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EAN : 9782709668279
360 pages
Éditeur : J.-C. Lattès (13/01/2021)
4.03/5   20 notes
Résumé :
Hülya a quitté Istanbul à 16 ans et s'est installée à Paris. Elle s'est inventée peu à peu une vie ordinaire et a coupé tout lien avec sa mère : une actrice adulée, le "Trésor national " du cinéma turc. Le putsch raté de juillet 2016 l'oblige à se souvenir : d'une enfance passée sur les plateaux, de la diva flamboyante qu'était sa mère, de la disparition de son père, de cette Turquie laïque qui n'est plus, ces années d'insouciance fracassées par trois coups d'Etat.<... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (11) Voir plus Ajouter une critique
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Bookycooky
  28 février 2021
Le Trésor National c'est Esra Zaman, la plus grande icône de tous les temps de Yeşilçam, le Hollywood turc, mère de la narratrice, Hülya. Tout débute quand Esra demande à sa fille de lui rédiger un éloge pour sa propre cérémonie funéraire –qu'elle s'apprête à mettre en scène au Théâtre de la Ville d'Istanbul. Vu que les deux ont coupé les ponts depuis longtemps, et que Hülya désormais devenu Julya, " la française " habite Paris depuis des décennies, cette dernière s'indigne et en un premier temps entreprend de refuser, et puis finalement l'idée lui plait, l'occasion à jamais de reprendre sa revanche sur une mère qui s'est souciée majoritairement de sa carrière de star et de son image publique au détriment de sa fille. Une mère perdue dans ses divers rôles, "Ces femmes, lorsqu'elles poussaient en toi, me léguaient à chaque fois un amas de sentiments impossibles à démêler pour la petite fille que j'étais. Je voyais bien que tu te transformais, je t'observais devenir cette autre et je ne savais pas comment t'aimer." Pourtant la vengeance n'en sera pas une........
Hülya ou Julya , est probablement l'alter-ego de l'écrivaine turque, scénariste et dramaturge, qui elle aussi vit depuis trente cinq ans à Paris. Elle aussi comme Esra Zaman initia à quatre ans à jouer à Yeşilçam et sur les plateaux du Théâtre de la Ville......Ce long monologue adressé à la mère de fiction est l'occasion pour elle de nous parler de son pays natal la Turquie, dont on sent la forte nostalgie bien qu'elle insiste sur le fait qu'elle est bien à sa place en France ( l'un n'empêche pas l'autre). Elle parcourt l'histoire de la jeune république turque jusqu'à nos jours, à travers l'histoire d'Esra qui lui a envoyé "le sac de papa". Ce sac déballe des photos et souvenirs, déployant un film de la Turquie politique et sociale des années 30 jusqu'à nos jours. Elle reprend les évènements clés de l'histoire politique du pays , les superposants à la vie sociale et professionnelle de sa mère, une femme émancipée ( qui sont beaucoup plus nombreuses dans ce pays que l'on ne le pense, aussi bien au passé qu'au présent* ). Les femmes sont un thème cher à cette écrivaine et dramaturge que je viens de découvrir et qui m'a impressionnée vu son parcours . C'est son premier roman donc, écrit directement en français, moi qui ne lit pas de théâtre, mais adore le voir sur scène, je vais vite me procurer ses pièces.
Un roman intéressant et riche sur une relation compliquée mère-fille ("Tu as passé ta vie à raconter des histoires pour ne pas voir la tienne"), sur les plateaux de cinéma et théâtres turcs, un milieu que l'écrivaine connaît bien et surtout un livre sur la Turquie, plus précisément İstanbul, une ville mythique qui dépasse même l'imagination d'Italo Calvino ( Les villes invisibles). Une histoire sur fond des coups d'état de la Junte militaire , celui du 15 juillet 2016 et des 19 dernières années du règne de l'AKP. le tout pimenté d'une petite énigme qui va faire chemin comme un caillou dans la chaussure jusqu'à la fin. Nostalgie, nostalgie.......Un livre très bien écrit, que je conseille vivement vu l'originalité de sa construction et son sujet.
".......une nostalgie collective, celle de « l'ancien monde » ... , en opposition à ce que les néo-islamistes appellent « la nouvelle Turquie."
"Ce sont les rêveurs qui changent le monde, les autres n'en ont pas le temps"(Camus)
*A ce sujet conseille l'article du Monde du 26 février 2021, disponible sur internet, "Turquie : trois femmes sur la route d'Erdogan, Meral Aksener, dirigeante du Bon Parti (nationaliste) ; Sebnem Korur Fincanci, figure de la société civile ; Canan Kaftancioglu, représentante du Parti républicain du peuple (centre gauche) pour İstanbul . Des opposantes de différents horizons défient le dirigeant islamo-conservateur, tenant du modèle patriarcal. Et ces femmes sont directement dans l'arène, actuellement......

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michfred
  04 avril 2021
Trésor national se présente comme  une longue lettre passionnée, oscillant entre amour et haine: celle d'une fille à sa mère, de Hülya à Esra.
 La grande Esra Zaman,  est âgée, elle va mourir, brouillée avec sa fille Hülya qui vit, travaille et écrit en France comme l'auteure, qui sans doute a dû se projeter dans cette narratrice exilée.
La mère prépare, de son vivant, ses propres funérailles, et entend confier l' éloge funèbre à sa fille, opérant ainsi un rapprochement contraint et une forme d'absolution des fautes et malentendus passés, malgré la distance de rigueur: Hülya étant considérée comme personna non grata par la dictature d'Erdogan ne peut se déplacer à Istamboul.
 Téléphones, mails et documents vont donc remplacer la dernière entrevue entre mère et fille et permettre à la jeune femme de se laisser reprendre par une espèce de tendresse mêlée d'exaspération pour son monstre sacré de mère... tout en maintenant une distance géographique qui l'assure d'une distance critique!
L'éloge funèbre devient un roman, la lettre privée  une fresque épique.
Esra est  une vraie diva, une "star" du Hollywood turc, Yeşilçam, élue " Trésor National"  en Turquie, avec toute l'ambiguïté de cet adjectif dans un pays en proie aux tentations nationalistes depuis Mustapha Kemal, nationalisme dont le dernier régime en date  a fait sa marque de fabrique...
En passant du théâtre au cinéma, de  la tragédie classique  à la sitcom, du drame à la comédie de boulevard , Esra Zaman a incarné toutes les facettes de l'art scénique,  sans renoncer à  son aura d'artiste populaire.
Elle n'a pas craint non plus, dans sa vie privée, d'incarner le scandale et la bohème,  mais sans jamais passer le cap de la subversion, de l'opposition politique frontale. 
Scandaleuse, mais juste ce qu'il faut, émancipée mais dans les limites de son personnage, elle aurait traversé presque sans encombres régimes dictatoriaux, censure politique et mesures de répression, s'il n'y avait l'ombre portée sur sa vie par la disparition de son mari, le bel  Ishak, le père de Hülya..et sans le rôle trouble joué dans cette disparition par son amant attitré, un homme très proche du pouvoir. Mais aussi l'ami de toujours, le frère ennemi  d'Ishak...
L'ombre de la noire Clytemnestre plane sur  Esra,  la solaire.
Nouvelle  Electre, Hülya tente de faire la clarté sur la vie de sa mère, et de choisir entre le pardon ou la vengeance, en puisant dans le sac d'Ishak, d'où sortent comme d'une urne antique, des lettres, des témoignages, des traces des drames passés qu'Esra, fine mouche, a su rassembler et envoyer à sa fille, dans l'espoir de dissiper tous les malentendus et les secrets enfouis.
Cette intrigue privée prend des dimensions mythiques-la Grèce n'est pas loin!- et permet de faire défiler, en toile de fond, la fresque de la grande Histoire turque, agitée de coups d'états, tandis que se débattent quantité de silhouettes attachantes qui brièvement s'affrontent à la tourmente historique ou sont emportées par elle.
Un roman passionnant,  plein de souffle et de vitalité, qui se lit d'une traite.
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Apoapo
  24 avril 2021
Sedef Ecer est une dramaturge franco-turque ; parmi son oeuvre remarquable écrite en langue française, j'ai admiré inconditionnellement deux pièces, caractérisées par cet esprit humaniste typique de la littérature migrante fait de communication interculturelle, de repérage des ponts entre cultures, de leurs similitudes autant que de leurs pierres d'achoppement : À la périphérie, et E-passeur. Trésor national, paru à grand bruit en janvier 2021, est son premier roman.
Il contient plusieurs ingrédients, chacun desquels peut être interrogé – comme il est souvent pertinent de le faire dans un premier roman de littérature migrante – sous le prisme autobiographique ou autofictionnel, dont l'auteur souvent se défend. Mais aussi sous le prisme du besoin de montrer patte blanche à la culture d'adoption. Et il faut respecter ces réserves.
D'abord, le texte se présente comme une lettre ouverte d'une narratrice dans la force de l'âge, solidement établie en France au point d'avoir francisé son prénom de Hülya en Julya, adressée à sa mère mourante avec laquelle elle a depuis longtemps coupé les ponts, laquelle lui demande de rédiger son éloge mortuaire dans le cadre de la cérémonie de funérailles très spectaculaire qu'elle est en train d'organiser dans les moindres détails pompeux. En effet, cette mère, Esra Zaman, est une icône du cinéma turc de Yeşilçam et, bien que l'insigne de Trésor national qui intitule le roman n'existe pas en Turquie, certaines actrices à la carrière semblable dont est inspirée celle de l'héroïne, ont pu s'élever au rang de star-emblème de la nation. Après hésitation et réception du support matériel des objets contenus dans un sac envoyé par la mère et qui lui-même revêt une importance sentimentale pour la fille, grâce aussi à l'intermédiation des fidèles amies maternelles, celle-ci s'acquittera de la tâche, en reconstituant, année par année, la carrière artistique et la biographie de sa mère à travers les rôles évoqués par ces objets et ses images. Par cette reconstitution, on peut apercevoir une histoire du cinéma turc de la seconde moitié du XXe siècle. En réalité, l'histoire commence plus tôt, car la grand-mère de la narratrice est présentée comme la première comédienne musulmane de Turquie, dont Esra est l'héritière naturelle et fière.
En parallèle, le deuxième ingrédient du roman, c'est la nature très conflictuelle des rapports entre Hülya-Julya et Esra. Au-delà du stéréotype de la diva accaparée par sa carrière et ses amours, donc d'une mère distraite, sans doute même une mère malgré soi, le grief que la fille nourrit contre sa mère est propre à la tragédie classique : un triangle amoureux s'est formé entre l'actrice, son mari qui est le père de la narratrice et un amant que celle-ci tient pour responsable de la séquestration politique et de l'assassinat de son père. La mère aurait fait en sorte de ne pas s'apercevoir qu'elle est la maîtresse de l'assassin du père de son enfant. Et la maturation de ce soupçon est la cause de la rupture entre mère et fille et de l'émigration en France de celle-ci, de son assimilation par éradication de l'héritage maternel. Les deux personnages masculins représentent des stéréotypes que l'on connaît bien désormais, même par les quelques auteurs turcs traduits en français : l'homme issu de la bourgeoisie urbaine (de plus minoritaire, ici juive), laïque et progressiste – le père, Ishak – et celui qui est issu de la classe populaire, rurale anatolienne, le « fils de concierge », revanchard, conservateur et hyper-nationaliste, mêlé par barbouzerie à « l'État profond » et aux multiples coups d'État militaires de Turquie – l'amant, Ismaïl.
Le troisième ingrédient du roman est donc socio-politique. le rythme de la narration est scandé par « Les trois coups [d'État] comme au théâtre » : celui de 1960 qui a provoqué la rencontre des parents de la narratrice, celui de 1971 qui a provoqué la disparition de son père, celui de 1980 qui coïncide avec la prise de conscience de la fille du rôle de l'amant dans ce drame familial et politique. En effet, au cours de la reconstitution de la carrière maternelle, il apparaît que le milieu artistique est naturellement affecté par les répressions politiques : les amis des parents, dont un avocat défenseur des droits humains, plusieurs militants de gauche, une trans fidèle amie subissent aussi différents préjudices voire l'emprisonnement et la torture, et le carriérisme de l'actrice, peut-être son rôle d'icône nationale, elle le paie au prix fort d'une volontaire cécité parmi d'autres compromissions.
La conclusion amère que la narratrice tire ce cette dialectique entre l'activité artistique de la mère et les circonstances politiques est que la société turque dans son ensemble choisit toujours l'amnésie de sa nature à la fois de bourreau (des Arméniens jadis, des humanistes et progressistes depuis l'après-guerre) et de victime du politique. Cette cécité-amnésie est incarnée autant par sa grand-mère que par sa mère, la solution adoptée par la narratrice est l'exil, en attendant que la génération suivante, celle de la propre fille de Julya abandonne complètement la « malédiction » de la lignée maternelle des arts du théâtre, en héritant de son père la passion pour la botanique et en particulier pour le lotus, « fleur de l'oubli ».
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ExLibris59
  13 juin 2021
Repéré grâce à l'émission littéraire du samedi après-midi sur France Inter, La Librairie Francophone (tous les samedis à 14h00… ou en podcast !), j'ai eu envie de lire « Trésor National » de Sedef Ecer en écoutant l'émission. Je dois le reconnaître Sedef Ecer m'était jusque-là totalement inconnue malgré un impressionnant parcours professionnel dans le monde des arts et des lettres.
Née à Istanbul, romancière, auteure dramatique et scénariste Sedef Ecer pratique plusieurs formes d'écriture en turc et en français. Ses textes ont été mis en scène, en lecture ou en ondes, ont été étudiés dans le programme de collèges, lycées, des départements de théâtre des universités (Columbia University, Queens College, la Sorbonne, Université de Péloponnèse… Chroniqueuse en langue turque, elle a publié plus de 500 articles. Elle est la traductrice de Charlotte Delbo, Montesquieu et Saint Exupéry en turc. Comédienne depuis l'âge de trois ans, elle a joué dans une vingtaine de longs-métrages et une vingtaine de spectacles en Turquie et en France. Voilà pour l'auteure !
« Trésor National » est l'histoire d'un rapport compliqué entre une mère et une fille. L'une, Esra, la maman, a été une icône du cinéma et du théâtre en Turquie, l'autre, Hülya, la fille, a quitté Istanbul depuis l'âge de ses 16 ans et vit à Paris où elle est scénariste pour des fictions télévisuelles. Elle a profité de sa naturalisation française pour transformer son prénom en Julya, cherchant quelque peu à rompre avec un passé compliqué.
‘' -Tu lis toujours l'avenir dans le marc de café ?
- Non. On ne trouve pas de bon café turc à Paris.
- Dommage. Si tu lisais, tu le saurais.
- Je saurais quoi ?
- Que c'est pour bientôt. ‘'
L'histoire commence avec une demande d'Esra à sa fille. La grande Esra Zaman, reconnue par la culture turque comme « Trésor National », est âgée. Elle va mourir, alors qu'elle est brouillée avec sa fille. La mère prépare, de son vivant, ses propres funérailles, et entend confier l'éloge funèbre à Hûlya, opérant ainsi un rapprochement contraint et une forme d'absolution des fautes et malentendus passés.
Et la magie de l'astuce opère. D'abord farouchement hostile au projet, Hülya finit par accepter. Étant considérée comme persona non grata par le régime d'Erdogan, elle ne peut se rendre au chevet de sa mère pour parler avec elle, échanger, pardonner…
" Tu as passé ta vie à raconter des histoires pour ne pas voir la tienne"
Hülya remplacera ce voyage par des échanges téléphoniques, des mails avec sa mère et ses proches, et surtout Nilüfer, l'amie intime qui connaît tous les secrets. Peu à peu la jeune femme se laisse reprendre par une espèce de tendresse mêlée d'exaspération pour son monstre sacré de mère...
Car il y la disparition mystérieuse, énigmatique d'Ishak, le père, l'amant maudit Ismail, la vie tumultueuse parfois scandaleuse de sa mère, les chefs d'oeuvres et les ratés… Et ce sac plein de souvenirs qui arrive à Paris, comme l'ultime témoignage de vie d'une diva qui s'éteint, mais aussi d'une mère à sa fille.
Écrit sous forme d'un long monologue à sa mère, le récit est l'occasion de retracer année après année la vie et la carrière d'Esra, tour à tour drôle, sulfureuse, moderne, pathétique parfois. Et on découvre alors une partie de l'histoire du cinéma turc de la seconde moitié du XX° siècle.
Ce monologue c'est aussi une porte ouverte sur l'histoire sociale et politique de la Turquie du XX° siècle. Une Turquie qui s'émancipe avec Kemal Atatürk mais qui a tendance à oublier ses génocides. Une république laïque qui subit 3 coups d'état, et se replie sur elle-même avec l'arrivée de Recep Tayiyp Erdogan, laissant l'islam s'infiltrer peu à peu dans la société.
Le livre nous conduit peu à peu au pardon, à l'oubli, à l'oubli du Lotophage, le « mangeur de leur de lotus », plante dont la consommation a la propriété de faire oublier à ceux qui en mangent qui ils sont et d'où ils viennent… Hülya-Jülya préfère le pardon, l'oubli du passé comme pour mieux se tourner vers demain.
« Trésor National » est à lire aussi au second degré, car l'histoire personnelle de Sedef Ecer est proche de celles de ses personnages. Comme Esra elle a été une jeune actrice connue du cinéma turc, comme Hülya, elle a fui son pays pour s'installer en France et est devenue scénariste. Ce livre semble mélanger la réalité à la fiction, sans doute pour Sedef Ecer la possibilité, le besoin d'un retour aux sources.
Bien construit, agréable à lire, le livre nous emmène peu à peu dans une autre vie, un autre monde, qui pet semble lointain, oriental, et pourtant si contemporain.
Laissez-vous embarquer par la sultane Esra Zaman, qui si elle n'est qu'un personnage de roman semble par le talent de l'auteure est une véritable actrice dont on retrace la vie ;
Bonne Lecture
Pascal François
Trésor national - Sedef Ecer – éditions JC Lattès – 01/2021 – 360 pages
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Tempsdelecture
  11 janvier 2021
Je n'ai pas encore fini de lire tous les romans de la rentrée littéraire de septembre que j'avais repérés, que nous voilà en janvier, abordant les sorties de cette rentrée d'hiver. Et je commence par un joli roman qui une fois n'est pas coutume sur le blog nous emmène en Turquie. Trésor National sort le 12 janvier, son auteure Sedef Ecer est une femme de lettres turque, qui s'est essayée à diverses forme d'écritures, articles, billets d'humeurs, chroniques aussi bien que « micro-nouvelles » ou encore recueils de mails, scenarii de longs métrages, ou encore documentaires, aussi bien en turc qu'en français. Elle est désormais romancière et compte quelques textes dramatiques à son actif. Trésor National est le premier roman qu'elle ait écrit, en français, et elle a mis au service de cette belle fiction – elle affirme dans une brève postface que ses personnages relèvent de la fiction pure – ses talents de comédienne autant que d'écrivaine.
Dès le début, les choses sont claires. On rentre dans la tragédie, sa dimension mythique, d'une famille turque. Avec la voix narrative qui fait office de choeur, de coryphée. Electre qui raconte Clytemnestre, sa mère. Trois coups d'état, trois actes, les jalons sont posés, à peine la pièce commence, que cela s'annonce d'or et déjà éclatant, flamboyant. à l'image de ce trésor national, cette mère qui occupe le rôle principal du récit de la narratrice, dépossédée depuis longtemps de sa génitrice, qui appartient à tous, sauf à elle. Ce qui me ravit encore plus, c'est la perspective de ce récit quasi-totalement sous l'égide de figures féminines, qu'elle soit narrative, sujet ou même témoins ou interlocutrices. Plusieurs choses brillantes dans ce roman : l'histoire et la personnalité de cette femme-reine, hors-du-commun, cette « Sultane » pas loin de tenir la place de notre BB à nous, icône incontestable de la scène dramatique turque de cette seconde partie de XXe siècle. La fille reconstruit pièce après pièce de l'histoire l'icône qu'était sa mère, cette actrice qui a vécu ses plus grands rôles sur scène, délaissant celui de mère car personne ne fait vraiment le poids face à Iphigénie ou Clytemnestre.
Parce qu'inutile de dire que la narratrice de là où elle vit en France revient sur l'histoire de sa mère, du couple formé par ses parents, car la relation mère-fille, de problématique et conflictuelle, est devenue inexistante. J'ai trouvé la recherche de la vérité de Julya extrêmement bien et finement agencée, cette jeune fille écrasée par la personnalité de sa mère – comment faire le poids face à ce Trésor National – elle s'est construite en opposition à elle, et l'âge de la maturité venant, aidé par les années et les kilomètres de séparation, c'est une sorte d'apaisement qu'elle recherche. La vérité sur la disparition de son père, journaliste reporter, qui se fraie doucement le chemin à travers le récit de sa fille apporte à ce roman une pointe de suspens et de mystère bienvenue. Les choses ne s'avèrent pas être comme ce que l'enfant qu'elle était voyait et ressentait, l'âge et les témoignages de l'entourage apportent des lumières nouvelles sur l'histoire plutôt déroutantes.
Et puis observer la transformation de Julya, anciennement Hülya, qui a abandonné sa peau de jeune fille turque à travers son exil en France, qui a rejeté sa culture autant qu'elle a pu, se transformant en une autre, aidée de son nom marital bien français. Une ambiguïté de celle qui dénonce la vie factice de sa mère, qui vit dans les mensonges, alors qu'elle-même renie son identité. En adoptant tous les codes de ce qu'elle pense être la française pendant des années, ce reniement s'est finalement retourné contre elle la poussant à un retour aux sources. Car finalement, son histoire, comme celle de sa mère est rythmée par les coups d'état du pays, qui à chaque fois, imposent une nouvelle façon de vivre, qui lui permet en tout dernier lieu de reconstruire un fragile pont avec sa mère.
De nombreux passages en rapport à l'histoire turque, sur laquelle j'ai peu de repères, interviennent évidemment très souvent, qui marque en outre l'histoire de la famille et de la mère, elle en structure d'ailleurs le récit de à travers les trois coups d'état. J'ai particulièrement apprécié cet aspect-là du roman, comme souvent j'apprécie les digressions historiques de pays que je connais peu, d'autant que l'histoire turque est particulièrement dense et riches en influences étrangères. C'est d'ailleurs un trait que la narratrice souligne quelquefois, Istanbul est une ville à deux pieds entre le continent européen et le continent asiatique. Une ville finalement très ressemblante à l'identité de Julya, mi-turque mi-française.
Comment ne pas aimer ce roman, bourré de qualités, qui nous conte la personnalité de cette divinité, vénérée et adorée par un pays tout entier, de cette famille, qui subit la malédiction d'un pays mu par de multiples influences. Je me suis laissée gagnée avec plaisir par l'effervescence du retour en arrière de Julya, son passé, celui témoin d'un bonheur de vivre dans une Turquie libre et tolérante qui n'existe aujourd'hui guère plus que dans les mémoires. C'est tout autant les retrouvailles avec un pays chéri, qui ne lui concède plus le droit d'y retourner, elle désormais instituée come ennemie politique. C'est, à mon avis, l'un des beaux romans de cette rentrée d'hiver, une belle lecture qui va contribuer à nous aider à passer le cap de cette nouvelle année.



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Citations et extraits (24) Voir plus Ajouter une citation
BookycookyBookycooky   27 février 2021
Je te vois au bord de la Corne d’Or, dans les rues bondées, dans les souks, les parcs, sur les collines et les plages qui n’existent plus. Parfois tu es ma mère mais le plus souvent tu es une autre. Une sublime blonde en Vespa, une musicienne de rue, une étudiante à lunettes, une prostituée, une femme du monde, une chanteuse en robe fourreau, une danseuse de chachacha devant un orchestre cubain, une paysanne voilée fraîchement débarquée en ville, une entremetteuse lasse d’un cabaret minable, une mendiante ou une jeune ingénue. Tu es toutes ces femmes et tu marches devant des caméras –des Arriflex de mon enfance, la modernité absolue –qui te suivent dans des rues aujourd’hui détruites pour la plupart qui ont laissé place à des avenues sans âme et à des shopping malls hideux avec mosquées intégrées pour abrutir les gens en les poussant à acheter et à prier en permanence.
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BookycookyBookycooky   28 février 2021
Depuis, le pont du Bosphore, symbole de tout ce qui lie l’Europe et l’Asie, de tout ce qui soude l’Occident et l’Orient, a été rebaptisé le pont des Martyres. Il célébrait la vie ; ils l’ont rempli de cadavres jusque dans son nom. Il nous racontait la rencontre, l’harmonie, le métissage, désormais il sépare, il divise.
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BookycookyBookycooky   26 février 2021
Je compose ton numéro. Le répondeur me dit « Laissez un message et je vous rappelle si je veux. Vive la République laïque ! »
( Nous sommes en Turquie, de nos jours)
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TempsdelectureTempsdelecture   11 janvier 2021
J’ai six ans, tu en as trente-sept. Une voiture officielle vient de vous raccompagner à la maison après une cérémonie au Théâtre de la Ville d’Istanbul. Je vous entends parler à Melek, notre concierge qui me garde le soir et rire aux éclats avec elle dans l’entrée.

Tu entres dans ma chambre, suivie par Ishak. Avec ta longue robe fuchsia aux motifs psychédéliques, tes faux cils peints en bleu et ton rouge à lèvres orange, tu es soleil. Vous êtes beaux, jeunes, éméchés. Tu me dis Le ministre m’a élevée au rang de Trésor National. Je ne comprends pas, tu répètes. Tu te rends compte il a dit je vous élève au rang de Trésor National, tu répètes encore Trésor National et vous riez. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Tu me montres une statuette sur laquelle ton nom est inscrit en lettres dorées. Je demande le nom de la fleur qui l’orne. Papa me répond que c’est un lotus et que son fruit est magique. Vous riez encore. Puis tu t’assois et tu me racontes cette histoire – je vais l’apprendre plus tard – extraite de l’Odyssée: Après une tempête, un bateau échoue sur une île ou les habitants se nourrissent du lotus, fruit de l’oubli. Le capitaine envoie trois de ses hommes explorer le village mais ne les voyant pas revenir, il part à leur recherche. Lorsqu’il les retrouve, ses compagnons ne le reconnaissent plus: les naufragés avaient goûté au fruit et dès cet instant, comme les habitants de cette île, ils avaient oublié d’où ils venaient. Ils voulaient juste rester là et se rassasier éternellement de ce lotus. Le capitaine y goûte et à son tour désapprend qui il est.
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ApoapoApoapo   24 avril 2021
2. « Oui, papa t'a follement aimée, personne ne peut se remettre d'être aimé comme ça et tu ne t'en es jamais remise.

Et puis il y a eu l'autre. Le puissant. Le dominant. Le flic. Le mâle. Le conquérant. Le Méphistophélès en uniforme. L'exact contraire de papa.

Ton mari était un être profond, discret, bienveillant, jamais vraiment sûr de lui alors que ton amant portait en permanence cette virile certitude, cette autorité mâle, cette intransigeance animale. » (p. 234)
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