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Thierry Laget (Éditeur scientifique)
ISBN : 207041311X
Éditeur : Gallimard (2001)

Note moyenne : 3.71/5 (sur 5755 notes)
Résumé :
En 1857, au terme de plusieurs années de labeur, Flaubert fait paraître Madame Bovary. Aussitôt c'est le scandale : l'histoire d'Emma, cette fille de paysans qui, pour fuir la médiocrité de son époux et la routine provinciale, se réfugie dans ses lectures puis dans l'adultère, choque la censure. Flaubert est poursuivi pour outrage aux mœurs et à la religion ; on lui reproche ses « tableaux lascifs, » ses « images voluptueuses mêlées aux choses sacrées. » Le succès, ... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (313) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
Nastasia-B06 décembre 2015
  • Livres 4.00/5
Madame Bovary est véritablement une lecture exigeante. Non pas qu’il s’agisse d’un roman difficile à lire, bien au contraire : la langue de Flaubert coule comme un joli petit torrent de montagne, limpide, alerte et froid. C’est d’ailleurs cette apparente accessibilité qui rend Madame Bovary si exigeant selon moi. On croit à un roman d’amour, on le savoure comme une histoire telle qu’on en a déjà dévoré des tas…
Mais, à l’image de son auteur, où, sous des airs bonhomme, ventripotent et vaguement endormi se cache en réalité un critique acerbe, fin et redoutablement caustique ; si l’on prend la peine de réfléchir à l’essence même de ce livre, on s’aperçoit vite qu’il n’a rien d’un roman au sens divertissant du terme : c’est un brûlot, c’est un colis piégé dont on entend le tic-tac et dont on se demande quand il va vous exploser au visage.
Car Madame Bovary a eu un procès. On ne fait pas le procès d’une œuvre innocente. Si l’on entreprend un procès pour un livre, c’est que les idées qu’il véhicule remettent en cause les fondements de la société dans laquelle il apparaît. Alors, questionnons-nous : en quoi Madame Bovary pouvait menacer l’ordre établi de 1856 ?
Première valeur battue en brèche : la maternité. Emma Bovary est une mauvaise mère. Elle subit sa maternité et se fiche de sa progéniture comme d’une guigne. En lisant le roman, on oublie souvent qu’on a affaire à une mère de famille. D’ailleurs, Emma aussi semble l’oublier. Pire encore, qui joue le rôle de mère véritable pour Berthe ? son père, le médecin Charles Bovary. Totalement impensable dans la société machiste de l’époque.
Deuxième pilier social rongé par les castors : la vie conjugale. Oui, il lui met une sacrée claque l’ami Gustave à la vie conjugale. Messieurs, mes bons messieurs, vous vous mariez ? vous croyez dormir tranquille sur vos deux oreilles et regarder votre ventre croître ? vous pensez avoir toujours bobonne à la maison pour vous dorloter, vous mettre en valeur, vous préparer la bouffe et le linge et puis un petit extra de temps en temps quand vous avez le bourgeon qui vous titille ? Eh bien c’est raté les cocos ! Emma Bovary vous secoue le prunier et vous fait tomber de votre piédestal : elle ne cuisine pas ni ne fait rien d’utile dans la maison, elle vous trouve incapable, moche, bête et assommant, elle ne vous laisse pas poser vos sales pattes sur elle et elle vous met des cornes grandes comme ça ! Wouah ! la claque pour ces messieurs de 1856 ! Blam !
Troisième pilier social fracturé d’un coup d’épaule : l’institution du mariage. C’est nul le mariage nous dit Flaubert, c’est une machine à créer des frustrations, personne n’y trouve son compte. Vous y avez cru, les petites filles ? vous allez voir ! Vous y avez cru, les garçons ? attendez un peu quelques années, on va rire ! Waouh ! Ça aussi, ça fait mal à entendre dans une société encore largement traditionaliste, qui n’a quitté la monarchie absolue que depuis une soixantaine d’années.
Quatrième valeur foulée au pied : la religion. Vous voyez bien, nous dit Gustave Flaubert, c’est de la connerie la religion, ça ne vous aide en rien, c’est tout au plus un cache misère et c’est au mieux un petit business intéressant quand vous en vivez en tant que cureton ou les quelques grades au-dessus. L’auteur s’en donne à cœur joie : il organise un rendez-vous galant dans la sacro-sainte cathédrale de Rouen, il ridiculise la dévotion passagère d’Emma, il humilie le curé Bournisien en le ravalant au rang du minable pharmacien Homais, il fait de la visite de la cathédrale un moment de pur mercantilisme, dans tout ce que le terme a de plus vil et pathétique.
Cinquième dogme atomisé : la supériorité de l’élite sociale. Dès le bal chez les de la Vaubyessard, on sent que l’aristocratie est une faribole, passés la livrée et les brillants, on s’y ennuie aussi bien qu’ailleurs et les belles manières ne sont rien qu’un code, un vernis luisant qui craque et tombe en pièce à la première occasion pour laisser voir le bois pourris qu’il est censé dissimuler.
L’aristocratie, au sens XVIIIème siècle, périclite à vitesse grand V dans le monde de 1856, aussi vite que s’élève la bourgeoisie de l’argent, toute pareille à la précédente, avec le bon goût en moins. Ce n’est pas un hasard si Flaubert fait devenir son héroïne la maîtresse d’abord d’un châtelain puis d’un bourgeois en devenir : le constat est le même, et, sans que l’affaire fût conclue, en comprend bien que le vicomte sur lequel elle était tombée en pâmoison au bal Vaubyessard lui aurait de toute façon réservé le même sort que ses deux amants ultérieurs.
Sixième idée pendue haut et court : le mythe du progrès. Que cela soit au niveau du comice agricole, au niveau médical ou, plus particulièrement par l’entremise du pharmacien Homais, Gustave Flaubert règle son compte à cette utopie, à ce rêve creux. Le monde de 1856, embarqué en pleine révolution industrielle, croyait dur comme fer au progrès, un peu comme aujourd’hui, on voudrait nous faire croire que les OGM et les smartphones sont le vivant visage du progrès universel.
Septième poncif mis au crochet : l’ascension sociale. Et dans celui-ci, il n’est pas exclu que l’auteur se donne des claques à lui-même. En effet, Emma est une paysanne, dans le fond. Une paysanne qui voudrait se donner des airs de duchesse. Elle est pathétique et risible, elle est comme un papillon attiré par une lampe à incandescence, elle veut tout ce qui brille, elle se sent très supérieure aux villageois qui l’entourent et pourtant, elle est minable. Ses amants sont minables, son mari est minable, son voisin le pharmacien Homais est minable mais tous veulent faire illusion, tous aspirent un peu à la gloire, même si c’est une gloriole de pacotille.
Ce que me semble fustiger l’auteur ici, c’est le péché d’orgueil qui consiste à croire, à nous considérer nous-même comme des êtres extraordinaires, qui sont sous-évalués, qui ne sont pas à leur place là où ils sont et qui mériteraient de sauter deux ou trois cases dans l’échelle sociale. Finalement, les seuls qui ne soient pas pathétiques dans ce roman sont ceux qui ne cherchent pas à gravir les échelons. C’est le cas, par exemple, du père d’Emma, qui sait qu’il est et qu’il ne sera jamais autre chose qu’un paysan, même s’il a pu, au cours du temps, acquérir un peu d’aisance financière.
On pourrait continuer encore dans ce registre, mais on comprend bien, je pense, que c’est carrément tout le système sur lequel repose le Second Empire que Gustave Flaubert remet en question. On sent aussi poindre quelque chose comme l’évolution nécessaire et indispensable de la condition de la femme à ce stade de développement sociétal qu’atteint le milieu du XIXème siècle dans les sociétés les plus « modernes » de l’époque (Royaume-Uni, France, États-Unis, Allemagne).
Emma Bovary, c’est en quelque sorte la version fictive d’Annie Ernaux. Une femme qui n’est plus à sa place dans le monde duquel elle est issue et qui ne trouve pas sa place, ni dans le monde qui l’a accueillie, ni dans celui qu’elle convoite en son for intérieur. Elle est toujours en décalage entre ce qu’on attend d’elle ou avec ce qu’elle attend des autres. Son malheur aura peut-être été d’avoir été trop belle, de se faire trop remarquer. Si elle avait été d’un physique ordinaire, elle n’aurait attiré le regard de personne en particulier et n’aurait débusqué qu’un paysan des environs. Elle serait restée à sa place et on n’en aurait pas parlé. Mais cette vie dans l’intervalle, entre deux mondes, d’un point de vue de la hiérarchie sociale et entre deux monde également, d’un point de vue de l’évolution de l’époque, entre Ancien Régime et Troisième République est un enfer.
Ce que je vois dans ce roman, contrairement à ce que j’ai pu lire ou entendre ici ou là, ce n’est pas du tout le portrait d’une femme, mais la peinture d’une catégorie de personnes ; ce n’est pas du tout, selon moi, un roman sur l’ennui mais sur le décalage (social, sociétal, culturel, affectif, etc.). De même, ce que j’en retiens, ce n’est pas le terme devenu fameux de « bovarysme » et qui caractériserait les gens qui passent leur temps à rêver leur vie plutôt qu’à la vivre. Non, ce que j’en retiens, c’est la critique sociale, farouche, implacable, celle qui consiste, rien que dans le titre, à définir une personne rien que par son lien marital (un thème que reprendra Virginia Woolf dans son roman au titre ô combien similaire, Mrs Dalloway). J’en retiens la critique de la pratique sociale « bien pensante » qui consiste à enfermer une catégorie de personne (les femmes en l’occurrence) dans un rôle monolithique absolument suffocant, ravalées presque au rang de meuble. Et, par conséquent, j'y vois une véritable invitation pour la société à se réformer. (Ce qui attendait Emma, si elle acceptait de se plier aux exigences sociales, c’était la vie de Mme Homais. Était-ce plus enviable ? était-ce plus vivable ?)
En somme, un roman très profond, une manière de double avertissement : pour les femmes, d’abord, qui, si elles ne jurent que par les lumières de la ville et les colifichets qu’un Lheureux voudra toujours leur vendre, seront immanquablement les oies blanches qu’on prendra plaisir à gaver pour mieux leur saisir le foie devenu gras. Ensuite, pour les hommes (qui sont les seuls à l’époque à avoir une véritable profession), l’avertissement que le monde nouveau qui se dessine n’est qu’un leurre, on reste ce qu’on est : Bovary était gauche et médiocre au collège, il sera gauche et médiocre en tant que médecin, il sera gauche et médiocre en qualité de mari. Idem pour Léon.
Mais je vois aussi un autre avertissement, plus fort, plus puissant, plus universel dans Madame Bovary, celui-là même que ceux qui l’ont conduit devant les tribunaux ont dû percevoir. Il s’agit de l’avertissement social. Le monde change, et change même très vite, si bien que les valeurs ancestrales ne sont plus adaptées dans le monde de 1856 et ceux qui ne voudront pas le voir seront écrasés, roulés, brisés par l’époque exactement comme Charles Bovary qui n’a rien vu venir, qui est peut-être, dans le fond un brave gars, mais qui a une guerre de retard, qui est un fossile du vieil ordre rural et qui n’a pas compris que quelque chose avait fondamentalement changé dans les rapports humains entre 1780 et 1850.
Donc, effectivement, si vous lisez Madame Bovary comme un roman de divertissement, vous risquez fort d’être déçus. C’est un roman froid et humide comme la Normandie dans laquelle il a poussé (je me permets cette image parce que je suis Normande, mais venant de quelqu’un qui serait issu d’une autre région, je porterais plainte devant la LICRA pour anti-normandisme climatique caractérisé). Un roman qui n’a rien de spontané, car chaque phrase a été pesée, biseautée, préparée, façonnée, remaniée jusqu’à obtenir une perfection guindée qui n’est pas sans m’évoquer Jean-Auguste-Dominique Ingres en peinture.
Mais malgré le côté très artificiel de l’écriture de Flaubert, quel bonheur de lire une langue pareille. On évoque souvent sa maîtrise de la musicalité dans sa prose, chose que je ne remets absolument pas en cause même si je la trouve un peu froide à mon goût. En revanche, je suis particulièrement admirative de son art de la ponctuation. Ça a l’air facile, vu de loin, la ponctuation. Cela passe inaperçu, on a parfois le sentiment qu’on pourrait s’en passer ou que c’est simplement dicté par les règles de l’évidence. Or, il n’en est absolument rien. C’est très technique, très subtil et ce n’est pas souvent qu’on en voit de la si belle.
Donc, au risque de vous paraître incurablement débile, si vous ne vous sentiez aucun goût pour les classiques, le XIXème, Flaubert et la Bovary, à titre de curiosité intellectuelle, j’aurais tendance à vous conseiller cette lecture, au moins pour sa ponctuation car j’ai lu, une fois, il y a très longtemps, dans une revue horticole, que c’est à ses bordures que l’on juge de la qualité d’une pelouse. Si l’argument vous paraît faible, songez encore que ceci ne représente que l’avis d’une Normande pas à sa place (encore une, après Annie Ernaux et Emma Bovary, ça commence à faire beaucoup), c’est-à-dire très peu de chose.
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Ode
Ode22 octobre 2012
  • Livres 4.00/5
Gustave Flaubert consacra plus de quatre ans à écrire "Madame Bovary" : voilà sans doute l'origine de la construction parfaite qui en fait, encore de nos jours, un des romans les plus lus et les plus étudiés. Quatre ans pendant lesquels Flaubert eut le temps de faire corps avec son personnage, au point de lancer le fameux : "Madame Bovary, c'est moi !", mais aussi de se préparer au scandale qu'allait déclencher sa publication en 1857.
C'est en effet un sacré pavé que lance Flaubert dans la mare bien-pensante de l'époque ! Il montre qu'une femme peut avoir d'autres aspirations que ses devoirs d'épouse et de mère, ose décrire l'infidélité féminine et brise le tabou du suicide, en ce temps où la dépression portait le nom de mélancolie.
Quel cynisme d'avoir intitulé son livre Madame Bovary et non Emma ! Il est vrai que Jane Austen avait déjà utilisé ce prénom pour son roman publié en 1815, et ce n'est certainement pas un hasard si l'héroïne de Flaubert se prénomme ainsi. Choisir "Madame Bovary" c'est rappeler combien la jeune Emma Rouault, nourrie de littérature sentimentale, est prise au piège de son terne mariage avec le médecin de campagne Charles Bovary. Son époux et sa vie sociale sont si différents des illusions forgées au fil de ses lectures que même la naissance de sa fille Berthe ne peut endiguer sa déception. Son ennui est rendu palpable par les longues descriptions que comporte le récit, comme un lent étirement du temps. D'exaltation en désespoir, mais toujours insatisfaite, sous les yeux d'un mari qui ne voit rien, Emma prend des amants - qui l'abandonneront - et s'étourdit de toilettes toujours plus onéreuses, au point de s'endetter de manière irrémédiable...
A l'image d'Emma Bovary, mais aussi de l'écrivain ou de l'artiste en général, plus le rêve d'idéal est élevé, plus décevante est la confrontation avec les réalités de l'existence. Pour ceux qui ne savent pas s'en accommoder, la vie n'est que peine et frustration. Et il ne faut pas attendre de compassion de la société, comme l'illustre cette fable amorale où les méchants (le pharmacien qui vend le poison à Emma, le boutiquier qui l'a ruinée) ne sont pas inquiétés et où les innocents (comme la petite Berthe) voient leur vie brisée sans espoir de réparation.
Du grand art !
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michfred
michfred01 décembre 2015
  • Livres 5.00/5
Emma s'ennuie. Emma se rêve toujours mieux qu'elle n'est: mieux accompagnée, mieux mariée, mieux aimée, mieux fêtée - plus riche, plus parée.
Emma s'intoxique : ses rêves la minent, ses rêves la ruinent, ses rêves la trompent, ses rêves finissent par l'empoisonner.
Autour d'elle gravite un petit monde normand et villageois lourdement lesté de réalité: Homais le pharmacien agnostique, Bournisien le curé du village, Lheureux le mercier aux crédits dangereux, Léon Dupuis, le clerc de notaire qui a quelque vernis de culture, Rodolphe Boulanger, le propriétaire terrien qui a quelque vernis de luxure- et Charles, bien sûr, le pauvre Charles, le brave Charles, le mari, médecin de village, ancien officier de santé monté en grade par défaut, et fou amoureux de sa femme.Quelques domestiques, encore, des paysans, forts de leurs terres et de leurs vaches , âpres au gain et durs à la tâche, et une petite fille, Berthe, avec laquelle Emma joue, un temps, à la poupée, puis qu'elle oublie et néglige, et qui finira déclassée, ouvrière. Une galaxie plus obscure encore...
Loin de cette petite galaxie rustique, et se frottant rarement et comme par inadvertance à elle, celle de la petite noblesse locale: des hobereaux de province, pleins de morgue, de gants, de cravates et de chevaux, qui savent danser la valse sans écraser les pieds, ramasser l'éventail d'un geste gracieux et baiser la main d'une dame sans l'effleurer des lèvres..
Un seul personnage échappe à ce cadre réaliste, à cette étude sociologique à la fois sarcastique et détachée : c'est l'Aveugle, tout droit sorti du monde des symboles, un peu Tirésias, un peu Heurtebise, tragique et grotesque, dont les trois apparitions figurent comme les trois coups du destin d'Emma, lui annonçant sa perte morale, puis financière et enfin sa mort.
Emma- toute ridicule qu'elle soit avec ses lectures de midinette, ses rêves mal digérés de petite-bourgeoise romantique, son égoïsme crasse et son affligeante naïveté - Emma, donc, est le seul électron libre de cette cosmogonie bien ordonnée.
Elle ose se jeter dans le vide sidéral des relations inter-galactiques - entre paysans et bourgeois, entre bourgeois et hobereaux, entre hommes et femmes.

Elle ose se vouloir autre qu'elle n'est, qu'on ne la destine à être, elle ose prétendre donner corps à ses rêves ...
Elle brave le qu'en dira-t-on, risque la proie pour l'ombre, mise tout son bonheur sur un médiocre ou sur un goujat, compromet, pour une étoffe moirée ou damassée, toute sa réussite sociale...
Bien sûr, il y a plus de pathétique que de grandeur, à manquer à ce point de discernement...Mais tous les autres, autour d'elle, sont tellement mesquins, forts de leurs certitudes et de leurs choix qu'ils dessinent une humanité de médiocres satisfaits parfaitement rebutante.
Il y a du Don Quichotte dans notre lectrice de feuilleton pour grisettes, du Cyrano dans cette pourfendeuse de nuages au pays du camembert...
Et puis Flaubert est un si grand écrivain !! Son style est magique, la maîtrise technique du point de vue culmine ici à des sommets: le fameux "style indirect libre" permet à l'écrivain- "présent partout et visible nulle part" comme Dieu, disait Flaubert - de se faufiler dans ses personnages à leur insu et de surprendre la pensée fumeuse d'un Léon, le rationalisme pseudo-cartésien d'un Homais, le cynisme brutal d'un Rodolphe...et surtout la bonté naïve et le dévouement pathétique d'un Charles -seul homme de la littérature à mourir tout bêtement d'amour, sans maladie de langueur ni révolver.
Et si Flaubert nous fait aimer Emma malgré ou avec tous ses défauts, c'est que madame Bovary, c'est lui: il l'a dit et prouvé...Il suffit de relire les pages sur le bal à la Vaubyessard: une vraie intimité se révèle avec le point de vue féminin. Flaubert se fait femme, est femme. C'est confondant!
J'ajoute que c'est aussi un grand précurseur du langage cinématographique : le déroulement , en parallèle, des comices agricoles et de la scène de flirt appuyé avec Rodolphe se présente comme le scénario d' un contrepoint cinématographique. Effet ironique décuplé!
D'autres raisons encore de lire et de relire Madame Bovary?
Parce qu'il faut beaucoup de talent pour ironiser sans rendre insensible, pour être réaliste sans être terre-à-terre, pour dénoncer la toxicité du rêve romantique et proclamer en même temps la vitale nécessité de vivre ses rêves : Emma meurt de ses rêves mais seulement quand elle comprend qu'elle n'en a plus.
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LydiaB
LydiaB06 mai 2014
  • Livres 5.00/5
Lorsque la jeune Emma Rouault se marie à Charles Bovary, jeune veuf, médecin de son état, elle pense faire un mariage de rêve. Elle qui avait élevé au couvent, chez les Ursulines, elle aspire aux grands espaces, à la liberté, à la joie de vivre. Quelque chose aurait pourtant dû l'alerter : "Charles n'était point de complexion facétieuse, il n'avait pas brillé pendant la noce. Il répondit médiocrement aux pointes, calembours, mots à double entente, compliments et gaillardises que l'on se fit un devoir de lui décocher dès le potage."(P42) Et si les premiers jours de vie conjugale furent plutôt positifs, Charles se montrant aimant et attentif, elle déchanta vite. Son mari n'était pas un grand causeur, c'est le moins que l'on puisse dire... Il se contentait des petits bonheurs simples de la vie : une petite femme qu'il adorait, un bon repas, un coucher de soleil... Emma s'ennuie très vite. Elle n'est pas vraiment appréciée par ses beaux-parents qui le lui font bien sentir. Sa seule occupation est d'aller promener sa petite chienne. Elle se surprend donc à rêver, à songer à une autre vie, avec d'autres hommes... On connaît la suite...
Ah, quel plaisir j'ai pris à relire ce roman pour la énième fois ! On peut imaginer aisément le scandale à cette époque ! Mettre ainsi sur le devant de la scène, une histoire d'adultère, voilà qui a dû en choquer plus d'un ! Pourtant, Flaubert n'a fait, finalement, que romancer quelque chose qui se passait je ne dirais pas couramment, mais presque et notamment dans certains milieux. Et si Emma avait été un homme, l'éclat aurait-il été aussi retentissant ?

Pour les plus réfractaires, je signale l'excellente BD de D. Bardet et M. Janvier.
Lien : http://www.lydiabonnaventure..
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gouelan
gouelan02 janvier 2016
  • Livres 5.00/5
Charles est médecin, Emma est fille de paysan. Elle sort du couvent, elle est belle, elle rêve de félicité, de passion et d’ivresse. Charles est un homme bien de son époque. Il aspire à une vie simple, avec une petite femme à la maison, belle et douce…Il aime gauchement, mais pourtant il l’aime !
Les rêves d’Emma sont trop hauts. Elle se perd dans des aventures sentimentales. Mais les hommes, qu’ils soient bourgeois ou aristocrates, sont tous les mêmes. Des lâches ou des goujats. L’élégance de ces gens-là; leurs costumes, leurs parfums et leurs belles paroles, ne valent pas la délicatesse des sentiments.
Elle s’essaie au luxe :
« C'était comme une poussière d'or qui sablait tout du long le petit sentier de sa vie. »
Le luxe ne lui apporte que déception et ruine.
Elle ne s’épanouit pas non plus dans son rôle de mère. Elle nous apparaît même, parfois, détestable.
La quiétude du couvent l’appelle. Mais Dieu, pas plus que les hommes, ne viendra à son secours.
Religion de pacotille… Hommes fades, cupides, hypocrites…Ennui, solitude, désespoir…
Emma se brûle les ailes en voulant se rapprocher de son idéal.
À qui la faute si elle ne parvient pas à atteindre le bonheur ?
La faute à la vie provinciale médiocre et monotone, qui étouffe les existences et consume les rêves. La faute à ce siècle qui ne permet pas à chacun, aux femmes surtout, d’être libre, de s’assujettir des lois contraignantes de la société.
Ce roman est une belle découverte pour moi, qui n’aime pas trop les romans d’amour sans substance. Emma ne cherche pas vraiment l’amour d’un homme, elle cherche du sens à sa vie.
Rêver trop grand empêche-t-il de vivre heureux ? Ne peut-on se satisfaire de ce que l’on a ? Mais, bien-sûr, c’est en rêvant d’une vie meilleure qu’on avance, que la vie se pimente, au risque de se brûler.
Emma est une femme qui ne veut pas être raisonnable, qui ne veut pas se résigner à son existence fade et médiocre. Et sa déraison, sa désobéissance, son obstination, son courage, sont le moteur du changement.
Charles n'est pas à blâmer, il n'est tout simplement pas aussi en avance sur son époque que l'est sa femme. Il ne peut pas la comprendre : "Il ne descend pas au fond des choses." Lui aussi se perd, pas dans ses rêves, mais dans un immense chagrin.
Que deviendra leur fille Berthe? Une rebelle comme sa mère, ou une douce et belle jeune fille, soumise et triste ?
L’écriture de Gustave Flaubert est simple et délicieuse. Les descriptions sont poétiques. Les personnages nous semblent tellement réels. Ils nous émeuvent, ils nous exaspèrent. On aurait envie de les secouer, de leur dessiller les yeux.
L’auteur nous offre une belle satire de la société du 19è siècle, dans cette belle région de Normandie. On comprend que le personnage d’Emma a dû faire scandale à son époque. Son roman bouscule, donne un coup de pied dans la fourmilière, dépoussière cette existence étriquée, aveugle et hypocrite.
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Citations & extraits (397) Voir plus Ajouter une citation
Gwen21Gwen2124 août 2016
Il y a toujours après la mort de quelqu’un comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire.
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Gwen21Gwen2123 août 2016
Elle fut, à neuf heures du matin, réveillée par un bruit de voix sur la place. Il y avait un attroupement autour des halles pour lire une grande affiche collée contre un des poteaux, et elle vit Justin qui montait sur une borne et qui déchirait l’affiche. Mais, à ce moment, le garde champêtre lui posa la main sur le collet. M. Homais sortit de la pharmacie, et la mère Lefrançois, au milieu de la foule, avait l’air de pérorer.
- Madame ! madame ! s’écria Félicité en entrant, c’est une abomination !
Et la pauvre fille, émue, lui tendit un papier jaune qu’elle venait d’arracher à la porte. Emma lut d’un clin d’œil que tout son mobilier était à vendre.
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Gwen21Gwen2122 août 2016
Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu’elle l’avait sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains.
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Gwen21Gwen2121 août 2016
"Je le crois très bête. Elle en est fatiguée sans doute. Il porte des ongles sales et une barbe de trois jours. Tandis qu’il trottine à ses malades, elle reste à ravauder des chaussettes. Et on s’ennuie ! on voudrait habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme ! Ça bâille après l’amour, comme une carpe après l’eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait ; j’en suis sûr ! ce serait tendre ! charmant !… Oui, mais comment s’en débarrasser ensuite ?"
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Gwen21Gwen2120 août 2016
- Sais-tu ce qu’il faudrait à ta femme ? reprenait la mère Bovary. Ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels ! Si elle était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas ces vapeurs-là, qui lui viennent d’un tas d’idées qu’elle se fourre dans la tête, et du désœuvrement où elle vit.
- Pourtant elle s’occupe, disait Charles.
- Ah ! elle s’occupe ! À quoi donc ? À lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu’un qui n’a pas de religion finit toujours par tourner mal.
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Videos de Gustave Flaubert (74) Voir plusAjouter une vidéo
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Gustave FLAUBERT– Des Pierres De Carnac Et De L’archéologie Celtique
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