AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Galia Ackerman (Traducteur)Pierre Lorrain (Traducteur)
EAN : 9782709619141
267 pages
Éditeur : J.-C. Lattès (28/10/1998)

Note moyenne : 4.38/5 (sur 478 notes)
Résumé :
"Des bribes de conversations me reviennent en mémoire... Quelqu'un m'exhorte : - Vous ne devez pas oublier que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n'êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main ! " Tchernobyl. Ce mot évoque dorénavant une catastrophe écologique majeure. Mais que savons-nous du drame humain, quotidien, qui a suivi l'explosion de la centrale ? Svetlana... >Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Critiques, Analyses et Avis (127) Voir plus Ajouter une critique
Fandol
  31 mai 2020
Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de Littérature en 2015, a donné la parole à une quantité de personnes de tous bords pour cette supplication, La supplication, Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse.
Elle aurait pu écrire une fiction, romancer ce drame survenu le 26 avril 1986, en Ukraine, tout près de la Biélorussie, au temps ancien de l'Union Soviétique, l'Urss. Elle qui est originaire de cette région, aurait pu aussi effectuer un reportage sur les lieux mais elle a choisi de laisser parler les gens, de recueillir une quantité impressionnante de témoignages dont se dégage une immense douleur, une formidable incompréhension devant cette catastrophe nucléaire mettant à bas la foi de l'homme dans sa maîtrise de la technique, de la physique, de cette énergie que beaucoup ont considéré, considèrent encore comme miraculeuse, produisant tant d'énergie pour si peu de combustible.
Toutes les précautions étaient prises, les sécurités assurées, les ingénieurs préparés et tout a foiré en quelques minutes causant une catastrophe d'autant plus incompréhensible et dangereuse que ses conséquences sont invisibles et pourtant bien réelles, loin du réacteur en fusion, arrivant même jusqu'en France.
En lisant ce livre si poignant, si bouleversant, j'ai retrouvé beaucoup d'éléments mis en scène dans la série Chernobyl. Craig Manzin, le réalisateur, s'en est inspiré pour le personnage de Lyudmilla Ignatenko, l'épouse du pompier Vasily Ignatenko parti combattre l'incendie alors qu'il était de repos et qui périt, comme beaucoup d'autres, dans d'atroces souffrances, jamais abandonné par son épouse.
Beaucoup de livres ont été écrits à ce sujet, d'autres le seront et il le faut. Des films ont été consacrés à cela, une série évoquée déjà mais il fallait donner la parole à celles et à ceux qui ont subi, subissent encore des dégâts matériels et surtout physiques et psychologiques irréparables.
Le mot qui ressort de tous ces témoignages, c'est souffrance. Qu'ils soient travailleurs de la centrale, enfants, anciens fonctionnaires du parti, médecins, soldats, émigrants, croyants, athées, paysans ou intellectuels, la catastrophe nucléaire a détruit des vies, brisés de simples bonheurs familiaux, pollué une terre immense, réduit la ville de Pripiat, construite pour abriter les employés de la centrale, à une ville fantôme, pour une éternité.
Il fallait faire ce travail et Svetlana Alexievitch l'a accompli remarquablement pendant trois années entières. Cela donne une suite de monologues et un choeur d'enfants, chacun avec un titre et une signature précise. Si elle laisse la conclusion à Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d'un liquidateur, c'est pour mieux montrer la douleur, la souffrance intolérable d'une femme qui a accompagné son mari jusqu'au bout alors que tout le monde la suppliait de l'abandonner puisqu'il n'y avait plus rien à faire. Quel amour, profond, sincère, admirable !
Alors, un court épilogue, une annonce d'agence de voyages de Kiev promet : « … pour de l'argent. Visitez La Mecque du nucléaire. » Ces visites ont été montrées à l'écran. Alexandra Koszelik a très bien raconté cela dans À crier dans les ruines mais rien ne remplacera jamais tous ces témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch, témoignages débordant d'une douleur incroyable dans un pays immense où la centralisation bureaucratique permettait tant d'erreurs et de mauvaises décisions.
En terminant ces lignes, l'émotion me brise en pensant à toutes ces vies sacrifiées ou saccagées et à tous ces gens qui souffrent encore…
Merci à Élodie de m'avoir permis de lire ce livre.
Lien : http://notre-jardin-des-livr..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          1126
Dixie39
  10 décembre 2015
La lecture de cette supplication est singulière. Il faut y être amené par des voi(x)es détournées. J'aurai beau vous expliquer pourquoi je pense que sa lecture est nécessaire, qu'il vous fau(t)drait le lire au risque de vous voir ravir la sérénité de vos prochaines nuits, s'il n'y a rien au fond de vous même qui vous y pousse, si vous n'avez pas envie de franchir ce pas, vous ne le ferez pas.
Ce livre est un concentré de douleur et d'amour, d'humanité et de monstruosité, de résignation et de colère, d'héroïsme et de lâcheté que l'on confond à chaque page avec l'abnégation et la préservation de soi (plus que l'égoïsme)... Quand on me dit que l'on n'a pas envie de lire « ça », actuellement, qu'on sait ce qui s'est passé « là-bas » et qu'on n'a pas besoin de penser à « ça », j'ai envie de répondre : La parole n'est pas donnée ici à « ce qui est arrivé » mais à « ceux à qui c'est arrivé ». On n'est pas dans un cours d'histoire, dans une tentative de rationalisation ou de compréhension, on est dans le vécu. Avec ses silences et ses non-dits, ses pleurs et ses cris. Et sa dignité, aussi :
«Je me tais. Personne ne trouve les mots qui me feraient répondre. Dans ma langue à moi... Personne ne comprend d'où je suis revenu... Et il m'est impossible de le raconter ! »
«Toute ma vie, je serai reconnaissante à Angelina Vassilievna Gouskova. Toute ma vie ! »
« (Silence.) Je peux en parler, maintenant... Avant, je ne le pouvais pas... Pendant dix ans, je me suis tue... Dix ans. (Silence.) »
  
« Si les autres se taisent, moi, je vais parler. »
« L'Afghanistan, où j'ai passé deux ans, et Tchernobyl ont été les deux moments de ma vie où j'ai vécu le plus intensément. »
« Lorsque je suis rentré d'Afghanistan, je savais que j'allais vivre. Mais Tchernobyl, c'était le contraire : cela ne tuerait qu'après notre départ... »
« Là-bas, mon âme était morte... Comment donner naissance avec une âme morte ? »
« Écrivez un livre honnête... »
Je pourrais continuer encore...
Une des questions que posent certains des témoins à qui Svetlana Alexievitch a donné la parole est : Pourquoi y a t-il si peu d'écrits sur Tchernobyl ? Pourquoi n'écrivons-nous pas sur Tchernobyl ? Il y a de la littérature sur les camps, la guerre à foison mais si peu sur cette tragédie (?), catastrophe (?) - quel devrait être le mot « juste » et est-ce qu'il y en a un ? - ?
Est-ce encore trop récent ? Tels, au sortir des camps de concentration, les déportés à qui la société n'a pas su laisser d'espace de paroles. Est-il trop tôt pour pouvoir le penser ? Mais quand « penser » Tchernobyl : dans des milliers d'années, à la date de ce qu'on évalue comme la fin de la « nocivité » des radiations ?
Est-ce la continuité d'un processus naturel de l'esprit humain : la nécessité de vivre qui l'emporte ? continuer à vivre « comme si » rien ne s'était passé, pour préserver un système politique, un mode d'exploitation et de profit ? Comme un refoulement à l'échelle planétaire, hors de la conscience de l'humanité... Tous les verrous bloqués à triple tour. En face : Fukushima affleure sans rien y changer. Ou si peu...
Il faut souligner que ce livre est toujours interdit en Biélorussie. Pourquoi est-ce que ces témoignages de simples gens devenus des victimes honteuses réduites au silence et les paroles de toutes celles qui suivront sont-elles jugées inaudibles, privées du droit de citer sur les terres biélorusses ? Pourquoi cette réalité ne peut-elle exister dans ce monde d'après ?
Est-ce compatible et cohérent ? Pourquoi n'arrivons-nous pas à Penser Tchernobyl autrement que comme une exception qui ne se renouvèlera pas dans l'univers de l'exploitation du nucléaire, civil et militaire ? Et quand la bête immonde se réveille que faire avec Fukushima ? Rien ! On laisse couler. Et qui vivra, verra !
Transparent, Incolore, Inodore, volatile et libre... : « Nous sommes l'air, pas la terre » (Merab Mamardachvili, en épigraphe). Et Tchernobyl poursuit sa course folle... plus de 200 m2 d'interstices et de fissures épars dans le bouclier qui tombe en ruines et toute cette radioactivité qui continue à s'échapper dans l'air. L'effondrement, c'est pour quand ?
Je me suis souvent demandée après avoir achevé la lecture de ce livre, quelle était la raison du choix de ce titre : La supplication.
Est-ce que toutes ces voix des témoins, livrées, confiées, déposées dans la peur, la douleur, l'incrédulité ou la colère, sont une sorte de supplique, de prière lancée à la face du monde ou à cette seule femme, Svetlana Alexievitch, qui aura su les entendre, faire silence pour laisser toutes ces paroles émerger et les diffuser ?
Est-ce pour nous, les ignorants, les auto-proclamés épargnés au sursis précaire, qui vivons nos vies dans l'inconscience de cette tragédie ?
Est-ce pour ceux qui savaient, qui auraient dû « écouter », en 1986 et qui ont bâillonner ces bouches et obstruer l'écoute ?
Est-ce une supplication contre l'oubli ? Ou plutôt, ce satané refoulement d'une conscience auto-protectrice : conscience collective, conscience individuelle... celle de la Société, de l'Histoire et de l'Humanité.
Ce livre est construit comme une tragédie grecque : un prologue, des choeurs et des acteurs, bien malgré eux, qui avancent pour certains masqués, et cette supplication qui tient lieu de lamentation. Il y est question de mythe (de la science et du nucléaire), de dépassement de soi (lisez les témoignages) et de destin (ce vers quoi on va, mais qu'on ne saurait voir). Et cette catharsis qui libère les paroles !
« Dans la tragédie, en effet, tout est là, sous les yeux, réel, proche, immédiat. On y croit. On a peur. […] Parce qu'elle montrait au lieu de raconter, et par les conditions mêmes dans lesquelles elle montrait » (c'est moi qui rajoute cette définition si juste de la tragédie, faîte par Jacqueline de Romilly).
C'est notre humanité que nous montre Svetlana Alexievitch et c'est de là, également, qu'elle nous écrit... en espérant un sursaut, avant la mise à mort.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          8817
palamede
  30 juillet 2020
Certains comparent Tchernobyl à la dernière guerre mais « Tchernobyl, c'est une guerre par-dessus toutes les guerres ».
Tous supplient qu'on les laisse chez eux. Dans la maison qu'ils ont toujours connue avec leurs animaux familiers. Mais la milice vient pour les déloger. Alors ils se cachent dans la forêt. Ceux-là n'ont plus de pays, plus de patrie, l'Union soviétique n'existe plus. Mais ils continuent à vivre, plutôt à survivre.
Les habitants de la région contaminée par l'explosion de la centrale de Tchernobyl racontent et se racontent. Tout comme les liquidateurs dosimétristes miliciens soldats qui sont allés après, par devoir, bravache ou sur ordre, construire un sarcophage déplacer la population décontaminer. Ils témoignent de l'ignorance dans laquelle le gouvernement les a laissés. de l'interdiction qui leur a été faite de parler de ce qu'ils avaient vu.
Ce sont des récits de Tchernobyl pendant et après. de maladie et de mort. Beaucoup sont bouleversants, tel celui de la jeune épouse d'un pompier de la première brigade d'intervention — enceinte elle est restée près de son mari, se cachant pour le soutenir dans sa terrible déchéance. Mais il est mort, comme tous ses camarades, mort au bout de quatorze jours.
« Le mal, au fond, n'est pas une chose en soi, mais la privation du bien, de même que les ténèbres ne sont que l'absence de lumière... »
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          6814
LydiaB
  25 mai 2013
Ce livre m'a touchée. Tous ces témoignages convergent vers cette idée d'impuissance mais aussi d'inexpérience, de vérité cachée. Lorsque le 26 avril 1986, un accident se produit à la centrale de Tchernobyl, on envoie les pompiers, comme s'il s'agissait d'un simple incendie. Les pauvres hommes vont ainsi se confronter à la radioactivité, marcher sur ces particules vectrices de mort, respirer à plein poumon la nocivité incarnée. La population, laissée volontairement dans l'ignorance va avoir deux réactions : les courageux vont êtres volontaires pour aller "nettoyer" le sol. Les autres ne voudront pas, pour la plupart, quitter leur maison lorsqu'on évacuera. Car la pollution ne se voit pas, et c'est bien là le problème. Les gens ne comprennent pas pourquoi, d'un seul coup, ils ne peuvent plus boire le lait de leurs vaches, manger les pommes de terre de leur jardin ou les volailles de leur poulailler. Tout a l'air si beau, si sain...
De même, beaucoup de témoignages comparent cela à la guerre. Mais ici, elle est invisible et c'est ce qui les dérange. Dans un conflit, on connaît l'ennemi et on choisit de le combattre. Là, les informations arrivent par bribes. On sait, on sent qu'on va mourir... Mais pourquoi ?
J'avais déjà lu l'excellent livre de Cécilia Colombo, Pripyat, vert comme l'enfer. Celui-ci complète les données. Un conseil : gardez une boîte de mouchoirs à portée de main !
Lien : http://www.lydiabonnaventure..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          676
gavarneur
  30 mai 2019
Je suis juste un amateur de littérature. Comment pourrais-je séparer ce qui est du journalisme, de la littérature, de la philosophie ? le jury du prix Nobel a décidé que Svetlana Alexievitch faisait de la bonne littérature, ou plus vraisemblablement de la littérature importante. Les media que je suis ont bien dû écouter les jurés Nobel et parler de ses livres, et à la fin moi aussi j'ai voulu en lire un, au hasard. Je ne sais toujours pas ce que j'ai lu, mais je dis aussi qu'il faut le lire.
Même pour du journalisme, la forme surprend : c'est une enquête, mais elle ne fait que rapporter des paroles entendues.* L'autrice ne prend pas position, ne fournit pas de « faits » et même le chapitre intitulé Conclusion est un témoignage. Son travail se bornerait à collecter, trier, mettre dans l'ordre et ajouter quelques titres ? Peut-être, mais alors ce livre est un tour de magie.
La mort, l'amour, le pouvoir, l'avenir de l'humanité. L'héroïsme, l'hypocrisie, la corruption, le vol pour survivre, la peur, le mépris, la souffrance. Ce putain de bouquin ne parle que de sujets tellement importants. Enfin presque : il traite aussi de la fin du communisme, tué par la guerre en Afghanistan et par Tchernobyl, de l'âme slave (poncif constitué de pessimisme auto-complaisant, de bravoure et de vodka) et même des amoureux des chats...
Après ce remarques superficielles sur la forme et le fond, j'aurais envie de vous raconter tout à ma manière. Tout sur la catastrophe de Tchenobyl, et ses conséquences humaines, surtout en Biélorussie. Mais qui suis-je pour prendre la parole, alors que même Svetlana Alexievitch se refuse à le faire ? Qui suis-je même pour tenter de vous convaincre ? Serez-vous comme moi stupéfait, ahuri, atteint d'une tristesse et d'une peur profonde, ému par l'amour, la foi, révolté par l'injustice et par l'usage atroce d'un pouvoir totalitaire... je pourrais continuer longtemps, mais votre réaction sera -t-elle la même ? Seule solution : lisez pour savoir.
* du moins en apparence, ce n'est pas dit dans le livre et je sais pas ce que l'autrice en a dit.
**J'avais pensé vous écrire quelques lignes pour expliquer les mesures dont parlent beaucoup d'acteurs : rem, röntgen, curie... mais c'est trop compliqué pour quelques lignes. Et comparer ce qu'ont subi les acteurs héroïques et les populations passives aux limites du dangereux est encore plus compliqué. A défaut, je me borne à remarquer qu'en URSS avant 1986, le régime croyait tellement à la possibilité d'une guerre nucléaire qu'il avait préparé la population à ses conséquences prévisibles... probablement avec son inefficacité habituelle. Pour le reste, voyez comme moi les discussions sur Wikipédia.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          537

Citations et extraits (223) Voir plus Ajouter une citation
Dixie39Dixie39   12 décembre 2015
Des milliers de tonnes de césium, d’iode, de plomb, de zirconium, de cadmium, de béryllium, de bore et une quantité inconnue de plutonium (dans les réacteurs de type RBMK à uranium-graphite du type de Tchernobyl on enrichissait du plutonium militaire qui servait à la production des bombes atomiques) étaient déjà retombées sur notre terre. Au total, quatre cent cinquante types de radionucléides différents. Leur quantité était égale à trois cent cinquante bombes de Hiroshima. Il fallait parler de physique, des lois de la physique. Et eux, ils parlaient d’ennemis. Ils cherchaient des ennemis !
(...)
Dans les instructions de sécurité nucléaire, on prescrit la distribution préventive de doses d’iode pour l’ensemble de la population en cas de menace d’accident ou d’attaque atomique. En cas de menace ! Et là, trois mille microröntgens à l’heure... Mais les responsables ne se faisaient pas du souci pour les gens, ils s’en faisaient pour leur pouvoir. Nous vivons dans un pays de pouvoir et non un pays d’êtres humains. L’État bénéficie d’une priorité absolue. Et la valeur de la vie humaine est réduite à zéro. On aurait pourtant bien pu trouver des moyens d’agir ! Sans rien annoncer et sans semer la panique... Simplement en introduisant des préparations à l’iode dans les réservoirs d’eau potable, en les ajoutant dans le lait. Les gens auraient peut-être senti que l’eau et le lait avaient un goût légèrement différent, mais cela se serait arrêté là. La ville était en possession de sept cents kilogrammes de ces préparations qui sont restées dans les entrepôts... Nos responsables avaient plus peur de la colère de leurs supérieurs que de l’atome. Chacun attendait un coup de fil, un ordre, mais n’entreprenait rien de lui-même. Moi, j’avais toujours un dosimètre dans ma serviette. Lorsqu’on ne me laissait pas entrer quelque part (les grands chefs finissaient par en avoir marre de moi !), j’apposais le dosimètre sur la thyroïde des secrétaires ou des membres du personnel qui attendaient dans l’antichambre. Ils s’effrayaient et, parfois, ils me laissaient entrer.
— Mais à quoi bon ces crises d’hystérie, professeur ? me disait-on alors. Vous n’êtes pas le seul à prendre soin du peuple biélorusse. De toute manière, l’homme doit bien mourir de quelque chose : le tabac, les accidents de la route, le suicide...
(...)
Je sais bien que les chefs, eux, prenaient de l’iode. Lorsque les gars de notre Institut les examinaient, ils avaient tous la thyroïde en parfait état. Cela n’est pas possible sans iode. Et ils ont envoyé leurs enfants bien loin, en catimini. Lorsqu’ils se rendaient en inspection dans les régions contaminées, ils portaient des masques et des vêtements de protection. Tout ce dont les autres ne disposaient pas. Et aujourd’hui on sait même qu’un troupeau de vaches spécial paissait aux environs de Minsk. Chaque animal était numéroté et affecté à une famille donnée. À titre personnel. Il y avait aussi des terres spéciales, des serres spéciales... Un contrôle spécial... C’est le plus dégoûtant... (Après un silence.) Et personne n’a encore répondu de cela...

Vassili Borissovitch Nesterenko, ancien directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          80
LydiaBLydiaB   25 mai 2013
J'avais envie de rester seule avec lui, même seulement une minute. Les autres le sentirent et chacun inventa une excuse pour sortir dans le couloir. Alors je l'enlaçai et l'embrassai. Il s'écarta :

- Ne t'assieds pas près de moi. Prends une chaise.
- Mais ce n'est rien. (Je fis un geste de dérision avec le bras.) As-tu vu où s'est produite l'explosion ? Qu'est-ce que c'était ? Vous étiez les premiers à arriver...
- C'est certainement un sabotage. Quelqu'un l'a fait exprès. Tous nos gars sont de cet avis.

C'est ce que l'on disait alors, ce qu'on pensait.
Le lendemain, à mon arrivée, ils étaient déjà séparés, chacun dans sa chambre. Il leur était catégoriquement interdit de sortir dans le couloir. D'avoir des contacts entre eux. Ils communiquaient en frappant les murs : point-trait, point-trait... Les médecins avaient expliqué que chaque organisme réagit différemment aux radiations et que ce que l'un pouvait supporter dépassait les possibilités de l'autre. Là où ils étaient couchés, même les murs bloquaient l'aiguille des compteurs. A gauche, à droite et à l'étage en dessous... On avait dégagé tout le monde et il ne restait plus un seul malade... Personne autour d'eux. Pendant trois jours, je logeai chez des amis, à Moscou. Ils me disaient : Prends la casserole, prends la cuvette, prends tout ce dont tu as besoin... Je faisais du bouillon de dinde, pour six personnes. Nos six gars... Les sapeurs-pompiers de la même équipe... Ils étaient tous de garde cette nuit-là : Vachtchouk, Kibenok, Titenok, Pravik, Tichtchoura. Au magasin, je leur ai acheté du dentifrice, des brosses à dents et du savon. Il n'y avait rien de tout cela à l'hôpital. Je leur ai aussi acheté des petites serviettes de toilette... Je m'étonne maintenant du comportement de mes amis : ils avaient sûrement peur, ils ne pouvaient pas ne pas avoir peur, des rumeurs circulaient déjà. Et pourtant, ils me proposaient quand même : Prends tout ce qu'il te faut. Prends ! Comment va-t-il ? Comment vont-ils tous ? Est-ce qu'ils vivront ? Vivre... (Silence.)
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          110
Eric75Eric75   02 octobre 2011
Nous nous sommes rendus dans la zone. Les statistiques sont bien connues : il y a huit cents "sépulcres" autour de Tchernobyl. Il s'attendait à des fortifications d'une complexité inouïe alors que ce ne sont que de simples fosses. C'est là que l'on a enterré la "forêt rousse" abattue sur cent cinquante hectares autour du réacteur (dans les deux jours qui ont suivi la catastrophe, les sapins et les pins sont devenu rouges, puis roux). Là gisent des milliers de tonnes de métal et d'acier, des tuyaux, des vêtements de travail, des constructions en béton. Il m'a montré une vue aérienne publiée par un magazine anglais... Des milliers de voitures, de tracteurs, d'hélicoptères... Des véhicules de pompiers, des ambulances... C'était le plus important sépulcre, près du réacteur. Il voulait le photographier dix ans après la catastrophe. On lui avait promis une bonne rémunération pour cette photo. Mais nous avons tourné en rond, d'un responsable à l'autre, et tous refusaient de nous aider : tantôt il n'y avait pas de carte, tantôt il manquait une autorisation. Et puis, j'ai fini par comprendre que le sépulcre n'existait plus que dans les rapports. En réalité, tout a été pillé, vendu dans les marchés, utilisé comme pièces détachées par des kolkhozes et des particuliers.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          160
Dixie39Dixie39   12 décembre 2015
J’ai lu que les gens font un détour pour ne pas s’approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l’on évite d’enterrer d’autres morts près d’eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivants ? Car personne ne sait ce qu’est Tchernobyl. Il n’y a que des suppositions. Des pressentiments.
(...)
Et ce qui était encore plus intolérable, c’était l’ignorance. On dit “Tchernobyl”, on écrit “Tchernobyl”. Mais personne ne sait ce que c’est... Nous sommes parmi les premiers à avoir entr’aperçu quelque chose d’horrible... Chez nous, tout se passe différemment que chez les autres : nous naissons de façon différente, nous mourons de façon différente. Vous allez me demander comment on meurt après Tchernobyl ? L’homme que j’aimais, que j’aimais tellement que je n’aurais pu l’aimer davantage si je l’avais mis au monde moi-même, se transformait devant mes yeux... En un monstre...
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          210
mariecesttoutmariecesttout   04 avril 2014
Nous demandions des instructions. Que fallait-il faire? Mais tout ce qu'on nous répondait, c'était: Continuez les mesures. Et regardez la télé." A la télé, Gorbatchev était rassurant: " Des mesures d'urgence ont été prises."J'y croyais. Moi, avec mes vingt ans d'ancienneté en tant qu'ingénieur et une bonne connaissance des lois de la physique. Je savais bien qu'il fallait faire partir de là tout être vivant. Même temporairement. Mais nous avons continué à mesurer consciencieusement et à regarder la télé. Nous avions l'habitude de croire. J'appartiens à la génération de l'après-guerre et nous avons grandi dans la foi. Mais d'où venait-elle? Du fait que nous étions sortis vainqueurs d'une guerre horrible. Tout le monde nous vénérait, alors. C'était ainsi! Dans les Andes, on a même taillé le nom de Staline sur des rochers. C'était un symbole. Le symbole d'un grand pays.
Voici les réponses à vos questions: Pourquoi avons-nous gardé le silence alors que nous savions? Pourquoi n'avons-nous pas crié sur la place publique? Nous avons fait des rapports écrits, des notes explicatives, mais nous nous sommes tus. Nous avons obéi sans un murmure parce qu'il y avait la discipline du parti, parce que nous étions communistes. Je ne me souviens pas qu'un seul des employés de l'Institut ait refusé d'aller en mission dans la zone. Pas par peur d'être exclu du parti. Parce qu'ils croyaient. C'était la foi de vivre dans une société belle et juste. La foi que l'homme, chez nous, était la valeur suprême. Pour beaucoup de gens, l'effondrement de cette foi s'est soldé par des infarctus et des suicides. Certains se sont tirés une balle dans le coeur, comme l'académicien Legassov. Parce que , dès que l'on perd la foi, on n'est plus un participant, on devient un complice et l'on perd toute justification. Je le comprends si bien.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          100

Videos de Svetlana Alexievitch (23) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Svetlana Alexievitch
En Biélorussie, les mobilisations massives contre la réélection du président Loukachenko se sont multipliées ces dernières semaines. Prix Nobel de littérature, Svetlana Alexievitch est devenue un emblème de cette contestation. Une femme libre engagée dans une quête de vérité depuis trente ans.
Abonnez-vous pour retrouver toutes nos vidéos : https://www.youtube.com/channel/¤££¤9DKToXYTKAQ5¤££¤6khzewww2g/?sub_confirmation=1
Et retrouvez-nous sur... Facebook : https://fr-fr.facebook.com/franceculture Twitter : https://twitter.com/franceculture Instagram : https://www.instagram.com/franceculture
+ Lire la suite
autres livres classés : BiélorussieVoir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox





Quiz Voir plus

La littérature russe

Lequel de ses écrivains est mort lors d'un duel ?

Tolstoï
Pouchkine
Dostoïevski

10 questions
323 lecteurs ont répondu
Thèmes : littérature russeCréer un quiz sur ce livre

.. ..