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Anne Coldefy-Faucard (Traducteur)
EAN : 9782864326052
598 pages
Verdier (11/02/2010)
3.88/5   32 notes
Résumé :
Le roman de Vladimir Sorokine s'ouvre sur des pages marquées au coin de la grande littérature russe du XIXe siècle. Au fil du récit et de l'action, l'auteur revisite, tour à tour, Pouchkine, Tolstoï, Tourgueniev et bien d'autres. La Russie des profondeurs, intemporelle, apparaît riche, chaleureuse, drôle, émouvante, aimant le bon boire et le bien manger. La maestria de Sorokine est ici éblouissante. Mais imperceptiblement le tableau se déconstruit et emporte brutale... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique

Bon, Roman... ? ...Une note... ? ...non... ?

Comment dire... Dois-je m'adresser dans ce billet à ceux qui l'ont lu, ou bien les autres ? Vous l'avez bien compris, au vue de la quatrième, il y a un truc un peu... enfin... qui arrive à un moment... "qui laisse le lecteur effaré"... oui, mais... Dur, quoi...

Sorokine — dont j'ai hâte de lire les autres livres en ma possession, pour mieux juger celui-ci — trimballe son monde dans un "parc d'attraction" de la littérature russe, de sa culture pré-révolution, où le servage, bien qu'aboli, reste état de fait de son organisation sociale. Les thèmes abordés sont autant de "manèges" pour le lecteur les ayant déjà croisés, tels les questionnements sur l'état de nature, les spécificités culturelles, la morale religieuse, etc. Rien n'y manque, un "digest" comme une grande-roue des pères spirituels d'une nation, tout parait familier, on ne regrette pas d'avoir payer son billet.

Et puis, comme annoncé, et commenté avec brio dans d'autres billets, l'auteur piège petit à petit ce récit, et c'est tout ce dont vous avez besoin de savoir, ceux qui veulent encore le lire... Bisous.

Cette histoire, il la démolit, alors que la scène de la noce commençait sérieusement à m'énerver, voyant ces interminables effusions devenir mécaniques, le charme et l'équilibre littéraires "classiques" disparaissant petit à petit du récit, depuis son emballement lupulien ,en passant par la roulette russe.... La folie comme état de nature du peuple russe ?

Ou bien est-ce là la principale qualité du texte, d'évoquer des questions sans vouloir y répondre autrement que par une véritable explosion ? Cette langue qui à mesure se simplifie, se vide, se répète. Ces noms qui défilent comme sur la stèle d'un monument au mort, n'est ce pas une forme de défi au lecteur ? le bousculer, l'horrifier, l'humilier ? Avez-vous bien tout lu ?

Et puis, ces histoires d'amour tragiques, peuplant l'imaginaire littéraire russe, ne pourraient-elles se résoudre, en partie, par la libération sexuelle...?

(et peut-être une consommation d'alcool un peu plus raisonnable, sans appel à la "modération" toutefois, restons sérieux...). Tiens, je m'égare ?

Zoïa ? Une fausse piste ? Envolée ! Tant mieux pour elle...

Donc pas de petites étoiles quantitatives pour le moment, mais une recommandation tout de même aux amateuraïeva et amateurski qui aiment se faire mal.

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Une lecture très marquante dont il vaut mieux connaître le moins possible d'éléments pour vivre pleinement l'expérience qu'il propose. Je suggère de faire deux présentations successives: une première plus allusive, sans spoilers, et une seconde plus explicative qui tente une interprétation d'ensemble pour ceux qui aimeraient en discuter.

Roman est un jeune homme orphelin qui revient dans son village natal pour se consacrer à la peinture. Il y retrouve famille, amis, serviteurs et paysans dans une succession de tableaux qui font revivre cette russie éternelle et idéalisée qui nous plonge dans une atmosphère de fin de siècle (le XIXe). 500 pages pour une succession de morceaux de bravoure au style lumineux et puissant. Des dialogues dignes des pièces de Tchekhov, des descriptions naturalistes inoubliables inspirées des écrivains et grands peintres russes (Levitan, Kouindji...). Une ascension vertigineuse d'abord contemplative et poétique puis de plus en plus animée et rythmée jusqu'à un point culminant très intense. Arrivent ensuite les 100 dernières pages qui sidèrent et font courir le risque de lâcher le livre ou au contraire de rentrer dans une expérience littéraire hallucinatoire et abstraite... Je n'en dis pas plus. ça passe ou ça casse. J'ai d'abord lâché l'affaire puis j'y suis revenu et j'ai trouvé ce final époustouflant et indispensable autant qu'irritant et gonflé.

Une proposition d'interprétation: SPOILERS!!

Roman démarre par une séquence importante mais qu'on oublie en partie ensuite et qui montre un cimetière dans la campagne. Une tombe laisse deviner, à moitié effacé, le prénom "Roman" dans un calme absolu d'éternité. Puis l'histoire commence et nous montre l'arrivée de Roman dans une petite gare. Et le voilà qui part à la rencontre de ces lieux d'enfance qu'il aimait tant, de tous ces gens qui semblent si pleins d'affection pour lui (oncle, tante, médecin, scientifique, prêtre, moujiks...). On part à la chasse, on se baigne dans la rivière, on cueille les champignons après l'orage, on disserte sur la vie, la mort, l'amour, la foi... Nous sommes dans une Russie de rêve, une Russie de l'avant bolchevisme, un monde qui évoque toute la tradition littéraire depuis Pouchkine. Bien des auteurs sont cités ou évoqués... Tout cela est beau et a du souffle. On se laisse emporter par une jouissance des sens qui prend une dimension presque mystique dans ce contexte de Pâques russe. On assiste à une histoire d'amour qui transfigure les protagonistes et culmine dans une scène de noce d'anthologie...

Mais durant tout ce récit noble et vibrant on sent insidieusement une menace sourde, on croise un personnage troublant et récurrent qui prophétise, on entend certaines pensées de Roman qui se révèlent plus confuses ou plus troubles que son personnage solaire ne le laisse deviner a priori... Il semble y avoir un écart entre toute cette harmonie collective presque trop belle et une forme de vide métaphysique qui s'engouffre en lui et risque de déséquilibrer tout l'édifice. Puis Roman croise un loup dans la forêt et se sent pris d'une pulsion destructrice...

Au plus fort de l'extase amoureuse et mystique qui pourrait clore le récit, Roman bascule dans une violence inouïe et l'écriture de Sorokine se déstructure complètement pour atteindre au fil des pages une dimension totalement abstraite, géométrique même, qui rappelle la peinture constructiviste de Malevitch. C'est asphyxiant, sidérant, hallucinant au risque de perdre son lecteur devant cette accumulation de gestes répétitifs qui malgré tout construisent une sorte d'édifice, de mausolée macabre dont la signification est multiple. Sorokine semble vouloir nous dire que l'amour de ces deux jeunes gens dépasse le cadre matériel dans lequel il s'inscrit. Il suggère également de manière métaphorique l'éclatement que le bolchévisme a provoqué au sein de cette utopie de l'âme russe en harmonie avec la nature et la spiritualité. le démembrement littéral comme figuré qu'opère le récit semblant faire écho aux atrocités perpétuées par la suite dans l'histoire de la Russie.

L'ensemble laisse comme hébété par tant de puissance, de richesse métaphysique, d'expérimentation artistique qui nous fait basculer des tableaux naturalistes et symbolistes des 5/6e du récit vers la fragmentation des formes et l'abstraction géométrique de la fin. Sorokine est un continuateur et un réformateur. Il règle son compte avec ses maîtres en leur rendant hommage puis en tapant du pied de colère. Construction/Déconstruction.

Reste ce sentiment à l'arrivée d'être dans une pensée agonisante d'où les souvenirs et les derniers souffles de vie se retireraient progressivement en faisant surgir des images de toute beauté qui ont la nostalgie de l'enfance puis des hallucinations cauchemardesques monstrueuses. Roman n'est plus.

Et Roman est aussi ce roman que Sorokine est en train d'écrire et qui est sa propre hallucination. le récit est daté à la fin 1985-1989, période de rédaction de ce livre. Roman est le cauchemar de l'artiste qui revisite la tradition et la tire vers la lucidité horrifiée de l'homme de la fin du XXe siècle marqué par ses atrocités. Sorokine dit régulièrement que la Russie est condamnée à répéter à l'infini les mêmes erreurs et ce livre en est une illustration géniale et fulgurante.

Une oeuvre d'art qui a une sorte d'équivalent au cinéma avec le film « My Joy » de Sergei Loznitsa sorti la même année en 2010. Rencontre probablement fortuite entre deux grands artistes mais très signifiante quant au regard qu'ils portent sur leurs pays respectifs.

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Est-ce que j'ai aimé ce livre ? Aimé n'est pas le bon mot.

Est-ce que je le garderai en mémoire ? Absolument il me sera impossible de l'oublier et pourtant j'ai beaucoup de mal à en faire un résumé tellement ce livre m'a laissé ahurie, hébétée, ayant de la peine à croire ce que je lisais, étant encore aujourd'hui, plusieurs jours après avoir terminé ma lecture, terrifiée par ce texte.

Tout d'abord il faut vous dire que Roman est le nom du héros, Roman Alexeïevitch pour être précis. le choix du patronyme est le premier gravillon dans la chaussure glissé par Sorokine mais au début on ne se méfie pas.

Vous voilà à la fin du XIX ème siècle, dans la Sainte Russie, la Russie éternelle, celle de Tchékhov, de Tolstoï, de Tourgueniev.

Tout le roman russe défile pendant 500 pages, avec maestria Sorokine convoque tous les grands écrivains, toute " l'âme Russe " et il le fait avec une habileté diabolique. On est pris, on s'attache aux personnages, on lit avec bonheur des pages de description d'une nature magnifique.

Roman, est un jeune aristocrate qui lassé d'être avocat revient dans la propriété où il a passé son enfance. Un retour aux sources, il revient vers la superbe Zoïa dont il est amoureux fou mais qui peut être ne l'a pas attendu.

Il a décidé de consacré sa vie à la peinture. Toute la famille est heureuse de le voir, les oncles, les tantes, les cousins, le vieil instituteur, le docteur, le père Agathon, les voisins, les domestiques, tout le monde lui fait fête.

On baigne dans une atmosphère plus Russe que Russe, c'est éblouissant, tout est en place, le samovar fume, le héros retrouve le goût des nourritures de son enfance

Après les gourmandises c'est le retour à la nature qui va combler Roman " le jardin était obscur et frais. C'était une douce nuit de printemps, au ciel bas, dans les tons de violet foncé, effleuré ça et là par des étincelles d'étoiles que l'on distinguait à peine" La passion de la chasse lui revient " il marchait, scrutant ces lieux si familiers et si chers que son coeur cessait de battre dans sa poitrine et que des larmes lui montaient aux yeux."

C'est romanesque à souhait non ? Bien sûr Zoïa l'ingrate l'a oubliée, deuxième petit gravier semé par Sorokine, mais elle est vite oubliée au profit de Tatiana, la magnifique Tatiana, qui bien que de condition modeste comble toutes les attentes, foin de la différence de milieu et de fortune.

Voilà vous avez lu plus de 400 pages, et vous commencez à trouver qu'il y a quelque chose d'étrange dans ce récit, l'auteur serait-il en train de vous piéger ? Mais non, soulagement tout s'accélère soudain, un accident de chasse, la préparation d'un mariage, vite, vite, tout doit se faire rapidement , tellement rapidement que vous ne voyez pas la fêlure, du moins vous ne la comprenez pas vraiment, et c'est fini pour vous, vous êtes livré à Sorokine pieds et poings liés.

Il vous reste 100 pages à lire, le récit devient apocalyptique, sidérant, l'écriture se fragmente, les mots volent en éclats, vous continuez de lire un peu hypnotisé mais stupéfait, effaré, jusqu'au dénouement.

A lire les critiques, Sorokine est présenté comme un auteur qui dérange, comme l'enfant terrible des lettres russes, c'est vraiment peu dire ! Il dit de son roman " C'est un livre sur la mort, et le crépuscule d'une civilisation, celle de l'ancienne Russie", je dirais que l'auteur fait exploser cette image à coup de mots avec une puissance extraordinaire.

La quatrième de couverture évoque une maestria éblouissante, un dénouement stupéfiant laissant le lecteur effaré, et bien pour une fois c'est en dessous de la vérité.

Un roman fou, halluciné, un roman choquant, inquiétant mais en même temps remarquable et inoubliable. Ames sensibles s'abstenir !


Lien : http://asautsetagambades.hau..
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C'est une expérience littéraire inoubliable, qui nous laisse sur les rotules, non par lassitude ou fatigue mais de la même façon que si nous avions dansé une valse endiablée et que la musique s'arrête subitement.

Le style, ou plutôt les styles d'écriture car Sorokine modifie sa façon d'écrire, la fait évoluer, la décortique, la triture, l'harmonise pour finalement nous lancer dans un rythme soutenu, un peu chaotique mais toujours brillant.

j'ai ressenti la même chose quand je lisais Foster Wallace, une sorte d'objet littéraire qui nous prend en otage pour nous faire découvrir toute la gymnastique linguistique possible.

Les dialogues sont des bijoux, dignes de pièces de théâtre, les descriptions rappellent les belles heures de Tourgueniev, et il est dressé un tableau de la Russie rurale tantôt romantique tantôt véritablement mélancolique qui ne peut laisser indifférent.

La forme prend le pas sur le fond, et c'est un pur plaisir que ce soit le cas, car le fond s'il est intéressant ne semble pas être l'enjeu de l'oeuvre.

Un livre tout simplement époustouflant dans tous les sens du terme.

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Ce roman tout à fait surprenant apparaît comme une tentative de renouveler le genre à partir d'un modèle glorieux mais dépassé qui est celui des grands écrivains russes du XIXème siècle. L'essentiel du récit est écrit dans une langue classique et raffinée, qui nous apparaît désuète à notre époque. On y suit Roman, revenu vivre à la campagne chez son oncle et sa tante pour y exercer son art de peintre. L'action se situe probablement à la fin du XIXème siècle et on a l'impression de lire une suite d'archétypes romanesques de la littérature russe. Dans ce tableau globalement idyllique qui dépeint une Russie éternelle, paisible, pieuse et heureuse, on voit néanmoins poindre régulièrement des poussées d'intensité qui intriguent : la fin de l'idylle entre Roman et Zoia, le combat de Roman contre le loup…

Soudainement, au terme d'une nuit de festin ponctuant le mariage de Roman et de Tatiana, la langue et le récit changent complètement . le texte devient froid, répétitif, monstrueux. On est passé en quelques lignes de la littérature des grands anciens à une écriture contemporaine qui fait penser à celle de Brett Easton Ellis par exemple.

Derrière la volonté de Sorokine de renouveler le genre romanesque, on peut peut-être y voir aussi une allégorie de l'histoire russe dans les cent dernières années.

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Citations et extraits (11) Voir plus Ajouter une citation

Enfant, déjà, il grimpait sur le toit et contemplait longuement la rivière, les isbas, l'église, les arbres, repérant les gens, les animaux qui se mouvaient, et une agréable torpeur s'emparait de lui. Il s'était aperçu, alors, qu'il était parfois autrement plus plaisant d'observer le monde que d'y vivre (p. 291).

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Une petite clairière s’offrit à ses yeux, où gisait le corps d’un chevreuil. Un vieux loup était grimpé en travers. Ses pattes de devant posées sur le ventre déchiqueté, sanglant, du pauvre animal, il en arrachait avidement des morceaux de tripes, qu’il avalait promptement, sans mastiquer, en émettant une sorte de plainte, parfaitement répugnante. La tête grise, aplatie, du loup évoquait une grosse pierre, ses yeux troubles et jaunâtres semblaient aveugler. Sa gueule étroite de brochet était maculée de sang.

Roman l’observait, retenant son souffle, tandis qu’un sentiment de répulsion s’emparait de lui. De ses mains si crispées qu’elles avaient blanchi aux jointures, il tira son couteau du panier et posa ce dernier sur le sol.

Le loup referma ses mâchoires sur l’extrémité des côtes, tira convulsivement, imprimant, en même temps, une sorte de convulsion au corps du chevreuil. Les os craquèrent sous les dents du fauve. Roman assura plus fort le couteau dans sa dextre. Il y avait, dans toute cette scène de festin sanglant au milieu des troncs blancs, dans cette forêt inondée de lumière, une indécence confinant à l’ignoble. Ces gémissements bestiaux, ce craquement des jeunes os, les sabots inertes, tournés vers le ciel, cette tête de pierre, enfin, aux yeux de tueur, suscitèrent en Roman un frémissement de haine.

Dans une sorte d’inconscience, il leva son poing armé du couteau et, poussant un cri perçant, quitta son abri pour s’élancer vers le loup. Indolente et pataude jusqu’alors, la bête quitta d’un bond élastique la charogne et, claquant méchamment des mâchoires, s’enfuit dans les profondeurs de la forêt, traînant derrière elle sa grosse queue, aussi roide qu’une bûche. Le loup ne courait pas très vite, il bougeait souplement ses pattes, balançant son arrière-train maigre et jetant de fréquents coups d’œil vers Roman, qui, à l’inverse, fonçait autant qu’il le pouvait, le couteau brandi, à toutes fins utiles.

Voyant que l’adversaire ne cédait pas de terrain, le loup cessa de regarder en arrière et augmenta l’allure. Son long corps gris parut s’allonger encore, on eût dit qu’il s’étendait au-dessus du sol. La distance entre la bête et l’homme s’accrut. Déjà, Roman ralentissait, quand le loup s’immobilisa soudain et, affrontant son poursuivant, s’assit sur ses pattes souples comme des ressorts. C’était si inattendu que le jeune homme s’arrêta à son tour.

Une dizaine de pas les séparaient.

La bête dardait sur l’homme ses yeux jaunes, montrant les dents, et grognant faiblement, la queue serrée contre les pattes, tel un ressort prêt à la détente. Roman tentait d’humidifier de sa langue les lèvres sèches et faisait lentement mouvement vers le loup. Il n’éprouvait pas l’ombre d’une peur, empli qu’il était du désir d’une empoignade ; chacun de ses muscles était bandé, le sang avait quitté son visage, son cœur battait à grands coups sonores. Le loup parut se tasser encore et se mit gronder. Sa gueule et ses pattes de devant étaient maculées de sang.

Roman marchait sur lui.

La bête resta légèrement en arrière, puis, le souffle rauque, se précipita sur lui. Elle bondit si rapidement que le jeune homme eut tout juste le temps de se protéger le visage de son bras gauche. Aussitôt, les dents du loup se plantèrent dans son coude. Roman chancela, recula, mais ne tomba pas. Il planta de toutes ses forces le couteau dans les flancs de l’animal, et eut l’impression que la lame s’enfonçait dans le vide. Le loup lâcha immédiatement son coude et saisit entre ses mâchoires l’avant-bras de Roman. Le jeune homme, à son tour, l’agrippa par la crinière et tomba sur lui. Le corps de la bête s’agitait follement, le loup grognait et mordait si bien le bras de Roman que celui-ci ne put retenir un hurlement de douleur. Alors, avec l’énergie du désespoir, il abattit son point gauche sur le crâne du fauve, qui lâcha prise. Le jeune homme voulut, sans attendre, lui planter son couteau dans la gueule, puis dans le crâne, en l’attrapant, de sa main gauche, par la peau du cou. Mais l’arme n’entrait pas dans cette large tête plate. Elle y dérapa comme sur un pavé entaillant un doigt de Roman. Cela décupla ses forces et sa haine. Poussant un hurlement inhumain, il plaqua de son bras gauche, contre le sol, la gueule qui montrait les dents et mordait, tandis que du droit il frappait le flanc gris clair. Le loup se contracta, lui échappa, ses dents agrippèrent à leur tour le flanc de Roman. Ne ménageant pas ses doigts, celui-ci saisit la bête par la gueule, prit un peu de recul et, de toutes ses forces, abattit son couteau sur le large cou. La courte lame heurta quelque chose de dur, évoquant une pierre. Le loup se tendit de tout son corps, dans une tentative pour se libérer, mais Roman frappait encore et encore, enfonçant sa lame dans le cou de la bête. Les pattes du loup se raidirent, on eût dit qu’il cherchait quelque chose dans l’herbe, il émit un son rauque, esquissa des mouvements sans force, désordonnés. Roman le tenait le plus serré possible, ne cessant de lui porter des coups. Lorsqu’enfin le corps gris, velu, s’apaisa, il retira son arme et, épuisé, se laissa tomber sur le dos.

Les bouleaux infinis fuyaient dans les hauteurs bleu sombre du ciel, leurs feuilles, presque invisibles, bruissaient faiblement, le soleil jouait dans les couronnes vertes.

– Je l’ai tué… murmura Roman, d’une voix rauque. Je t’ai tué, assassin…

Ses yeux étaient emplis de larmes, les bouleaux, le ciel, les feuillages, tout se mêlait à sa vue.

– J’ai tué… chuchota-t-il, pleurant et riant à la fois. Je t’ai tué, je t’ai tué !

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Il affectionnait le flamand Bruegel, qui avait inventé le genre du paysage en peinture et s'était immortalisé par sa remarquable série des "Saisons"; il prisait en Turner le magnifique coloriste et les aquarelles inimitables de Bonington, les champs vespéraux de Millet, les ombres de Claude Lorrain, appréciait hautement l'audace de Cézanne et le regard neuf de Monet. Cependant, pour les paysages, Roman aimait et respectait par-dessus tout Levitan.

Il avait noté depuis beau temps que chaque paysagiste russe avait ses thèmes de prédilection : pour Chichkine, c'étaient les Forêts de pins, pour Vassiliev les marécages, les flaques et les trouées dans la neige, pour Venetsianov, les champs de blé à la midi, pour Kouindji, les méandres des fleuves. Mais aucun d'eux n'avait ce lien direct, parfait, avec la nature russe, aucun ne l'avait reflétée aussi pleinement et sincèrement que Levitan. Roman restait des heures devant ses toiles, à s'émerveiller de la simplicité et de la clarté de ce regard de peintre, en même temps que de son art consommé, si discret qu'on le remarquait a peine.

-Le paysage est un état d'âme, répétait encore et encore Magnitski, et son élève savait que le seul paysagiste à avoir exprimé jusqu'au bout l'état de l'âme russe était Levitan. Roman ne cherchait pas à l'imiter, il "vivait" la même obsession du paysage russe.

A chaque fois qu'il commençait une étude ou une toile, il se remémorait le visage paisible, voilé de tristesse, de cet homme, ses grands yeux juifs, dans lesquels s'était à jamais reflétée la Russie...

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Est-il rien de plus beau, de plus charmant et de plus simple qu'un bouquet d'herbes et de fleurs des champs, au temps brûlant de la fenaison ?

Ni les roses éclatantes,ni les somptueux glaïeuls, ni les lys, ni les orchidées ne sauraient éclipser cette beauté unique, cette ample gamme de formes et d'inflorescences : campanules d'un bleu sombre, frémissant timidement, innocemment penchées sur leurs tiges fines; marguerites aimables dans leur simplicité; gracieuses renoncules aux fleurs jaune tendre, baignées de larmes, trèfles confiants, duveteux, d'un doux rose; millepertuis généreux, dense comme le tilleul épanoui; turbulent chardon-aux-ânes, à la magnificence princière; modeste épilobe; gueule-de-loup grisante de tendresse; laiteron frugal et droit, évoquant un guerrier moyenâgeux; solide et fielleux colza; orchis alambiqués, comme taillés dans du bois de santal; mille-feuille que l'on remarque à peine; stupéfiante fougère, enfin, qui enroule ses feuilles sculptées.

Que d'harmonie dans cette sorte de bouquet !

Cueilli de frais dans le pré que l'on n'a pas encore fauché, lié d'une herbe, il enchante les yeux, exhale le parfum entêtant de la prairie, attire les insectes qui zonzonnent au-dessus.

Nul besoin, pour lui, de coupe ou de vase. Un verre à facettes ou une flûte étroite souligneront qu'il est unique.

Roman aimait les fleurs des champs.

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– Fichu temps… maugréa Kliouguine en regagnant la rive.

Il trébucha et se retrouva à l’eau.

Roman, envoûté par la puissance de la nuée, n’avait pas bougé.

Le deuxième coup de tonnerre fut brutal, à croire que, là-haut, des mains monstrueuses débitaient, déchiraient un arbre énorme, dont les deux moitiés s’abattaient sur le sol, faisant trembler les vitres.

– Vite, Roman ! cria Anton Petrovitch, avant de se réfugier dans l’étuve avec ses compagnons.

Timochka accourut et, pataugeant, attrapa le samovar qu’il emporta.

Roman ne bougeait toujours pas.

Le troisième coup fut plus fort que les précédents : les petites cuillers, oubliées dans les chopes, tintèrent plaintivement. Roman sentit l’eau tanguer.

Aussitôt, de grosses gouttes d’eau tombèrent, de plus en plus nombreuses, troublant la surface sombre de l’eau où elles traçaient des cercles qui s’élargissaient et se confondaient. Ils se multiplièrent d’abord, puis une muraille d’eau blanche s’abattit, d’u coup. La rivière parut bouillonner et se soulever. Roman regardait l’averse fouetter la table, jouer dans les chopes, emplir les coupelles de confiture, frapper les petits pâtés dorés et les vatrouchkas. Il reprit son thé dilué par la pluie : le goût en était stupéfiant. Des ruisselets de fraîcheur coulaient sur son visage, ses épaules et son torse. Il reposa sa chope, se tourna vers la rivière en ébullition et, prenant son élan, se remit à nager, fendant la surface fragile de l’onde.

Le ciel se déchaînait au-dessus de lui, derrière quelqu’un criait son nom, mais il nageait dans l’élément blanc en furie. Il nageait, indifférent à tout, un sourire aux lèvres.

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Videos de Vladimir Sorokine (5) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Vladimir Sorokine
Dimanche 16 mai 2010 Rencontre avec le romancier russe Vladimir Sorokine, Anne Coldefy-Faucard et Luba Jurgenson : « L'espace dans l'oeuvre de Sorokine », dans le cadre du banquet de printemps 2010 intitulé "L'Espace russe".

Vladimir Sorokine est connu dans les milieux non-conformistes depuis la fin des années soixante-dix. Il est né en 1955, et devient un écrivain russe majeur après l'effondrement de l'Union soviétique. Ses romans, nouvelles, récits et pièces de théâtre sont de véritables événements, suscitant louanges, critiques acerbes, contestations, indignation. Écrit dans les années 1985-1989, Roman est un des chefs-d'oeuvre de l'auteur. Il est publié en 2010 en français chez Verdier, en même temps que La Voie de Bro (Éd. de l'Olivier).
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