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EAN : 9782226437167
336 pages
Albin Michel (21/04/2021)
3.85/5   10 notes
Résumé :
Jusqu’où ? Jusqu’où laisser les apprentis censeurs d’aujourd’hui définir ce qu’on peut dire et ce qu’il faut taire ? Jusqu’où tolérer que défoulements et protestations envahissent le monde numérique ? Jusqu’où supporter que des extrémistes privatisent les règles de la parole, refusent le débat et installent leur hégémonie ?

La parole publique est déjà l’objet d’un rapport de forces, elle sera demain l’enjeu d’un conflit. Le temps des injonctions est ... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique

Essai de qualité qui porte pour l'essentiel sur la liberté d'expression dans les échanges humains, c'est à dire sur la parole ordinaire, celle de la rue, des spectacles, des journaux et des médias.

Beaucoup d'exemples, dont une majorité de très récents, une assise historique solide, ce livre est une excellente source de réflexion.

L'auteure commence par rappeler l'histoire de cette notion qui est si souvent citée mais mal interprétée et ses fondements, convoquant tour à tour philosophe anglais John Locke, le calviniste converti pour un temps au catholicisme Pierre Bayle, et surtout le philosophe anglais John Stuart Mill pour nous éclairer sur les fondements théologiques de cette notion apparue à un moment de notre histoire où la pacification religieuse était à l'ordre du jour.

Le principe que John Stuart Mill a proposé il y a près de deux siècles dans son livre « de la liberté » est l'assise théorique de notre pensée moderne : pas d'immunité légale pour les propos qui font du tort et simultanément pas de légitimité à réclamer la protection de la loi contre des propos qui ne causent pas de tort, aussi désagréables qu'ils soient.

Le problème étant qu'il reste à définir le « « tort fait à autrui »...

Là, j'ai eu plus de mal à suivre, que ce soit sur les injures raciales, qui s'identifient par l'ajout d'un élément descriptif à un terme neutre, étant « descriptiviste » ; ou « émotiviste »... Cela m'a semblé concrètement trop compliqué pour le commun des mortels (moi quoi)

Je comprends que « Nigger » soit une insulte mais par exemple refuse que « Noir » le soit. Et « Blonde » ?

Mme Canto Sperber cite un tas d'exemples dans des champs très divers mais il y a hélas des biais, des omissions coupables qui dénaturent la question de savoir si on a raison de laisser parler ou faire taire.

Elle s'en sort en finissant des sous chapitres par des questions comme sur le chapitre consacré à l'humour :

« Les humoristes peuvent-ils tout dire, et même dire éventuellement ce que la loi punit ? Peuvent-ils se réclamer d'une liberté qui va au-delà de la liberté d'expression limitée par la loi ? ou, à l'opposé, être légitimement incriminés pour l'avoir violée ? Disposent-ils d'un passe-droit, d'un « passeport diplomatique », d'un certificat d'impunité en matière de parole publique ? »

Mais alors que faire si on arrive à ce constat concernant les dessins d'humour :

« Toutefois, le plus inquiétant est que les responsables éditoriaux reconnaissent ainsi solennellement leur incompétence pour définir ce qui est tolérable et ce qui ne l'est pas pour leurs lecteurs. Ils délèguent cette compétence à un tribunal, le tribunal de l'opinion, dépourvu d'expertise journalistique ou juridique, mais qui est actionné par la pression de l'opinion et surtout de groupes activistes engagés et militants qui, en traquant les propos, veulent imposer leur propre définition de ce qui est acceptable ou non. Pour le dire autrement : ils font de l'autocensure une vertu. »

Car l'auteure semble beaucoup compter notamment sur la justice pour résoudre les problèmes posés par les controverses nées d'interprétations différentes de cette liberté. Bien que respectant l'institution judiciaire quand il s'agit de juger des affaires de plaignants « socialement égaux », je ne lui fais que moyennement confiance dans ce cas. Car bien souvent, il y a disproportion des moyens et de notoriété dans ces affaires « d'injures », « de fake news » « d'appels à la haine » etc etc...

Et surtout, l'accès à la tribune médiatique est réservé au porteur d'étendard de l'idée politiquement correcte, ce qui éclaire cruellement le point aveugle de cet essai : celui de la démocratisation de la parole et du débat. Aucune réflexion sur la forme que devrait revêtir l'arène médiatique qui permettrait de s'affronter des idées réellement concurrentes. Dans les médias actuels, avec les formats actuels, quand le défenseur de l'idée qu'un virus peut s'être échappé accidentellement d'un labo chinois, il est moqué par tous les présentateurs virologues de plateau TV, quand bien même on le laisserait parler. Les sourires dédaigneux, les moues moqueuses suffiraient à disqualifier n'importe quel discours. Jusqu'à ce que ce soit une hypothèse envisageable et que les défenseurs d'un virus « naturellement » passé du vison à l'homme soient à leur tour méprisés par les mêmes censeurs moraux que précédemment.

Il existe des propositions de cadres démocratiques de débats, pouvant servir pour la politique et bien d'autres sujets de sociétés mais Madame Canto Sperber les laisse dans l'ombre, préférant des incantations sans assise pour qui se sent sous-représenté par l'expression de la pensée se voulant majoritaire.

« C'est pourquoi l'engagement des acteurs qui agissent au sein de la société, militants des libertés, responsables d'institutions ou d'entités privées, artistes, humoristes, blogueurs, joue un rôle majeur ; leurs initiatives peuvent contribuer à neutraliser l'effet des propos haineux tout en encourageant l'accès à la parole. »

Des blogueurs dont le job consiste à faire de la thune avec des vues, des influenceurs qui vivent grâce au buzz, ne me semblent pas les mieux placés pour instaurer un futur de liberté d'expression démocratique. Mais ce n'est que mon point de vue.

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Monique Canto-Sperber, ancienne directrice de l'École Normale Supérieure de Paris a déjà écrit d'autres livres sur le thème de la Liberté. P. ex., "La fin des libertés" Ce livre, d'ailleurs aurait pu être écrit avec Ruwen Ogien, s'il n'était pas décédé avant.

Ce livre est très bien organisé et documenté avec des très nombreuses références actuelles. Toutefois, une source qui vient souvent dans le texte est le livre séminal de John Stuart Mill : "De la liberté", publié en 1859 siècle, dont elle apporte de commentaires et des actualisations nécessaires.

Dans un premier temps, il est question l'auteur fait le point sur le besoin de, en même temps, limiter la liberté d'expression et la sauver. le dilemme de cette situation paradoxale.

Un chapitre entier est dédié aux menaces à la liberté d'expression. Monique Canto-Sperber prend les universités, comme exemple, Un endroit où la liberté d'expression des idée est primordial, encore plus que dans la société. Or, dans cet environnement il semblerait que ce droit devient de plus en plus restreint. Elle cite comme des exemples, l'annulation d'événements culturels - la pièce de théâtre "Les suppliantes" à la Sorbonne en 2019 - ou la conférence sur GPA de Sylviane Agacinski à l'Université Bordeaux-Montaigne en 2019. Dans ces cas, il s'agit de groupuscules autoritaires qui essayent d'imposer une pensée unique et faire taire ce qui ont des opinions contraires. Monique Canto-Sperber mentionne aussi plusieurs cas qui finissent presque par un lynchage, comme ça a été le cas de Rebecca Tuvel qui s'est posé la question : "si on peut changer de sexe, quelles seraient les conséquences de changer de couleur ? Un blanc devenir noire ou l'inverse". Ce n'était même pas son opinion, mais une question qui méritait d'être posée.

La situation historique de la liberté d'expression est rappelé dans le chapitre suivant. Intéressant de remarquer que cela commence par la liberté de conscience, c'est à dire, le droit de suivre une religion autre que celle imposée, et de l'assumer publiquement. Peut-être un retour, à une période avant le christianisme. Avec cette liberté de conscience apparaît la tolérance.

Et la, on entre dans le vif du sujet. Il y a une tension entre la liberté d'expression et la tolérance. Certaines situations sont intolérables : l'injure, la diffamation, le négationnisme de certains fait historiques tels les génocides, les fausses nouvelles (fake news...), ...

Monique Canto-Sperber mentionne des très nombreux exemples de cas limites de liberté d'expression, montrant que le concept John Stuart Mill (où la liberté de chacun termina quand commence celle de l'autre) est trop simpliste. Quasiment tous ces exemples relèvent d'une décision de justice. Assez souvent, cela dépend du contexte, de qui le dit et à qui est dit.

La conclusion, assez courte, donne des indices pour sauver la liberté d'expression. Cela passe, d'une part, par des lois qui existent déjà, mais aussi, d'une part, par une prise de conscience des limites à ne pas dépasser, et d'autre part, par une certaine tolérance.

Le fait que cette partie conclusion soit courte n'est pas grave puisque tout ce qui a été dit avant permet de comprendre parfaitement tous les enjeux. Par contre, il s'agit d'un sujet complexe et humain, très humain, et un tas de facteurs de la modernité le rendent presque insoluble : les militantismes radicaux, les moyens horizontaux de communication avec la possibilité d'anonymat.

C'est un livre écrit dans style très clair, intéressant et agréable, malgré la complexité du sujet.

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Citations et extraits (7) Voir plus Ajouter une citation

La parole fait mal. Les propos hostiles humilient, dégradent, condamnent et parfois excluent. Ils sont aujourd’hui de plus en plus décomplexés, désinhibés, indifférents à la réprobation.

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(p. 7-8)

Étrange retournement pour la liberté d'expression : alors qu'elle était à l'origine un idéal de liberté qui reconnaissait à tous le droit d'exprimer ses pensées et de contribuer par ses propos à l'intelligence collective, elle est aujourd'hui revendiquée pour justifier un usage agressif de la parole qui se déploie au plus près de l'incrimination pénale, tout en étant au même moment, menacée de toutes parts : des groupes, des associations, des individus multiplient les appels à la censure pour réduire au silence les opinions qui ne leur plaisent pas. La liberté d'expression est donc prise en otage : d'un côté, contestée dans son principe par l'activisme de censeurs qui veulent faire la loi en matière d'expression publique - et ainsi privatiser à leur profit la définition des limites de la parole.K

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(p.60)

Enfin, la définition des limites de l'expression échappe peu à peu à la justice, puisque des associations, et parmi elles les porte-parole des communautés ethniques, cherchent à imposer à tous leur conception des limites de la liberté d'expression, au nom des souffrances que leurs membres ont endurées dans l'histoire. Là, il ne s'agit plus de définir des limites dont le but est de préserver la liberté d'expression, comme le fait la justice, mais d'imposer des restrictions qui rendent le langage conforme à des revendications particulières.

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(p. 56)

Comment éviter que l'expression libre ait pour effet d'empêcher les autres de parler ? comment laisser s'exprimer tous les points de vue, même s'ils ont trait à l'inégalité des races, des sexes, aux vertus de la violence, etc., sans pratiquer la censure préalable des propos ? Comment éviter que la parole publique en société ne soit condamnée à se déployer sur un terrain miné où l'on s'aventure à ses risques et périls, la moindre erreur de langage exposant son auteur à une stigmatisation sans appel ? Comment résister ? Ces trois questions guideront les réflexions qui suivent sur la liberté d'expression dans les sociétés modernes.

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(p. 286)

Les nouvelles formes de censure apparues depuis les années 2000, que veulent limiter la liberté d'expression dès qu'il est question des minorités ou des valeurs progressistes prospèrent sur ce terreau. Elles ne se réfèrent aucunement aux lois qui sanctionnent les déviances de la liberté de parler, mais décrètent qu'il n'est tout simplement plus possible de débattre du racisme ou du féminisme puisque sur de tels sujets aucun espace de confrontation des points de vue n'est désormais toléré, fût-ce parmi les défenseurs d'une même cause. Chaque communauté "privatise" ainsi le droit de décider de ce qui peut être dit et ce qui doit être tu à son sujet. À coups d'interdictions préalables, de surenchères et d'injonctions ) l'autocensure, les fondements mêmes de la liberté d'expression qui ont permis de régler le fonctionnement de la parole publique pendant plus de deux siècles sont mis en cause, sans que le rappel des dispositions légales ou les protestations individuelles aient jusqu'ici permis de remédier à cette dérive.

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Vidéo de Monique Canto-Sperber
Près de 12 millions d'élèves viennent de reprendre le chemin de l'école - école française qui est, d'après le dernier classement de l'OCDE, des plus inégalitaires. Face à ce constat, la philosophe Monique Canto-Sperber, appelle à octroyer une plus grande marge de manoeuvre aux établissements scolaires. Elle détaille les pistes au micro de Guillaume Erner.
#education #inégalités #ecole
______________ Découvrez tous les invités des Matins de Guillaume Erner ici https://www.youtube.com/watch?v=IgC8h1Mw5dM&list=PLKpTasoeXDroMCMte_GTmH-UaRvUg6aXj ou sur le site https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins-d-ete
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