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EAN : 9782268108476
216 pages
Les Editions du Rocher (04/01/2023)
3.58/5   50 notes
Résumé :
Depuis l'enfance, un mystère intrigue Thomas Poisson : la vente, dans les années vingt, de la tour Eiffel à son arrière-grand-père, ferrailleur de son état, par un certain Victor Lustig. Une arnaque mythique dont a été victime son aïeul, un déshonneur transmis de père en fils.
Sa recherche le conduit auprès de son père – un homme taiseux qui s'est réfugié dans un Ehpad à la mort de sa femme – et à la médiathèque de sa ville, où il rencontre une singulière pet... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (32) Voir plus Ajouter une critique
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Lorsque son fils lui demande de l'aider pour construire son arbre généalogique, Thomas se penche sur cette légende familiale qui prétend que son arrière-grand-père fut la victime d'une arnaque grandiose en achetant à un escroc la Tour Eiffel ! Cette anecdote contée par sa propre mère, il veut la faire confirmer par son père, qui réside en Ehpad, et dont il est urgent de saisir au bond les souvenirs qui ont résisté l'assaut de l'âge. Il quitte donc pour quelques jours son cadre quotidien, entre sa compagne dubitative en ce qui concerne leur avenir de couple, et ses amis de la bibliothèque, là où il cherche en vain une trace de ce fait divers original. Si elle a réellement exister, cette arnaque a t-elle concerné son aïeul ou était-ce un homonyme ?
La rencontre avec ce père évanescent qui n'est plus que l'ombre de lui-même lui permettra t-elle de résoudre l'énigme ? Cette escapade sera au moins l'occasion d'un vrai échange avec son père et d'une réflexion sur sa situation.


De l'humour, de l'auto-dérision, de l'amour et de l'amitié, pour ces confidences en forme de questions, qui posent un regard sans complaisance sur les quarante ans qui viennent de s'écouler sans crier gare.

Avec une écriture toujours aussi agréable, Jean-Claude Lalumière offre un moment de gloire à cet anti-héros si représentatif de notre époque.



216 pages rocher 4 janvier 2023
#LInventiondelhistoire #NetGalleyFrance

Lien : https://kittylamouette.blogs..
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Sur les pas de la victime de l'arnaque du siècle

Sous couvert d'une enquête menée par son arrière-petit-fils qui entend savoir comment son aïeul a pu croire qu'il avait racheté la tour Eiffel, Jean-Claude Lalumière nous raconte la France d'aujourd'hui, celle où nombreux sont ceux qui se sentent aussi arnaqués.

Thomas a du temps devant lui, car après avoir travaillé en tant que rédacteur dans une agence de pub il se retrouve au chômage. Alors il essaie de s'occuper, range le garage et y déniche des tonnes de souvenirs. Puis décide de s'inscrire à la médiathèque où il ne tarde pas à se faire des amis. Lina, la belle bibliothécaire, n'hésite pas à lui apporter son aide, car l'enquête qu'il a décidé de mener la passionne. Il aimerait en savoir plus sur cette histoire que sa famille préfèrerait oublier, la vente de la tour Eiffel à son arrière-grand-père par un roi de l'arnaque. Françoise qui arrondit ses fins de mois en vendant des confitures aux clients et Mansour, dont il a également fait la connaissance à la médiathèque l'encourage à parler à son père, lui qui n'a pu parler au sien, ancien harki torturé par ceux de son propre camp et rescapé in extremis de cette sale guerre. "Ce jour-là, j'ai compris pourquoi Mansour s'intéressait à la littérature des années cinquante et soixante. Celle qui parle de la jeunesse de son père, de la sienne aussi. On revient toujours explorer les forêts noires de son enfance, y retrouver le petit garçon resté là, égaré, oublié sur le chemin qui mène à l'âge d'homme. Mansour et moi avons cela en commun, ce désir de comprendre ce qui nous a construits."
Ajoutons-y Francky qui a bien envie de faire payer au directeur de supermarché son trafic illicite et imagine un moyen irréfutable pour lui extorquer les fonds qu'il détourne. Ce que Viktor Lustig avait réussi à faire en vendant la tour Eiffel.
Alors même si son père perd un peu la mémoire, Thomas décide-t-il de confier son fils Valentin à Carine, son épouse, et prend le train pour la maison de retraite de Marennes où réside son père. Peut-être réussira-t-il à en apprendre davantage sur cet homme, objet de recherches vaines jusque-là?
Avec beaucoup de sensibilité et d'humour, Jean-Claude Lalumière suit cet homme un peu maladroit et dépeint avec beaucoup de justesse cette France des oubliés. Sous couvert d'enquête historique, c'est bien une recherche personnelle que mène Thomas. Où en est-il de sa relation avec sa femme? Avec son père? Avec son fils? Et plus largement avec une société qui manifeste sur les ronds-points et qui rêve de jours meilleurs. Qui a le sentiment qu'elle aussi a été arnaquée.
C'est avec la politesse du désespoir qu'il nous fait partager sa quête et c'est avec grand plaisir qu'on le suit dans ses pérégrinations. Oui, la nostalgie est une petite musique mélancolique qui a encore de beaux jours devant elle.

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Thomas a la quarantaine. Il est au chômage après avoir travaillé dans une agence de publicité. Pas mal dépité il n'est pas très actif mais se rend chaque semaine à la médiathèque où il retrouve ceux qui sont devenus ses amis et qu'il a rencontré sur place.

Le jour où son fils doit remplir son arbre généalogique pour l'école il lui parle de son arrière-grand-père et de l'arnaque dont il fut la victime au milieu des années 1920 : Victor Lustig lui avait vendu la Tour Eiffel qui allait être démontée, revenant trop chère à entretenir.

Deux faits authentiques, Victor Lustig était un arnaqueur patenté et la démolition de la Tour Eiffel était prévue dès sa construction !

Sa mère le lui avait raconté quand il avait aussi dressé son arbre généalogique, en lui disant de n'en parler jamais à son père au risque de le peiner ! Lors d'une visite au dit père, en maison de retraite, il aborde le sujet.

Rien de grandiose dans l'histoire et les événements mais écrit de manière captivante. Je me suis retrouvée tout aussi morose que Thomas, tout aussi révoltée que Francky et tout aussi arnaquée par la société moderne ! Chacun des sentiments ressentis par les personnages m'a touchée. le tout avec pas mal d'humour et de légèreté, de celle qu'on utilise quand on veut faire croire que notre vie est maitrisée et que tout va bien.

Un bon moment de lecture et je lirais avec plaisir d'autres livres de cet auteur.

#LInventiondelhistoire #NetGalleyFrance

Challenge Multi-Défis 2023
Lecture Thématique janvier 2023 : Entre 201 et 499 pages
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De Jean-Claude Lalumière, j'ai aimé deux romans fantasques et jubilatoires : 'Le Front russe' et 'La Campagne de France'.
Le premier se moque de la fonction publique (désillusions d'un jeune fonctionnaire), le second du tourisme beauf. Je me suis retrouvée dans ces deux tableaux.

Ce dernier récit démarre très bien, sur fond de colère des Gilets jaunes, de chômage et de lose, mais il devient vite poussif, malgré le sympathique quator censé être au centre de l'intrigue.
On tourne en rond sur deux-cents pages autour de cette histoire de Tour Eiffel, ça n'avance pas. C'est bien dommage car JC Lalumière sait être très drôle, et a plein d'idées pertinentes (de gauche, donc 😉) sur notre société et ses laissés pour compte - démunis, chômeurs, personnes âgées...

A la lecture, j'ai pensé à des auteurs que j'apprécie généralement, tels que Florent Oiseau, Arnaud le Guilcher, Pierre Raufast.
Mais j'ai eu du mal à aller au bout de cette histoire, malgré sa brièveté.
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Page 66, c'est-à-dire à un tiers du bouquin, je me suis dit : « ça peine à décoller ! ». C'est que la 4ème de couverture et le petit pitch dans la Masse Critique Babelio (que je remercie grandement ici, ainsi que les éditions du Rocher) me promettaient une enquête sur l'escroquerie du siècle, dans les années 1920 ; la vente à un ferrailleur naïf - aïeul du narrateur - de la Tour Eiffel ! … Et puis ce titre énigmatique « L'Invention de l'Histoire », dans mon esprit il y avait un H majuscule, en fait il n'y en a pas, il fallait juste lire « L'invention de l'histoire », et ce n'est pas pareil.
Ce roman est donc plutôt un prétexte à décrire les trente non-glorieuses, les années 1980, 1990, 2000, et jusqu'aux Gilets jaunes. Cette France des déclassés, de la précarité, du chômage et de la démerde. Quatre français.e.s issu.e.s de ces laissé.e.s pour compte, se retrouvent régulièrement à la médiathèque d'une banlieue quelconque pour évoquer leurs petits malheurs. C'est là que l'un d'eux, actuellement agent de sécurité dans un supermarché, sollicite les trois autres (dont notre narrateur) pour « braquer » le directeur du magasin, qu'il sait être un escroc. Tout comme l'histoire de la vente de la Tour Eiffel, cette histoire-là est aussi un prétexte.
L'écriture est assez jolie, le ton un peu désenchanté, mais la drôlerie n'y est pas absente. Il y a aussi une forme de poésie dans cette narration facile faite de flashbacks et de références à l'actualité sociale. Il y a surtout une grande humanité dans la description de ces personnages.
Comme je suis un peu têtu j'ai quand même vu dans ce récit une histoire de l'invention de l'Histoire. En effet, je pense que les générations nées à partir des années 1960, n'ont sans doute pas « connu » L Histoire en dehors de celle vue par le prisme de la télévision, cette Histoire « au loin » (Guerres, révolutions sous d'autres cieux). Or il restera à chacun d'entre nous de vrais souvenirs de quelques épisodes des Gilets jaunes ... Est-ce cela notre Histoire ? Est-ce que la sociologie c'est de l'Histoire en devenir ?
D'abord un peu déçu, j'ai finalement bien apprécié cette lecture fine et qui pose des questions d'aujourd'hui. Allez, salut.
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Citations et extraits (18) Voir plus Ajouter une citation
Assez vite, il avait retrouvé du travail au centre commercial de la ville voisine, comme vigile à mi-temps. Il assurait les services du soir, de 18 heures à 23 heures, passait le relais à l'équipe de nuit. Le patron l'appelait parfois pour des remplacements le week-end, qu'il ne pouvait pas refuser.
- Quand tu travailles à mi-temps, tu acceptes toutes les heures sup' qu'on te propose, même quand ça tombe sur le week-end où ton fils est chez toi, m'avait-il confié. C'est une voisine qui le garde quand ça arrive. Il nous reste quand même les soirées. C'est mieux que rien.
(p. 165-166)
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(Les premières pages du livre)
À trois cents kilomètres à l’heure, le train traverse la campagne beauceronne figée dans son immensité. Sur la plaine, le soleil encore bas darde ses rayons dont la lumière rasante s’accroche à la rosée, qui ne l’arrête pas, lui donne au contraire plus d’ampleur. Magie de la diffraction. C’est le printemps et le vert tendre s’étend à perte de vue. Du blé partout. Du blé encore en herbe. Du blé en abondance qui vaut à cette région le surnom de grenier de la France. L’agriculture moderne, intensive, au service de la multiplication des pains. Une assurance contre la famine et les soulèvements populaires.
La grande vitesse sied à ce paysage hérité du remembrement dont il est l’expression la plus monotone. Sans le mouvement pachydermique des éoliennes, d’aucuns pourraient croire que rien ne bougeici, ousipeu. Lacroissancedesculturespour seul mouvement. Invisible à l’œil du voyageur. Une abstraction pour mon esprit citadin. Périurbain, devrais-je dire. Selon les géographes et les aménageurs, c’est ainsi qu’il convient de qualifier ce qui n’est ni la ville, ni la campagne, ni même la banlieue. L’espace périurbain est un endroit où le champ des possibles se réduit à un carré d’herbe clairsemée menacé par le goudron des parkings. Je vis dans un lieu incertain, voué à disparaître, qui sera bientôt absorbé par la ville en expansion, où demeure dans un statut transitoire près d’un tiers des Français auxquels personne, ni les médias, ni les politiques, ni les pouvoirs publics, n’accorde beaucoup d’attention en dehors des campagnes électorales. Des crevards, une armée de réserve pour l’économie, la chair à canon du capitalisme et de la société de consommation. Rejetés loin des centres-villes par la pression immobilière, coincés là par les aléas économiques, financiers, boursiers, cantonnés aux marques génériques et aux premiers prix. Le hard discount et le made in China pour seul horizon. La frustration pour quotidien. Chaque fois que nous abordons ces sujets, Mansour s’emporte. « Et on leur reproche encore de coûter cher. Un pognon de dingue, comme il dit, l’autre… Qui peut s’étonner de les voir se rassembler depuis quatre mois sur les ronds-points ? Mais à quoi aboutira toute cette agitation ? Tu peux me le dire ? À des promesses, comme toujours… »
Mansour a probablement raison. « C’est comme ça, depuis toujours, enchérit-il. Les autorités mentent et rien de mieux ne nous attend dans la vallée voisine. Inutile de se lancer dans l’ascension du col. Nous croiserons les mêmes miséreux arrivés au sommet, venant de l’autre versant, avec, dans le regard, la même certitude, la même colère d’avoir été trompés. »
Je n’ai pas compris pourquoi Mansour racontait cette histoire de vallée et de col. Nous étions à la médiathèque. Il m’a montré un livre, Les Saisons de Maurice Pons.
— Tu devrais lire ce roman, m’a-t-il dit.
Je venais d’enregistrer mes livres pour la semaine à la banque de prêt et j’avais déjà atteint le maximum d’emprunts autorisé.
— La prochaine fois, je lui ai dit.
Mansour a reposé le livre à sa place en soupirant. Il sait bien que je ne lis pas de romans. C’est une chose qui le désole.
— Tu devrais le lire, celui-ci. Moi, j’ai appris beaucoup grâce aux romans. Je connais la chaleur qui, au mois d’août, embrase dans un souffle les vallées d’Algérie quand vient le soir, je connais l’ambiance d’Alger les jours de victoire de l’équipe nationale de football, les voitures qui descendent des hauteurs de la ville dans un concert de klaxons et les Algérois qui se rassemblent et qui forment un cortège sur la rue Didouche-Mourad, je sais qu’Alger la blanche ne l’est qu’en façade, au premier regard lorsqu’on arrive par la mer, mais que l’ocre, le jaune, le brun et le rouge de la brique s’imposent ensuite au regard. Et pourtant, je n’y suis jamais allé. Grâce aux romans, j’ai aussi compris la colère de la jeunesse algérienne, de l’humiliation des célébrations de 1930 aux massacres de Sétif en 1945, cette colère qui a poussé mon père à rejoindre l’ALN dès 1954. J’ai lu le déchirement du départ forcé, que j’avais oublié. J’étais trop petit… Bref, j’ai compris qui j’étais. Lire des romans est la meilleure façon d’entendre parler de soi. De toute façon, c’est tout ce qu’il me reste pour combler les silences.
J’ai pris le train ce matin à la gare Montparnasse, celui de La Rochelle, et descendrai à Surgères, au milieu de la campagne charentaise. De là, un bus assure la liaison avec Marennes où demeure mon père. Un long périple. Le bus donne l’impression d’un retour au temps où la durée du voyage préparait au dépaysement, où l’on se languissait d’arriver. Il fallait prévoir un casse-croûte. Un temps révolu. Malgré le trajet en bus, j’arriverai avant 14 heures à Marennes, et pourrai, je l’espère, déjeuner au restaurant de la place Carnot où se situe l’arrêt, ou sinon près du marché. Rien n’est moins sûr si tôt dans l’année. Hors saison encore. À pied, je rejoindrai ensuite la maison de retraite où réside mon père. Pour dormir, j’ai loué une chambre d’hôte non loin du centre. Confort réduit mais prix raisonnable.
Nous sommes vendredi. J’ai accompagné Valentin à l’école à 8 h 30. Sur le trajet, je lui ai rappelé que c’était Amélie, la mère de son copain Lucas, qui viendrait le chercher ce soir, que je devais m’absenter jusqu’à lundi et qu’il passerait le week-end avec sa mère, mais la seule question qui l’intéressait était de savoir si j’allais croiser la dame aux confitures. Il a terminé un pot de confiture de fraises ce matin et s’inquiète de voir notre réserve diminuer. « Il n’y a plus que trois pots d’avance », a-t-il insisté. Arrivé devant l’école, Valentin a filé dans la cour en direction d’un groupe de garçons, tout en criant à mon intention de ne pas oublier la confiture. Je l’ai rassuré de nouveau et, pressant le pas, j’ai gagné la gare pour rejoindre Paris par le TER de 8 h 45. Les confitures attendront mon retour.
La dame aux confitures, comme l’appelle Valentin, c’est Françoise que je retrouve plusieurs fois par semaine à la médiathèque. Pour compléter sa modeste retraite, elle prépare des confitures qu’elle vend sous le manteau. Elle promène toujours avec elle un chariot de courses en toile écossaise orange qui contient une douzaine de pots de sa production. Un client peut se présenter à tout moment. Françoise teint ses cheveux d’une couleur proche de l’orange de la toile de son chariot. Une couleur sans équivalent dans le règne naturel qui peut, sous une certaine lumière, évoquer un coucher de soleil publicitaire, un cliché de la Toscane sur lequel un graphiste stagiaire aurait abusé des filtres Photoshop. Une image rassurante qui m’a d’abord laissé penser à un geste marketing. Françoise est bien au-dessus de cela. Elle aime cette couleur, tout simplement. Pourtant, s’il ne s’inscrit pas dans une quête d’image de marque, l’orange de ses cheveux la rend facilement identifiable, de loin. Même dans la bibliothèque, les lecteurs l’abordent pour réclamer qui de la mûre, qui de l’abricot, qui de la framboise. C’est comme ça que je l’ai rencontrée. J’étais assis à la grande table, celle tout au fond de la médiathèque, où les lecteurs consultent la presse. Elle venait de s’installer en face de moi et s’apprêtait à lire l’édition du jour du Parisien quand un jeune employé est venu lui demander, en chuchotant pour ne déranger personne, s’il lui restait de la gelée de groseille. Françoise a chuchoté, elle aussi, à l’oreille du jeune homme qui a éclaté de rire sans émettre le moindre bruit. Une scène à faire douter un malentendant du bon fonctionnement de son sonotone. Je me suis dit que la formation des bibliothécaires devait les préparer à cela. Une aptitude validée par un examen, j’imagine, où l’épreuve consiste en une mise en situation de communication silencieuse : orienter vers la section « Histoire égyptienne » sans prononcer un mot, ramener au calme d’un simple regard un groupe d’adolescents agités, donner son avis, positif ou négatif, sur un ouvrage en clignant des yeux… Personne ne maîtrise l’expression silencieuse mieux que les bibliothécaires. Entre eux, ils échangent sur des fréquences que seuls les chiens et les chauves-souris peuvent percevoir.
Françoise a plongé la main dans son chariot, en a ressorti la gelée convoitée, provoquant le sourire radieux du jeune employé.
— J’ai aussi de la fraise, a-t-elle soufflé. De la mara des bois.
Mais le garçon s’est contenté de son pot de groseille.
Alors qu’elle ouvrait son journal, je lui ai dit :
— J’en veux bien, moi, de la fraise.
— Vous avez raison, c’est la meilleure.
Ce n’était pas Françoise qui avait répondu mais l’homme qui, assis à côté de moi, lisait Le Monde des livres. C’est aussi à cette occasion que j’ai rencontré Mansour. C’était au début de mon chômage. Nous avons sympathisé ensuite, et nous nous retrouvons plusieurs fois par semaine, toujours autour de la même table, aux mêmes places, depuis ce jour-là.
Une éternité s’était écoulée, me semblait-il, depuis la dernière fois où j’avais couru pour attraper le train de 8 h 45. Bientôt deux ans que je fais partie de ceux qui ne sont rien. Avant cela, j’étais rédacteur dans une agence publicitaire. Vingt ans que j’exerçais ce métier. Depuis plusieurs mois, je ressassais le même discours chaque soir en rentrant de l’agence. Je n’aimais plus mon travail, ne m’entendais pas avec le directeur artistique recruté un an plus tôt, un jeune prétentieux qui me regardait comme un dinosaure lorsque je réclamais des briefs plus précis. « C’est bon, Thomas, pas la peine de creuser, on en a assez », me répondait-il chaque fois, désinvolte, superficiel, trop pressé. Et je me retrouvais à plancher avec des orientations imprécises dans des délais toujours réduits. Ce que je proposais ensuite ne le satisfaisait pas. L’art de sucrer les phrases, comme disait le chef de pub avec lequel j’avais débuté, requiert du temps, de la patience. Trop vagues, à l’image des directions données, mes slogans
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Dans les médias, le chômage n'est jamais abordé sans sa courbe. C'est beau une courbe, c'est arrondi, sinueux, féminin. Une douceur. Ça donne envie de se laisser glisser, de se lover dans ses creux, de se blottir tout contre. Dans la vraie vie, le chômage, même voulu, se révèle une cassure, un virage serré au bord du précipice, une chute. La courbe du chômage est collective. Empilées, les milliers de petites cassures individuelles s'estompent, disparaissent dans la courbe.
(p. 25)
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Des deux bibliothécaires qui se trouvaient derrière le comptoir d'accueil, c'est la plus âgée qui m'a répondu (...).
- J'ai toujours vu cette tour comme un symbole phallique. Si vous voulez mon avis, Gustave Eiffel était impuissant.
Pour illustrer sa remarque, elle a laissé son petit doigt retomber mollement mimant une tige qui se recroqueville. Comme si ses mots avaient besoin d'être illustrés...
(p. 127)
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Ce jour-là, j'ai compris pourquoi Mansour s'intéressait à la littérature des années cinquante et soixante. Celle qui parle de la jeunesse de son père, de la sienne aussi. On revient toujours explorer les forêts noires de son enfance, y retrouver le petit garçon resté là, égaré, oublié sur Le chemin qui mène à l’âge d'homme.
Mansour et moi avons cela en commun, ce désir de comprendre ce qui nous a construits. p. 53
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Vidéo de Jean-Claude Lalumière
Jean-Claude Lalumière vous présente son ouvrage "L'invention de l'histoire" aux éditions du Rocher. Rentrée littéraire janvier 2023.
Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2676063/jean-claude-lalumiere-l-invention-de-l-histoire
Note de musique : © mollat Sous-titres générés automatiquement en français par YouTube.
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