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ISBN : 2213633452
Éditeur : Fayard (12/01/2011)

Note moyenne : 4.5/5 (sur 4 notes)
Résumé :

La grande œuvre écrite au nom de ceux qui n’ont pas pu parler : en voici le centre, avec ses deux noyaux , le matériel et le spirituel.L’extermination par le travail, troisième partie, montre la naissance et la croissance de l’Archipel, depuis l’improvisation des îles Solovki jusqu’au gigantesque réseau strictement organisé qui fournit la main-d’œuvre réclamée pa... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Apikrus
  28 novembre 2018
Aujourd'hui, 28 novembre 2018, c'est le centième anniversaire de la naissance de Alexandre Soljenitsyne, Александр Исаевич Солженицын.
Cet ouvrage est un pavé (1500 pages), l'auteur y témoignant pour un maximum de victimes du système concentrationnaire soviétique de 1918 à 1956.
Ce livre fut d'ailleurs un pavé dans la mare, lors de sa parution en 1974. Divers témoignages, ou romans, avaient déjà circulé avant cette date : dès 1925 'L'île de l'enfer' de Malsagov (un évadé du goulag), et dans les années 1960, une partie des 'Récits de la Kolyma' de Varlam Chalamov, le court roman 'Une journée d'Ivan Denissovitch' de Soljenitsyne…
Ici, Soljenitsyne montre que les expériences partagées par beaucoup de soviétiques (et prisonniers de guerre) ne résultaient pas d'erreurs isolées, mais de l'organisation de travaux forcés et de la terreur. Il évalue à 15 millions le nombre de personnes détenues simultanément au goulag au moment où il fut le plus peuplé.

L'oeuvre de Soljenitsyne contribua à une prise de conscience sur la nature du régime soviétique, dans le pays et à l'extérieur.
■ « Partie III : L'extermination par le travail »
Les premiers chapitres de cette troisième partie décrivent et analysent le système du Goulag. La responsabilité personnelle des fondateurs (Lénine, et surtout Staline) est soulignée, ainsi que celle de leurs nombreux "complices".
Ainsi, 36 auteurs soviétiques, dont Maxime Gorki, ont vanté la construction du Belomorkanal. Des milliers d'esclaves furent affectés à la construction de ce canal, et Soljenitsyne estime que 250 000 d'entre eux y périrent. Staline avait exigé ce canal dans les 20 mois, délai irréalisable compte tenu des moyens techniques disponibles et des contraintes matérielles (climat). Finalement, cette contrainte calendaire entraîna fraudes et malfaçons, notamment une profondeur insuffisante pour permettre l'utilisation du canal comme prévu.
D'autres "complices" n'eurent pas le choix pour tenter de sauver leur vie, et l'auteur lui-même s'inclut parmi eux (cf. son expérience de "mouchard" dans un camp, commentée ci-dessous). Dans les camps, les "planqués" - par distinction avec les "trimeurs" - y furent nourris et affectés aux travaux les moins harassants.
Selon Soljenitsyne, les "planqués" représentaient 1/6 de la population des camps, et il en fit lui-même partie pendant un temps. Il estime aussi que les 9/10 de ceux qui survécurent furent "planqués" pendant une bonne partie de leur peine.
• « Existe-t-il un poste de planqué qui n'ait rien à voir avec la complaisance à l'égard du supérieur et avec la participation au système général de contrainte ? »
• « Il est difficile, bien difficile, pour un planqué d'avoir une conscience que rien ne vient assombrir ».
La société des camps était très inégalitaire, et la hiérarchie sociale y dépendait du motif de condamnation et des compétences de chacun. Ainsi les condamnés via l'article 58 du Code pénal occupaient le bas de l'échelle, tandis que les condamnés de droit commun (v(i)oleurs, …) étaient considérés comme 'socialement-proches' autrement dit à même de se rallier au prolétariat.
Les autorités du camp laissaient souvent les condamnés de droit commun organiser la vie interne du camp : la loi du plus fort régnait, et les plus forts étaient dénués de scrupules…
Néanmoins, certaines compétences étaient valorisées par l'administration du camp, par nécessité (compétences manuelles ou médicales, ces dernières étant utiles aux membres de l'appareil : mieux valait être coiffeur, musicien ou médecin, que philosophe ou historien).
Certains 'planqués' surveillaient les travailleurs. La surveillance s'effectuait aussi dans les brigades de travail, entre les 'trimeurs' eux-mêmes, la ration alimentaire du groupe pouvant dépendre de sa production. Certains détenus affectés aux travaux généraux, ou craignant d'y être versés, s'automutilaient pour ne plus pouvoir y être opérationnels. L'astuce pouvait fonctionner si la thèse accidentelle était reconnue, mais de manière aléatoire, et en cas de découverte de la supercherie la sanction était lourde (cachot et/ou privations supplémentaires de nourriture).
Le chapitre 7 décrit la "vie quotidiennes des indigènes" (les détenus), avec quelques références au personnage central du court roman de l'auteur intitulé 'Une journée d'Ivan Denissovitch' (personnage fictif inspiré de nombreuses victimes du Goulag).
Les femmes ne furent pas oubliées des autorités, et un chapitre leur est consacré. Des femmes furent affectées à des travaux moins éprouvants que la plupart des hommes, mais certaines le furent aussi aux travaux pénibles, dont l'abattage d'arbres.
Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, des camps étaient mixtes. La prostitution ou des relations avec un homme pouvait adoucir les conditions de vie de celles qui l'acceptaient, et ceci d'autant plus si l'homme concerné était bien placé (gardien, prisonnier de droit commun influent, 'planqué'…). Au contraire, celles qui voulaient garder leur dignité étaient souvent persécutées, surtout si elles avaient le malheur de plaire...
• « Dans l'Archipel, l'année 1946 vit le début, et l'année 1948 l'achèvement d'une grande entreprise : la séparation totale des hommes et des femmes (…). La séparation provoqua une brusque détérioration de leur situation générale dans le domaine du travail. Avant beaucoup de femmes travaillaient comme blanchisseuses, aides-soignantes, cuisinières, bouilleuses d'eau, magasinières, comptables dans des camps mixtes ; à présent elles devaient quitter tous ces postes, or les camps de femmes offraient beaucoup moins d'emplois de ce type. Et les femmes furent envoyées aux "généraux", constituées en brigades entièrement féminines où elles étaient particulièrement éprouvées. Echapper aux "généraux" fût-ce pour un temps, c'était sauver sa peau. Et les femmes se mirent à courir après la grossesse, à tenter d'exploiter n'importe quelle rencontre, n'importe quel attouchement. La grossesse n'était plus, comme auparavant, une menace de séparation d'avec l'époux, puisque la séparation était déjà descendue sur tous les couples par la grâce d'un décret de Sa Sagesse. »
Le sort des enfants nés au Goulag est également évoqué. Ils étaient pris en charge par l'institution : nourris, logés, blanchis, et soignés, dans des zones dédiées, mais tout cela de manière précaire (selon les moyens) et sans affection. La propagande pour le régime figurait très tôt au menu de leur éducation, et comme plat principal. Certains enfants du goulag étaient séparés de leur mère qui s'en désintéressait d'ailleurs complètement, d'autres bénéficiaient de la possibilité de brèves visites maternelles durant les premiers mois de leur existence.
Comme on peut le lire dans 'Le ciel de la Kolyma' (témoignage d'E. S. Guinzbourg) : « En vertu d'un décret de 1935, les enfants étaient responsables en matière criminelle à partir de l'âge de 12 ans ».
Un chapitre est consacré à ces 'mouflets' : pas les enfants nés au goulag mais ceux qui y furent emmenés.
• « Il existe deux manières de détenir les mouflets sur l'Archipel : en colonies d'enfants autonomes (surtout de jeunes mouflets qui n'ont pas encore quinze ans révolus) et (pour les plus âgés des mouflets) dans des camps mixtes, le plus souvent en compagnie d'invalides et de femmes. Les deux procédés obtiennent de façon égale le développement d'une méchanceté animale. Et aucun d'eux n'évite aux mouflets d'être élevés dans l'esprit des idéaux des bandits. »
• « Ainsi se préparent d'entêtés petits fascistes par l'action conjointe de la législation stalinienne, de l'éducation du goulag et du levain des bandits. On n'eut pu inventer meilleur moyen pour bestialiser un enfant ! On eut pu plus rapidement, plus densément faire entrer tous les vices du camp dans une poitrine étroite et insuffisamment raffermie ! »
Au chapitre 10, l'auteur dresse des portraits de condamnés politiques. La plupart furent condamnés pour des futilités sans lien avec un engagement politique, voire sans motif… Il y eut cependant quelques "article 53" engagés politiquement ou philosophiquement (religieusement) ; dont certains restèrent fidèles à leur engagement (en mars 1937, un groupe de trotskystes fit une grève collective de la faim et du travail : ils furent finalement dispersés dans des lieux où leur espérance de vie était très limitée…).
• « Quant à ceux qui sont coffrés, eh bien ce sont des kaers, des ennemis de la révolution. Les années passant, le mot "révolution" a perdu de son panache, d'accord, disons qu'il s'agit d'ennemis du peuple, ça sonne encore mieux. (Additionnons ensemble (…) tous les coffrés de cet article (58) (…) et nous voici amenés à admettre avec étonnement que, pour la première fois dans l'histoire, le peuple est devenu son propre ennemi ».
« Bzz ! – Bzz ! – Bzz ! », c'est le titre du chapitre 11, et c'est le bruit que font les mouches. Ce mot désignait les mouchards des camps.
• « Il est difficile de s'habituer à se poser perpétuellement cette question : qui moucharde ici ? (…) L'habitude est difficile à acquérir, on répugne à prendre ce pli, - et pourtant pour être en sécurité, il faudrait s'y résoudre. »
• « Et le mouchardage se révèle comme la forme la plus violente de lutte entre les détenus : 'Aujourd'hui, à toi de crever, moi ce sera pour demain !' ».
• « C'est seulement quand j'ai eu acquis une longue expérience des camps et m'y sentis un vieux de la vieille, que jetant un regard en arrière je compris combien j'avais été petit, combien j'avais été méprisable au début de ma détention. »
L'auteur poursuit en décrivant la façon dont il fut recruté comme mouchard, signant un engagement à dénoncer sous un pseudonyme. En lisant ce passage, je me suis dit qu'en pareilles circonstances, moi aussi j'aurais choisi de devenir une 'mouche'…
"Changer de destin !" (chapitre 14), est possible en se soumettant au "procureur vert" (couleur de la forêt ou de l'herbe), c'est-à-dire s'évadant. Mais ce procureur-là n'était pas indulgent non plus… Peu d'informations sont disponibles sur des évadés du goulag. En effet, les rares personnes qui ont pris la poudre d'escampette sans se faire reprendre, ni mourir de faim et/ou de froid, ont dû rester discrètes.
La propension des prisonniers à s'évader était faible ; ils en étaient dissuadés par des obstacles et des risques considérables :
- un sentiment de résignation accentué par les traitements subis,
- l'insuffisance des rations alimentaires ne permettait pas aux détenus de se constituer des réserves pour le trajet (à moins d'emmener avec soi une provision de chair humaine en guise de réserve alimentaire, comme certains le firent),
- les menaces en cas de capture : nouvelle peine, sanctions, violences, exécution
- le climat et les obstacles physiques
- la dénonciation par des autochtones rétribués à cet effet par les autorités (les habitants d'Outre-Volga recevaient des harengs pour chaque dénonciation, d'où le surnom de 'harengs' donné aux évadés eux-mêmes)
Les évadés restés dans le pays y demeurèrent des fugitifs, obligés de se cacher. L'usurpation d'identité pouvait les y aider mais elle exigeait toujours discrétion et cohérence. Pour certains, seule une évasion vers l'Occident pouvait être considérée comme réussie.
___
Mon avis sur certaines thèses de l'auteur :
Les chiffres de la population et du nombre de victimes du Goulag avancés par l'auteur sont difficiles à établir, donc discutables. Il est cependant certain que le pays était soumis à un régime de terreur généralisée, et qu'une part importante de la population fut soumise à l'esclavage sous de faux prétextes, pour tenter de pallier l'inefficacité de l'organisation de l'économie.
A plusieurs reprises, l'auteur compare le système politique soviétique au tsarisme qui l'avait précédé, semblant ainsi légitimer ce régime autocratique. L'autoritarisme des régimes politiques peut, c'est vrai, être hiérarchisé ; et c'est bien le régime soviétique qui succéda au tsarisme après la guerre civile. La manière dont Soljenitsyne procède à cette hiérarchisation me gêne cependant. En effet, selon moi une dictature ne saurait être défendue a posteriori au motif que celle qui l'a suivie était nettement pire.
Ce raisonnement me rappelle celui de Fédor Fédérovski entendu lors d'une conférence sur l'un de ses livres, dans lequel il défendait Vladimir Poutine en considérant que son pouvoir n'était pas totalitaire. De fait, pour se maintenir au pouvoir, il lui suffit encore de faire assassiner quelques journalistes et opposants politiques.
Soljenitsyne, alors connu et reconnu comme un écrivain majeur, avait d'ailleurs rencontré Poutine et les deux hommes avaient été photographiés à cette occasion (l'écrivain avait répondu à l'invitation de Poutine à venir le rencontrer en lui indiquant qu'il était disposé à le recevoir, façon élégante de mieux positionner la grandeur…).
Avec de telles façons de penser, nous aurions encore en France une monarchie s'appuyant sur une religion d'Etat.
A propos de religion, soulignons que Soljenitsyne était croyant. Sa croyance n'imprègne pas totalement son essai mais y transparaît de temps à autre.
___
Mon avis sur l'ouvrage lui-même :
Cet « essai d'investigation littéraire », comme le qualifie l'auteur, est un ouvrage difficilement classable : il mêle analyse historique et réflexion politique, considérations philosophiques et recensements prosaïques, autobiographie et témoignages rapportés, faits réels et éléments romanesques (références à Ivan Denissovitch).
Des pages passionnantes et édifiantes (chapitres 7, 8, 9, 12, 14 et 17 de la partie III) y alternent avec des passages ardus et monotones (on peut survoler ceux-ci, mais ils aident à situer le contexte et montrent le caractère systémique des internements). A cet égard, ces troisièmes et quatrièmes parties m'ont plus intéressé que les deux premières (tome 1).
Un ouvrage à découvrir, au moins pour ses passages les plus éclairants, non seulement pour son intérêt historique mais aussi en raison de ce qu'il dit de la nature humaine et donc de chacun d'entre nous…
Moi aussi j'aurais pu être un 'mouchard', faire passer ma survie avant celles des autres, renier des convictions ou valeurs auxquelles je crois être attaché...
+ Lire la suite
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Citations et extraits (1) Ajouter une citation
CalibanCaliban   26 décembre 2017
J'ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etats, ni les classes, ni les partis, mais qu'elle traverse le coeur de chaque homme et de toute l'humanité .
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Videos de Alexandre Soljenitsyne (69) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Alexandre Soljenitsyne
Extrait de "Une journée d'Ivan Denissovitch" d'Alexandre Soljénitsyne lu par Ivan Morane. Editions Audiolib. Parution le 15 mai 2019 en téléchargement.
Pour en savoir plus : https://www.audiolib.fr/livre-audio/une-journee-divan-denissovitch-9782367627687
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