AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestions
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
ISBN : 2020021196
Éditeur : Seuil (01/12/1974)

Note moyenne : 4.29/5 (sur 195 notes)
Résumé :
Immense fresque du système concentrationnaire en U.R.S.S. de 1918 à 1956, " L'archipel du goulag " (ce dernier mot est le sigle de l'Administration générale des camps d'internement) fut terminé par Soljénitsyne en 1968. " le c¿ur serré, je me suis abstenu, des années durant, de publier ce livre alors qu'il était déjà prêt : le devoir envers les vivants pesait plus lourd que le devoir envers les morts. Mais à présent que, de toute façon, la sécurité d'Etat s'est empa... >Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonCulturaMomoxLeslibraires.fr
Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
Sachenka
  16 août 2016
Alexandre Soljénitsyne, avant qu'il ne devienne le grand auteur russe qu'il est devenu, a passé quelques années au goulag. Cette expérience l'a amené à écrire Une journée dans la vie d'Ivan Denisovitch, oui, mais aussi une autre oeuvre et c'est de ce pavé dont il sera question dans cette critique : L'archipel du goulag. Il ne s'agit pas d'un roman à proprement parler. On n'y suit pas une trame narrative unique. Plutôt, plusieurs histoires individuelles, un long fleuve de témoignanges, d'histoires. C'est l'histoire d'un père, d'un frère, d'un voisin, de n'importe qui. de tout le monde et de personne à la fois. D'une foule anonyme. du peuple russe. Car c'étaient rarement des criminels au sens où nous l'entendons, non. C'étaient des prisonniers politiques pour la plupart, des gens qui étaient jugés ennemis du régime en place, dangereux pour l'ordre communiste établi, c'est-à-dire des intellectuels qui étaient capables de jeter un regard critique sur les actions des dirigeants.
Ce pavé est divisé en plusieurs parties. Dans la première, « l'industrie pénitentiaire », l'auteur explique qui on arrêtait, pourquoi et comment. Il dresse l'état de la situation concernant les bagnes, fait des comparaisons avec l'époque tsariste, mentionne des lois, livre le nombre de victimes, etc. On y retrouve une quantité ahurissante de faits, de chiffres, de statistiques. Un peu long à la longue mais utile, je suppose, pour bien comprendre l'étendu du problème. Visiblement, Soljénitsyne s'est bien documenté. Et, s'il adopte un point de vue subjectif (peut-il en être autrement?), on le lui pardonne.
Étrangement, au début de son récit, je croyais que l'auteur avait été envoyé en Sibérie. Je croyais que c'était là-bas que tous les camps étaient situés. Mais non, de tels camps se trouvaient partout, et le goulag dont il est question ici se trouve au nord-ouest ! C'est en plein de la mer Blanche, sur une des îles de l'archipel Solovki. J'ai trouvé fascinante l'histoire de ces îles. Pas la partie goulag, quoique… Mais non, à la fin du Moyen-Âge, des moines y ont fondé un monastère réputé qui a grandement contribué à l'essor de cette partie de la Russie. Bon, en parralèlle à ma lecture de ce pavé, je me suis documenté sur cette région… Dans tous les cas, je trouve un peu dommage qu'un si beau lieu, avec une si belle histoire, ait été utilisé en tant que goulag, un si laide activité.
Pour revenir à la division du roman, les autres parties sont « le mouvement perpétuel », qui traite parfois long voyage (en train et dans des conditions difficiles) qui mène jusqu'au camp et « l'extermination », qui explique comment on se débarrassait des condamnés. le travail difficile, surhumain qui était exigé n'était parfois pas suffisant. Les gardes devaient se montrer imaginatifs et, surtout, brutaux. Heureusement, l'auteur a su y insérer plusieurs anecdotes qui rendent la lecture moins pénible. Que ce soit le sort réservé aux mouchards, les relations avec les leks (indigènes de l'ile), le quotidien tout simplement.
On continue avec « l'âme et les barbelés » et « le bagne ». Personnellement, je commençais un peu à m'ennuyer. Lire encore et encore sur le sort des pauvres bagnards devenait un peu répétitif, lassant et, surtout, lourd. Tourner les pages et ne découvrir que de nouvelles façons de rendre des gens misérables, ouf ! Toute cette lithanie de faits plus horribles les uns que les autres, qui finissaient par se ressembler ou, du moins, finir au même résultat, peu pour moi. Je n'avais qu'une envie, c'était de crier « Ça va, j'ai compris ! Les prisonniers vivent dans des conditions de vie plus que difficiles ! On passe à autre chose ! » Ceci dit, je n'ai pas pu m'arrêter de lire. Je devais savoir. Tout comme Soljénitsyne devait écrire. Il ne pouvait pas omettre une seule partie de cette pénible expérience.
Les dernières parties, « relégation » et « Staline n'est plus » ont réussi à me réintéresser à cette oeuvre. On y traite de la relocalisation des prisonniers politiques en Sibérie, une pratique historique, qui a contribué au peuplement de cette région de la Russie. Il traitait également de la façon dont la mort du grand dictateur a permis à l'information de mieux circuler. Les goulags, ce n'était qu'une rumeur (certains ont même cru qu'ils avaient été inventés par l'Ouest pour discréditer l'URSS) jusqu'à ce que les témoignages commencent à pleuvoir. Puis les faits et les statistiques ont été dévoilés petit à petit. Un long processus…
Bref, L'archipel du goulag est une brique d'informations d'une précision inouïe sur une page sombre de l'histoire de la Russie/URSS. C'est long, parfois pénible, mais toujours instructif. Quiconque aime l'histoire, ou ce pays ou même le régime soviétique y trouvera son compte.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          623
Apikrus
  15 novembre 2018
Goulag est l'acronyme de l'administration d'Etat créée en Union Soviétique pour gérer les camps de travail forcé : Главное управление лагерей.
L'Archipel, ce sont les îles Solovki (dans la mer Blanche au nord-ouest de la Russie). Elles furent un lieu d'exil forcé d'opposants au Tsar dès le XVIIe siècle. Le régime soviétique y expédia et y soumit au travail obligatoire des millions de personnes. Ce fut un lieu de répression soviétique parmi tant d'autres (à l'image du célèbre territoire de la Kolyma des récits de Varlam Chalamov, souvent cité par Soljénitsyne).
'L'Archipel du Goulag' décrit et dénonce l'univers concentrationnaire soviétique de 1918 à 1956, cherchant à en expliquer la genèse et le mode de fonctionnement.
■ Première Partie : L'industrie pénitentiaire.
• "L'arrestation" (chapitre 1er) est le point de départ du parcours dans le Goulag. Soljénitsyne (1918-2008, Nobel de littérature en 1970) liste des variantes de l'exercice : de nuit, de jour, au domicile, au travail, dans la rue, lors d'une convocation au poste,… Généralement, la victime demande "moi ? pourquoi ?", et reste sans réponse. Les méthodes d'arrestation expliquent en partie l'étonnante passivité des personnes arrêtées. Lors de son arrestation en 1945, l'auteur guida lui-même les personnes venues le chercher vers la prison de la Loubianka ! Soljénitsyne fut libéré en 1953, après 8 ans purgés pour avoir critiqué la stratégie de Staline durant la seconde guerre mondiale (dans une lettre à un ami). Il fût à nouveau arrêté en février 1974, deux mois après la parution de cet ouvrage, cette fois pour être expulsé d'URSS.
• "Histoire de nos canalisations" (chapitre 2) : le terme Goulag est apparu dans les années 1930 mais les exécutions et les déportations commencèrent dès la guerre civile. Il s'agissait d'abord d'éliminer les opposants (non bolchevik), puis : les membres des "classes exploiteuses" (dont les "koulakisants"), les personnes pratiquant ou prônant une religion (dont les juifs dans les années 1950), celles dénoncées, des membres de nationalités, les "organisateurs de la famine" (famine dont Staline fût l'un des principaux responsables), des ingénieurs (dont les "plafonnistes" qui alertaient de la surcharge de trains par rapport aux capacités des infrastructures ferroviaires), les prétendus membres d'un inexistant Parti paysan du travail, ou encore le premier qui cesse d'applaudir un discours sur Staline… En résumé : n'importe qui pouvait être arrêté, chacun pouvant être un ennemi du peuple. L'article 58 du code pénal, ouvrait la porte à toutes les interprétations et devait conférer un vernis de légalité au processus. Un paroxysme fût atteint lors des grandes purges de Staline (procès de Moscou en 1936), mais assassinats et déportations de masse ne résultent pas de la seule paranoïa du dictateur ou de son "Egocratie". Dès 1917, Vladimir Illich Oulianov (Lénine) voulait « nettoyer la terre russe des tous les insectes nuisibles » (dont les ivrognes). Il ne s'agissait pas seulement d'assurer la survie d'un régime par la terreur mais aussi de fournir de la main d'oeuvre pour de grands travaux.
• "L'instruction" (chapitre 3) est toujours à charge contre le prévenu ; ses aveux ainsi que des témoignages contre d'autres sont activement recherchés. Tortures physiques et/ou morales sont de mise : le catalogue qu'en dresse Soljénitsyne est effrayant. Celui qui s'en sort en n'incriminant que lui-même peut partir la conscience tranquille.
• "Les liserés bleus" (chapitre 4) : La couleur bleu est l'insigne des personnes qui participaient à ce système. Quels furent leurs motivations ? Cupidité et soif de pouvoir constituent souvent les premiers mobiles, tandis que la défense d'idéaux n'est qu'un prétexte. Soljénitsyne se demande aussi ce qu'il aurait fait s'il avait été en position d'être à leur place : sa réponse est nuancée...
• "Première cellule - premier amour" (chapitre 5) : La vie en prison est régie par de nombreuses règles, implicites ou non, réglementaires ou pas (qu'importe, ici la raison de l'Administration est toujours le meilleure...). L'arrivée d'un nouveau dans la cellule est un événement : l'occasion pour les prisonniers d'avoir des nouvelles de l'extérieur et de découvrir un parcours. le nouveau venu doit éviter les confidences hâtives : le "mouton" (mouchard placé là incognito pour surveiller les autres) peut donner des éléments aux instructeurs du Goulag (contre le nouvel arrivant, ou contre d'autres personnes à inculper).
• "Ce printemps-là" (chapitre 6), celui de 1945, fut le printemps de la victoire contre les troupes allemandes. Une victoire du peuple, mais pas pour le peuple. Ce printemps-là aurait dû être celui de la libération, mais il marqua le passage d'un joug sous un autre, et pour les russes prisonniers des allemands, d'une prison à une autre.
• "La chambre des machines" (chapitre 7) : Voici quelques caractéristiques du système judiciaire à cette époque :
- la condamnation n'est pas une question de culpabilité mais une question de danger social,
- les articles du code pénal et la diversité de leurs interprétations permettait de condamner des personnes en raison de sa seule origine sociale (appartenance à un milieu social dangereux) ou pour ses relations avec un individu dangereux,
- toutes les étapes de la procédure se déroulent souvent en huis clos, sauf en cas de volonté politique de publiciser l'affaire.
• "La loi-enfant", "la loi devient adulte", et "la loi dans la force de l'âge " (chapitres 8, 9 et 10) : de grands procès publics, il y en eut en effet (Boukharine, Zinoviev…), dont on peut encore se souvenir. Mais la mémoire des individus et des peuples fonctionne en pointillés et les historiens doivent contribuer à éviter l'oubli. Ces chapitres reprennent et analysent quelques affaires dans un ordre chronologique et en les resituant dans leur contexte.
• "La mesure suprême" (chapitre 11), c'est la peine de mort. Utilisée ponctuellement sous certains tsar (et alors pas toujours judiciarisée), l'usage de l'exécution devint massif sous le régime soviétique (souvent par balle) puisqu'elle frappât alors plusieurs centaines de milliers de personnes.
• "Tiourzak : la réclusion" (chapitre 13) : ici l'auteur compare surtout les conditions de détention des prisonniers politique entre les périodes pré et post révolutionnaire. Sans surprise, la période soviétique est la plus cruelle.
■ Deuxième Partie : le mouvement perpétuel.
"Les vaisseaux de l'Archipel" représentent les moyens de transport vers les camps. Promiscuité, manque d'eau, et manque de nourriture, sont souvent du voyage. Des wagons spéciaux sont affrétés, appelés ironiquement "stolypine" (en référence à un ancien Premier Ministre de Nicolas II, assassiné en 1911 et qui alliait répression et mesures libérales, pour tuer dans l'oeuf les projets révolutionnaires). Pour les condamnés au titre de l'article 58 du code pénal, la rencontre avec les condamnés de droit commun est un choc. A la confrontation physique s'ajoute la compréhension de la moindre considération accordée au condamné politique par les autorités qu'à un délinquant/criminel, ainsi qu'un traitement plus sévère (« au moment de la fouille, d'être pris avec un couteau ne vous vaudra pas le même traitement qu'à un truand : entre les mains d'un truand, un couteau c'est une espièglerie, la tradition, un signe d'inconscience ; entre vos mains, c'est du terrorisme. » (…)). Gardiens et condamnés de droit commun s'entendent d'ailleurs souvent pour voler et réprimer les condamnés politiques ("possédez le moins de choses possibles pour ne pas avoir à trembler pour elles !" (…) "si vous donnez tout sans combattre l'humiliation empoisonnera votre coeur. Mais si vous résistez vous resterez pour tout bien avec la bouche sanglante" (…) que votre mémoire soit votre unique sac de voyage").
___
Mon avis :
Cet ouvrage a marqué un tournant dans la connaissance à l'étranger du fonctionnement de la société et de l'économie soviétique jusqu'à l'assouplissement de son appareil coercitif après le « Rapport sur le culte de la personnalité » (dit « Rapport Krouchtchev », présenté en février 1956 aux seuls délégués du XXe congrès du Parti Communiste d'Union soviétique). A la fin de l'année 1973, ce livre venant d'arriver en France, Bernard Pivot lui consacra une émission dans « Ouvrez les guillemets ». Une partie de la gauche française, en particulier le Parti Communiste Français, dénigra l'auteur et son ouvrage, avec une mauvaise foi qui caractérisa ce parti politique jusqu'à la chute du mur de Berlin dès qu'il s'agissait d'observer la situation à l'est du continent (et encore plus longtemps ailleurs, s'agissant du régime castriste ; André Glucksman - adhérent du PC dans les années 50 mais défenseur des dissidents dans les années 70 - évoque à ce sujet un phénomène « d'auto-conviction, d'auto-intoxication »…).
Il est vrai qu'il est difficile de vérifier des chiffres avancés par Soljénytsine (il l'admet d'ailleurs, faute de sources). Ses fréquentes comparaisons entre régimes soviétique et tsaristes prennent parfois l'allure d'une défense de ces derniers ; ces comparaisons sont rétrospectivement possibles, mais pas nécessairement constructives. La description des dérives de l'après révolution se suffit.
La dénonciation par Soljénytsine du système soviétique de répression et d'exploitation de la main d'oeuvre est convaincante, avec des témoignages directs ou indirects très révélateurs. Ce livre présente un intérêt particulier pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de la Russie. Je recommande aussi à tous ceux qui se revendiquent révolutionnaires. En effet, des leçons sont à tirer de cette expérience, malheureusement pas tout à fait unique. Pour produire des résultats favorables à l'intérêt général, la suppression d'un système politique et de ses institutions nécessite un projet politique cohérent et en phase avec la maturité des sociétés concernées. En d'autres termes, ceux qui promettent de renverser la table ne doivent pas nous écraser tous dessous…
Pour poursuivre la réflexion sur ce thème, je recommande aussi l'oeuvre d'Arthur Koestler : 'Le zéro et l'infini' (sur les procès de Staline), 'Spartacus', ainsi que ses essais historiques ('Le Yogi et le Commissaire'…).
Cet auteur - communiste de la première heure, ensuite repenti - s'interroge sur l'équilibre entre la fin (une société meilleure) et les moyens (ceux à mettre en oeuvre pour préserver des idéaux révolutionnaires).
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          201
akhesa
  06 août 2018
Livre hautement intéressant d'un point de vue historique car l'auteur reprend la création et l'organisation des premiers goulags en Russie,puis il nous décrit les différents types de goulags ainsi que les types de population qui y sont enfermés.
L'auteur nous y décrit les terribles conditions de vie et de travail.
Tout comme d'autres ouvrages qui traitent des systèmes d'emprisonnement,de détention;surtout sous les régimes totalitaires,cet ouvrage est très dur à lire mais je crois sincèrement qu'il faut aller jusqu'au bout de l'innomable et de l'abaissement à cette cruauté qui n'est finalement qu'humaine.
Commenter  J’apprécie          350
oblo
  06 février 2017
Tout à la fois documentaire historique, sociologique, psychologique, satire mordante et dénonciation acerbe et critique non seulement du système concentrationnaire soviétique, mais également de toute une histoire politique et communiste de cet État en révolution constante qu'était l'U.R.S.S., L'archipel du goulag est aussi un récit autobiographique et biographique.
Arrêté sur le front en 1945 pour avoir échangé avec un camarade des vues peu orthodoxes sur Staline, Soljenitsyne connut la prison, les camps et la relégation. Sa chance fut peut-être de passer par ces camps pour techniciens où le travail était moins difficile. Sans cesse l'auteur insiste : les travaux les plus durs, personne ne pourra en témoigner car ceux qui les ont exécutés en sont morts. de la même façon qu'il l'avait fait avec une banale journée dans Une journée d'Ivan Denissovitch (le roman, publié dans une revue moscovite, connut un succès phénoménal, ce qui était étonnant étant donné que l'univers concentrationnaire décrit dans le camp existait encore), Soljenitsyne décompose le parcours d'un zek, depuis son arrestation, véritable rupture dans sa vie civile, jusqu'à la relégation, ultime cruauté du système qui interdit à ses anciens pensionnaires de retrouver leur région d'origine, en passant évidemment par la vie dans le camp.
Soljénitsyne révise aussi l'histoire judiciaire de l'URSS en démontrant l'absurdité de tous ces procès, de toutes ces condamnations. C'est que l'article 58 de l'appareil pénal soviétique permettait justement de nombreuses interprétations et justifiait l'envoi à la mort - sinon à la mort, au goulag, ce qui revient peu ou prou au même - de millions de supposés traîtres à la patrie. Comparé à l'histoire russe, à celle des tsars, le 20ème siècle de Lénine, de Trotski, de Boukharine et bien-sûr de Staline, sans oublier Béria et Dzerjinski, paraît horrible, sentant la mort, transpirant de désespoir et de déshumanisation. Voilà ce qu'a permis le stalinisme : la mort de masse. Pour cela, les autorités ont recours au mensonge, à la délation, à la torture aussi (plus silencieuse et plus efficace que celles de l'Inquisition médiévale : privation de sommeil, interrogatoires nocturnes, promiscuité ...).
En replaçant l'histoire des camps dans le temps long, dans une perspective qui réunit côte à côte les punitions en vigueur sous les tsars et celles du temps soviétique, Alexandre Soljenitsyne accuse non seulement un système mais une idéologie. Egalité, bonheur : voilà les mots que l'on servait comme une soupe populaire. La réalité s'écrivit avec les mots suspicion, dénonciation, calomnie, injustice. Lorsque l'on condamne, au début des années 1940, des personnes avec des peines de « rééducation par le travail » pour 25 ans, n'est-ce pas l'aveu d'un échec idéologique ? Lorsque, comme par hasard, des dizaines de milliers de traîtres sont supposément démasqués alors que, dans toute L Histoire russe, ce nombre a toujours été très restreint, est-ce bien crédible ? Comment une idéologie vouée au bonheur de son peuple pourrait-elle avoir autant d'ennemis ? Les camps, paraît-il, rééduquent.
Les camps tuent aussi. Par le travail éreintant (il suffit de songer au creusement du canal entre la mer Baltique et la mer Blanche pour lequel Staline donna un délai de 20 mois) mais aussi par la faim (les rations alimentaires sont réduites au minimum), ils sont nombreux, ces zeks, à trépasser. Si le travail et la faim ne suffisent pas, le froid ou la poussière des mines peuvent accélérer le processus. Mais, avant la mort, il y a la vie, la survie donc, pour tous ces « politiques » qui n'en ont que le nom, et qui doivent faire attention aux miradors d'où, parfois, surgit la mitraille, mais aussi aux truands, véritables relais du pouvoir dans le camp. Les jeunes, aussi, sont de vrais dangers : pleins de force vitale, ils mènent leur vie avec fougue, jouant, usant les autres détenus, les humiliant aussi, les volant souvent. Il y a encore les femmes, séparées en théorie des hommes mais qui reçoivent leurs visites, subissant leurs assauts sexuels sous les yeux avides des adolescents.
La vie dans le camp, cependant, continue. La survie passe par la pensée, notamment. Soljenitsyne affirme qu'il composa en pensée des vers qu'il retenait, jour après jour, comme le plus précieux des trésors. Au quotidien, la survie passe aussi par une forme de résistance qu'est l'absence de travail. Conserver son corps, c'est mesurer son effort et, partant, éviter de travailler au maximum. Mais pour ceux des Camps Spéciaux, cette option n'était pas pensable et aux douze heures de labeur fallait-il encore ajouter qui une heure, qui deux heures de marche pour rejoindre le lieu de travail (la mine, la forêt, le champ).
Incroyable documentaire, le livre est aussi un objet littéraire à part entière. Soljenitsyne y fait preuve d'une ironie mordante à l'encontre du pouvoir soviétique. Staline a droit aux pires surnoms (notamment l'Assassin). Cette férocité dans la verve est peut-être la preuve de cette liberté conservée, à tout prix, par Soljenitsyne dans les camps. Oui, le texte est une prouesse littéraire : le verbe est fluide, l'anecdote rend la lecture simple cependant que les événements décrits sont terribles. La langue du camp est restituée par Soljenitsyne avec précision puisqu'elle est ce qui a permis la réclusion (notamment dans l'interprétation des lois). Elle est aussi ce qui fait de cet archipel du goulag un territoire, c'est-à-dire une portion d'espace délimitée par les hommes en fonction de leur empreinte sur celui-ci. Tout zek (le mot lui-même est une contraction du mot russe pour « détenu ») sait ce qu'est le Bour, l'oper (ou le pote) ou un mouchard.
Jamais, cependant, l'auteur ne se met en avant : toujours il privilégie ses compagnons d'infortune (grâce auxquels le livre existe puisque l'auteur cumula plus de 200 témoignages), toujours il regrette le nombre d'oeuvres probablement perdues à tout jamais, pourtant pensées dans des esprits brillants mais jamais mises à l'écrit, ou bien ayant été enterrées pour ne pas être découvertes. Il faut dire que le manuscrit de L'archipel du goulag passa les frontières de l'U.R.S.S. à la barbe des autorités, et que sa constitution ne fut pas sans provoquer de sérieux dégâts. Sa parution éclata à la face d'un Occident qui avait cru, comme l'écrit Soljenitsyne, que ce genre de réalités ne pourrait plus exister après la découverte de l'Holocauste en 1945.
Est-ce parce que les témoins furent plus que rares ? Qui s'émut, de l'autre côté du mur, du sort des prisonniers politiques, victimes de parodies de jugement, ou bien de celui des paysans (connus sous le terme impropre de koulaks : là aussi la langue est importante et son usage est dramatique : car le mot koulak désigne à l'origine certaines populations rurales volontiers voleuses et tricheuses. Ces paysans que l'on spolia, que l'on déporta, que l'on tua par les balles ou par la faim, méritaient-ils cette odieuse étiquette qui, aujourd'hui encore, les désigne ?) chassés de leurs terres et de leurs maisons ? Qui s'enquit de la tragédie que vécurent les Tchétchènes, les Allemands de la Volga, les Lituaniens, les Ingouches ? Les procès de Moscou de 1936-37 firent grand bruit et pour cause : les anciens dirigeants du PCUS avaient, pour témoigner en leur faveur (pas à la barre, bien-sûr, mais par écrit et à destination de l'Europe et du monde), des amis qui savaient écrire. Les autres n'avaient personne. C'est pour eux que Soljenitsyne écrit. Pour cette femme dont on jeta le nourrisson décédé du wagon dans lequel elle roulait vers un camp. Pour ces hommes qui creusèrent, des jours durant, un tunnel sous leur cellule et qui échouèrent au dernier moment dans leur tentative de libération. Pour ce vieil homme réclamant un quignon de pain et qui mourut quelques instants après.
Dans cette industrie de la mort, le camp, dit Soljenitsyne, avale des ennemis pour recracher des morts et des produits. Ainsi furent traités les habitants de l'Archipel, immense et planant comme une ombre noire au-dessus de l'U.R.S.S., maintenus dans le secret par le cerveau malade de Staline et par ses bras armés : les Organes, le MVD, le NKVD. Un archipel : quelle image plus fidèle Soljenitsyne pouvait-il trouver pour décrire ces mondes isolés et éloignés les uns des autres par la steppe, la taïga, les kilomètres, et pourtant rassemblés par une vie commune, un état d'esprit, des habitudes de vie, la confrontation quotidienne à la mort, des wagons à bestiaux, des prisons aux lumières crues ?
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          100
nadiouchka
  11 mars 2016
L'auteur, écrivain et dissident russe a été envoyé au goulag en 1945 et il y est resté 8 ans. Déchu de sa nationalité russe, ce n'est qu'après 20 ans d'exil qu'il a pu retourner dans son pays.
Dans ce livre, il raconte divers témoignages de dissidents russes qu'il a réussi à recueillir dans la clandestinité.
C'est un immense témoignage de l'univers russe où règne une forme absolue de totalitarisme. Tout dissident est emprisonné.
On assiste à une longue quête d'informations pour pouvoir témoigner de ce qu'il a vécu, sans jamais renoncer à son projet. D'ailleurs ce livre représente un "gros pavé" même dans sa forme plus concise.
Une grande leçon de courage et ce livre restera à jamais un exemple pour ceux qui s'opposent au régime soviétique et, par là même, à tous ceux qui sont en désaccord avec la politique de leur pays.
Commenter  J’apprécie          250
Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
peloignonpeloignon   11 juin 2013
En août 1918, Vladimir Ilitch [Lénine]...dans un télégramme adressé à Eugénie Bosch, écrivait ce qui suit: "Enfermer les douteux [non pas les « coupables »...] dans un camp de concentration hors de la ville...faire régner une terreur massive et sans merci... »
[...]
Voilà donc où ...a été trouvé... ce terme de camps de concentration, l'un des termes majeurs du XXe siècle, promis à un si vaste avenir international!...Le mot lui-même s'était déjà employé pendant la Première Guerre mondiale, mais s'agissant de prisonniers de guerre, d'étrangers indésirables. Ici, pour la première fois, il est appliqué aux citoyens du pays lui-même.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          521
akhesaakhesa   22 juillet 2018
Voici des siècles,on a découvert que le monde est gouverné par la faim.Tout homme affamé,à moins qu'il n'ait décidé lui-même,consciemment de mourir,est gouverné par la faim.La faim,qui oblige l'honnête homme à tendre la main vers l'objet qu'il va voler quand le ventre crie la conscience se tait.La faim qui force l'homme le plus désintéressé à regarder avec envie dans l'assiette d'autrui,à évaluer le cœur serré combien pèse la briquette du voisin.La faim qui obscurcit le cerveau et ne tolère aucune distraction,aucune pensée,aucune parole qui ne concerne pas la nourriture,ta nourriture,la nourriture.La faim,à laquelle on finit par ne plus pouvoir échapper en dormant;en rêve on voit de la nourriture,dans l'insomnie on voit de la nourriture.Et bientôt il n'y a plus que l'insomnie.La faim,qui fait ensuite,par un effet de retard,on ne peut même plus arriver à rassassier:l'homme se transforme en un tube ou les aliments passent tout droit et ressortent exactement dans l'état ou ils ont été avalés.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          140
Nastasia-BNastasia-B   03 janvier 2015
Dans la vie des camps, comme au combat, on n'a pas le temps de réfléchir : un emploi de planqué passe à votre portée, vous sautez dessus.
Mais les années et les décennies ont passé, nous avons survécu, nos camarades ont péri. Aux pékins étonnés et aux héritiers indifférents nous commençons à entrouvrir le monde de là-bas, un monde qui ne recèle à peu près rien d'humain, et c'est armé des lumières de la conscience humaine que nous devons l'évaluer.
Et là, un des principaux problèmes moraux qui se posent est celui des planqués.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          251
SachenkaSachenka   03 août 2016
L'arrestation! Est-il besoin de dire que c'est une cassure de toute votre vie? La foudre qui s'abat sur vous? Un ébranlement moral insoutenable auquel certains ne peuvent se faire, qui basculent dans la folie?
Commenter  J’apprécie          270
nadiouchkanadiouchka   24 mars 2016
Et puis, une remise en liberté, qui ne connaît cela ? La chose a été tellement décrite dans la littérature mondiale, tellement montrée au cinéma : que s'ouvrent devant moi les portes de la geôle ! un soleil radieux, une foule en liesse, des parents qui tendent les bras.
Mais sous le ciel sans joie de l'Archipel, la libération est maudite, et elle ne fait que vous pousser vers un horizon encore plus sombre.
Si l'arrestation est le gel qui saisit brusquement une nappe d'eau, la libération n'est qu'un timide réchauffement entre deux périodes de gel. P.857
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          90
Videos de Alexandre Soljenitsyne (69) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Alexandre Soljenitsyne
Extrait de "Une journée d'Ivan Denissovitch" d'Alexandre Soljénitsyne lu par Ivan Morane. Editions Audiolib. Parution le 15 mai 2019 en téléchargement.
Pour en savoir plus : https://www.audiolib.fr/livre-audio/une-journee-divan-denissovitch-9782367627687
autres livres classés : goulagVoir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonCulturaMomoxLeslibraires.fr





Quiz Voir plus

La littérature russe

Lequel de ses écrivains est mort lors d'un duel ?

Tolstoï
Pouchkine
Dostoïevski

10 questions
277 lecteurs ont répondu
Thèmes : littérature russeCréer un quiz sur ce livre