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ISBN : 2290135992
Éditeur : J'ai Lu (05/10/2016)

Note moyenne : 4.36/5 (sur 201 notes)
Résumé :

" Des bribes de conversations me reviennent en mémoire... Quelqu'un m'exhorte : - Vous ne devez pas oublier que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n'êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main ! " Tchernobyl. Ce mot évoque dorénavant une catastrophe écologique majeure. Mais que savons-nous du drame humain, quotidien, qui a s... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (49) Voir plus Ajouter une critique
Dixie39
10 décembre 2015
La lecture de cette supplication est singulière. Il faut y être amené par des voi(x)es détournées. J'aurai beau vous expliquer pourquoi je pense que sa lecture est nécessaire, qu'il vous fau(t)drait le lire au risque de vous voir ravir la sérénité de vos prochaines nuits, s'il n'y a rien au fond de vous même qui vous y pousse, si vous n'avez pas envie de franchir ce pas, vous ne le ferez pas.
Ce livre est un concentré de douleur et d'amour, d'humanité et de monstruosité, de résignation et de colère, d'héroïsme et de lâcheté que l'on confond à chaque page avec l'abnégation et la préservation de soi (plus que l'égoïsme)... Quand on me dit que l'on n'a pas envie de lire « ça », actuellement, qu'on sait ce qui s'est passé « là-bas » et qu'on n'a pas besoin de penser à « ça », j'ai envie de répondre : La parole n'est pas donnée ici à « ce qui est arrivé » mais à « ceux à qui c'est arrivé ». On n'est pas dans un cours d'histoire, dans une tentative de rationalisation ou de compréhension, on est dans le vécu. Avec ses silences et ses non-dits, ses pleurs et ses cris. Et sa dignité, aussi :
«Je me tais. Personne ne trouve les mots qui me feraient répondre. Dans ma langue à moi... Personne ne comprend d'où je suis revenu... Et il m'est impossible de le raconter ! »
«Toute ma vie, je serai reconnaissante à Angelina Vassilievna Gouskova. Toute ma vie ! »
« (Silence.) Je peux en parler, maintenant... Avant, je ne le pouvais pas... Pendant dix ans, je me suis tue... Dix ans. (Silence.) »
  
« Si les autres se taisent, moi, je vais parler. »
« L'Afghanistan, où j'ai passé deux ans, et Tchernobyl ont été les deux moments de ma vie où j'ai vécu le plus intensément. »
« Lorsque je suis rentré d'Afghanistan, je savais que j'allais vivre. Mais Tchernobyl, c'était le contraire : cela ne tuerait qu'après notre départ... »
« Là-bas, mon âme était morte... Comment donner naissance avec une âme morte ? »
« Écrivez un livre honnête... »
Je pourrais continuer encore...
Une des questions que posent certains des témoins à qui Svetlana Alexievitch a donné la parole est : Pourquoi y a t-il si peu d'écrits sur Tchernobyl ? Pourquoi n'écrivons-nous pas sur Tchernobyl ? Il y a de la littérature sur les camps, la guerre à foison mais si peu sur cette tragédie (?), catastrophe (?) - quel devrait être le mot « juste » et est-ce qu'il y en a un ? - ?
Est-ce encore trop récent ? Tels, au sortir des camps de concentration, les déportés à qui la société n'a pas su laisser d'espace de paroles. Est-il trop tôt pour pouvoir le penser ? Mais quand « penser » Tchernobyl : dans des milliers d'années, à la date de ce qu'on évalue comme la fin de la « nocivité » des radiations ?
Est-ce la continuité d'un processus naturel de l'esprit humain : la nécessité de vivre qui l'emporte ? continuer à vivre « comme si » rien ne s'était passé, pour préserver un système politique, un mode d'exploitation et de profit ? Comme un refoulement à l'échelle planétaire, hors de la conscience de l'humanité... Tous les verrous bloqués à triple tour. En face : Fukushima affleure sans rien y changer. Ou si peu...
Il faut souligner que ce livre est toujours interdit en Biélorussie. Pourquoi est-ce que ces témoignages de simples gens devenus des victimes honteuses réduites au silence et les paroles de toutes celles qui suivront sont-elles jugées inaudibles, privées du droit de citer sur les terres biélorusses ? Pourquoi cette réalité ne peut-elle exister dans ce monde d'après ?
Est-ce compatible et cohérent ? Pourquoi n'arrivons-nous pas à Penser Tchernobyl autrement que comme une exception qui ne se renouvèlera pas dans l'univers de l'exploitation du nucléaire, civil et militaire ? Et quand la bête immonde se réveille que faire avec Fukushima ? Rien ! On laisse couler. Et qui vivra, verra !
Transparent, Incolore, Inodore, volatile et libre... : « Nous sommes l'air, pas la terre » (Merab Mamardachvili, en épigraphe). Et Tchernobyl poursuit sa course folle... plus de 200 m2 d'interstices et de fissures épars dans le bouclier qui tombe en ruines et toute cette radioactivité qui continue à s'échapper dans l'air. L'effondrement, c'est pour quand ?
Je me suis souvent demandée après avoir achevé la lecture de ce livre, quelle était la raison du choix de ce titre : La supplication.
Est-ce que toutes ces voix des témoins, livrées, confiées, déposées dans la peur, la douleur, l'incrédulité ou la colère, sont une sorte de supplique, de prière lancée à la face du monde ou à cette seule femme, Svetlana Alexievitch, qui aura su les entendre, faire silence pour laisser toutes ces paroles émerger et les diffuser ?
Est-ce pour nous, les ignorants, les auto-proclamés épargnés au sursis précaire, qui vivons nos vies dans l'inconscience de cette tragédie ?
Est-ce pour ceux qui savaient, qui auraient dû « écouter », en 1986 et qui ont bâillonner ces bouches et obstruer l'écoute ?
Est-ce une supplication contre l'oubli ? Ou plutôt, ce satané refoulement d'une conscience auto-protectrice : conscience collective, conscience individuelle... celle de la Société, de l'Histoire et de l'Humanité.
Ce livre est construit comme une tragédie grecque : un prologue, des choeurs et des acteurs, bien malgré eux, qui avancent pour certains masqués, et cette supplication qui tient lieu de lamentation. Il y est question de mythe (de la science et du nucléaire), de dépassement de soi (lisez les témoignages) et de destin (ce vers quoi on va, mais qu'on ne saurait voir). Et cette catharsis qui libère les paroles !
« Dans la tragédie, en effet, tout est là, sous les yeux, réel, proche, immédiat. On y croit. On a peur. […] Parce qu'elle montrait au lieu de raconter, et par les conditions mêmes dans lesquelles elle montrait » (c'est moi qui rajoute cette définition si juste de la tragédie, faîte par Jacqueline de Romilly).
C'est notre humanité que nous montre Svetlana Alexievitch et c'est de là, également, qu'elle nous écrit... en espérant un sursaut, avant la mise à mort.
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LydiaB
25 mai 2013
Ce livre m'a touchée. Tous ces témoignages convergent vers cette idée d'impuissance mais aussi d'inexpérience, de vérité cachée. Lorsque le 26 avril 1986, un accident se produit à la centrale de Tchernobyl, on envoie les pompiers, comme s'il s'agissait d'un simple incendie. Les pauvres hommes vont ainsi se confronter à la radioactivité, marcher sur ces particules vectrices de mort, respirer à plein poumon la nocivité incarnée. La population, laissée volontairement dans l'ignorance va avoir deux réactions : les courageux vont êtres volontaires pour aller "nettoyer" le sol. Les autres ne voudront pas, pour la plupart, quitter leur maison lorsqu'on évacuera. Car la pollution ne se voit pas, et c'est bien là le problème. Les gens ne comprennent pas pourquoi, d'un seul coup, ils ne peuvent plus boire le lait de leurs vaches, manger les pommes de terre de leur jardin ou les volailles de leur poulailler. Tout a l'air si beau, si sain...
De même, beaucoup de témoignages comparent cela à la guerre. Mais ici, elle est invisible et c'est ce qui les dérange. Dans un conflit, on connaît l'ennemi et on choisit de le combattre. Là, les informations arrivent par bribes. On sait, on sent qu'on va mourir... Mais pourquoi ?
J'avais déjà lu l'excellent livre de Cécilia Colombo, Pripyat, vert comme l'enfer. Celui-ci complète les données. Un conseil : gardez une boîte de mouchoirs à portée de main !
Lien : http://www.lydiabonnaventure..
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Eric75
02 octobre 2011
Svetlana Alexievitch est une journaliste et écrivain biélorusse. Nous connaissons assez mal la Biélorussie, petit pays devenu indépendant en 1990 avec l'effondrement de l'URSS. Pourtant, le 26 avril 1986, la Biélorussie est durement frappée par la catastrophe de Tchernobyl. La centrale ukrainienne déverse sa radioactivité dans toute la région et, le nuage ne s'arrêtant bien sûr pas à la frontière, la Biélorussie reçoit 70 % des retombées radioactives.
Dix ans plus tard, Svetlana Alexievitch a mené l'enquête auprès des rescapés et des survivants. Son livre est la juxtaposition des témoignages – tous poignants – formulés directement par les personnes interrogées ayant vécu de près les événements : les liquidateurs, les femmes des liquidateurs, les enfants, les paysans, les militaires, les scientifiques, les politiques…
Ce livre n'est ni une tentative d'explication, ni le récit de la catastrophe. Vous n'y trouverez ni la chronologie des événements, des décisions ou des erreurs commises, ni les chiffres de la catastrophe, ni les théories scientifiques ou les dossiers techniques décryptant l'accident et ses conséquences.
Cet essai est centré sur l'humain. Svetlana Alexievitch donne la parole aux victimes. On pense à ces reportages vus à la télévision, où les témoins parlent tour à tour, se souviennent et racontent, sans que l'on devine la présence de la journaliste qui n'intervient pas. On imagine ces témoins assis à la table de leur cuisine, dans leur salon ou sur leur lit d'hôpital, répondant aux questions posées.
Fidèle à cette méthode, Svetlana Alexievitch n'expose aucune analyse ou conclusion, c'est donc bien au lecteur de se faire sa propre opinion : sur les failles d'un système, sur la désinformation, sur le manque de transparence, sur la corruption des uns et l'héroïsme des autres.
L'Europe a failli être totalement inhabitable si l'explosion nucléaire avait eu lieu (car elle n'a pas eu lieu, grâce au sacrifice des liquidateurs). Svetlana Alexievitch ne tire aucune leçon, n'élabore aucune théorie… ce qui donne envie d'en savoir plus ! Où en est-on aujourd'hui ? Va-t-on enfin construire le nouveau sarcophage au dessus du réacteur (l'ancien étant en train de s'effondrer) ? Et pourquoi nul ne sait vraiment ce qui se passe en ce moment même, à des milliers de kilomètres de là, du côté de Fukushima ?
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Bazart
10 janvier 2016

Il y a quelques mois, Svetlana Alexievtich a reçu le prix Nobel de littérature pour «ses écrits polyphoniques, hommages à la souffrance et au courage de notre temps».
On ne connaissait pas du tout l'écrivaine biélorusse, journaliste de formation, avant ce prix, mais cela a été l'occasion de la découvrir ce qu'on a fait avec la Supplication, un de ces essais réédités par JC Lattès dans la foulée de son prix et voici ce que Michel a pensé de cet état des lieux du monde de Tchernobyl quelques années après la catastrophe de 1986:
Etat des lieux du monde de Tchernobyl quelques années après la catastrophe du 26 avril 1986, Svetlana Alexievitch fait un devoir de mémoire en rencontrant des hommes et des femmes de Tchernobyl. Chaque témoignage d'acteur direct ou indirect est important et gravé à tout jamais pour faire connaitre et se rappeler la souffrance, la peur et le sacrifice des peuples Biélorusse et Ukrainien.
Tchernobyl a tout empoisonné, l'air, la terre, les corps. La catastrophe a créé un isolement humain et broyé l'avenir.
Chaque témoignage est poignant, vrai, insupportable car Svetlana Alexievitch laisse parler des hommes et des femmes qui ouvrent leur coeur.
Un père explique qu'il est devenu aux yeux du monde « un homme de Tchernobyl » qui a perdu sa ville et sa vie.
Témoignages des compagnes des premiers pompiers arrivés sur les lieux et descriptions crues de la fin de vie de ces hommes sacrifiés, témoignages de scientifiques ou de politique complètement dépassés. Surtout que l'on n'oublie pas.
Comme Primo Levi, Soljenitsyne ou Claude Lanzman, avec ce récit, Svetlana Alexievitch réussit à nous faire entendre l'indicible en donnant la parole aux suppliciés de Tchernobyl. Ecrivain et journaliste biélorusse, elle a reçu le prix Nobel de littérature en 2015, les éditions Lattès réédite « La Supplication » paru en France en 1998. Indispensable.

Lien : http://www.baz-art.org/archi..
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ahasverus
16 mai 2012
"Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl" , prévient l'auteure.
Svetlana Alexievitch laisse la parole aux anonymes. Ce qu'ils ont à dire édifie. L'Evènement, raconté par plusieurs, devient l'histoire. Journalistes, ingénieurs, responsables du parti, voisines, parents, chasseurs, enseignants, ils complètent un puzzle qui commence joliment :
"Certains faisaient des dizaines de kilomètres en bicyclette ou en voiture pour voir cela. Nous ignorions que la mort pouvait être aussi belle." - "Savez-vous, demandait l'académicien, père de la bombe H soviétique, qu'après une explosion atomique, il y a une fraîche odeur d'ozone, qui sent si bon ?" Tchernobyl commence comme Suite française, d'Irène Nemirovsky. On regarde derrière les fenêtres l'arrivée de l'occupant. de prime abord, il semble civilisé, distingué et charmant. Il y a une esthétique de la guerre et une beauté du Diable.
Tchernobyl est une guerre. "Les monuments de Tchernobyl ressemblent à des monuments de guerre." Les souvenirs de Tchernobyl sont des souvenirs de guerre.
Au premier plan, les héros et les Justes : "Les visages des premiers pompiers, noirs comme du charbon. Et leurs yeux... Les yeux de gens qui savent qu'ils nous quittent..." - "Une femme faisait partie de notre groupe. Elle était radiologue. Elle a eu une crise d'hystérie quand elle a vu des enfants jouer dans le sable."
Puis viennent les victimes innocentes : "Maman, est ce que je meurs déjà ?", demande une enfant.
En second rideau, derrière le front, les einsatzgruppen nettoient le terrain repris : "Il vaut mieux tuer de loin, pour ne pas supporter leur regard." - "Nous n'avions plus de balles, alors nous l'avons repoussé dans la fosse et l'on a jeté de la terre par dessus. Je le regrette encore à ce jour."
Les menaces pour obtenir la collaboration : " - Les volontaires iront sur le toit et les autres chez le procureur."
Les promesses : "On disait que la peine encourue était de deux ou trois ans. En revanche, si le soldat chopait plus de vingt cinq röntgens, c'est le commandant qui allait en taule."
Les profiteurs : "Je sais que l'on a volé et sorti de la zone contaminée tout ce qui était transportable. En fait, c'est la zone elle-même que l'on a transportée ici. "
Les justifications des responsables et des sachants : "Dans les meetings, on exigeait la vérité ! Mais c'est mauvais, très mauvais ! Nous allons tous bientôt mourir ! Qui a besoin d'une telle vérité ?" - "Nous avions l'habitude de croire." - "Dès que l'on perd la foi, on n'est plus un participant, on devient un complice et l'on perd toute justification."
Les culpabilités : """J'ai compris plus tard, quelques années plus tard, que nous avions tous participé... A un crime... A un complot."""
Un vocabulaire de guerre ; des traumatismes de guerre. Tchernobyl est un ennemi aussi traumatisant que le nazisme.
"J'ai regardé très loin. Peut être plus loin que la mort." dit la femme d'un irradié dont le visage se décompose.
Tchernobyl est un conflit jeté à la face de l'humanité. Par ses héroïsmes individuels, ses sacrifices volontaires ou non, consentis en tous cas par le froid calcul de la multitude, l'homme a gagné. Tous les hommes.
La supplication est le journal d'une guerre que l'homme a menée contre un Autre (l'Anderer) nommé Tchernobyl.
Tchernobyl, sublimé, n'est plus l'oeuvre de l'homme. Il est seul coupable de lui même.
Le bien a triomphé du mal. Un peu malgré lui. Tchernobyl est un mythe.
"""A part nous, personne ne sait ce qui s'est vraiment passé là bas. Nous n'avons pas tout compris, mais nous avons tout vu."""
Un recueil de témoignages irremplaçables.
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Citations & extraits (112) Voir plus Ajouter une citation
Dixie39Dixie3912 décembre 2015
J’ai lu que les gens font un détour pour ne pas s’approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l’on évite d’enterrer d’autres morts près d’eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivants ? Car personne ne sait ce qu’est Tchernobyl. Il n’y a que des suppositions. Des pressentiments.
(...)
Et ce qui était encore plus intolérable, c’était l’ignorance. On dit “Tchernobyl”, on écrit “Tchernobyl”. Mais personne ne sait ce que c’est... Nous sommes parmi les premiers à avoir entr’aperçu quelque chose d’horrible... Chez nous, tout se passe différemment que chez les autres : nous naissons de façon différente, nous mourons de façon différente. Vous allez me demander comment on meurt après Tchernobyl ? L’homme que j’aimais, que j’aimais tellement que je n’aurais pu l’aimer davantage si je l’avais mis au monde moi-même, se transformait devant mes yeux... En un monstre...
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Eric75Eric7502 octobre 2011
Nous nous sommes rendus dans la zone. Les statistiques sont bien connues : il y a huit cents "sépulcres" autour de Tchernobyl. Il s'attendait à des fortifications d'une complexité inouïe alors que ce ne sont que de simples fosses. C'est là que l'on a enterré la "forêt rousse" abattue sur cent cinquante hectares autour du réacteur (dans les deux jours qui ont suivi la catastrophe, les sapins et les pins sont devenu rouges, puis roux). Là gisent des milliers de tonnes de métal et d'acier, des tuyaux, des vêtements de travail, des constructions en béton. Il m'a montré une vue aérienne publiée par un magazine anglais... Des milliers de voitures, de tracteurs, d'hélicoptères... Des véhicules de pompiers, des ambulances... C'était le plus important sépulcre, près du réacteur. Il voulait le photographier dix ans après la catastrophe. On lui avait promis une bonne rémunération pour cette photo. Mais nous avons tourné en rond, d'un responsable à l'autre, et tous refusaient de nous aider : tantôt il n'y avait pas de carte, tantôt il manquait une autorisation. Et puis, j'ai fini par comprendre que le sépulcre n'existait plus que dans les rapports. En réalité, tout a été pillé, vendu dans les marchés, utilisé comme pièces détachées par des kolkhozes et des particuliers.
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mariecesttoutmariecesttout04 avril 2014
Nous demandions des instructions. Que fallait-il faire? Mais tout ce qu'on nous répondait, c'était: Continuez les mesures. Et regardez la télé." A la télé, Gorbatchev était rassurant: " Des mesures d'urgence ont été prises."J'y croyais. Moi, avec mes vingt ans d'ancienneté en tant qu'ingénieur et une bonne connaissance des lois de la physique. Je savais bien qu'il fallait faire partir de là tout être vivant. Même temporairement. Mais nous avons continué à mesurer consciencieusement et à regarder la télé. Nous avions l'habitude de croire. J'appartiens à la génération de l'après-guerre et nous avons grandi dans la foi. Mais d'où venait-elle? Du fait que nous étions sortis vainqueurs d'une guerre horrible. Tout le monde nous vénérait, alors. C'était ainsi! Dans les Andes, on a même taillé le nom de Staline sur des rochers. C'était un symbole. Le symbole d'un grand pays.
Voici les réponses à vos questions: Pourquoi avons-nous gardé le silence alors que nous savions? Pourquoi n'avons-nous pas crié sur la place publique? Nous avons fait des rapports écrits, des notes explicatives, mais nous nous sommes tus. Nous avons obéi sans un murmure parce qu'il y avait la discipline du parti, parce que nous étions communistes. Je ne me souviens pas qu'un seul des employés de l'Institut ait refusé d'aller en mission dans la zone. Pas par peur d'être exclu du parti. Parce qu'ils croyaient. C'était la foi de vivre dans une société belle et juste. La foi que l'homme, chez nous, était la valeur suprême. Pour beaucoup de gens, l'effondrement de cette foi s'est soldé par des infarctus et des suicides. Certains se sont tirés une balle dans le coeur, comme l'académicien Legassov. Parce que , dès que l'on perd la foi, on n'est plus un participant, on devient un complice et l'on perd toute justification. Je le comprends si bien.
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LydiaBLydiaB25 mai 2013
J'avais envie de rester seule avec lui, même seulement une minute. Les autres le sentirent et chacun inventa une excuse pour sortir dans le couloir. Alors je l'enlaçai et l'embrassai. Il s'écarta :

- Ne t'assieds pas près de moi. Prends une chaise.
- Mais ce n'est rien. (Je fis un geste de dérision avec le bras.) As-tu vu où s'est produite l'explosion ? Qu'est-ce que c'était ? Vous étiez les premiers à arriver...
- C'est certainement un sabotage. Quelqu'un l'a fait exprès. Tous nos gars sont de cet avis.

C'est ce que l'on disait alors, ce qu'on pensait.
Le lendemain, à mon arrivée, ils étaient déjà séparés, chacun dans sa chambre. Il leur était catégoriquement interdit de sortir dans le couloir. D'avoir des contacts entre eux. Ils communiquaient en frappant les murs : point-trait, point-trait... Les médecins avaient expliqué que chaque organisme réagit différemment aux radiations et que ce que l'un pouvait supporter dépassait les possibilités de l'autre. Là où ils étaient couchés, même les murs bloquaient l'aiguille des compteurs. A gauche, à droite et à l'étage en dessous... On avait dégagé tout le monde et il ne restait plus un seul malade... Personne autour d'eux. Pendant trois jours, je logeai chez des amis, à Moscou. Ils me disaient : Prends la casserole, prends la cuvette, prends tout ce dont tu as besoin... Je faisais du bouillon de dinde, pour six personnes. Nos six gars... Les sapeurs-pompiers de la même équipe... Ils étaient tous de garde cette nuit-là : Vachtchouk, Kibenok, Titenok, Pravik, Tichtchoura. Au magasin, je leur ai acheté du dentifrice, des brosses à dents et du savon. Il n'y avait rien de tout cela à l'hôpital. Je leur ai aussi acheté des petites serviettes de toilette... Je m'étonne maintenant du comportement de mes amis : ils avaient sûrement peur, ils ne pouvaient pas ne pas avoir peur, des rumeurs circulaient déjà. Et pourtant, ils me proposaient quand même : Prends tout ce qu'il te faut. Prends ! Comment va-t-il ? Comment vont-ils tous ? Est-ce qu'ils vivront ? Vivre... (Silence.)
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Dixie39Dixie3912 décembre 2015
Des milliers de tonnes de césium, d’iode, de plomb, de zirconium, de cadmium, de béryllium, de bore et une quantité inconnue de plutonium (dans les réacteurs de type RBMK à uranium-graphite du type de Tchernobyl on enrichissait du plutonium militaire qui servait à la production des bombes atomiques) étaient déjà retombées sur notre terre. Au total, quatre cent cinquante types de radionucléides différents. Leur quantité était égale à trois cent cinquante bombes de Hiroshima. Il fallait parler de physique, des lois de la physique. Et eux, ils parlaient d’ennemis. Ils cherchaient des ennemis !
(...)
Dans les instructions de sécurité nucléaire, on prescrit la distribution préventive de doses d’iode pour l’ensemble de la population en cas de menace d’accident ou d’attaque atomique. En cas de menace ! Et là, trois mille microröntgens à l’heure... Mais les responsables ne se faisaient pas du souci pour les gens, ils s’en faisaient pour leur pouvoir. Nous vivons dans un pays de pouvoir et non un pays d’êtres humains. L’État bénéficie d’une priorité absolue. Et la valeur de la vie humaine est réduite à zéro. On aurait pourtant bien pu trouver des moyens d’agir ! Sans rien annoncer et sans semer la panique... Simplement en introduisant des préparations à l’iode dans les réservoirs d’eau potable, en les ajoutant dans le lait. Les gens auraient peut-être senti que l’eau et le lait avaient un goût légèrement différent, mais cela se serait arrêté là. La ville était en possession de sept cents kilogrammes de ces préparations qui sont restées dans les entrepôts... Nos responsables avaient plus peur de la colère de leurs supérieurs que de l’atome. Chacun attendait un coup de fil, un ordre, mais n’entreprenait rien de lui-même. Moi, j’avais toujours un dosimètre dans ma serviette. Lorsqu’on ne me laissait pas entrer quelque part (les grands chefs finissaient par en avoir marre de moi !), j’apposais le dosimètre sur la thyroïde des secrétaires ou des membres du personnel qui attendaient dans l’antichambre. Ils s’effrayaient et, parfois, ils me laissaient entrer.
— Mais à quoi bon ces crises d’hystérie, professeur ? me disait-on alors. Vous n’êtes pas le seul à prendre soin du peuple biélorusse. De toute manière, l’homme doit bien mourir de quelque chose : le tabac, les accidents de la route, le suicide...
(...)
Je sais bien que les chefs, eux, prenaient de l’iode. Lorsque les gars de notre Institut les examinaient, ils avaient tous la thyroïde en parfait état. Cela n’est pas possible sans iode. Et ils ont envoyé leurs enfants bien loin, en catimini. Lorsqu’ils se rendaient en inspection dans les régions contaminées, ils portaient des masques et des vêtements de protection. Tout ce dont les autres ne disposaient pas. Et aujourd’hui on sait même qu’un troupeau de vaches spécial paissait aux environs de Minsk. Chaque animal était numéroté et affecté à une famille donnée. À titre personnel. Il y avait aussi des terres spéciales, des serres spéciales... Un contrôle spécial... C’est le plus dégoûtant... (Après un silence.) Et personne n’a encore répondu de cela...

Vassili Borissovitch Nesterenko, ancien directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie.
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Vidéo de Svetlana Alexievitch
Bande annonce du film La supplication, adaptation du roman de Svetlana Alexievitch
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