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Georges Sédir (Traducteur)
EAN : 9782070364008
220 pages
Gallimard (20/06/1973)
3.83/5   165 notes
Résumé :
Perdu, couvert de sueur, je sentais à mes pieds la terre noire et nue. Là, entre les branches, il y avait quelque chose qui dépassait, quelque chose d'autre, d'étrange, d'imprécis. Et mon compagnon aussi regardait cela. - Un moineau. - Ouais. C'était un moineau. Un moineau à l'extrémité d'un fil de fer. Pendu. Avec sa petite tête inclinée et son petit bec ouvert. Il pendait à un mince fil de fer accroché à une branche. Bizarre.
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Critiques, Analyses et Avis (32) Voir plus Ajouter une critique
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Je trouve, tout le monde ne partagera sans doute pas mon avis, que les auteurs de la « Mittel Europa » sont un monde à part, ont « quelque chose que les autres n'ont pas », pour paraphraser les regrettés France Gall et Michel Berger.
Je pense bien sûr à Kafka, Musil, Broch, Zweig, plus près de nous Kundera, Jelinek, Tokarczuk.
Et aussi, à l'extraordinaire Witold Gombrowicz, dont j'avais déjà apprécié la satire caustique et déjantée de l'immaturité des humains dans Ferdyduke.

Ce sont des autrices et auteurs qui ont en commun, je trouve, cette caractéristique de vous entraîner dans un abîme d'ambiguïté, de perplexité, de questionnements et de réflexions dont on se demande si elles sont philosophiques, ou se moquent de la philosophie.

Cosmos, c'est un texte difficile mais absolument époustouflant.
Cosmos c'est la folie angoissée du questionnement comme la mise en évidence de l'inanité de ce questionnement. C'est l'absurde, mais sans la réponse camusienne de l'acceptation de l'absurdité de la vie comme moteur de l'action et de la solidarité entre les hommes comme sens de la vie.

Difficile d'en faire une analyse, car l'auteur semble nous dire qu'il n'y a rien à comprendre à Cosmos et bien qu'il ait aussi écrit qu'il fallait le prendre comme un roman policier.

Dans cette histoire dont je ne donnerai pas le détail, le narrateur va essayer de comprendre des signes et de les relier alors que rien ne semble les lier.
Le point de départ est la découverte, lors de son arrivée dans une pension de famille avec son camarade Fuchs, d'une part d'un moineau mort et pendu à un fil, et d'autre part des bouches de deux femmes, l'une de Catherette déformée suite à un accident, l'autre de Léna parfaite et sensuelle.
A partir de là s'engage une « enquête » obsessionnelle, morbide et absurde de signes: bout de bois pendu à un fil, fissure du plafond ressemblant à une flèche dont est recherché ce qu'elle désigne , etc…; jusqu'à ce que le narrateur accomplisse lui-même, sans émotion, un acte cruel qui lui fait créer un « signe » le reliant aux autres signes,
Et à la fin, un autre événement tragique, je n'en dis pas plus, n'entraînera chez lui aucune tristesse ni compassion, mais l'amènera à une jubilation sans retenue, car, en y ajoutant lui-même un geste morbide, tout « prendra sens ».

C'est grinçant, perturbant, glaçant.

J'en tente une explication, dont peut-être l'auteur se moquerait.
C'est, pour moi, sur le mode de la farce délirante, ou du récit à la limite de la folie, une critique de la folie immature des humains à trouver un sens à la vie soit par le raisonnement abstrait de la philosophie, soit par la religion (curieusement un prêtre apparaît à la fin du récit). Et cette quête absurde du sens rend inhumain.

Un roman pas banal, difficile, sûrement pas « feel good », mais de ceux qui, à une altitude stratosphérique, ne se livrent pas d'un coup, et vous entraînent dans une foule de questions.
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Andrej Zulawski venait d'adapter Cosmos au cinéma.

Certains écrivains ouvrent des brèches dans le simulacre social. Leurs oeuvres sont alors des charges explosives pouvant sauver, au milieu des ruines, ce qui peut encore l'être en chacun de nous. Peut-être un semblant de lucidité, par exemple. Witold Gombrowicz est un écrivain polonais ludique et pessimiste, provocateur et pervers. Je vous parlerai plus particulièrement de Cosmos, roman métaphysique qui joue avec l'absurde jusqu'à former un univers complet et cohérent, paradoxe ultime ! Il serait inutile de vouloir en raconter l'histoire tant l'intérêt ne réside pas en elle. le narrateur Witold et son ami Fuchs séjournent dans une pension de famille. On pourrait dire de Cosmos que c'est l'enquête pathologique de personnages dérangés à propos d'un oiseau mort et de deux bouches. La découverte par les protagonistes d'une suite de signes (un moineau pendu, une flèche sur un plafond, un bout de bois pendu à un fil, un poulet pendu lui aussi) sont interprétés comme autant d'indices menant le questionnement pseudo-policier. Une série d'hypothèses farfelues et grotesques parsème le récit, le plombant vers un naufrage morbide et drolatique à la fois. Cosmos est une sorte d'imposture visant à révéler l'immaturité et la facticité du lecteur et du monde tout court.

Le roman commence ainsi : « Je plongeai le regard dans ce fouillis de feuilles, de rameaux, de taches lumineuses, d'épaississements, d'entrebâillements, de déviations, de poussées, d'enroulements, d'écartements, de je ne sais quoi, dans cet espace tacheté qui avançait et se dérobait, s'apaisait, pressait, que sais-je ? Bousculait, entrouvrait... Perdu, couvert de sueur, je sentais à mes pieds la terre noire et nue. Là entre les branches, il y avait quelque chose qui dépassait, quelque chose d'autre, d'étrange, d'imprécis. Et mon compagnon aussi regardait cela. Un moineau. Ouais. C'était un moineau. Un moineau à l'extrémité d'un fil de fer. Pendu. Avec sa petite tête inclinée et son petit bec ouvert. Il pendait à un mince fil de fer accroché à une branche. Bizarre. Un oiseau pendu. Un moineau pendu. Cette excentricité hurlante indiquait qu'une main humaine s'était glissée dans ce taillis. Mais qui ? Qui avait pendu cet oiseau, pourquoi, quel pouvait être le motif ? »

Roman du rien, du creux qui se pare de toutes les pseudo-significations ; c'est là tout le talent de l'auteur. Certaines situations de ce roman sont très proches de l'univers de Buñuel et de L'Âge d'or (sensualité embarrassée, absurdité malsaine des rapports humains). le narrateur est obsédé par la rencontre possible de la bouche de Léna et de celle de Catherette, attirance et répulsion formant un climat oppressant tout au long du récit. Lynch pourrait se délecter des phobies qui émaillent les perceptions des sujets : « Cette bouche était comme trop fendue d'un côté, et allongée ainsi imperceptiblement, d'un millimètre, sa lèvre supérieure débordait, fuyant en avant ou glissant presque à la façon d'un reptile, et ce glissement latéral, fugitif, avait une froideur repoussante de serpent, de batracien, mais pourtant il m'échauffa, il m'enflamma sur-le-champ, car il était comme une obscure transition menant à son lit, à un péché glissant et humide. » Gombrowicz, ou comment la réalité la plus banale peut devenir (ou plus exactement est) loufoque, délirante, inquiétante, obsédante, si l'on ose soulever le voile pudique du réalisme classique. Supporter la prose de Gombrowicz n'est possible que si l'on admet l'idée de la mesquinerie et de l'idiotie humaine. Pourtant, son propos n'est en rien accusateur, en rien moralisateur, au contraire, il se réjouit de l'immaturité généralisée, proche d'une forme d'innocence pervertie. La partialité, la petitesse, l'insignifiance de l'histoire romancée est à transposer sur l'idée que se fait l'auteur de la « grande histoire ». Non-événement d'un monde insignifiant qui ne prend « sens » que sous le joug de la subjectivité humaine, cruelle et arbitraire.

L'observation d'un moineau pendu constitue le coeur du récit, son trou noir, sa matière noire qui constitue la trame originelle de tout l'univers se déployant autour : « « Partons ». Mais il restait là, il regardait, le moineau pendait, je restais là aussi, je regardais aussi. « Partons ». « Partons ». Nous ne bougions pas, cependant, peut-être parce que nous étions restés trop longtemps déjà et que le moment convenable pour le départ était passé... et maintenant cela devenait plus dur, plus incommode, nous deux avec ce moineau pendu dans les buissons... et j'eus l'intuition d'une sorte de disproportion, de faute de goût ou d'inconvenance de notre part... J'avais sommeil. »

Le regard de Gombrowicz vise la déformation pour mieux accoucher d'une perception authentiquement phénoménologique des événements et des êtres qui gravitent en leur sein. À trop s'y attarder, c'est la santé mentale du lecteur et de l'auteur qui sont mises à mal. le besoin d'ignorance s'avère le pilier de la « norme ». L'insolite ouvre sur le monstre qui réside en chacun, le grotesque fait écho à l'infini au statut humain : « Tout à coup surgit une vache. Je m'arrêtai et nous nous regardâmes dans le blanc des yeux. Sa vachéité surprit à ce point mon humanité que je me sentis confus en tant qu'homme, en tant que membre de l'espèce humaine [...] Comment se comporter face à une vache ?... Comment se comporter face à la nature ? » La cohérence du « réel » est cruellement mise à terre. Gombrowicz était doué pour observer des heures durant des crochets sur les murs et imaginer le passé éventuel de la demeure supportant ces fameux crochets. Un jour qu'il se promenait à la plage, il sauva un scarabée qui s'était retrouvé sur le dos et gigotait. Il le remit sur ses pattes puis en vit un deuxième dans la même fâcheuse position : il le sauva aussi, se croyant sauvé par la même occasion via ce labeur étrange, mais une quantité astronomique d'autres bestioles, dans le même triste état, se révéla à sa vue, quelques mètres plus loin. Accablé devant une mission devenue grotesque, il partit en panique.

Gombrowicz est aussi l'auteur de pièces de théâtre (Yvonne princesse de Bourgogne). Son oeuvre la plus connue demeure Ferdydurke qui a été misse à l'écran par Jerzy Skolimowski. Transatlantique est un roman autobiographique sur l'exil de Gombrowicz en Argentine en 1939 lié à l'invasion de la Pologne par Hitler. Exil qui durera 23 ans. Puis Gombrowicz dérivera vers Paris, Berlin, Vence. La Pornographie traite notamment du rapport entre la forme et la maturité de l'adulte d'une part, et de l'adolescence malléable d'autre part, rapport de force symbolique entre celui qui veut imprimer sa forme et celui qui aspire à être formé, attraction flirtant avec le vice et la vertu tour à tour. Ambivalence où tous se perdent, l'adulte dans sa fascination de l'informe, l'adolescent quant à lui piégé par la forme que tente de lui imprimer l'adulte. L'attirance qui en découle est basée sur la perte des qualités à l'origine de la relation. L'immaturité informe semble consacrée par la modernité qui ne propose plus aucun cadre structurant, qu'il soit d'ordre politique, social ou religieux.

Toute l'oeuvre de Gombrowicz charrie un refus fondamental du sérieux, en quête d'une sorte d'innocence impossible, à rebours de la souffrance et de la gravité adulte. Mais guette l'infantilisme tout aussi destructeur et vide. Une impression de simulacre et de fausseté imbibe tous ses récits. L'artificialité des rapports humains saute aux yeux des protagonistes. Ses mémoires sont à découvrir pour mieux percer le mystère Gombrowicz. Son Cours de philosophie en six heures un quart est un monument d'humour intelligent. En ces temps de simulacre politicien liberticide, la lecture de cet aristocrate déchu est salvatrice.
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Suis arrivée , péniblement , à la 71 ème page.

Dès le début ai trouvé cela un peu "spécial" et m'interrogeais sur ce qui allait suivre.

J'ai eu l'impression de plonger dans un abîme de réflexions confuses, incohérentes et cela m'a complètement déroutée.

Absurde à souhait, en ce qui me concerne.

Ai eu l'impression d'être trimballée, comme :
" la poussière qui tourbillonne dans un rai de lumière .... "

Trop confus pour moi, écriture exaspérante et biscornue.

J'abandonne !
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« Comment ne pas raconter après coup ? Ainsi il faudrait penser que rien ne sera jamais exprimé pour de bon, restitué dans son devenir anonyme, que personne ne pourra jamais rendre le bredouillement de l'instant qui naît ; on se demande pourquoi, sortis du chaos, nous ne pourrons jamais être en contact avec lui : à peine avons-nous regardé que l'ordre naît sous notre regard… et la forme. »

Tel est le penchant de l'esprit humain : classifier et relier entre elles les sensations confuses, les données incomplètes du réel. A la manière des étoiles qui forment pour nous des constellations.

Afin d'étudier ce phénomène astral, Gombrowicz utilise non pas un télescope mais un microscope appliqué sur les étranges replis du cerveau. Il nous fait directement entrer dans la tête d'un narrateur qui suspend le réel au fil de ses obsessions, et établit ainsi des rapports abstraits qui remplacent les rapports charnels inassouvis.

Les choses deviennent des signes, des indices porteurs de sens. Elles en viennent parfois à acquérir un caractère sacré, et, telles une parodie de cathédrale, pointent leurs flèches vers des chambres et des lèvres féminines. Autant d'interdits à transgresser par des crimes plus ou moins subjectifs (Gombrowicz indique dans sa préface qu'il fait de ce récit un « roman policier » à sa façon très personnelle).

On pourrait aussi y voir un roman initiatique, qui ne raconterait pas seulement la maturation du héros, mais celle de la conscience humaine. « La conscience est la dernière et la plus tardive évolution de l'organique et par conséquent aussi ce qu'il y a en lui de plus inachevé et de moins solide. », disait Nietzsche.

Tout reste encore à bâtir pour notre héros livré à lui-même, un personnage dont le lecteur ne sait pas grand-chose, hormis la vague notion d'un pêché originel impliquant une fuite loin de sa famille. Son identité s'écrit dans une lutte permanente avec le réel et les phénomènes dont ce dernier le bombarde, et qu'il doit en permanence faire rentrer dans sa logique biscornue, comme un jeu de Tetris. C'est aussi épuisant pour lui que pour le lecteur, qui doit donc toujours en repasser par les mêmes motifs, tournés et retournés dans tous les sens, et finalement plaqués sur une réalité disloquée inéluctablement par sa rencontre avec une psyché en quête (enquête ?) de forme. Aussi exaspérant qu'enrichissant.
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Si Deleuze avait essayé de se faire romancier, voici peut-être le livre qu'il aurait écrit – à considérer d'ailleurs que tous ses livres ne sont pas déjà de la mauvaise romance, comme son goût pour le schizo-romantisme pourrait le laisser croire. Gombrowicz est sauf de cette sale manie qui, chez les galériens de la fantaisie abandonnés de Dieu, consiste à promouvoir une idéologie basée sur le motif suivant : « la paranoïa est l'avenir de l'homme » même si, à en faire un ressort dramatique, à le présenter joliment comme la possibilité d'accès à une forme de mysticisme alors qu'il ne s'agit que du reflux vers un monde primitivement abandonné, quelque chose comme un exercice de séduction semble malgré tout s'imposer.


Il est question, dans ce livre, de choses sur lesquelles se fixe électivement un narrateur et qui n'ont pour lui valeur que de signes qui s'adressent à lui seul, paranoïaquement, dans le mystère d'une référence forclose. Lorsque tout fait signe de manière aussi impérieuse, le monde se codifie, se trouvant des lois arbitraires pour se poser un minimum de bornes et ne pas finir aspiré. L'obsession côtoie la paranoïa, ainsi que nous pouvons en avoir des exemples croissants dans notre monde même depuis quelques années. Dans Cosmos, le codage est ouvertement arbitraire pour qu'il en surgisse une forme de poésie de l'association libre et incongrue. Dans notre monde, le codage est également irrationnel bien qu'il cherche à se justifier après-coup. La poésie qui en résulte n'en est pas aussi charmante. L'univers grouille, lourd de significations impossibles à percer car elles s'arrêtent là, sur notre terre, semblant attendre quelque chose de nous et de nous seulement – ce qui est évidemment faux. de cette fermeture ne peut émerger que le nihilisme : « Il n'existe pas de combinaisons impossibles... N'importe quelle combinaison est possible... »


Ce petit livre de poésie paranoïaque semble donc traduire assez justement la dégénérescence induite par la vie dans la dimension de la seule immanence. Il tourne en rond, produit parfois de charmantes associations et s'éteint aussitôt. Bienvenue dans le monde des lignes de fuite.
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Citations et extraits (34) Voir plus Ajouter une citation
Dans l'infinité des phénomènes qui se passent autour de moi, j'en isole un. J'aperçois, par exemple, un cendrier sur ma table (le reste s'efface dans l'ombre). Si cette perception se justifie (par exemple, j'ai remarqué le cendrier parce que je veux y jeter la cendre de ma cigarette), tout est parfait.
Si j'ai aperçu le cendrier par hasard et ne reviens pas là-dessus, tout va bien aussi.
Mais si, après avoir remarqué ce phénomène sans but précis, vous y revenez, malheur ! Pourquoi y-êtes-vous revenu, s'il est sans signification ? Ah ah ! ainsi il signifiait quelque chose pour vous, puisque vous y êtes revenu ? Voilà comment, par le simple fait que vous vous êtes concentré sans raison une seconde de trop sur ce phénomène, la chose commence à être un peu à part, à devenir chargée de sens...
(...) Etant donné que nous construisons nos mondes en associant des phénomènes, je ne serais pas surpris qu'au tout début des temps il y ait eu une association gratuite et répétée fixant une direction dans le chaos et instaurant un ordre.
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Visiblement, ils venaient à peine de se marier, il posait sa main sur la sienne, il la regardait dans les yeux. Comment était-il ? Assez grand, plutôt bien bâti, un peu alourdi, assez intelligent, architecte, chargé de la construction d’un hôtel. Il parlait peu, il prenait un radis – mais comment était-il ? Et comment étaient-ils ensemble, tout seuls, que faisait-il avec elle, elle avec lui, l’un avec l’autre ? … Pouah, trouver ainsi un homme aux côtés de la femme qui vous intéresse, cela n’a rien de plaisant… mais c’est pis encore lorsqu’un tel homme, avec qui vous n’avez rien de commun, devient aussitôt l’objet de votre curiosité (forcée) et que vous devez deviner ses tendances et ses goûts les plus secrets ; il vous faut, malgré votre répugnance, le sentir à travers cette femme.
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-Vous ne comprenez pas cela, père ?
-Quoi ? Qu’est-ce que je ne comprends pas ?
-L’organisation.
-Quelle organisation ? Qu’est-ce que c’est que cette organisation ?
-L’organisation rationnelle de la société et du monde.
Léon attaquait Lucien, par-dessus la table, avec sa calvitie.
-Qu’est-ce que tu veux organiser ? Comment organiser ?
-Scientifiquement.
-Scientifiquement !
Ses yeux, son binocle, ses rides, son crâne éclataient de commisération. Sa voix devint un murmure.
-Mon petit, demanda-t-il en confidence, tu ne serais pas tombé sur la tête ? Organiser ! Alors comme ça, tu imagines, tu cuisines, que crac ! un-deux-trois, tu n’auras qu’à allonger le bras pour mettre le monde dans ta poche, oui ?
Et il dansait devant lui en courbant les doigts comme des griffes, puis il ouvrit la main et souffla dessus :
-Phuuiiit ! Puff ! Parti. Fffuiii, pan pan pan, po-po-po, hé… tu comprends… pa-pa-pa, et qu’est-ce que tu veux, et qu’est-ce que tu fais, qu’est-ce que tu… de quoi te… ? Parti. Fini. N’a plus.
Il se plongea dans la contemplation du saladier.
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[…] nous terminâmes les pâtés, la compote parut et, après la compote, Catherette mit près de Léna un cendrier couvert d’un treillis de fils de fer, comme un rappel, un faible rappel de cet autre treillis (du lit), sur lequel une jambe, quand j’étais entré dans la pièce, le pied, un peu de mollet, sur le treillis métallique, etc., etc. La lèvre glissante de Catherette se trouva tout près de la bouche de Léna.
J’étais suspendu à cela, moi qui avais quitté les choses de là-bas, de Varsovie, et voilà que je tombais dans les choses d’ici, pour recommencer. J’étais suspendu à cet unique instant, mais Catherette s’éloigna, Léna poussa le cendrier vers le milieu de la table… et j’allumai une cigarette… on mit la radio […].
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[…] je regardai la nappe et la menotte de Léna… elle était plus calme, sans tremblements marqués (mais cela pouvait justement prouver que c’était elle qui avait orienté le timon !) … et les autres mains, par exemple celle de Léon, endormie, ou celle de Lucien, érotiquement non érotique, et la patte de Bouboule, rouge comme une betterave, petit poing sortant de son bras épais de vieille sorcière, ce qui provoquait un malaise envahissant…qui devenait encore plus désagréable à la vue du coude, où la rougeur mobile se transformait en golfes bleus et violets qui annonçaient d’autres zones cachées. Combinaisons compliquées, fatigantes, de mains, analogues aux combinaisons du plafond, des murs, de partout…
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Vidéo de Witold Gombrowicz
Witold Gombrowicz : Entretiens avec Gilbert Maurice Duprez (1967 / France Culture). Diffusion sur France Culture du 14 au 20 janvier 1970. Photographie : L'écrivain polonais Witold Gombrowicz (1904-1969), portrait daté de 1967. - Sophie Bassouls/Sygma/Sygma via Getty Images. Ces entretiens avec le grand écrivain polonais, disparu en 1969, ont été enregistrés en 1967 et diffusés pour la première fois du 14 au 20 janvier 1970. Witold Gombrowicz a enregistré cette série d'entretiens avec Gilbert Maurice Duprez en juin 1967 alors qu'il venait de se voir décerner le prix international de littérature "Formentor". Plutôt que d'y voir une tentative d'exégèse de son œuvre par lui-même, il faut plutôt considérer ces entretiens comme une suite d'esquisses en vue d'un autoportrait que l'on pourrait intituler : Witold Gombrowicz par Witold Gombrowicz. L'écrivain polonais est mort en 1969 des suites d'une grave affection cardiaque. Gombrowicz n’a jamais pu jouir pleinement du succès de son œuvre, notamment à l’étranger. C’est en France, grâce notamment au vif succès des représentations du "Mariage" au théâtre Récamier en 1964 et de "Yvonne Princesse de Bourgogne" au théâtre de France en 1965, que son œuvre trouve l’un des retentissements les plus rapides. Polonais mais antipatriote visant une forme d’universalité humaine, il était important pour Gombrowicz que son œuvre dépasse les frontières de son pays. Witold Gombrowicz : « Mon histoire est celle-ci : j'ai quitté la Pologne en 1939, après j'ai passé vingt-trois ans en Argentine, puis après une année à Berlin je me suis établi ici, à Vence, à cause de ma santé qui n'est pas très bonne. Exilé ? Oui, premièrement je suis un exilé politique à cause du régime communiste en Pologne, mais aussi dans un sens spirituel. C'est-à-dire que je veux être un écrivain universel et dépasser ma situation particulière de Polonais, même je ne voudrais pas être un écrivain européen. Ma philosophie est de dépasser la nation. Je suis dans un certain sens un antipatriote. » Grâce à ces entretiens, enregistrés en juin 1967, soit un an et demi avant sa mort, on découvre un Gombrowicz certes fatigué, à la voix enrouée, mais toujours plein de la vivacité intellectuelle et de cette lucidité presque déconcertante qui irrigue son œuvre. Posant un regard critique sur la société et notre façon d’être au monde, on y découvre un Gombrowicz qui exècre beaucoup de ses contemporains et la littérature moderne en général, déclarant la guerre à Joyce ou au nouveau roman, dont la forme trop complexe brouille toute possibilité d’une vraie expérience de lecture. Ces enregistrements sont des ressources rares et précieuses qui permettent aux auditeurs et auditrices d’entrevoir les mouvements intimes de l’un des esprits les plus excentriques et fascinants de la littérature européenne du XXe siècle.
Source : France Culture
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