AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestions
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
ISBN : 2072728843
Éditeur : Gallimard (23/08/2018)

Note moyenne : 4/5 (sur 10 notes)
Résumé :
Au début du XIe siècle, la jeune Vigdis, issue d'une puissante famille de Rouen, se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants.
Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frMomox
Critiques, Analyses et Avis (7) Voir plus Ajouter une critique
Pancrace
  29 juillet 2018
Encore l'amour, toujours l'amour… Avec David tu t'enfuiras exquise Vigdis, jeune femme de 1090.
« Passe ton chemin, choisis un autre homme, échappe à ce sort, fuis ce qui t'attire. »
Oublie ce juif, petite catholique, reste en Normandie où ta famille veille sur toi.
Impossible idylle. Où que tu ailles, ils te trouveront.
Quant à nous, le narrateur et moi suivrons leurs traces de Rouen à Narbonne en apnée dans les courants troubles du haut moyen-âge et dans les profondeurs des sentiments partageant leurs émois rayonnants, leurs combats titanesques et leurs déboires ahurissants.
Étrange impression par instant d'être ramené brutalement à la surface contemporaine par une courte phrase acérée glissée dans la mosaïque des chapitres érudits, crevant une bulle de satisfaction de mille ans d'âge.
La description des paysages est fluide et figée à la fois, un peu comme les champs ondulants de van Gogh avec l'impression que les perles de peinture, comme les mots tourbillonnent immobiles.
Cette sobriété littéraire élégante est également empreinte de finesse et de charme pareillement au « Festin de Babette » où l'on se régale en le dissimulant.
La sensibilité et le sérieux l'emportent sur le grandiloquent, de même que la romance aussi scrupuleuse soit-elle laisse place parfois aux investigations de Stefan Hertmans.
Narbonne. « Ici, la fille chrétienne d'un viking devient la belle-fille séfarade de Todros grand rabbin de la France méridionale. »
Le coeur converti, Vigdis deviendra Hamoutal. le corps arrondi, Hamoutal est enceinte.
La menace grossit, nouvelle fuite du couple vers Monieux, Vaucluse.
Le rythme est soutenu, le narrateur et moi sommes rivés à l'époque d'Hamoutal heureux d'imaginer toucher dans des cryptes séculaires ce que ses doigts auraient pu effleurer. L'immersion est totale.
La vie s'est organisée, plus paisible. Trois enfants entourent le couple maintenant.
Fracture. 1096, Urbain II lance la première croisade. Libérer Jérusalem pour les croisés, s'en prendre aux juifs pour le peuple, cible plus proche et plus aisée.
« La haine au sein de la société se contracte comme un muscle. »
Horreur totale, le pogrom de Monieux gorgé de violence, saturé de rancoeur, arrache les vies ou pour le mieux les bouleverse. « On continue de respirer donc, on ne meurt pas. »
Cette fois, l'intervention du narrateur ressurgissant du présent agit comme un baume calmant partiellement l'angoisse éprouvée lors de ce massacre et de ses tristes répercussions…
Ces trois petits points recèlent la suite d'un récit intime et violent, abrupt et très touchant.
Ce roman et ses personnages vous conduiront loin de chez vous, très loin de votre époque moelleuse. Quelle vie ! « Elle irrite le coeur à éponger les pleurs jusqu'à l'infini. »
Récompense, l'auteur a su lier à sa trame romanesque dominante une myriade d'informations historiques captivantes toutes périodes confondues. Un vrai régal.
Merveilleuse machine à remonter le temps où le curseur est sur le coeur.
Merci infiniment à Babelio et aux éditions Gallimard de m'avoir permis de découvrir ce roman. Merci également de leur confiance.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          3912
Dixie39
  17 août 2018
Il y a presque mille ans, un parchemin était jeté dans la Guenizah du Caire, ce "trou sombre" situé dans la synagogue, où l'on jetait tout texte invoquant le nom de Dieu, car "Iahvé doit aussi le reprendre ; un être humain ne peut détruire le nom de Dieu. La lettre voltige pour rejoindre le reste, parmi les gravats et la poussière".
De nos jours, Stefan Hertmans vit à Monieux, un petit village de province où une légende court sur un trésor caché, depuis bientôt mille ans.
Ces deux évènements ont en commun un destin hors norme : celui de Vigdis, devenue Hamoutal suite à sa conversion au judaïsme par amour pour David. C'est le destin terrible de cette jeune femme que nous conte Stefan Hertmans dans le coeur converti.
Il y a deux récits dans ce livre : celui de Vigdis, dans tout ce qu'il a de romanesque et tragique à la fois - un portrait de femme comme on aimerait lire plus souvent - ; et celui de Stefan Hertmans, écrivain curieux de percer le secret du Trésor de Monieux, qui va peu à peu se trouver obséder par le destin d'Hamoutal : Démêler son histoire, en découvrir les traces, tracer et reprendre son parcours de Rouen à Monieux, en passant par Narbonne, Alexandrie, et le Caire.
"Cela paraît insensé, mais j'ai envie de voir le paysage de mes propres yeux, de m'imprégner des détails, des panoramas possibles. Je veux découvrir ce qui peut encore être visible après un millénaire. Presque rien en fait".
Envoûté par cette femme, c'est une véritable quête qu'il va entreprendre, afin de faire sortir Vigdis de l'oubli dans lequel l'a plongée le temps.
L'auteur mêle ses réflexions et l'avancée de ses recherches au déroulement de la vie d'Hamoutal. Un peu comme s'il était derrière notre épaule, guidant notre lecture, précisant au fur et à mesure la genèse de son histoire et ses choix d'écriture.
Merci aux éditions Gallimard et à Babelio pour l'envoi de ce livre : une belle découverte !
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          240
Floyd2408
  15 août 2018
Stefan Hertmans est un écrivain belge néerlandophone né à Gand le 31 mars 1951, auteur de plusieurs romans, dont certain traduit en français comme Comme au premier jour, traduit par Danielle Losman en 2003, Guerre et Térébenthine, traduit par Isabelle Rosselin en 2015. Outre ces écrits poétiques, ces essais et recueils, ces pièces de théâtre cet homme travaille dans certaines universités, en donnant des conférences, Vienne, Berlin et Mexico, à la Bibliothèque du Congrès de Washington et à l'University College de Londres.
Avec ce roman le coeur converti Stefan Hertmans pénètre dans un monde où le passé côtoie le présent avec une intemporalité palpable, ce moyen-âge, cette époque trop enfuit dans les profondeurs historiques scolaires de notre enfance, surgit des tréfonds abyssales, cette histoire tumultueuse, au souffle romanesque emporte notre curiosité dans une gourmandise sans faim, un festin alléchant.
Stefan Hertmans habitant d'un petit village situé dans le département de Vaucluse en région Provence-Alpes-Côte d' Azur, Monieux, apprends le drame survenu mille plus tôt, un progrom, le massacre de tous les juifs du village et d'un trésor caché dans le paysage qui l'environne s'ensuit une enquête. Stefan Hertmans découvre la présence d'un document perdus par un Salomon Schechter dans la synagogue Ben Ezra à Fustat, traduit par l'érudit américain Shelomo Dov Goitein, narrant une prosélyte au destin dramatique, puis plus tard en 1968 aussi traduit et commenté plus précisément ce parchemin ou lettre comportant ce lieu aux noms en transcription de Monieux. Commence pour Stefan Hertmans ce roman d'aventure sentimentale historique, s'évaporant des profondeurs de la terre de ce petit village, nous faisant voyager de Rouen, Narbonne, Clermont Ferrant, Marseille, Palerme, le Caire comme épopée fabuleuse sorti d'un conte tragique.
Stefan Hertmans dans ce roman explore le passé avec une certaine imagination, entremêlant fait historique et romançant les passages de ces personnages. Un travail de recherche approfondit de Stefan Hertmans entraine sa prose dans l'aventure de cette femme chrétienne amoureuse d'un jeune juif, issu d'une mixité familiale, un père Normand d'origine Viking et d'une mère originaire des Flandres, originaire de la ville de Rouen. Cette jeune fille au doux prénom, Vigdis Adélaîs, avec ses cheveux blonds, son regard azur, sa Chrétienté au fond de son âme familiale rencontre David Todras, fils du grand rabbin de Narbonne, étudiant à la yeshiva de Rouen. A l'époque cette idylle semble impossible, l'antisémite est au paroxysme lorsque Urbain II décide de la première croisade pour délivrer la berceau du Christ, Jérusalem des musulmans, la trinité de paix doit être rompu, entre les chrétiens, les juifs et les musulmans, puis la peur de l'antéchrist, de la diablerie, la comète alimentant toute les frayeurs et surtout le clivage familiale sur la mariage de la mixité religieuse considérée comme hérétique et punit du buché.
Stefan Hertmans explore parfaitement le climat de l'époque, proche du XIIe siècle, cette atmosphère rude et animal de cette période de l'histoire si cruelle, les femmes ont un rôle de subalternes, la famine rend la population fragile, les tensions religieuses s'accentuent, la folie humaine reste l'adage de l'être humain. Cette jeune demoiselle à l'âge de 17 ans décide de prendre son destin en main pour suite son coeur, devenir la future épouse d'un jeune juif de 20 ans David pour le suivre dans une cavale périlleuse, folle, dans une France au bord de la frénésie, à chaque coin de rues, des brigands, des chevaliers normands la recherchant, des croisés, des animaux sauvages sont présents pour les détrousser, la violer, l'enlever, les faire prisonnier, les dévorer, les assassiner…une fuite tumultueuse de deux amants maudits par la religion de leur coeur.
Stefan Hertmans jongle le roman historique et sa quête de suivre les routes empruntées par cette jeune femme amoureuse. le paysage actuel caresse avec beaucoup de force les routes choisies par cette fugitive, Notre auteur navigue sur les sentiers, les bois, les plateaux, les montagnes, les rivières, les fleuves où mille plus tôt une jeune juive convertie coule avec elle sa force, son espoir dans une quête qui la suivra toute sa vie. Stefan Hertmans aime pouvoir de ses mains toucher ses lieus encore présents des vestiges où était présent cette femme au coeur converti, comme à Rouen, les ruines de la yeshiva, la crypte de Clermont, les ruines du village de Monieux et la synagogue Ben Ezra à Fustat, ces lieux sont des émotions vives pour l'écrivain.
« Ces lieux où je peux toucher du doigt le sort d'Hamoutal. »
Il y a aussi cette visite dans les catacombes de Palerme, cette visite est une fissure dans le temps, un arrêt , un prolongement entre Hamoutal, son prénom juif et Stefan Hertmans, un frison de voir tous ses squelettes, de sentir Vigdis proche de lui, et cette statue de bronze à Bourges devient une « étincelle dans mon imagination » pour la voir apparaitre, une réalité diffuse du passé et du présent, ce lien qu'espère trouver Stefan Hertmans dans ce voyage intemporel de ce Moyen-âge austère dans cette prose de son roman le coeur converti.
Ce roman, tel une fable des contes Des mille et une nuits, enivre l'apesanteur du lecture, dans une engourdissement chaleureux et trouble pour cette femme Vigdis, chrétienne, puis Hamoutal, juive en route vers une traversée tragique vers son destin de femme et de mère, d'une fuite amoureuse vers Narbonne, puis Monieux et la poursuite du serpent de la troupe vers la première croisade, ayant assassinée les juifs de son village dont son époux David et enlever ses deux plus grands enfants. Mais la vie de cette amoureuse tremble nos émotions, même au comble de son bonheur incertain, de cet apaisement dans la communauté de Fustat, épouse du gaon se prénommant Shmuel, un juif grec originaire d'Alexandrie, mère d'un enfant son quatrième, les deux premiers disparus, le troisième mort sur les terres de l'Égypte, elle fuit encore dans l'espoir de retrouver ses deux premiers enfants vivants élevés par ses parents à Rouen. Prisonnière de ses fuites, elle prend son enfant pour ce périple vers Narbonne puis vers Rouen puis vers sa destinée tragique. Elle devient invisible au gens, tel un animal, son corps n'est qu'un cadavre vivant creusé par les sillons de ses pleurs, son visage butiné par la folie, elle mourra dans l'indifférence totale, malgré le rabbin du village de Monieux, son corps épouse la nature de cette région ayant accueillie son coeur.
Cette créature de Dieu, Chrétienne de naissance, juive par son coeur, subit sa première scène de violence à l'âge de 15 ans, la mort d'un jeune voleur garçon juif par une foule en délire, l'antisémitisme rode et sort ses crocs. Elle se fera violée lors de sa première fuite avec David vers Narbonne, puis le massacre par les croisés à Monieux, elle entendra parler du progrom à Rouen, elle subira la violence de l'être humain toute sa vie, évitera de justesse le buché à Nàjera, évènement relaté par les écrits du Rabbin Obadiah, comme sa lettre de recommandation pour Hamoutal lors de sa recherche de ses enfants après le massacre à Monieux, cette lettre sésame de sa fuite, cette lettre catalysant ce roman de son origine et ses zones d'ombres.
Stefan Hertmans continua son aventure en allant rendre visite à Cambridge dans la salle où est conservée la collection de manuscrits que Solomon Schechter a découvert dans la synagogue du Caire, comme un pèlerinage, désireux encore une fois d'être au plus près de Hamoutal.
Dans cette aventure, Stefan Hertmans dans son village de Monieux a découvert un vestige important le rapprochant encore plus à son héroïne, un bain juif le mikvé, puis tous explose en lui comme une tempête le transportant dans le passé et ce lieu où Hamoutal se baigna et vécu ses drames, comme la mort de son époux David, ce trait d'union parfait pour cette histoire réelle perdue dans un passé devenu présent le temps d'un roman, faire renaitre de ces cendre cette fabuleuse épopée sanglante et romanesque.
C'est un roman vous happant les sens, vos humeurs fragiles vacillent au fil des rencontres, des lieux, des anecdotes historiques et de la tragédie de cette héroïne des temps anciens, de ce Moyen-âge lointain, histoire de notre passé, un roman passionnant, comme Da Vinci code de Dan Brown m'avait hypnotisé, une belle réussite.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          30
mfrance
  08 août 2018
Non, ceci n'est pas vraiment un roman, ni une biographie, pas un essai, non plus qu'un témoignage et pas davantage une chronique. Alors qu'est-ce ?
C'est un objet littéraire très curieux qui nous fait plonger directement mille ans en arrière, très exactement à la fin du onzième siècle, à partir de 1091, et en même temps nous promène dans le monde d'aujourd'hui à travers les paysages et les lieux scrutés avec méthode par l'auteur dans une recherche obstinée des éventuelles traces laissées par ce lointain passé !
Il nous fait suivre les tribulations de la jeune Vigdis Adelaïs, fille privilégiée d'une famille patricienne de Rouen, qui abandonnera tout, y compris sa religion, devenant la juive Hamoutal, pour l'amour de David, étudiant à la yeshiva de Rouen et fils du grand Rabbin de Narbonne. Elle le suivra de Rouen à Narbonne "les yeux remplis de lumière et d'enchantement", faisant fi des dangers qu'elle encourt.
David et Hamoutal viendront s'installer à Monieux, au Sud du Mont Ventoux, et y vivront le meilleur de leur existence, ce que Stefan Hertmans s'emploie à nous restituer au travers d'une évocation lyrique de cette Haute-Provence pour laquelle on le sent éprouver un amour ardent. Il évoque avec tendresse cette jeune femme courageuse, prise dans les tourments de l'histoire et des bouleversements survenus en cette lointaine époque.
Car, en effet, nous voici au moment où le pape Urbain "à Clermont, prie dans la crypte de la Basilique Notre-Dame du Port, et engage le lendemain, le 27 novembre 1095, la guerre sainte en lançant son fameux appel à la première croisade" déclenchant ainsi aux cris de "Dieu le veut" poussés par la foule, des événements d'une violence qu'il n'avait pas imaginée et certainement pas souhaitée.
Ce qui s'ensuit est tout bonnement horrible.
Jeunesse heureuse foudroyée d'un coup de lance et bonheur sombrant dans le sang, Hamoutal et sa famille vont hélas se trouver au devant de la scène.
Grâce à la horde des croisés qui se livrent à un pogrom sanglant dans son refuge du Vaucluse, la jeune femme va tout perdre et se verra dans l'obligation de quitter ce havre irrémédiablement souillé et détruit par la férocité de brutes avinées et haineuses.
Elle deviendra alors cette fugitive de terre et de mer, entreprenant un périple erratique qui va l'amener de Marseille au Caire en passant par la Sicile, obstinément suivie par l'auteur qui, maniaquement, entend marcher dans ses traces et raviver le fantôme de la fuyarde.
Il n'est pas évident de se plonger dès le départ dans la fiction ordonnée autour de Hamoutal, car l'auteur par ses incessants rappels du présent, la relation de son enquête sur les lieux où la jeune femme a vécu empêche le lecteur de mille ans plus tard de s'immerger dans ce Moyen-Age si bien ranimé ! Et c'est dommage.
Cependant, on finit par apprécier ces coupures, qui forment une respiration parfois bienvenue, pour rompre le cours d'événements insupportables, et à partir de là on se laisse embarquer et on accepte, comme évident, le rythme imposé par Stefan Hertmans.
Et alors le récit de couler comme une source désaltérante qui abreuve le lecteur d'une mine d'informations précieuses pour la compréhension de cette époque, les relations entre juifs et chrétiens, le début des croisades... Tout cela nous est savamment et magnifiquement conté... et la genizah du Caire, que l'on peut comparer à un puits des souvenirs, découverte en 1864, restituera ses secrets qui vont aider l'auteur dans sa quête et lui permettre de nous rendre si présent et émouvant le destin de Hamoutal.
Shabbat shalom.
Je remercie vivement les éditions Gallimard et Babelio de m'avoir adressé en avant-première ce surprenant ouvrage à la lecture duquel j'ai pris un vif intérêt.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          110
Marsepe
  03 août 2018
Le livre s'ouvre sur un paysage du Vaucluse, près du Mont Ventoux. Stefan Hertmans prend le temps de la description. Il immerge son lecteur dans une géographie qui recèle les vestiges de son histoire en cours d'écriture. Son attachement aux lieux le pousse à la rêverie. Il croit apercevoir au loin, dans les montagnes, un jeune couple : c'est David et sa femme, Hamoutal, surgis des siècles passés.
En exergue se trouve un mot hébreu, celui d'un village dont on a retrouvé les lettres sur un manuscrit (MNYW) et qui abrite le secret de la chrétienne convertie au judaïsme, qu'on appellera « la prosélyte ». Mille ans plus tard, elle suscite encore bien des interrogations de la part des chercheurs, et particulièrement de l'auteur qui nous prévient : ce roman est « inspiré d'une histoire vraie, il est le fruit (…) de recherches approfondies et d'une empathie créative. » On sent véritablement combien il aime ses personnages à qui il essaie de redonner vie, particulièrement Hamoutal dont il tente de reconstituer les aventures.
Née à Rouen, d'une noble famille de Normands, elle se prénomme Vigdis Adélaïs et reçoit une très bonne éducation. On la destine à un mariage chrétien. Mais, lors de ses promenades dans la ville, elle passe devant l'école talmudique, dans le quartier juif, et croise le regard d'un très beau garçon : David Todros, fils du grand rabbin de Narbonne. Au XIème siècle, à la veille de la première croisade, les Juifs vivent encore à côté des Chrétiens, même s'ils sont déjà stigmatisés par ce petit chapeau pointu et jaune. La haine couve contre ceux qu'on accuse d'avoir tué le Christ. Vigdis assiste à une scène qui la marquera pour toujours : un jeune voleur juif est battu à mort devant elle : « Sale juif, sale fils de pute de juif puant, ordure ». Est-ce cet épisode traumatisant qui la poussera à cette attirance pour l'étranger David ? le coup de foudre a lieu :
« Elle se sent haletante d'excitation. Elle approche, n'est plus qu'à quelques mètres du petit groupe. Elle doit lever les yeux, il le faut, il le faut. Elle le fait (…). Il est encore plus choqué qu'elle, par ce mélange d'hésitation et de franchise dans le regard de la jeune fille. Elle semble vriller ses yeux dans les siens, elle sent que son regard produit sur le garçon un effet douloureux. » (p.63)
Comment une Chrétienne, descendante de Vikings et de bonne famille, pourrait épouser un Juif ? C'est impossible. Elle le voit en cachette, apprend les prières à son Dieu dont on ne prononce pas le nom, ainsi que l'hébreu. Ils s'aiment passionnément, et elle ne peut plus rebrousser chemin :
« Elle a vu la licorne blanche et elle se précipite dans une forêt de vieux interdits. » (p.67).
Elle abandonne tout, et ils décident de s'enfuir à Narbonne où vit la famille de David. Ils sont traqués par des chevaliers chargés de ramener à tout prix la jeune fille à Rouen. L'auteur suit à la trace son héroïne, explore les lieux qu'elle a parcourus, ressuscite le passé par la géographie et les documents qu'il a étudiés. Il touche la pierre contre laquelle Hamoutal s'est peut-être appuyée, imagine cette jeune fille blonde aux yeux bleus devenue juive. Car le Coeur converti est plus qu'un roman : Stefan Hertmans, passionné par son sujet, reconstitue magnifiquement l'atmosphère des premières croisades, la vie des Juifs à l'époque médiévale (synagogues, yeshiva, mikvé, mais aussi pogroms). Entre fiction et histoire, passé et présent, il donne à voir les sites, fait ressurgir, grâce à la documentation et à son imagination, les visages et les lieux oubliés, donnant vie à cet amour interdit et à ses conséquences. Il a un tel amour des endroits qu'il visite qu'il envoûte le lecteur : il dépeint avec poésie non seulement les vallées du Vaucluse, mais aussi Narbonne, le Caire tel qu'il était au Moyen Âge, et nous montre, à partir de ruines, ce que furent ces villes autrefois.
Hamoutal tombe enceinte. Elle accouche au terme de sa deuxième fuite avec David — fuite qui la conduit à Moniou (Monieux), village de toutes les suppositions. Yaakov voit le jour, puis Justa quelque temps plus tard. le couple s'établit là. Ils vivent heureux, sous la protection du rabbin Joshua Obadiah, jusqu'à ce que le malheur les rattrape sous les traits des croisés conduits par Raymond de Toulouse. Ces hommes sont des brutes assoiffées de sang et d'un antisémitisme incroyable. Hamoutal est contrainte de fuir pour la troisième fois, mais seule cette fois-ci, avec son dernier nouveau-né sous le bras. Elle se lance dans une quête désespérée pour retrouver ceux qu'elle aime, persuadée qu'elle pourra se rendre à Jérusalem, ce qui la conduit à prendre la mer et à vivre mille souffrances.
L'auteur oscille régulièrement entre l'histoire qu'il refabrique et ses propres voyages. Les objets (manuscrits, tefillin…) qu'on a enfouis dans des genizah (pièce d'une synagogue où l'on jette ce qui contient le nom de Dieu) le font s'approcher d'Hamoutal. Il croit la voir à plusieurs reprises, dans une statue de l'église de Bourges, ou à Notre-Dame-du-Port, à Clermont-Ferrand, où elle a prié pour la dernière fois avant son baptême juif. Il nous donne très envie d'entreprendre aussi ce périple durant lequel il parvient à rendre si palpables des êtres oubliés :
« Mon illusion, mon désir de percevoir le moindre détail de cette femme aboutissent à la constatation qu'aujourd'hui elle n'est présente nulle part en dehors de mon imagination ». (p.107)
Historiquement, le récit est très solide : on a l'impression parfois d'être dans un essai, mais l'écriture littéraire nous ramène du côté de la fiction, annulant toute impression de didactisme.
« Je suis trop sous le charme de la France, je prends du retard. » (p.129)
C'est ainsi qu'on pourrait résumer la littérarité de ce roman : chaque page transpire d'un amour incroyable pour le pays. Sous la plume de cet auteur belge néerlandophone, le lecteur en est d'autant plus surpris et ravi. Rien n'est plus doux qu'aimer une femme qu'on invente : le Coeur converti, mû par le souvenir d'Hamoutal, est une somme de travail digérée (vingt-deux ans d'écriture), un roman couplé d'une quête érudite qui tient le lecteur en haleine et lui fait dire que parvenir à un tel résultat peut aisément passer pour un exploit.

+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          20
Citations et extraits (6) Voir plus Ajouter une citation
Olivia-AOlivia-A   14 août 2018
Il existe encore ici de ces après-midi oniriques au cours desquels les lents nuages blancs évoquent de gigantesques dieux grecs assoupis qui, flottant à travers l'Elysée, nous donnent un aperçu du paradis. Je ressens de plus en plus le désir d'être enterré ici dans ce sol dur quand le moment sera venu. J'imagine qu'il me reste quelques années de répit puis je m'allongerais pour écouter le temps se déplacer, le bourdonnement des cyprès, le tintement de la cloche de l'église, le cri de la chouette et le gazouillis des guêpiers planant, extatiques, au-dessus de ma tombe, avec ce bleu intangible au-dessus de mes yeux devenus aveugles.
Le monde tourne, mais quand on retient un instant sa respiration, il s'immobilise.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          50
Olivia-AOlivia-A   14 août 2018
Marseille est inondée d'un soleil éblouissant. Je me promène parmi des jeunes branchés aux vilains tatouages et des Ethiopiens vendant de fausses Ray-Ban. Je traverse le marché arabe bigarré avec ses poulets vivants et une odeur prégnante de marihuana, de menthe, de morue, d'olives et de cannelle. L'eau coule sur les vieux pavés dans l'ombre bleue, les platanes amassent la poussière. J'ai envie d'un café fort et la tentation de recommencer à fumer me brûle la gorge. Je pense aux ports de l'autre côté, on ne peut pas faire autrement ici. J'ai envie de monter dans un bateau et de disparaître de ma propre vie. Dans mon journal du matin, je lis le énième article à propos de dizaines de noyés devant les côtes de la Grèce.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          10
Olivia-AOlivia-A   14 août 2018
Me voici à marcher encore une fois dans les ruelles, je prends de profondes respirations. L'histoire est dans la rue elle est farouche, une tache de lumière aux contours humains, entourée de vies sombres, perdues. Voilà David qui s'égratigne la main contre un vieux mur épais ; ce n'est pas grave mais elle enfle et le démange. Ils partent dans la voiture bâchée, qui les secoue en roulant sur les bosses et les creux des vieilles routes. Ils ont une demi-journée d'avance sur moi. Ils avancent à la même allure que la file de voiture qui se suivent de près sur cette autoroute étouffante.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          00
mfrancemfrance   08 août 2018
Dans la fumée des foyers allumés pour brûler les ordures, je sens de l'encens et de la myrrhe, le feu du monde ancien. J'éprouve la curieuse envie de traîner ici, d'entrer quelque part, de m'asseoir pour ne plus me lever ; puis je me rends compte que je suis indiscret et dois poursuivre ma route. Mais ces quelques centaines de mètres à travers ce quartier très ancien me marqueront à jamais comme un voyage court, intense, à travers le temps, pendant lequel j'ai respiré, senti et vécu quelque chose qui m'a fait atterrir dans l'histoire après laquelle j'ai couru pendant tout ce temps.
Page 281/282
(Promenade de l'auteur au Caire à la recherche de l'ancienne synagogue)
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          10
mfrancemfrance   08 août 2018
Sous le régime féodal, le fossé entre pauvres et riches s'est creusé ; les frustrations du peuple et la rancune contre les nantis, le clergé et la noblesse, se sont accumulées. Mais les chevaliers sont invincibles, aussi les gens du peuple et leurs prêtres choisissent-ils une cible plus facile pour exprimer leu mécontentement : les juifs qui se sont enrichis par les prêts, les intérêts et les remboursement, eux qui sont les assassins du Christ. Coiffés de vieilles marmites et de poêlons, dans une lamentable tentative d'imiter les chevaliers en armure, ils se regroupent avec pour seules armes leurs fléaux, leurs fourches à purin et leurs couteaux émoussés ; ils sont chaussés de sabots et leurs lanières de cuir mal jointes ; ils suivent les troupes bien ordonnées, éblouis par la splendeur des cuirasses, les parures bigarrées des chevaux, les plumes et les casques. Ils s'enivrent, abusent des femmes de la communauté et prient dans la journée pour une indulgence totale : plus ils tueront d'ennemis du Rédempteur, plus ils auront de chance de sauver leur âme.
Page 174
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          00
Video de Stefan Hertmans (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Stefan Hertmans
Extraits de la conférence donnée par Stefan Hertmans à l'école de la Cambre (ENSAV), à l'occasion de la rentrée académique 2011-2012.
autres livres classés : croisadesVoir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frMomox






Quiz Voir plus

Quelle guerre ?

Autant en emporte le vent, de Margaret Mitchell

la guerre hispano américaine
la guerre d'indépendance américaine
la guerre de sécession
la guerre des pâtissiers

12 questions
1352 lecteurs ont répondu
Thèmes : guerre , histoire militaire , histoireCréer un quiz sur ce livre