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> Jean-Jacques Mayoux (Autre)

ISBN : 2707306282
Éditeur : Editions de Minuit (1982)


Note moyenne : 3.97/5 (sur 114 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
" Je suis dans la chambre de ma mère ". Ainsi commençait la première page d'un roman publié à Paris en janvier 1951. L'auteur était un Irlandais inconnu qui écrivait en français. La presse saluait aussitôt l'apparition d'un grand écrivain : " Si l'on peut parler d'événe... > voir plus
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Critiques, analyses et avis (5)

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    • Livres 4.00/5
    Par Woland, le 02 mai 2013

    Woland
    Suivi de : "Molloy, Un Evénement Littéraire : Une Oeuvre" de Jean-Jacques Mayoux
    ISBN : 9782707306289

    On ne lit Pas Samuel Beckett : on s'assure simplement que toutes ses boucles et courroies de sécurité sont bien attachées et on saute. Non dans le Vide, ce serait trop simple, mais dans un univers qui tend au Vide ultime - au Néant. Rien n'y est stable, tout s'y désagrège de minute en minute, voire de seconde en seconde, et l'on se demande, ahuri, si, tous comptes faits, on n'est Pas tombé dans le rêve quelque peu minéral d'un dément absolu.
    Tel est "Molloy" dont on s'étonne, après l'avoir lu, qu'il ne soit Pas réduit à une simple initale, ce "M" qui se retrouve également chez ce (pseudo ?) alter ego qu'est Jacques Moran, l'improbable "détective" de la seconde partie du livre. Molloy, personnage essentiel qui, pourtant, n'apporte aucune réponse aux mille questions que se pose le lecteur. Molloy, en qui il ne faut Pas avoir beaucoup pratiqué Freud pour discerner l'un de ces Fils Impuissants - et torturés - pour lesquels la Mère, si honnie qu'elle soit, est et restera tout. Molloy, dont chaque acte, chaque pensée n'ont qu'un but : revenir auprès de la Mère, la retrouver, s'affaler auprès d'elle et puis, sans doute, plonger dans un néant douillet, version encore améliorée, en tous cas c'est ce qu'il pense, de la vie utérine du foetus originel. Molloy, "à la mauvaise jambe", puis aux deux jambes raides, qui trouve le moyen de rouler à bicyclette avant de clopiner sur des béquilles auxquelles il finira par préférer la volupté sans pareille de la reptation. Molloy, qui rampe, qui rampe. Vers Maman.
    La première partie du livre est carrément hallucinée. le lecteur doit renoncer à la logique du quotidien, de ce que nous appelons "la norme." Au réalisme tangible qui nous préserve à l'intérieur d'une matérialité que, pour une fois, nous trouvons miséricordieuse, Beckett oppose le souffle froid et insane d'une dimension parallèle, dans laquelle Molloy vit - si on peut appeler ça vivre - et surtout se dissout lentement. le texte est beau pourtant - il faut s'incliner devant cette maîtrise incontestable d'une langue qui, au départ, n'était Pas celle de l'auteur. Mais peu de livres - dans l'immédiat, il ne me revient que le "Voyage ..." de Céline, c'est tout dire - peuvent se targuer d'exprimer une haine aussi farouche, aussi déterminée, aussi universelle. Encore Céline accepte-t-il le corps à corps avec un univers qu'il exècre et maintient-il à l'horizon comme une lueur d'espoir. Beckett, lui, est la haine incarnée s'abattant sur la Religion, le puritanisme, l'éducation et, bien sûr, les parents car, si la Mère semble avoir le premier rôle dans l'affaire, on peut dire que Moran, dans la seconde partie du livre, prend une ampleur de plus en plus malsaine dans son rôle de "Père" d'un enfant qui finit par l'abandonner. Tout cela, pour l'Irlandais, n'est qu'un vaste cauchemar dont, malheureusement, ses personnages ne paraissent Pas vouloir s'éveiller. Pis : savent-ils seulement qu'ils pourraient s'en éveiller ? Il serait trop facile d'écrire que, dans le monde de Beckett, il n'y a que du désespoir. le désespoir suppose l'espoir et c'est un mot qu'ignorent visiblement ses personnages. D'où probablement l'exceptionnelle puissance - et l'exceptionnelle horreur - de l'univers qu'il a créé tant par ses pièces que par ses romans.
    Pourtant, pourtant ... et si Beckett nous menait en bateau ? Ou plutôt si tout cela n'était qu'une tentative d'exorcisme ? Si Beckett n'affirmait si haut sa certitude du Néant qui nous attend tous que pour mieux couvrir le plus secret, le plus ténu des espoirs ? Si virulent qu'il se montre dans des pièces comme "EN ATTENDANT GODOT" ou, mieux encore, "Le dépeupleur", il est impossible que l'Irlandais ait pu échapper au mysticisme celte de ses origines. La deuxième partie de Molloy fait d'ailleurs apparaître un Youdi omniprésent - et semble-t-il omniscient - "patron" invisible de Moran qui lui envoie un "messager" nommé ... Gaber. Chez Beckett, on découvre vite l'amour du jeu de mots - avec les mots, à l'intérieur même des mots. Les noms, d'ailleurs anglais, qu'il donne aux villes dans "Molloy", vont de pair avec ce tic stercoraire qui lui fait détailler, en certaines pages, des fonctions naturelles sur lesquelles, en général, on ne s'éternise guère. Alors, fatalement, on est tenté d'assimiler "Youdi" au "Yahveh" hébraïque et "Gaber" à l'archange Gabriel qui, de fait, sert de messager à l'Eternel.
    Or, pour les amoureux des mots, en dire un, à plus forte raison l'écrire, c'est lui donner vie. Et l'on sait toute la puissance que l'exorcisme chrétien, tout comme sa forme laïque, la Psychanalyse freudienne, reconnaissent à la Parole. Au commencement d'ailleurs était le Verbe ...
    Ces quelques réflexions, "brutes de décoffrage" comme on dit, révèlent, je l'espère, l'effet déroutant qu'a eu pour moi cette lecture de "Molloy." Par nature, je ne puis souscrire à la démarche des personnages de Beckett, cette dégringolade acharnée vers la lie et même au-dessous de la lie - vers un Néant dont on n'est Pas sûr, d'ailleurs, qu'il ne soit Pas une forme de l'Enfer religieux. C'est une décomposition lente et déterminée, un film gore défilant image par image et en gros plan avant même l'invention du film gore. Venu de rien - ou de Pas grand chose - l'Homme retourne au Rien originel et, pour ce faire, se frappe, s'auto-mutile, se roule dans la fange la plus infâme, qui pis est, semble-t-il, avec une sournoise délectation. Circulez, y a plus rien à voir ! (Jamais il n'y a eu quoi que ce soit.) Mais cette idée, que certains défendront avec éclat, ne bloque-t-elle Pas la Réflexion ? N'empêche-t-elle Pas de se poser d'autres questions, bien plus Passionnantes - bien plus inquiétantes ? Chez Beckett, on détruit pour détruire le peu qu'on a réussi à bâtir, par peur, dirait-on, d'aller plus loin dans la construction. C'est là une attitude de fou - ou de lâche.
    Ce qui ne m'empêchera Pas de poursuivre ma lecture de la "trilogie" beckettienne. Un de ces jours, promis, je m'attaque à "Malone meurt" et je reviens vous en parler. ;o)
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    • Livres 5.00/5
    Par colimasson, le 13 juillet 2011

    colimasson
    Molloy est le premier roman d'une trilogie qui se poursuit avec Malone meurt et L'innommable.
    Beckett en dramaturge et Beckett en romancier sont deux auteurs qu'on ne lit Pas de la même façon. Si les pièces de théâtre de Beckett se lisent sans grande difficulté, ses romans requièrent plus d'attention.
    La structure est déboussolante. On suit tout d'abord le personnage de Molloy, vagabond errant sans but dans un monde dépeuplé. Les seules rencontres qu'il effectue ont lieu dans le creuset de sa mémoire. Il s'agit une fois de sa mère, monstre sans visage auquel Molloy essaie d'échapper, sans y parvenir toutefois à cause de la solitude qui le ronge et de l'acharnement dont il fait preuve à vouloir réussir là où l'espoir du triomphe est impossible.
    « Malheureusement ce n'est Pas de cela qu'il s'agit mais de celle qui me donna le jour, par le trou de son cul si j'ai bonne mémoire. Premier emmerdement. […] / Ma mère me voyait volontiers, c'est-à-dire qu'elle me recevait volontiers, car il y avait belle lurette qu'elle ne voyait plus rien. Je m'efforcerai d'en parler avec calme. Nous étions si vieux, elle et moi, elle m'avait eu si jeune, que cela faisait comme un couple de vieux compères, sans sexe, sans parenté, avec les mêmes souvenirs, les mêmes rancunes, la même expectative. Elle ne m'appelait jamais fils, d'ailleurs je ne l'aurais Pas supporté, mais Dan, je ne sais pourquoi, je ne m'appelle Pas Dan. »
    On retrouve dans ce roman le même désespoir qui surplombe les œuvres principales de Beckett : En attendant Godot ou encore Fin de partie. Les relations humaines sont dénuées de sens. Elles se prêtent seulement à un jeu de rôles où chacun est contraint de simuler des sentiments qu'il ne ressent Pas. le dégoût, la haine viscérale de l'autre, surgissent dans chaque paragraphe dans lequel Molloy ressasse ses anciens souvenirs. Qu'il s'agisse d'une de ses femmes ou d'un chien, il ressent le même dégoût :
    « Elle s'appelait du nom paisible de Ruth je crois, mais je ne peux le certifier. Peut-être qu'elle s'appelait Edith. Elle avait un trou entre les jambes, oh Pas la bonde que j'avais toujours imaginée, mais une fente, et je mettais, elle mettait plutôt, mon membre soi-disant viril dedans, non sans mal, et je poussais et ahanais jusqu'à ce que j'émisse ou que j'y renonçasse ou qu'elle me suppliât de me désister. Un jeu de con à mon avis et avec ça fatigant, à la longue. Mais je m'y prêtais d'assez bonne grâce, sachant que c'était l'amour, car elle me l'avait dit. Elle se penchait par-dessus le cosy, à cause de ses rhumatismes, et je l'enfilais par derrière. C'était la seule position qu'elle pût supporter, à cause de son lumbago. Moi je trouvais cela naturel, car j'avais vu les chiens, et je fus étonné quand elle me confia qu'on pouvait s'y prendre autrement. »
    « Elles avaient un aberdeen appelé Zoulou. On l'appelait Zoulou. Quelquefois, quand j'étais de bonne humeur, j'appelais Zoulou ! Petit Zoulou ! Et il venait me dire bonjour, à travers la grille. Mais il me fallait être joyeux. Je n'aime Pas les bêtes. C'est curieux, je n'aime Pas les hommes et je n'aime Pas les bêtes. Quant à Dieu, il commence à me dégoûter. Accroupi, je lui taquinais les oreilles, à travers la grille, en lui disant des mots câlins. Il ne se rendait Pas compte qu'il me dégoûtait. Il se dressait sur ses pattes de derrière et appuyait sa poitrine contre les barreaux. Alors je voyais son petit pénis noir que prolongeait une maigre tresse de poils mouillés. »
    Beckett est un auteur qui m'interpelle énormément. Son sens de l'absurdité est poussé à l'extrême. Dans cette démarche, il me semble plus sincère et plus lucide que n'importe quel autre auteur. Il ne cherche Pas à justifier ses actes par des motifs qui paraîtraient nobles aux yeux des autres. Jeté sur Terre pour accomplir une mission dont il n'a Pas la connaissance et qu'il ne cherche Pas à connaître, tout ce qui l'entoure est vidé de sens. Si ces personnages agissent malgré tout, c'est uniquement pour meubler le vide qui les entoure.
    « Mais on change de merde. Et si toutes les merdes se ressemblent, ce qui n'est Pas vrai, ça ne fait rien, ça fait du bien de changer de merde, d'aller dans une merde un peu plus loin, de temps en temps, de papillonner quoi, comme si l'on était éphémère. »
    « Qu'il est difficile de parler de la lune avec retenue ! Elle est si con, la lune. Ca doit être son cul qu'elle nous montre toujours. On voit que je m'intéressais à l'astronomie, autrefois. Je ne veux Pas le nier. Puis ce fut la géologie qui me fit Passer un bout de temps. Ensuite c'est avec l'anthropologie que je me fis brièvement chier et avec les autres disciplines, telle la psychiatrie, qui s'y rattachent, s'en détachent et s'y rattachent à nouveau, selon les dernières découvertes. »
    Dans la deuxième partie du livre, on suit Moran et son fils qui ont été chargés par Youdi de partir à la recherche de Molloy. Ici, moins de considérations existentielles. Moran représente la partie brute et vulgaire de Molloy, son penchant matérialiste, celui qui agit plus qu'il ne pense. On découvre ici une facette plutôt étonnante de Beckett qui ne transparaissait Pas forcément dans ses pièces de théâtre. Ses digressions sexuelles et anales, caustiques à souhait, renforcent toute la sensation de dégoût qui suintait déjà dans la première partie. C'est jouissif, mais aussi complètement désespérant.
    « […] il y a une chose que j'abhorre, c'est qu'on entre dans ma chambre sans frapper. Je pourrais être précisément en posture de me masturber, devant mon miroir Brot. Spectacle en effet peu édifiant pour un jeune garçon que celui de son père, la braguette béante, les yeux exorbités, en train de s'arracher une sombre et revêche jouissance. »
    « As-tu chié, mon enfant ? dis-je tendrement. J'ai essayé, dit-il. Tu as envie ? dis-je. Oui, dit-il. Mais rien ne sort, dis-je. Non, dit-il. Un peu de vent, dis-je. Oui, dit-il. »
    « […] je dois dire que je ne pensais plus guère à lui. Mais par moments il me semblait que je n'en étais plus très loin, que je m'en approchais comme la grève de la vague qui s'enfle et blanchit, figure je dois dire peu appropriée à ma situation, qui était plutôt celle de la merde qui attend la chasse d'eau. »
    La vie vue à travers le regard de Beckett devient une raclure difficile à éliminer. Je ne sais Pas s'il vaut mieux lire ce livre en étant soi-même de bonne humeur, afin de tolérer davantage les montées de désespoir qui le parcourent, quitte à en perdre sa bonne humeur, ou en étant de mauvaise humeur, mais Beckett est si convainquant qu'il risquerait vraiment de propager son désir de tout laisser tomber à son lecteur.
    « Car en moi il y a toujours eu deux pitres, entre autres, celui qui ne demande qu'à rester là où il se trouve et celui qui s'imagine qu'il serait un peu moins mal plus loin. de sorte que j'étais toujours servi, en quelque sorte, quoi que je fisse, dans ce domaine. Et je leur cédais à tour de rôle, à ces tristes compères, pour leur permettre de comprendre leur erreur. »
    Si ce livre m'avait déplu la première fois, à cause de ses Passages déconstruits et de sa densité, il m'a plu à la seconde lecture pour les mêmes motifs. Cette œuvre est d'une richesse que ses pièces de théâtre ne parviennent Pas à égaler, c'est peu dire.
    Cela fait du bien de lire des textes aussi dégoûtés pour les moments durant lesquels on se sent comme le Molloy ou le Moran de ce roman, alors que la plupart des choses autour de nous nous incitent à faire un effort permanent pour nous émerveiller de ce qui nous entoure. Si cette dernière démarche est louable, il faut être lucide : au quotidien, ce n'est Pas le sentiment qu'on ressent le plus souvent. Et Beckett est là pour nous dire que nous ne sommes Pas seuls à être dans cette situation.
    « C'est le nom de votre maman, dit le commissaire, ça devait être un commissaire. Molloy, dis-je, je m'appelle Molloy. Est-ce là le nom de votre maman ? dit le commissaire, Comment ? dis-je. Vous vous appelez Molloy, dit le commissaire. Oui, dis-je, ça me revient à l'instant. Et votre maman ? dit le commissaire. Je ne saisissais Pas. S'appelle-t-elle Molloy aussi ? dit le commissaire. S'appelle-t-elle Molloy ?dis-je. Oui, dit le commissaire. Je réfléchis. Vous vous appelez Molloy, dit le commissaire. Oui, dis-je. Et votre maman, dit le commissaire, s'appelle-t-elle Molloy aussi ? Je réfléchis. Votre maman, dit le commissaire, s'appelle -, Laissez-moi réfléchir ! m'écriai-je. »

    Lien : http://colimasson.over-blog.com/article-molloy-1951-de-samuel-becket..
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    • Livres 4.00/5
    Par bdelhausse, le 17 avril 2014

    bdelhausse
    Dur, dur, de critiquer un tel roman. Je m'y suis perdu bien des fois. le rythme, lent mais obsédant, finissait par avoir raison de mon attention.
    Autant les pièces de Beckett sont lumineuses, aérées, vives, autant ses romans, et tout particulièrement Molloy, sont hermétiques, lourds, oppressants.
    Oui, oppressé, je l'ai été. Avec cette impression d'être prisonnier, captif, d'une errance, d'un oubli.
    Le tout couronné par la certitude de n'avoir Pas tout saisi, d'être Passé à côté de certains aspects, de certaines clés de lecture. Il semble y en avoir tellement...
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    • Livres 1.00/5
    Par ismailll, le 16 novembre 2013

    ismailll
    Qu est ce que je n ai Pas aime l experience de lire ce livre,..oui,car c est une vrai experience,c etait aussi le premier livre de beckett auquel je m attaquais....peut etre suis je Passe a cote,je ne sais Pas et ne saurai vous le dire....et surtout l ecriture,elle m a tellement derangee... je ne veux Pas plus connaitre cet auteur,ciao.
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    • Livres 4.00/5
    Par laurentgui, le 29 avril 2012

    laurentgui
    Dans la peau de deux personnages, Molloy puis Moran, chacun à leur manière dans une forme de déambulation, de quête. le livre est très difficile à résumer, mais il m'a bien plu. Je doute d'avoir saisi la majeure partie des intentions de l'auteur.

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Citations et extraits

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  • Par Woland, le 02 mai 2013

    [...] ... Je disais que je ne raconterai pas toutes les vicissitudes du chemin menant de mon pays à celui de Molloy, pour la simple raison que cela ne se trouve pas dans mes intentions. Et en écrivant ces lignes je sais combien je m'expose à porter ombrage à celui que j'aurais tout intérêt à ménager, maintenant plus que jamais. Mais je les écris quand même, et d'une main ferme, inexorable navette qui mange ma page avec l'indifférence d'un fléau. Mais j'en raconterai brièvement quelques unes, parce que cela me paraît souhaitable, et pour donner une idée des méthodes de ma pleine maturité. Mais avant d'en arriver là je dirai le peu que je savais, en quittant ma maison, du pays de Molloy, si différent du mien. Car c'est une des caractéristiques de ce pensum qu'il ne m'est pas permis de brûler les étapes et de dire tout de go de quoi il s'agit. Mais je dois ignorer à nouveau ce que je n'ignore plus et croire savoir ce qu'en partant de chez moi je croyais savoir. Et si je déroge de temps en temps à cette règle, c'est seulement pour des détails de peu d'importance. Et dans l'ensemble je m'y conforme. Et avec une telle chaleur que sans exagération je suis davantage celui qui découvre que celui qui narre, encore aujourd'hui, la plupart du temps. Et c'est à peine si, dans le silence de ma chambre, et l'affaire classée en ce qui me concerne, je sais mieux où je vais et ce qui m'attend que la nuit où je m'agrippais à mon guichet, à côté de mon abruti de fils, dans la ruelle. Et cela ne m'étonnerait pas que je m'écarte, dans les pages qui vont suivre, de la marche stricte et réelle des événements. Mais même à Sisyphe je ne pense pas qu'il soit imposé de se gratter, ou de gémir, ou d'exulter, à en croire une doctrine en vogue, toujours aux mêmes endroits exactement. Et il est même possible qu'on ne soit pas trop à cheval sur le chemin qu'il emprunte, du moment qu'il arrive à bon port, dans les délais prévus. Et qui sait s'il ne croit pas à chaque fois que c'est la première ? Cela l'entretiendrait dans l'espoir n'est-ce pas, l'espoir qui est la disposition infernale par excellence, contrairement à ce qu'on a pu croire jusqu'à nos jours. Tandis que se voir récidiver sans fin, cela vous remplit d'aise.

    Par le pays de Molloy j'entends la région fort restreinte dont il n'avait jamais franchi, et vraisemblablement ne franchirait jamais, les limites administratives, soit que cela lui fût interdit, soit qu'il n'en eût pas envie, soit naturellement par l'effet d'un hasard extraordinaire. Cette région était située dans le nord, relativement à celle plus amène où je vivais, et se composait d'une agglomération que d'aucuns gratifiaient du nom de bourg et où d'autres ne voyaient qu'un village, et des campagnes circonvoisines. Ce bourg, ou ce village, disons-le tout de suite, s'appelait Bally, et représentait, avec les terres en dépendant, une superficie de cinq ou six milles carrés tout au plus. Dans les pays évolués on appelle ça une commune, je crois, ou un canton, je ne sais pas, mais chez nous il n'existe pas de terme abstrait et générique pour ces subdivisions du territoire. Et pour les exprimer nous avons un autre système d'une beauté et d'une simplicité remarquables, et qui consiste à dire Bally (puisqu'il s'agit de Bally) lorsqu'on veut dire Bally et Ballyba lorsqu'on veut dire Bally plus les terres y afférentes et Ballybaba lorsqu'on veut dire les terres de Bally exclusives de Bally lui-même. Moi par exemple je vivais, et à bien y réfléchir vis toujours, à Shit, chef-lieu de Shitba. Et le soir, quand je me promenais, histoire de prendre le frais, en dehors de Shit, c'est le frais de Shitbaba que je prenais, et nul autre. ... [...]
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  • Par Woland, le 02 mai 2013

    [...] ... Ma mère me voyait volontiers, c'est à dire qu'elle me recevait volontiers, car il y avait belle lurette qu'elle ne voyait plus rien. Je m'efforcerai d'en parler avec calme. Nous étions si vieux, elle et moi, elle m'avait eu si jeune que cela faisait comme un couple de vieux compères, sans sexe, sans parenté, avec les mêmes souvenirs, les mêmes rancunes, la même expectative. Elle ne m'appelait jamais fils, d'ailleurs je ne l'aurais pas supporté, mais Dan, je ne sais pourquoi, je ne m'appelle pas Dan. Dans était peut-être le nom de mon père, oui, elle me prenait peut-être pour mon père. Dan, tu te rappelles le jour où j'ai sauvé l'hirondelle. Dan, tu te rappelles le jour où tu as enterré la bague. Voilà de quelle façon elle me parlait. Je me rappelais, je me rappelais, je veux dire que je savais à peu près de quoi elle parlait, et si je n'avais pas toujours personnellement participé aux incidents qu'elle évoquait, c'était tout comme. Moi je l'appelais Mag, quand je devais lui donner un nom. Et si je l'appelais Mag c'était qu'à mon idée, sans que j'eusse su dire pourquoi, la lettre g abolissait la syllabe ma, et pour ainsi dire crachait dessus, mieux que toute autre lettre ne l'aurait fait. Et en même temps je satisfaisais un besoin profond et sans doute inavoué, celui d'avoir une ma, c'est-à-dire une maman, et de l'annoncer, à haute voix. Car avant de dire mag on dit ma, c'est forcé. Et da, dans ma région, veut dire papa. D'ailleurs pour moi la question ne se posait pas, à l'époque où je suis en train de me faufiler, je veux dire la question de l'appeler ma, Mag ou la comtesse Caca, car il y avait une éternité qu'elle était sourde comme un pot. Je crois qu'elle faisait sous elle, et sa grande et sa petite commission, mais une sorte de pudeur nous faisait éviter ce sujet, et je ne pus jamais en acquérir la certitude. Du reste cela devait être bien peu de chose, quelques crottes de bique parcimonieusement arrosées tous les deux ou trois jours. La chambre sentait l'ammoniaque, oh pas que l'ammoniaque, mais l'ammoniaque, l'ammoniaque. Elle savait que c'était moi, à mon odeur. Son vieux visage parcheminé et poilu s'allumait, elle était contente de me sentir. Elle articulait mal, dans un fracas de râtelier, et la plupart du temps ne se rendait pas compte de ce qu'elle disait. Tout autre que moi se serait perdu dans ce babil cliquetant, qui ne devait s'arrêter que pendant ses courts instants d'inconscience. D'ailleurs je ne venais pas pour l'écouter. Je me mettais en communication avec elle en lui tapotant le crâne. Un coup signifiait oui, deux non, trois je ne sais pas, quatre argent, cinq adieu. J'avais eu du mal à dresser à ce code son entendement ruiné et délirant, mais j'y étais arrivé. Qu'elle confondît oui, non, je ne sais pas et adieu, cela m'était indifférent, je les confondais moi-même. Mais qu'elle associât les quatre coups avec autre chose qu'avec l'argent, voilà ce à quoi il fallait obvier à tout prix. Pendant la période de dressage donc, pendant que lui frappais les quatre coups sur le crâne, je lui fourrais un billet de banque sous le nez ou dans la bouche. Petit naïf que j'étais ! Car elle semblait avoir perdu, sinon la notion de la mensuration absolument, tout au moins la faculté de compter au-delà de deux. Il y avait trop loin pour elle, comprenez-vous, de un à quatre. Arrivée au quatrième coup elle se croyait seulement au deuxième, les deux premiers s'étant effacés de sa mémoire aussi complètement que s'ils n'avaient jamais été ressentis, quoique je ne voie pas très bien comment une chose jamais ressentie peut s'effacer de la mémoire, et pourtant cela arrive couramment. Elle devait croire que je lui disais tout le temps non, alors que rien n'était plus loin de mes intentions. Eclairé par ces raisonnements je cherchai, et finis par trouver, un moyen plus efficace pour insérer dans son esprit l'idée d'argent. Il constituait à substituer aux quatre coups de mon index un ou plusieurs (selon mes besoins) coups de poing, sur son crâne. Ca, elle le comprenait. D'ailleurs je ne venais pas pour l'argent. Je lui en prenais, mais je ne venais pas pour cela. Je ne lui en veux pas trop, à ma mère. Je sais qu'elle fit tout pour ne pas m'avoir, sauf évidemment le principal, et si elle ne réussit jamais à me décrocher, c'est que le destin me réservait une autre fosse que celle d'aisance. Mais l'intention était bonne et cela me suffit. Non, cela ne me suffit pas, mais je lui en tiens compte, à ma mère, des efforts qu'elle fit pour moi. ... [...]
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  • Par PifPafPoum, le 16 octobre 2013

    Puis ce fut la géologie qui me fit passer un bout de temps. Ensuite c’est avec l’anthropologie que je me fis brièvement chier et avec les autres disciplines, telle la psychiatrie, qui s’y rattachent, s’en détachent et s’y rattachent à nouveau, selon les dernières découvertes. Ce que j'aimais dans l'anthropologie, c'était sa puissance de négation, son acharnement à définir l'homme, à l'instar de dieu, en termes de ce qu'il n'est pas. Mais je n'ai jamais eu à ce propos que des idées fort confuses, connaissant mal les hommes et ne sachant pas très bien ce que cela voulait dire, être. Oh j'ai tout essayé. Ce fut enfin à la magie qu'échut l'honneur de s'installer dans mes décombres, et encore aujourd'hui, quand je m'y promène, j'en retrouve des vestiges. Mais le plus souvent c'est un endroit sans plan ni limite et dont il n'est jusqu’aux matériaux qui ne me soient incompréhensibles, sans parler de leur disposition. Et la chose en ruine, je ne sais pas ce que c'est, ce que c'était, ni par conséquent s'il ne s'agit pas moins de ruines que de l'inébranlable confusion des choses éternelles, si c'est là l'expression juste. C'est en tout cas un lieu sans mystère, la magie l'a abandonné, le trouvant sans mystère. Et si je n'y vais pas volontiers, j'y vais peut-être un peu plus volontiers qu'ailleurs, étonnée et tranquille, j'allais dire comme dans un rêve, mais pas du tout, pas du tout. Mais ce lieu n'est pas de ceux où l'on va, mais de ceux où l'on se trouve, quelquefois, sans savoir comment, et qu'on ne quitte pas comme on veut, et où on l'on se trouve sans plaisir aucun, mais avec moins de déplaisir peut-être qu'aux endroits dont on peut s’éloigner, en se donnant du mal, endroits mystérieux, meublés des mystères connus. J’écoute et m'entends dicter un monde figé en perte d'équilibre, sous un jour faible et calme sans plus, suffisant pour y voir, vous comprenez et figé lui aussi. Et j'entends murmurer que tout fléchit et ploie, comme sous des faix, mais ici il n'y a pas de faix, et le sol aussi, peu propre à porter, et le jour aussi, vers une fin qui ne semble devoir jamais être. Car quelle fin à ces solitudes où la vraie clarté ne fut jamais, ni l'aplomb, ni la simple assise, mais toujours ces choses penchées glissant dans un éboulement sans fin, sous un ciel sans mémoire de matin ni espoir de soir. Ces choses, quelles choses, d'où venues, de quoi faites ! Et il parait qu'ici rien ne bouge, ni n'a jamais bougé, ni ne bougera jamais, sauf moi, qui ne bouge pas non plus, quand j'y suis, mais regarde et me fait voir. Oui, c'est un monde fini, malgré les apparences, c'est sa fin qui le suscita, c'est en finissant qu'il commença, est-ce assez clair? Et moi aussi je suis fini, quand j'y suis, mes yeux se ferment, mes souffrances cessent et je finis, ployé comme ne le peuvent les vivants. Et j'écouterais encore ce souffle lointain, depuis longtemps tu et que j'entends enfin, que j'apprendrai d'autres choses encore, à ce sujet. Mais je ne l'écouterai plus, pour le moment, car je ne l'aime pas, ce souffle lointain, et même je le crains. Mais c'est un son qui n'est pas comme les autres, qu'on écoute, lorsqu'on le veut bien, et que souvent on peut faire taire, en s'éloignant ou en se bouchant les oreilles, mais c'est un son qui se met à vous bruire dans la tête, on ne sait comment, ni pourquoi. C'est avec la tête qu'on l'entend, les oreilles n'y sont pour rien, et on ne peut l'arrêter, mais il s'arrête tout seul, quand il veut. Que je l'écoute ou ne l'écoute pas, cela n'a donc pas d'importance, je l'entendrai toujours, le tonnerre ne saurait m'en délivrer, jusqu'à ce qu'il cesse. Mais rien ne m'oblige à en parler, du moment que cela ne fait pas mon affaire.
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  • Par colimasson, le 13 juillet 2011

    C’est le nom de votre maman, dit le commissaire, ça devait être un commissaire. Molloy, dis-je, je m’appelle Molloy. Est-ce là le nom de votre maman ? dit le commissaire, Comment ? dis-je. Vous vous appelez Molloy, dit le commissaire. Oui, dis-je, ça me revient à l’instant. Et votre maman ? dit le commissaire. Je ne saisissais pas. S’appelle-t-elle Molloy aussi ? dit le commissaire. S’appelle-t-elle Molloy ?dis-je. Oui, dit le commissaire. Je réfléchis. Vous vous appelez Molloy, dit le commissaire. Oui, dis-je. Et votre maman, dit le commissaire, s’appelle-t-elle Molloy aussi ? Je réfléchis. Votre maman, dit le commissaire, s’appelle -, Laissez-moi réfléchir ! m’écriai-je.
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  • Par Cosaque, le 18 décembre 2013

    Les monceaux de feuilles noires et comme boueuses me retardaient sensiblement. Mais même sans elles j'aurais renoncé à la démarche debout, celle des hommes. Et je me rappelle encore le jour où, couché à plat ventre, histoire de me reposer, au mépris du règlement, soudain je m'écriai, en me frappant le front, Tiens, mais il y a la reptation, je n'y pensais plus. [...]
    Ce mode de locomotion a sur les autres, je parle de ceux que j'ai expérimentés, cet avantage, que lorsqu'on veut se reposer on s'arrête et on se repose, sans autre forme de procès. Car debout il n'y pas de repos, assis non plus. [...]. Mais dans la motion reptile, s'arrêter c'est commencer tout de suite à se reposer, et même la motion elle-même est une sorte de repos, à côté des autres motions, je parle de celles qui m'ont tant fatigué.
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