laissant un peu abasourdi par le portrait d'une femme machiavélique qu'il est pourtant impossible de détester. Un roman qui ne peut pas laisser indifférent.
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tynn
  12 octobre 2013
Une vieille dame se souvient.
Et cette vieille dame n'a pas toujours été une belle personne.
A petits pas et petits gestes, elle cohabite, grincheuse, avec un mari bronchiteux, entre bouderies et aigreur de vieux couple. Une vie de vieux où ne s'entretiennent plus ni les corps ni l'esprit, et où une journée de plus est une victoire sur la mort.
En intercalant le présent et le passé, Marie nous ouvre sa boite à souvenirs, depuis son premier choix qui a déterminé le reste de sa vie. Son mariage avec André a fait disparaitre l'illusion d'une vie exotique de femme d'officier de marine, pour celle d'épouse d'instituteur rural.
En suivront d'autres...des choix imposés, des cruels, des réfléchis, des solitaires et des intimes.
Au fil du temps Marie se dévoile, narcissique et manipulatrice, désarçonnée par la tiédeur de son époux, piégée dans un mariage sans passion, une petite vie médiocre et désargentée qui exacerbe sa jalousie naturelle.
Des premiers émois amoureux jusqu'à l'extrême vieillesse, toute une vie banale, teintée de regrets et de désillusions, pour deux êtres qui ne se sont jamais vraiment compris, avec les frustrations d'une femme exigeante et égoïste, face à un mari incapable de romantisme et qu'elle juge faible.
Entre mesquineries et pingreries, la détresse des personnes âgées est finement reconstituée, par ses rancoeurs, ses combats muets, ses mots rugueux de deux personnes qui se connaissent intimement et s'agacent pour des riens.
Tout est d'une tristesse palpable, d'une solitude infinie.
Et pourtant, j'ai lu, fascinée, le décryptage de cette vieillesse là, qui sent le vécu, sordide et misérable.
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critiques presse (2)
LeMonde   02 janvier 2015
La narration oscille entre deux points de vue, plus ou moins distants, faisant alterner le passé, trop bref, et le présent, très long. Le lecteur assiste au lent triomphe ambigu de la méchanceté. Deuxième roman d’Hervé Bel, Les Choix secrets est réjouissant parce qu’impitoyable avec son personnage.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Actualitte   19 octobre 2012
Voilà ce qui vient tour à tour glacer, révolter, fasciner, émouvoir le lecteur de ce roman aussi remarquable que dérangeant : l'idée qu'on ne naît pas monstre. On le devient.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Citations et extraits (15) Voir plus Ajouter une citation
cathfdcathfd   01 mai 2021
Il n'y a plus que la cuisine et le mari, le ciel gris derrière la mousseline des rideaux et ce présent dont il faut bien se contenter. Ce présent est sa prison.
Le temps n'a fait que traverser son corps. Il est passé, la laissant inchangée dans sa façon d'appréhender les choses et les gens
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hcdahlemhcdahlem   03 août 2020
INCIPIT
Neuf heures, Marie commence sa ronde.
Elle veut être assurée du repos de sa nuit, éviter à tout prix qu’en se réveillant vers les deux heures du matin, comme cela lui arrive souvent, elle ne se souvienne plus si la porte qui conduit au garage est bien fermée. Doute terrible, elle résistera un temps mais, comme à une envie d’uriner, elle finira par céder et devra redescendre au rez-de-chaussée, errer dans les pièces froides, jusqu’à la cuisine, sentir se glisser sous la robe de chambre un air glacial, humide.
Une porte, cela irait encore, mais il y en a deux autres, une qui conduit au petit salon, l’autre à la salle de bains. Et aussi la fenêtre de la cuisine, et la lumière. La lumière qu’elle peut oublier d’éteindre, et qui, toute la nuit, fera marcher le compteur…
Pour être certaine que tout est en ordre, Marie suit une procédure qui s’est compliquée avec les années.
Ce soir, comme tous les autres soirs, elle se poste devant chaque porte, serre sa bouche, ferme les yeux, appuie dix fois sur le panneau, en comptant : un, deux, trois… Puis elle applique une ultime poussée et dit à voix haute, nettement : « Fermée. » Pour la fenêtre, elle serre la poignée de toutes ses forces et pense : « Je suis là, je tiens la poignée, je la tire, et la fenêtre ne s’ouvre pas. » Puis elle regarde autour d’elle, aperçoit un détail, une araignée au-dessus du poêle, un torchon à côté de la cage à oiseaux, n’importe quel détail, qu’elle enregistre, afin de s’en souvenir si, durant la nuit, le doute lui vient. Pour la lumière, c’est plus simple : elle allume sa lampe de poche, éteint le plafonnier, et là, dans les ténèbres coupées d’un rayon affaibli et jaune, elle ouvre grands les yeux, regarde le noir, et compte jusqu’à vingt.
Derrière elle, debout, se tient son mari, respiration haletante, reproche vivant ; elle sait qu’il la trouve ridicule et cela l’empêche de se concentrer.
Elle tient fermement la lampe de poche dans sa longue main à la peau jaunie et veinée, et traverse la salle à manger qui sent la poussière mouillée. Lui la suit, à petits pas. Ses pantoufles claquent sur le plancher. Et il souffle encore. On dirait qu’il le fait exprès, ce bruit. Devant l’escalier, c’est encore pire, il s’arrête, se racle la gorge, souffle suspendu qui reprend bientôt, plus fort, tandis qu’il monte derrière elle. Les marches de l’escalier craquent, une à une. Arrivée sur le palier, elle se retourne pour observer l’obscurité. Tout est en ordre, le silence absolu. Elle peut se coucher, et lui aussi.
Elle dit « Bonsoir ». Il répond : « Bonsoir, ma petite poule. » Puis tousse. Dès qu’il se couche, il est pris de quintes qui s’espacent et qu’elle compte, en serrant les dents. Encore un petit moment à subir. Puis le silence. Il s’est abruti avec deux cachets et s’endort ; le silence et la couverture protègent Marie.
Marie scrute les ténèbres, à l’affût de la moindre luminosité, contente qu’il n’y en ait aucune, mais inquiète aussi. La chambre est placée à l’extrémité de la maison du côté des grands sapins. Derrière s’étendent les vergers et les prés jusqu’à l’Oze. Un cambrioleur n’aurait aucun mal à pénétrer dans la propriété, casser une fenêtre et faire son affaire sans être dérangé. Il pourrait les torturer sans que personne entende quoi que ce soit. Si, les voisins d’en face. Mais si le voleur les bâillonne, les Puffeney n’entendront rien. Elle s’imagine attachée, les pieds nus au-dessus du poêle de la cuisine. L’homme dit : « Tu vas parler, tu vas parler ! » Son mari, placide, assis tranquillement sur sa chaise. « Et toi, lui dit le cambrioleur, regarde ce que je vais faire à ta femme. Je vais la brûler à petit feu. » Le mari ne répond rien, indifférent, son air indifférent de tous les jours. Marie comprend alors que rien ne la sauvera plus. Les battements de son cœur s’accélèrent. L’homme la regarde avec un air de fou : ce n’est pas l’argent qu’il veut, c’est sa vie, qu’il va déguster lentement, au fil des tortures…
Comme un coup de poing sur la poitrine, la peur est si vive que Marie se réveille, surprise d’avoir dormi. Silence total, mais des bruits parfois, toujours surprenants. Un craquement dans le salon, en bas. Une corneille plus noire que la nuit sautille sur le rebord du balcon. Le vent se lève, légèrement, comme une expiration humaine.
Et son mari dont la respiration est hésitante, rauque.
Allons, tout va bien, pense-t-elle.
Si elle pouvait seulement bien dormir. Même si elle s’assoupit, elle garde toujours l’impression d’être réveillée. Son sommeil est une pensée qui se dévide toute seule, et elle sait toujours ce qu’elle pense. Comme tout à l’heure.
La pluie arrive soudain, massive, crépite en s’écrasant sur le toit. Elle imagine le jardin trempé, la campagne déserte, le bois des Rupes, du côté de Linteuil, qui plie sous le vent, l’odeur des tapis de feuilles décomposées sous le cognassier… Et voici qu’elle sent venir la pensée de la mort, l’affreuse pensée, inévitable, habillée de nuit, qui s’insinue en elle, s’approche avec la prudence d’un serpent, la discrétion de la fumée d’un brasier qui passe sous la porte.
Se lever, bouger, elle n’y songe même pas. Il lui est impossible d’envisager la moindre entorse à l’ordre établi de son existence. Une fois couché, on l’est pour de bon. Et que dirait son mari, là, tranquille, qui dort ? Il en profiterait pour se lever aussi, sous prétexte qu’il est malade. Malade, pas tant que ça puisqu’il dort.
Malade et l’horrible pensée derrière…
Mais elle se sent bien, au chaud, comme si elle n’avait pas de corps. L’esprit est vif. Demain, il faut absolument ranger les draps qui traînent sur la table de la salle à manger, passer un coup de serpillère dans la cuisine. Demain, il y a le boulanger, un brave homme. Il faudra changer de sous-vêtements. Elle égrène les tâches, se sentant tomber doucement dans un trou chaud, se laisse aller, et…
Et soudain, sursaute.
Sur le toit, du côté de la cuisine, un chuintement, comme un patin qui raye la glace, un son de plus en plus fort.
Quelqu’un, là-haut.
Elle s’est dressée, s’apprête à réveiller son mari, se retient, tandis que le bruit s’interrompt. Puis un autre venant de la cour en ciment, un corps qui s’écrase sur le sol, une pierre, un coup net, distinct malgré la pluie plus calme.
Marie repose la tête sur l’oreiller. Une tuile, c’est une tuile qui est tombée. Cela devait arriver : le toit est en si mauvais état.
« J’ai bien fait de ne pas le réveiller. Il en aurait fait une histoire. »
Mais il s’est réveillé. Il halète :
« Qu’est-ce qui se passe ?
— Une tuile est tombée du toit !
— Je m’en occuperai demain, je m’en occuperai demain. »
C’est cela, oui, pense Marie. Moi je suis sûre que tu ne feras rien, que ce sera à moi de me débrouiller.
Un nouveau souci, des solutions à trouver, toute seule.
Demain.
« Mon Dieu, quelle vie ! Si j’avais su… »
Puis elle pense au vieux parasol jaune aperçu ce matin, dans le garage. « Je ne me doutais pas qu’on l’avait gardé. » Parasol, soleil. La lumière si claire sur le jardin, comme en août dernier, dans le ciel bleu.
La nature, elle, ne change jamais. C’est la même lumière, les mêmes couleurs, que voyaient les gens du Moyen Âge : la vallée était la même, plus d’arbres peut-être. En tout cas le même relief. Cela l’étonne, comme une découverte, une promesse qui éloigne l’horrible pensée dont elle n’est jamais loin. En août dernier, elle se souvient être allée au bout du jardin, près de la cabane en ruine. De là, elle a regardé longtemps le paysage, borné au loin par les collines.
Avant, il y avait la gare perdue au milieu des prés. Elle l’a tellement regardée, cette gare, en 1933, en juillet.
Elle s’appelait encore Marie Cavignaux.
Il était cinq heures du soir. Elle remontait l’allée bordée de roses d’un pas rapide et arrivait devant la guérite qui servait de lieu d’aisance. Les mouches vibrionnaient. Assise sur la tinette, elle prenait les jumelles dissimulées derrière. Il faisait beau. La terre était sèche.
Avec ses jumelles, elle observait le verger, la rivière bordée de bouleaux puis, sur le coteau opposé, des prairies d’un vert flavescent où des vaches blanches tachetées de noir paissaient. Enfin, au faîte de la colline, objet de toute sa convoitise, elle s’attardait sur la gare de Santus, un bâtiment carré recouvert de crépi blanc et dressé au milieu de nulle part, où s’arrêtaient les trains en provenance de Linteuil.
Il faisait très chaud. L’air de la petite cabane était empesté par les excréments en décomposition, mais leur odeur, celle de sa famille, l’incommodait à peine. La sueur, coulant en rigoles le long de son corps, entre ses cuisses et ses seins, lui causait un chatouillement agréable et trouble. Elle ne bougeait pas, les coudes appuyés sur ses genoux pour tenir sans effort sa double lorgnette. Elle était immobile, de cette immobilité tendue de l’insecte, inquiétante parce que absolue et cependant provisoire, susceptible de se rompre soudain dans un mouvement vif et cruel.
Elle avait un profil légèrement prognathe. Des cheveux bruns et raides le long de son cou maigre. Des bras longs et musclés comme des cuissots de sauterelle, peu de poitrine, des jambes fines, des yeux gris ou bleus selon la lumière, une petite bouche souvent traversée d’un pli ironique. L’expression de son visage était tantôt mélancolique, tantôt énergique, cela dépendait des circonstances : elle avait dix-neuf ans.
Et elle pensait qu’elle le verrait bientôt, lui, attendu depuis le matin, sept heures : André !
Enfin, le train s’annonçait d’un trait strident rayant le silence. André Seudécourt finissait par descendre, le dernier, car il ne se pressait jamais. Un pas tranquille qu’elle prenait pour du flegme.
Aussi attentive que la lycose derrière son parapet, elle observait sa marche lente sur la route qui le cacherait bientôt, cherchant à se souvenir autant que possible de tous les détails ; y parvenant, mais sans en ressentir une véritable joi
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caro64caro64   09 janvier 2013
Désormais, il n’y a plus que la cuisine et le mari, le ciel gris derrière la mousseline des rideaux, et ce présent dont il faut bien se contenter. Ce présent est sa prison. Plus jeune, elle l’a supporté parce que, concevant l’avenir comme un espace vierge, un monde à lui tout seul, elle a cru que celui-ci prendrait un jour la place de celui-là et changerait le goût de sa vie.
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hcdahlemhcdahlem   03 août 2020
Elle vit avec quelqu'un qui ne la comprend pas et ne lui reconnaît aucun mérite. Elle vit comme ça depuis cinquante ans, et ce sont ces années qui parlent à travers elle, gorgées de souvenirs et de rancœurs. p. 102
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claraetlesmotsclaraetlesmots   07 septembre 2012
Déçue. Les souvenirs se résument en un mot, comme le résultat d'une opération arithmétique. compliquée qu'on serait capable de refaire, et qu'il est donc inutile de refaire. André s'est réveillé léger, si léger, qu'elle ne l'a pas entendu se relever, ni reprendre sa place, la figure si pâle qu'elle pourrait s'effriter comme du plâtre. Il ne voulait pas la déranger, il a passé sa vie à ne pas vouloir déranger qui que ce soit.
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[EMISSION] LES COUPS DE COEUR DES LIBRAIRES 01-01-2021
L'émission "Le coup de coeur des libraires est diffusée sur les Ondes de Sud Radio, chaque vendredi matin à 10h45. Valérie Expert vous donne rendez-vous avec votre libraire Gérard Collard pour vous faire découvrir leurs passions du moment ! • Retrouvez leurs dernières sélections de livres ici ! • • Gotlib - Les Grands Crus classés de Fluide Glacial de Gotlib aux éditions Fluide Glaciale https://www.lagriffenoire.com/1056458-achat-bd-gotlib-----les-grands-crus-classes-de-fluide-glacial.html • Guide de survie gastronomique à l'usage des obsédés de la bouffe de Stéphane Rose aux éditions J'ai Lu https://www.lagriffenoire.com/1056935-philosophie-politique-guide-de-survie-gastronomique-a-l-usage-des-obsedes-de-la-bouffe.html • Cannibale de Danielle Thiéry aux éditions Syros https://www.lagriffenoire.com/1056017-romans-pour-enfants-cannibale.html • Le guide du zizi sexuel - Nouvelle édition de Hélène Bruller et Zep aux éditions Glénat https://www.lagriffenoire.com/1057589-livres-educatif-pour-enfant--titeuf-----le-guide-du-zizi-sexuel.html • Rien n'est noir de Claire Berest aux éditions Livre de Poche https://www.lagriffenoire.com/1055189-divers-litterature-rien-n-est-noir.html • Putzi de Thomas Snégaroff aux éditions Gallimard https://www.lagriffenoire.com/1055460-divers-litterature-putzi.html • Roy Cohn: L'avocat du diable de Philippe Corbé aux éditions Grasset https://www.lagriffenoire.com/1052877-livres-de-droits-roy-cohn---l-avocat-du-diable.html com/121813-divers-litterature-la-papeterie-tsubaki.html Retour à Martha's Vineyard de Richard Russo et Jean Esch aux éditions Quai Voltaire https://www.lagriffenoire.com/1050905-divers-litterature-retour-a-martha-s-vineyard.html • Peindre la pluie en couleurs de Aurélie Tramier aux éditions Marabout https://www.lagriffenoire.com/1041693-divers-litterature-peindre-la-pluie-en-couleurs.html • Erika Sattler de Hervé Bel aux éditions Stock https://www.lagriffenoire.com/1053915-divers-litterature-erika-sattler.html • La race des orphelins de Oscar Lalo aux éditions Belfond https://www.lagriffenoire.com/1049585-divers-litterature-la-race-des-orphelins.html • Max de Sarah Cohen-Scali aux éditions Gallimard Jeunesse https://www.lagriffenoire.com/30756-romans-pour-enfants-max.html • • Chinez & découvrez nos livres coups d'coeur dans notre librairie en ligne lagriffenoire.com • Notre chaîne Youtube : Griffenoiretv • Notre Newsletter https://www.lagriffenoire.com/?fond=newsletter • Vos libraires passionnés, Gérard Collard & Jean-Edgar Casel • • • #lagriffenoire #bookish #bookgeek #bookhoarder #igbooks #bookstagram #instabook #booklover #novel #lire #livres #sudradio #conseillecture #editionsjailu #editionsstock #editionsphebus #editionsplon #editionsgrasset #editionsperrin #editionspo
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