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Éliane Kaufholz-Messmer (Autre)
EAN : 9782070700059
281 pages
Gallimard (03/11/1983)
3.84/5   28 notes
Résumé :
Les auteurs partent d'une constatation : au XXe siècle le progrès scientifique et technique était suffisamment avancé pour qu'un monde sans famine, sans guerre et sans oppression cessât d'appartenir au domaine de l'utopie. S'il en fut rien, c'est, selon les auteurs, parce que les grandes innovations de l'ère moderne ont été payées "d'un déclin croissant de la conscience théorique". Le progrès a porté à un degré jamais atteint la domination de la société sur la natur... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique

Prenant son inspiration chez Bacon, la réflexion ici rapportée, expose que la Raison, ou Aufklärung, pensée toujours en progrès, vise fondamentalement la dissipation de l'illusion des mythes. Elle y tend par le dégagement de connaissances, synthèse rassemblant le divers hétérogène du mythe. Posant des mots sur les choses, elle est nominaliste. Les connaissances organisent ainsi une nouvelle cohérence : « Son idéal,c'est le système ». Celui-ci s'impose à tous les autres : « la Raison est totalitaire ».

Comme la nature est soumise à Dieu dans le mythe, le monde est soumis à l‘homme dans la raison. La raison enferme le monde et la nature dans un système figé et enferme l'homme. La raison devient mythe et le mythe, synthèse antérieure de l'ordre du monde, relève déjà de la Raison dont il n'est qu'une étape localisée, dont les confrontation sous l'effet de la Raison mène à une autre cohérence, plus large ; un nouveau mythe.

La différence est que le mythe accepte de s'inspirer des lois de la nature, du moins d'un ordre des choses extérieur à lui car non encore intégré sous les lois de la raison, tandis que la raison, sans limite, entend soumettre la nature et toute extériorité à sa loi, expression de la volonté humaine. La source active de la Raison, c'est le Moi, qui fait le monde à son image. Autorité ultime, l'Homme, par l'usage de la Raison s'assimile à Dieu à qui toutes les choses et le monde sont soumis. Ce qui s'oppose à la raison et non pas le mythe, mais l'art, qui ne comporte aucune connaissance et se laisse contempler.

La connaissance, le pouvoir et la Raison sont trinitaires : ils soumettent le monde à qui les détient. Au nom de la Raison le pouvoir dominant explique aux autres Hommes, les dominés, que le travail, nécessairement rationnel, suit les lois rationnelles de la nature révélées par la Raison. Vérité et connaissances ne se superposent donc pas ; celle-ci est du côté du pouvoir rationnel dominant, celle-là du côté de la foi contemplative. Pour cette raison, l'apologiste est un menteur.

La raison qui produit la connaissance, source d'un nouveau mythe, scinde donc le monde humain entre dominants et dominés : elle mène inévitablement à l'organisation de la société - à la division du travail - et organise le monde humain. L'universel dès lors, valorisé par la connaissance de la Raison synthétique et dominatrice, s'assimile à la domination : « la domination s'incarne dans l'universel » et « la Raison est plus totalitaire que n'importe quel système ».

Ce faisant, le penser s'évanouit devant la prétendue évidence des faits et la Raison se soumet au mythe de ce qui existe qu'elle est devenue, elle s'aveugle elle-même et ne perçoit plus sa propre action dans sa création de l'ordre des choses. Les Hommes deviennent des choses, la Nature est instrumentalisée, l'économie mécanise le monde qu'elle fait tourner à vide pour sa propre autoconservation. Tout devient odieux et suspect à la Raison qui déniche le mythe dans les moindres recoins du langage pour soumettre la Réalité à ses lois mécanistes, supprimant jusqu'au Je, au Moi, qui la fonde pourtant. Nous avions relevé que l'apologiste est un menteur - ainsi se ment la Raison à elle-même.

Le plaisir et l'imagination sont des régressions, le principe du Moi ne reconnaît dieu qu'en lui : soit il soumet pour accroître le capital, soit il fournit les justifications pour fournir le travail. le mythe d'Ulysse contient déjà ces vérités : attaché à son mât qui lui ôte toute action sur la réalité et le place en spectateur passif contemplant le chant des sirènes devenu forme artistique pure par l'inefficacité de leur expression, Ulysse anticipe la fonction ascétique de la bourgeoisie, protestante, renonçant au plaisir pour conserver le pouvoir et nourrissant son besoin de mythe dans des salles de concert où la plaisir du spectateur, purement contemplatif, est sans action sur le monde organisé par la Raison démythifiante. de même, les rameurs sont les dominés qui trouvent dans l'interdiction énoncé par Ulysse, leur chef, dominant possédant le savoir du danger des mythes - « propriétaire foncier qui fait travailler les autres pour lui » - de prêter l'oreille aux chants des sirènes, les ressources de leur autoconservation, c'est-à-dire le cadre rationnel nécessaire à leur fonction de dominés optimisant l'efficacité de leur travail : ramer. Les masses contemporaines, aveuglées par la connaissance totalitaire des dominants ne se comporte pas différemment et la Raison mythique de la triade travail-mythe-Raison est déjà attestée dans le mythe rationnel homérique.

Par la suite, l'ultra-rationalité de l'organisation humaine par la Raison égalise les modes d'accès à ses principes : les dominants conservent leur domination en donnant un destin et une mission à la Raison objectivante qui a soumis le monde. Son principe objectivant devient connaissance et nouvel instrument du Moi, source vive de la Raison. Les masses qui ont appris à se contenter du donné prennent honte de leurs éventuels penchants à s'en éloigner et se soumettent spontanément à la connaissance nouvellement établie justifiant leur dépendance de ce nouveau donné construit. Quand les choses seront devenues trop nombreuses pour qu'un nombre réduit d'hommes suffisent à leur gestion sera révélé aux masses le faible intérêt de se soumettre à tout mythe, le pouvoir inutile, s'évanouira en même temps que la domination de la connaissance. La Raison, principe de domination, s'accomplira en s'appliquant à elle-même, c'est-à-dire en s'autolimitant. Mais cette histoire, ce mythe sapientiel d'une humanité qui abandonnerait la domination de la Raison comme le voulaient les romantiques, et qui perdrait sa visée de dominer la nature, comme l'envisageait Bacon, sera difficile à admettre par des populations qui ont été si longtemps habituées à l'admettre comme une connaissance indépassable.

L'écriture d'Adorno et Horkheimer est saccadée et péremptoire, comme autant d'aphorismes et de jugements qui s'articulent pour former un système. Les métaphores et personnifications (la Raison pense, veut, domine, etc) sont employées à outrance. C'est sans doute la réponse au paradoxe d'un texte prétendant assimiler la connaissance à la domination qui ne voudrait pourtant pas soumettre mais exposer une vérité, celle d'une dialectique, celle de la Raison libératrice et dominatrice, d'une raison mythique et d'un mythe inspiré par la Raison. Ainsi « La dialectique de la Raison » par ses métaphores et personnifications qui nominalisent en noms propres des noms communs et exposent un système organisé totalitaire, de l'Antiquité homérique au XXème siècle, propose un mythe. On en infère que les dominés se contenteront des noms propres des auteurs pour admettre la valeur de connaissance du texte, les dominés plus curieux adopteront le mythe comme nouvelle connaissance - et les dominants ou apprenti-dominants remettront en cause le mythe nouveau voire l'instrumentaliseront sitôt acquis. Finalement, puisque la Raison se résorbe en elle-même, elle incite à relativiser la valeur de l'ouvrage entier, en tant que média de connaissance. Reste la Raison dominée par elle-même : la connaissance n'est pas indispensable à la vie : on peut bien se passer des livres.

Reste qu'il a bien fallu écrire celui-ci, reste qu'il a bien fallu le lire. Savoir que le savoir est inutile est encore un savoir - et la résorption de la Raison par elle-même ne semble pas si bien établie à celui qui en use pour le démontrer. La pensée est idéalisante et totalisatrice, quoiqu'ils en disent, puisque la Raison est nominaliste.

Les chapitres suivant le premier déclinent la critique désenchanteresse à l'Odyssée et Sade et à l'industrialisation culturelle : on se dit qu'une telle pensée monologique ne peut qu'être apologétique : menteuse.

L'antithèse de la connaissance est l'art : c'est Horkheimer et Adorno qui le disent. Ils auraient donc dû peindre une toile - ou faire une chanson.

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DES FGRAMENTS POLÉMIQUES

Initialement parus en 1947 et republiés dans la foulée de Mai 68 (en français, en 1974), les essais réunis dans ce volume furent écrits à deux mains par Horkheimer et Adorno.

Soit des fragments composites, à tonalité marxienne, où l'on pourra reconnaître non seulement l'influence de Marx (la théorie de l'aliénation), et dans une moindre mesure celle de Kierkegaard (la protestation de la subjectivité), mais aussi, de façon moins manifeste, celle de Heidegger (l'arraisonnement du monde), événement de pensée plus actuel qu'inactuel, à l'heure de la numérisation intégrale de l'existence.

En kantiens repentis, les auteurs convoquent le progrès devant le tribunal de la raison. Fustigeant la rationalité bourgeoise (pourquoi pas les mathématiques bourgeoises !), l'idéologie bourgeoise, l'économie bourgeoise, la morale bourgeoise, la culture bourgeoise, leurs formules les plus percutantes flashent comme des éclairs sur un paysage nocturne. Proposé dans une traduction discutable, imparfaitement relue, le texte s'avère loin d'être clair*. Les plus radicaux en feront leur miel, quand le lecteur épris de rigueur académique, ou bourgeoisement modéré, aura du mal à suivre.

Retiennent cependant l'attention onze pages consacrées à la condition animale et à la condition féminine, curieusement traitées de concert. le chapitre sur la production industrielle des biens culturels paraît préfigurer des analyses de Guy Debord. En soi, le chapitre intitulé Éléments de l'antisémitisme justifierait une analyse approfondie.

* Les pages 369-370 de la présente édition sont à cet égard particulièrement instructives. Donnant la philosophie comme à la fois étrangère à la réalité et capable d'une profonde compréhension à son égard, les auteurs la désignent comme une entreprise de résistance. Par exemple, la philosophie entreprend de démasquer la nécessité mensongère de la division du travail. Dix lignes plus bas, on peut lire :

« La philosophie croit en la division du travail prétendument utile aux hommes et au progrès conduisant à la liberté. C'est pour cette raison qu'elle entre facilement en conflit avec la division du travail et le progrès. Elle prête une voix à la contradiction entre foi et réalité et s'en tient très étroitement au phénomène conditionné par le temps. Contrairement à la presse, elle n'attache pas plus d'importance au génocide qu'à la liquidation de quelques arriérés mentaux. »

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Claire et irrévocable, voilà la pensée de l'école de Francfort exprimée dans sa quintessence et tout en clairvoyance.

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Citations et extraits (49) Voir plus Ajouter une citation

S'amuser signifie toujours: ne penser à rien, oublier la soufrance même là où elle est montrée. Il s'agit, au fond, d'une forme d'impuissance. C'est effectivement une fuite mais, pas comme on le prétend, une fuite devant la triste réalité; c'est au contraire une fuite devant la dernière volonté de résistance que cette réalité peut encore avoir laissé subsister en chacun. La libération promise par l'amusement est la libération du penser en tant que négation

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Dans une société concurrentielle, la publicité avait pour fonction sociale d'orienter le consommateur sur le marché, elle facilitait le choix et aidait le fournisseur inconnu et moins habile à écouler sa marchandise. Au lieu de coûter du temps, elle en faisait gagner. Aujourd'hui, le marché libre est en train de disparaitre et la publicité sert de refuge à ceux qui organisent le système et le contrôlent. Elle resserre les liens qui lient les consommateurs aux grands trusts. Seul celui qui peut payer les droits exorbitants que réclament les agences de publicité, en tête de toutes la radio elle-même, c'est-à-dire ceux qui font déjà partie du système où sont cooptés par les décisions du capitalisme bancaire et industriel, peuvent pénétrer comme vendeurs sur ce qui n'est qu'un pseudo-marché.

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Même si l'effort exigé est devenu presque automatique,il n'y a plus de place pour l'imagination. Celui qui est absorbé par l'univers du film, par les gestes, les images et les mots au point d'être incapable d'y ajouter ce qui en ferait réellement un univers, n'a pas nécessairement besoin de s'appesantir durant la représentation sur les effets particuliers de ses mécanismes. Tous les autres films et produits culturels qu'il doit obligatoirement connaître l'ont tellement entraîné à fournir l'effort d'attention requis qu'il le fait automatiquement. La violence de la société industrielle s'est installée dans l'esprit des hommes. Les producteurs de l'industrie culturelle peuvent compter sur le fait que même le consommateur distrait, absorbera alertement tout ce qui lui est proposé.

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Dans le monde rationalisé, la mythologie a envahi le domaine du profane. Débarrassée des démons et de leur postérité conceptuelle, l’existence retrouve son état naturel et prend le caractère inquiétant que le monde ancien attribuait aux démons. Classée dans la catégorie des faits bruts, l’injustice sociale, dont ceux-ci sont issus, est aujourd’hui aussi sacrée et intangible que l’était le sacro-saint guérisseur sous la protection de ses dieux.

La domination de l’homme n’a pas seulement pour résultat son aliénation aux objets qu’il domine : avec la réification de l’esprit, les relations entre les hommes – et aussi celles de l’homme avec lui-même – sont comme ensorcelées.

L’individu étiolé devient le point de rencontre des réactions et des comportements conventionnels qui sont pratiquement attendus de lui. L’animisme avait donné une âme à la chose, l’industrialisme transforme l’âme de l’homme en chose. En attendant la planification totale, l’appareil économique confère déjà de lui-même aux marchandises une valeur qui décidera du comportement des hommes.

Depuis que les marchandises – avec la fin du troc – ont perdu leurs qualités économiques, sauf leur caractère de fétiches, celui-ci s’étend à tous les aspects de la vie sociale qu’il fige progressivement. Les innombrables agences de production de masse et la civilisation qu’elles ont créée inculquent à l’homme des comportements standardisés comme s’ils étaient les seuls qui soient naturels, convenables et rationnels.

L’homme ne se définit plus que comme une chose, comme élément de statistiques, en termes de succès ou d’échec. (pp. 56-57)

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Jadis les artistes signaient comme Kant et Hume chacune de leurs lettres par cette formule "humble serviteur", tout en sapant les assises du trône et de l'autel. Aujourd'hui, ils appellent des chefs de gouvernement par leur prénom et sont soumis, dans chacune de leurs activités artistiques, au jugement de leurs maîtres ignorants.

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Video de Max Horkheimer (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Max Horkheimer
Max Horkheimer parle de Mars (en allemand)
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