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EAN : 9782330113773
208 pages
Éditeur : Actes Sud (03/10/2018)

Note moyenne : 3.2/5 (sur 92 notes)
Résumé :
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouve... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (54) Voir plus Ajouter une critique
Kittiwake
  20 février 2019
En plein coeur du Massif central, dans un coin de campagne que la modernité semble avoir oublié, il suffit de l' incendie d'une masure pour la rumeur vient échauffer les esprits et fasse ressurgir les haines ancestrales.

L'écriture est superbe, avec un lexique pointu, une syntaxe élaborée, aux confins de la poésie, exigeant une lecture attentive pou en apprécier la richesse. Une des plus belles proses parmi les lectures de ces dernières semaines. Des phrases qui se savourent comme un vin précieux, un mets raffiné, nécessitant une disponibilité de l'attention pour en analyser les subtilités.
Et c'est au dépens de l'histoire. Certes peu à peu, les personnages prennent corps et se racontent , avec parfois encore des incertitudes lorsque la narration les avait mis en parenthèse.
Eli, Andrew, Louise, Lison livrent leurs failles parcimonieusement, avec pudeur et parfois une évocation trop brumeuse pour que l'on s'y retrouve.
L'intrigue a besoin de temps pour émerger des magnifiques descriptions des lieux et des portraits en demi-teintes des personnages. le fil conducteur est ténu. Il faut attendre le dénouement de ce qui se tricote au fil des chapitres pour comprendre, peut-être, ce qui se tramait jusqu'alors.
C'est court mais très dense. Très prometteur, aussi, car ce premier roman est si maitrisé sur le plan de l'écriture qu'il laisse augurer de futures productions aussi séduisantes.
Lien : https://kittylamouette.blogs..
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llamy89
  07 mars 2019
Un roman noir illuminé de la présence des femmes, d'un verbe exigeant. Si vous cherchez un moment d'inscouciance, passez votre chemin. Alexandre Lenot vous brosse à rebrousse-poils un récit où les femmes sont belles, fortes presque à leur insu, évoquent la rudesse d'un monde reculé avec tendresse pour ces hommes taiseux, brutes de s'être frottés à des hivers rugueux.
La terre, la guerre, l'héritage, les hommes. les femmes solides, douces, maternelles, sauvages pourtant, aident à vivre dans ce monde hostile. Lison, Louise, Céline fragiles et robustes à la fois ; prêtent à se battre s'il le faut.
Le noir du monde se dispute à la poésie du style anachronique dans cet environnement montagnard, rebelle, où les arbres prennent soin de leurs racines, comme les hommes s'y accrochent rudement. Une vibrante ode au territoire. A la magie de la nature, de la rencontre Louise et Eli, écorcés par la vie, mais vibrants encore, vivants doucement.
Les nombreux destins croisés additionnés à l'écriture sophistiquée rendent la lecture absorbante. Pas de distractions possibles, tout est tendu jusqu'au dénouement.
Une plume délicate et rude, qui vous visse résolument au récit mordant de la vie des habitants accrochés à leur territoire déserté, jusqu'à l'épilogue.
Un premier roman de la sélection 68 Premières Fois qui ne laisse ni indifférent, ni indemne. Hâte de découvrir le second opus.
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anlixelle
  28 octobre 2018
Qu'est-ce qui peut bien avoir brisé les âmes et les corps rencontrés dans Écorces vives d'Alexandre Lenot ?
Tous leurs souvenirs et tous leurs travers n'auront de cesse de se frotter aux bois et aux rochers antédiluviens de ce centre de la France sauvage et hostile, sous les regards souvent froids et pierreux des autochtones.
Avec en toile de fond une dénonciation des vies volées pour ceux qui travaillent loin de la nature, les vents et les dessins du ciel ponctuent sans cesse un texte abrupt, et conjuguent l'action, entre portrait d'un monde agricole inhumain et description d'actifs à la dérive.
Le chuintement du vent, le froid mordant des immensités forestières auront - ils raison des quatre tristes vies de ce roman ? Elles qui se croisent, se heurtent d'avoir dû tant se plier : Éli, Louise, Laurentin et Lisons... autant de personnages mystérieux pour le lecteur ; car ils ne se dévoilent que très succinctement au travers d'infimes détours et de quelques souvenirs apportés par le vent, la nature et la faune.
Autant de prénoms en "l" portés par les "ailes" du désir de tenir coûte que coûte, de ne pas rester écrasé(e) voir pétrifié(e) par leurs désespoirs.
Ce premier roman dessine avec style ceux qui ont mis leur passé douloureux à distance, pendant que du fond de la vallée grandissent les colères contre des actes inexpliqués provenant des hauteurs.
Qui sont les Apaches ?
Qui sont ceux qui laissent par tous les lieux leurs messages rouges ?
Hélas, malgré cette question à résoudre, il ne se passe pas grand chose dans ce roman (en quelque sorte un NATURE WRITING à la française) hormis la montée tectonique de toutes les tristesses et des colères réunies. Actions anciennes, intensions... l'auteur excelle à nous en dévoiler le minimum, mettant toute sa verve dans son style écrit, fouillé, travaillé avec grand soin pour décrire les ambiances intérieures et les ressentis de chacun.
J'y ai parfaitement vu s'afficher sous mes yeux le film de ce récit, mais j'ai malgré tout trouvé l'intrigue trop mince et reproche à l'écriture un manque d'ancrage dans le réel.
Cependant, si vous aimez les textes sombres, les écritures très travaillées, le style littéraire du NATURE WRITING alliant déambulations et contemplations, ce country movie devrait vous satisfaire.
Tous les goûts sont dans la lecture.
Je remercie BABELIO et les éditions Actes Sud pour cette lecture noire mais originale.
Lien : http://justelire.fr/ecorces-..
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hcdahlem
  12 mars 2019
Dans son premier roman Alexandre Lénot illustre à merveille les observations émises en 1824 par le Genevois Charles-Victor de Bonstetten. Dans son essai
«L'homme du midi et l'homme du nord», il nous explique comment le climat influe sur le caractère des habitants et comment la géographie précède l'histoire. Ce préambule pour dire combien la région désertée du massif central où l'auteur situe son récit est bien davantage qu'un paysage, mais un acteur à part entière du drame qui se joue ici. L'écriture épouse du reste la densité des forêts, ses méandres, ses mystères. Touffue, envahissante, enveloppante, il nous prend même quelquefois l'envie de tailler à la serpe pour échapper à l'oppression grandissante.
Tout commence par un geste aussi spectaculaire qu'inexpliqué: Éli, qui «était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s'évertuait à fuir» vient mettre le feu à une masure qui semble abandonnée, avant de passer son chemin.
Le capitaine Laurentin est fait du même bois, «il avait quitté la ville pour la gendarmerie dans les montagnes, pour les longues marches avec les chiens, pour les silences imposants, pour les nuages qu'on peut voir arriver de loin.»
Aux côtés de ces deux protagonistes, l'un essayant de fuir l'autre, l'auteur choisit de laisser trois autres personnages nous donner leur version des faits, trois femmes: Lison, Louise et Céline.
Lison a perdu son mari et avec lui bien des illusions. Elle doit désormais assumer seule l'éducation de ses deux garçons. Louise est une vieille connaissance d'Éli, c'est elle qui va l'accueillir et recueillir ses confidences. Il lui explique qu'en fait, il voulait acheter la maison qu'il a brûlée. Céline, pour sa part, était venue passer quelques jours de vacances là, avant de revenir pour ne plus repartir. Trois femmes qui, comme dans le choeur des tragédies grecques, vont faire souffler le vent de l'histoire, quitte à brouiller les pistes en relayant les rumeurs qui se propagent, notamment celles de ces rôdeurs qui les menacent.
On l'aura compris, il faut des caractères trempés pour venir se perdre là. Et quand on est installé, on se bat pour son territoire, se méfiant de tout étranger qui représente une menace potentielle.
Alexandre Lénot mêle habilement ces rumeurs aux bribes de biographies, dévoilant petit à petit les raisons qui ont poussé les uns et les autres, revient sur les souffrances endurées, les raisons des rivalités. Loin du polar traditionnel, il nous fait comprendre pourquoi «ici tout le monde poussait de travers, comme les arbres fruitiers qui se contorsionnent pour aller attraper plus de lumière.»

Lien : https://collectiondelivres.w..
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AMR
  17 mars 2019
Avec Écorces vives d'Alexandre Lenot, j'en suis à ma quatrième lecture pour cette session des 68 premières Fois…
Ce roman m'a énormément perturbée…
Je vais donc commencer par chercher des clés de lecture dans le titre, dans ces « écorces » dont il est ici question. L'écorce est la première couche protectrice, la seule que l'on voit la plupart du temps, le seul aspect visible de quelque chose, l'aspect extérieur, l'enveloppe… une fois appliquée aux personnes, l'écorce devient métaphoriquement l'apparence de quelqu'un, ce qui cache ce qu'il est vraiment au fond de lui, une façade ou une vitrine en quelque sorte. Ce mot véhicule aussi une notion de dureté : l'écorce n'est pas une peau ou alors une peau qui a durci, qui semble morte à l'extérieur, sèche et rugueuse.
Dans ce roman, les écorces sont vives, les écorces sont ce que l'on voit où ce que l'on croit comprendre des personnages ; sous leurs dehors rustres, rustiques, sauvages, discrets, taiseux, ils sont impatients, emportés, excessifs ou, plus positivement, capables de réagir vite et bien dans certaines situations.
Tous les personnages de ce livre ont des fêlures, se sont créés des carapaces de protection pour tenir debout, même les plus antipathiques. Tous véhiculent une certaine ambivalence, comme s'ils étaient tous à deux doigts de basculer du côté obscur ou dans la lumière.
Certes, ils répondent à quelques clichés du roman noir : le gendarme qui a tout donné pour son métier, arrivé là pour couper avec son passé, la jeune femme venue du nord qui en a pas mal bavé, le couple d'américains dont on ne sait pas grand-chose, la veuve qui se demande si elle va rester ou partir, sa nouvelle amie à la fois belle et mystérieuse, l'incendiaire qui a tout perdu, les éleveurs taiseux, les chasseurs stéréotypés… Mais tout cela est revisité, mis en perspective par une ambiance faite de préjugés et de vieilles rancunes dans une nature encore un peu sauvage.
Ce roman les surprend tous à un moment donné de leur vie, nous les donne à voir évoluer et se débattre, puis nous laisse imaginer leur devenir, entre ceux qui restent et ceux qui partent, toujours avec leur part de mystère, le voile à peine levé pour mieux retomber.
Le lieu est ici un personnage à part entière… Les noms sont inventés et pourtant ceux qui connaissent un peu ces coins perdus du Massif Central vont s'y retrouver.
C'est ce qui m'est arrivé et qui m'a perturbée; je connais très bien un endroit d'où l'on voit de loin le Plomb du Cantal, à proximité des gorges d'une belle rivière et d'un barrage asséché il y a quelques années pour y faire des travaux (j'y étais justement cette année-là et j'ai vu le village englouti), pas très loin non plus d'une chapelle abandonnée… Là, je fais de longues randonnées, seule avec mon chien et souvent mon portable ne capte plus alors je dis toujours de quel côté je vais, au cas où… C'est une zone que nous parcourons à pied ou avec des chevaux, on y passe des ruisseaux à gué et mon mari et mon chien se sont baignés au bas d'une cascade que peu de gens connaissent…
Nous avons nos marques dans un hameau perdu ; nous y savons des tensions entre deux familles, les gens sont peu communicatifs, on se salue quand on se croise et on évoque la météo… Nous tenons le chien en laisse à proximité des troupeaux, nous refermons bien les clôtures quand nous devons les passer à cheval et nous évitons les jours et les zones de chasse… Nous croisons souvent des chevreuils, des renards, des rapaces…
Nous faisons nos courses dans une commune de mille habitants environ dont nous connaissons la gendarmerie et sa sympathique équipe… Je réalise qu'en vous racontant tout cela, je vous parle du roman d'Alexandre Lenot.
En effet, après avoir lu et apprécié Écorces vives, je me dis que ce roman semble tout droit sorti et inspiré de cet endroit que je connais et qui compte beaucoup pour moi mais que les gens n'y sont quand même pas comme dans le livre, quoique, si on se mettait à gratter l'écorce, si on cherchait plus avant, il y aurait peut-être des traces de cette mélancolie, de cette révolte et même de cette hostilité et qu'il n'en faudrait pas beaucoup pour que les tensions provoquent un tel western rural.
La quatrième de couverture recommande de se méfier de la terre qui dort ; je pense à ces pays préservés, encore sauvages, à la dureté de leur climat, quand au début du printemps, c'est encore l'hiver… Je réalise qu'il y a comme une menace que j'avais peut-être un peu entrevue. Écorces vives n'est qu'un roman, un roman noir, mais un roman qui interroge, qui pose les jalons de l'altérité entre indifférence, méfiance et rejet, entre accueil, ouverture et acceptation.
Un bon roman noir, dérangeant et magnifique, mais qui laisse peut-être trop de zones d'ombres dans son dénouement.
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critiques presse (4)
LeSoir   15 février 2019
Son roman Écorces vives a été choisi par un jury d’auditeurs de la Première. Il se démarque totalement de la production française habituelle.
Lire la critique sur le site : LeSoir
LeSoir   15 février 2019
Avec Écorces vives, Alexandre Lenot impose une voix singulière et des personnages totalement originaux dans le roman français.
Lire la critique sur le site : LeSoir
Lexpress   12 novembre 2018
Les amateurs de polar pur et dur ne trouveront sans doute par leur compte dans ce roman d'atmosphère plus que d'intrigue, souvent elliptique. Mais l'écriture est belle, très travaillée. Politique aussi, mine de rien.
Lire la critique sur le site : Lexpress
LeMonde   22 octobre 2018
Avec ce premier livre, Alexandre ­Lenot, auteur également pour le cinéma, la radio et la télévision, entre avec éclat dans le cercle des nature ­writers et agrandit encore un peu la famille du polar français. Pour notre plus grand plaisir.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (24) Voir plus Ajouter une citation
mimo26mimo26   25 octobre 2018
ELI

Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins.
L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus.
Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir,
personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée.
Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.
Il avait passé la nuit-là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles ’éteignaient.
Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre.
À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxième cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée.
En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir.
Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait‑il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes.
C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre.
Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu.
Peut-être voulait‑il l’éloigner, ou alors l’attraper : il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne.
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babel95babel95   14 avril 2019
Elle entend le murmure du pays, tout près d’elle. Des questions ressassées des centaines de fois, au creux des jours et au soir avant de s’endormir, par ces hommes fatigués et brutaux, avides et peinés, qui sentent leur vieux monde s’embrumer peu à peu, parcouru par les vents et la mort, raviné par les pluies, isolé par des contreforts noirs, des routes trop peu nombreuses et trop difficiles à entretenir, des voies ferrées déficitaires et sans cesse menacées par des comptables dont les visages ignorent tout des morsures du vent. Un vieux monde qui leur a été légué mais que leurs doigts gourds et tordus n’arrivent plus à retenir. Un monde qui semble ne plus faire partie de rien, un pays entier relégué en périphérie. Tous ces murmures s’enroulent autour d’elle, autour de la maison, autour de la ferme jusque au-delà des arbres et de la rivière, autour des enfants, autour de ses mains, comme autant de liens effilochés. Elle regarde ses poignets, incapable de déchiffrer ses propres envies, ses désirs et son jugement obscurcis, sa raison un caillou englouti par la rivière, juste là sous la surface et tout à fait inatteignable.
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hcdahlemhcdahlem   12 mars 2019
Le capitaine Laurentin a mal en permanence. Toutes les circonstances de la vie le lui rappellent. Mais il se souvient que cette douleur n’est que résiduelle. Elle n’est pas grand-chose par rapport à sa lointaine cousine, celle qui s’était installée à demeure au temps où des chirurgiens s’acharnaient sur son genou désarticulé pour en refaire quelque chose d’à peu près fonctionnel, et où des infirmières la nuit venue se montraient généreuses en morphine.
Dans les souvenirs de ce temps-là, il y a ceux de Jeanne. Elle avait décidé de ne pas le lâcher. Cette belle femme au front calme et aux joues rosées l’avait agrippé avec douceur et fermeté pour l’empêcher de sombrer. 
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TrollibiTrollibi   18 mars 2019
Nous dirons que nous sommes devenus mauvais. C'est l'alcool. C'est le labeur qui effrite les hanches et brise le dos. C'est qu'on se souvient de nous tous les cinq ans, et que le reste du temps il faut se taire, se terrer et se taire, en espérant que le vent mauvais nous laissera du répit. (...) C'est que plus aucun docteur n'accepte de venir jusqu'à nous, et que c'est à nous de franchir des cols et traverser des plateaux pour espérer qu'on soigne nos rages de dents et qu'on prenne des clichés clairs de nos articulations rompues. (...) C'est d'être de la montagne mais plus vraiment, forcés de quitter les contreforts pour s'agglutiner au pied de l'autoroute d'où devait nous arriver la prospérité, à quelques jets de pierre de la frontière du département et pourtant déjà à l'étranger. C'est de constater que la chimie nous a menti, qu'elle a empuanti nos sols et détruit de l'intérieur même les plus fort d'entre nous. (...) C'est de se prendre à guetter l'avènement de temps catastrophiques, partagés entre la peur et l'envie que tout brûle enfin. (...) C'est de savoir que nos fils et nos filles partis servir servent encore et serviront toujours demain, maintenus des deux mains dans la servilité, et que s'ils reviennent c'est uniquement parce qu'ils ont été brisés, rejetés, jugés inaptes. C'est que tout le monde a démissionné. C'est qu'on nous abandonne. (pp.106-107)
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LunabiaxLunabiax   24 mai 2019
La nuit est tombée quand l'accordéoniste prend place sur son fauteuil. Il a un clavier à main droite qui lui permet de lancer des boucles d'orchestre préenregistrées. Il a des pédales à ses pieds qui commandent une boîte à rythme qui fera bien ce qu'elle peut pour donner naissance aux pulsations dont on a besoin ici pour triompher de la fatigue. L'homme-orchestre se présente en crachant dans le micro, comme s'il en était besoin, comme s'il n'écumait pas tous les bals de toutes les villes environnantes depuis plus de dix ans déjà, comme s'il n'avait jamais pris part à aucune des rixes qui y naissaient spontanément, inévitablement, comme si les monts environnants n'abritaient pas les foulées hasardeuses de deux ou trois rejetons élevés dans la haine de leur père oublieux. Il fait ce qu'il a toujours fait. D'abord pour les plus vieux, pour ceux d'entre eux qui piétinent doucement jusqu'au parquet-salon monté en plein milieu de la salle, sur lequel les souliers glissent et rappellent à ces corps sclérosés les danses d'antan, il appauvrit tout à tour Tino Rossi et Edith Piaf, leur soustrait toute sève, leur enlève toute portée, pendant qu'on se presse aux deux bars. C'est comme ça qu'on appelle les planches posées sur des tréteaux où on se sert canon sur canon et on s'enflamme le sang parce qu'on déborde d'envie de lancer les hostilités. Deux couples dansent serrés, oscillant doucement, joue fripée contre mâchoire ravinée, et leur musique est trouée, chaque fois que la porte se rouvre, par les coups de chevrotine du stand de tir.
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Videos de Alexandre Lenot (5) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Alexandre Lenot
Alexandre Lenot est un auteur français. "Écorces vives" (2018) est son premier roman. Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés dé?nitifs et de ranc?urs séculaires. de ce roman noir ? qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées ? sourd une menace : il faut se mé?er de la terre qui dort? Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision.
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