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ISBN : 2330113773
Éditeur : Actes Sud (03/10/2018)

Note moyenne : 3.35/5 (sur 10 notes)
Résumé :
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouve... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (11) Voir plus Ajouter une critique
anlixelle
  28 octobre 2018
Qu'est-ce qui peut bien avoir brisé les âmes et les corps rencontrés dans Écorces vives d'Alexandre Lenot ?
Tous leurs souvenirs et tous leurs travers n'auront de cesse de se frotter aux bois et aux rochers antédiluviens de ce centre de la France sauvage et hostile, sous les regards souvent froids et pierreux des autochtones.
Avec en toile de fond une dénonciation des vies volées pour ceux qui travaillent loin de la nature, les vents et les dessins du ciel ponctuent sans cesse un texte abrupt, et conjuguent l'action, entre portrait d'un monde agricole inhumain et description d'actifs à la dérive.
Le chuintement du vent, le froid mordant des immensités forestières auront - ils raison des quatre tristes vies de ce roman ? Elles qui se croisent, se heurtent d'avoir dû tant se plier : Éli, Louise, Laurentin et Lisons... autant de personnages mystérieux pour le lecteur ; car ils ne se dévoilent que très succinctement au travers d'infimes détours et de quelques souvenirs apportés par le vent, la nature et la faune.
Autant de prénoms en "l" portés par les "ailes" du désir de tenir coûte que coûte, de ne pas rester écrasé(e) voir pétrifié(e) par leurs désespoirs.
Ce premier roman dessine avec style ceux qui ont mis leur passé douloureux à distance, pendant que du fond de la vallée grandissent les colères contre des actes inexpliqués provenant des hauteurs.
Qui sont les Apaches ?
Qui sont ceux qui laissent par tous les lieux leurs messages rouges ?
Hélas, malgré cette question à résoudre, il ne se passe pas grand chose dans ce roman (en quelque sorte un NATURE WRITING à la française) hormis la montée tectonique de toutes les tristesses et des colères réunies. Actions anciennes, intensions... l'auteur excelle à nous en dévoiler le minimum, mettant toute sa verve dans son style écrit, fouillé, travaillé avec grand soin pour décrire les ambiances intérieures et les ressentis de chacun.
J'y ai parfaitement vu s'afficher sous mes yeux le film de ce récit, mais j'ai malgré tout trouvé l'intrigue trop mince et reproche à l'écriture un manque d'ancrage dans le réel.
Cependant, si vous aimez les textes sombres, les écritures très travaillées, le style littéraire du NATURE WRITING alliant déambulations et contemplations, ce country movie devrait vous satisfaire.
Tous les goûts sont dans la lecture.
Je remercie BABELIO et les éditions Actes Sud pour cette lecture noire mais originale.
Lien : https://juste-libre-84.webse..
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motspourmots
  26 novembre 2018
Amateurs de sensations fortes, d'intrigues à rebondissements passez votre chemin. Ce roman n'est qu'atmosphère. Mais n'est-ce pas le plus difficile ? Faire ressentir... Ce qui fait ce livre - un premier roman ! - c'est la force de son écriture d'où jaillissent des images et des sons, les bruits de la nature, la splendeur d'une bête sauvage, la souffrance des douleurs enfouies. Les phrases se savourent. On ne sait s'il en restera grand-chose dans quelque temps mais on profite du voyage, de cette plongée singulière dans les tréfonds de la nature humaine.
Nous sommes au coeur du Massif Central, en pleine nature, loin des villes. Ici, les fermes sont isolées, la parole est rare. Ici, les inconnus ne sont pas les bienvenus. le lieu est idéal pour enfouir ses chagrins, tenter de soigner ses souffrances. Pourquoi Eli a-t-il incendié une vieille ferme avant de se transformer en ermite dans les bois ? Quelle souffrance Louise a-t-elle perçu chez lui, elle qui a choisi de s'isoler aussi, loin de sa famille et qui se reconstruit doucement et sans bruit ? Louise est la seule à tendre la main à Eli, cible de la vindicte des villageois, faite de rancoeurs accumulées et de haine des étrangers. Que fuit le Capitaine Laurencin venu s'enterrer ici après une brillante carrière ? C'est à travers ces trois voix que s'esquissent peu à peu les contours d'une tension de plus en plus palpable tandis que tous les protagonistes convergent vers le drame annoncé...
C'est noir. Sans beaucoup d'espoir. Cette confrontation impossible, interdite entre l'homme et la nature. La nature pourrait-elle être le refuge des êtres cassés par la vie ? Cette même nature que la civilisation détruit, asservit sans pour autant garantir une vie meilleure. Tout ceci affleure sous la prose puissante de l'auteur et on se laisse envahir par les bruits de la forêt, l'odeur de l'humus et le crissement des feuilles sous les pas des chasseurs. Par la sensation d'un monde qui ne tourne pas rond. C'est noir, mais finement mené. Ce qu'il en reste - car finalement il en reste bien quelque chose - c'est une sensation de malaise, par rapport aux enjeux que l'actualité nous rappelle de façon de plus en plus pressante.
"Peut-être qu'il faudrait nager dans les courants, se jeter dans les rapides, fermer les yeux et crier très fort en arrivant aux chutes. Peut-être qu'il faudrait se réinventer un petit dieu, le faire à notre main, lui imaginer des chants païens, comme l'ont fait nos parents. Peut-être qu'il nous faut de nouveaux rites pour en finir avec nos peurs, de nouvelles forêts pour nous abriter du regard du ciel, de nouveaux faisceaux pour éclairer nos nuits, de nouvelles phalanges pour nous garder de nos ennemis. de nouvelles pluies pour nous faire reverdir enfin".
C'est noir mais c'est beau. C'est noir mais c'est fort.
Lien : http://www.motspourmots.fr/2..
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Christio
  16 novembre 2018
Plutôt qu'un polar, au sens strict du terme, ce roman est avant tout un drame social et profondément humain qui se lit, par petits épisodes, à l'instar d'un scénario de film. L'auteur plante ainsi le décor, rural et tout à fait grandiose, en y introduisant les différents personnages, puis nous plonge dans l'atmosphère menaçante puis explosive qui s'installe tout autour d'eux.
Nous sommes dans les collines du Massif Central, « un rude petit pays, couleur ocre et noir, qui sent la boue et les fumiers, la bouse séchée sur le bitume cabossé, qui sent la neige toute fraîche, qui sent les cailloux gelés et le bois mouillé ». C'est ici qu'ont choisi de venir se fondre dans le paysage quatre étrangers dont certains souhaitent faire table rase de leur ancienne vie et se construire une nouvelle existence, sans gêner personne.
Eli, seul avec tout ce qu'il porte en lui, est sur le point de mettre le feu à une ferme abandonnée où nous devinons qu'il avait envisagé de vivre avec la femme de sa vie et d'avoir des enfants. Ainsi commence l'intrigue.
Le capitaine Laurentin a choisi cette région pour finir sa carrière de gendarme. Cet homme est aussi un être cabossé par la vie : sa femme l'a quitté et il se remet mal d'une blessure à la jambe dont on n'aura pas plus de détails. Il sera chargé d'enquêter sur l'incendie et d'autres actes malveillants mystérieux, mais surtout de tenter de calmer les tensions entre les autochtones.
Louise s'occupe de chevaux dans la ferme d'un couple de retraités américains. Elle a quitté sa famille après avoir été abusée par une personne familière dont elle a décidé de taire le nom. Ce travail harassant lui convient ; elle se veut harassée et n'en demande pas plus. En dehors des Américains, elle ne voit quasiment personne et se reconstruit peu à peu en travaillant et en arpentant les montagnes où elle se sent si libre. C'est au cours d'une de ses expéditions qu'elle découvre l'incendiaire. Blessé et mutique, il est recueilli à la ferme où il commence à reprendre goût à la vie avec l'aide de Louise et de ses employeurs. Peu à peu, il parvient à s'endormir « épuisé chaque soir, en écoutant tomber les feuilles de ses arbres intérieurs ».
Dans cette campagne où les jeunes quittent le pays dès qu'ils le peuvent et où la population vieillit, vit également Lison, métisse à la peau plus foncée que les gens du coin, qui vient de perdre son mari. Jamais acceptée par sa belle-famille et observée par les voisins, elle est pourtant revenue vivre à la ferme avec lui. Désormais seule avec ses deux enfants, elle se pose des questions sur leur futur.
Les frères Couble sont bien des gens d'ici, mais ils se tiennent à l'écart de leurs voisins (et vice versa). Jean veille sur son frère Patrick, considéré comme simplet. Ce dernier « n'aime pas les foules, alors Jean ne les fréquente pas non plus. Patrick n'aime pas parler, alors Jean se tait
aussi ».
En face de ces êtres un peu à la marge, il y a ceux qui sont restés dans ce coin de France abandonné qui dépérit et se vide de sa population. De simples intimidations au départ, les actes se font de plus en plus menaçants envers ces étrangers accusés de tous les maux et jugés responsables de tous leurs malheurs. Tout est prétexte à accuser « l'autre » et les vieilles rancoeurs de ces laissés-pour-compte débordent peu à peu, jusqu'à faire parler les fusils : « C'est leurs bois, leurs montagnes, leurs champs. C'est tout ce qu'on leur a laissé ».
« Plus de femmes arborant fièrement leurs jambes. Ici les femmes sont aussi fatiguées que tout le monde. C'est qu'on ne se souvient de nous que tous les cinq ans et que le reste du temps il faut se taire et se terrer ». Triste constat pour cette contrée qui se meure à petit feu. Tous les thèmes sociétaux récurrents sont abordés : l'acceptation des étrangers, la condition des femmes, l'exode rural. Cela noircit sans aucun doute à certains moments l'intrigue, mettant parfois le lecteur mal à l'aise devant tant de mal-être.
Heureusement, au-delà de cette ambiance hostile et brutale, on découvre les superbes paysages dans lesquels Louise et Eli se sentent en communion avec la nature. Alexandre Lenot décrit à merveille cet univers, entre forêts et montagnes où Louise se sent « fossile agile, et ses sentiments deviennent légers comme des nuages de vapeur ».
Au final, je préfère retenir la poésie et la beauté des paysages sauvages, parfaitement illustrées par la belle couverture du livre. J'ai également trouvé touchants les portraits que l'auteur dresse des trois femmes principales de ce roman, particulièrement Louise. Aux attaques des hommes, elles répondent coup par coup. « Il y a en elles quelque chose qui dit le doute de voir un jour un homme s'élever suffisamment haut pour qu'elles le voient, qu'elles acceptent de le regarder. Elles ont l'air de résister aux chutes et à la mort, d'être les amies de tous les vents ». Merci à l'auteur d'avoir choisi de nous laisser imaginer le destin de ces femmes une fois le livre refermé.
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encoredunoir
  13 novembre 2018
Quelque part dans le Massif Central, dans des lieux qui pourraient presque sembler oubliés des hommes, une petite ville périclite. Elle a sa bretelle d'autoroute qui dessert sa zone industrielle sur le retour, son centre gris aux rues désertes le soir… une sociabilité qui tient encore par le souvenir des temps d'avant mais qui est de plus en plus sapée par les vieilles haines d'autant plus recuites que ceux qui restent ce sont surtout ceux qui n'ont jamais pu partir. C'est là pourtant que débarque Eli avec ses airs de vagabond dégingandé, pour brûler une ferme à l'abandon, instillant un peu plus de crainte et de méfiance en ces lieux. C'est aussi là que Louise est venue s'isoler dans la ferme d'Andrew et Fiona, un vieux couple d'Américains. C'est là encore que le capitaine Laurentin finit sa carrière de gendarme.
En même temps que la peur s'installe, Alexandre Lenot, dans une très belle première partie, fait doucement monter la tension. Passant d'un personnage à l'autre, Eli, Laurentin, Louise, mais aussi Jean, le paysan taiseux et violent et Lison la jeune veuve, il pose par petites touches des éléments inquiétants annonciateurs d'un drame à venir. le point commun de tous ces personnages, hormis Jean, c'est de ne pas être d'ici. Dans un pays qui se vide et dépérit, leur arrivée pourrait être une bénédiction. Elle n'inspire pourtant que la méfiance et une haine sourde que l'on sent prête à éclater. Et la bascule aura bien lieu.
Des comptes doivent être réglés, une violence rentrée ne demande qu'à sortir et les nouveaux venus sont autant de possibles victimes expiatoires. C'est dans cette seconde partie, celle où éclate cette violence, qu'Alexandre Lenot nous convainc un peu moins. Les gens du crû ne sont qu'une masse brute, brutale et abrutie, mus uniquement par le besoin de faire payer les nouveaux venus pour leurs malheurs. Parce qu'ils sont là, tout simplement, et que l'on a bien envie de tuer quelqu'un. Les victimes désignées, de leur côté, entendent non seulement vendre chèrement leur peau mais encore changer ce pays, au moins symboliquement, pour en faire peut-être le lieu de tous les possibles. Des possibles qui, bien entendu, ne peuvent coexister avec cette population dégénérée. Au milieu de tout cela, Laurentin essaie de faire respecter la loi à ses risques et périls, ce qui débouche sur une ultime partie dans laquelle Alexandre Lenot semble rejouer un western quelque part entre fort Alamo et La Horde sauvage.
Premier roman, Écorces vives est porteur de grandes promesses. Lenot polit les mots avec talent, s'y entend pour donner vie à un paysage et mettre en place ses personnages, ne démérite pas dans les scènes d'action. Peut-être toutefois s'est-il un peu trop laissé aller à l'exercice de style, au point d'oublier souvent la nuance – en particulier dans l'opposition caricaturale entre ceux du dedans et ceux du dehors – et a-t-il trop voulu aborder de sous-thèmes sociétaux – la crise de la France périphérique, les ZAD, l'accueil des étrangers, les agressions contre les femmes, l'homosexualité… – qui finissent, par effet d'accumulation, par devenir indigestes.
On reste donc partagé sur ce roman dans lequel on trouve autant de matière à se réjouir de l'arrivée de cette nouvelle plume dans le noir français, que de regrets de la voir se perdre parfois dans un récit par trop manichéen.

Lien : http://www.encoredunoir.com/..
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virginie-musarde
  16 octobre 2018
Il m'a fallu un peu de temps, une belle pause d'une semaine sans une page tournée, sans une ligne lue, pour retrouver enfin un bouquin qui m'emporte !
Et là, dès les premières pages, dès les premières collines qui bordent le Massif Central, lieu de l'intrigue, et dès les premiers portraits de ces personnages, des hommes blessés, rudes, des femmes entre ombre et guerre, j'ai su que ça allait me plaire.
D'autant que l'auteur sculpte, au travers de ce polar rural, des scènes saisissantes de réalité, de brutalité, dessinent en artiste des sensibilités, esquisse un paysage presque sauvage, à l'écart de tout, où la nature permet parfois aux hommes d'outrepasser leur folie, d'exacerber leurs haines viscérales ou (et ce sont les plus belles lignes de ce polar) de communier avec les éléments et les animaux.
J'ai aimé la façon dont Alexandre Lenot fait la part belle aux blessures de ces êtres humains, la manière dont il restitue la fragilité de chacun (les "victimes" tout comme les supposés "guerriers"), mais c'est surtout habilement écrit, et plein de poésie !
(un polar qui aurait bien pu être publié à la Manufacture de Livres tant ça correspond à leur ligne éditoriale - mais je me réjouis aussi de trouver ce style de polar chez Actes Sud !)
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critiques presse (2)
Lexpress   12 novembre 2018
Les amateurs de polar pur et dur ne trouveront sans doute par leur compte dans ce roman d'atmosphère plus que d'intrigue, souvent elliptique. Mais l'écriture est belle, très travaillée. Politique aussi, mine de rien.
Lire la critique sur le site : Lexpress
LeMonde   22 octobre 2018
Avec ce premier livre, Alexandre ­Lenot, auteur également pour le cinéma, la radio et la télévision, entre avec éclat dans le cercle des nature ­writers et agrandit encore un peu la famille du polar français. Pour notre plus grand plaisir.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (4) Ajouter une citation
mimo26mimo26   25 octobre 2018
ELI

Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins.
L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus.
Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir,
personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée.
Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.
Il avait passé la nuit-là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles ’éteignaient.
Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre.
À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxième cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée.
En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir.
Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait‑il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes.
C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre.
Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu.
Peut-être voulait‑il l’éloigner, ou alors l’attraper : il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne.
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EvadezMoiEvadezMoi   02 novembre 2018
Nous dirons, nous sommes devenus mauvais. C’est l’alcool. C’est le labeur qui effrite les hanches et brise les dos. C’est qu’on ne se souvient de nous que tous les cinq ans, et que le reste du temps il faut se taire, se terrer et se taire, en espérant que le vent mauvais nous laissera du répit. C’est qu’après le gel venu du nord qui engloutit tout et qui rend fou viennent les boues rouges et le ciel gris. C’est que plus aucun docteur n’accepte de venir jusqu’à nous, et que c’est à nous de franchir les cols et traverser des plateaux pour espérer qu’on soigne nos rages de dents et qu’on prenne des clichés clairs de nos articulations rompues. C’est l’odeur de l’essence qu’il faut brûler chaque jour pour arracher au monde de quoi survivre.
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SagnesSySagnesSy   01 novembre 2018
Ce n’est que maintenant, dans les débris de sa vie, en comptant ses plaies et en remontant le fil de ses cicatrices, qu’il sait enfin tendre l’oreille vers le silence caché dans l’illusion du monde.
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SagnesSySagnesSy   01 novembre 2018
Elle pleure de ne pas savoir par quel bout prendre cette vie.
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