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Pierre Leyris (Traducteur)
EAN : 9782070401406
108 pages
Gallimard (24/10/1996)
  Existe en édition audio
4/5   993 notes
Résumé :
Melville savait-il, écrivant {Bartleby}, l?immense destin à venir de son copiste, et de sa phrase fétiche, "Je préférerais ne pas" ?Un texte bref, mais tout un roman et qui a basculé la littérature tout entière, en tout cas un siècle  et demi de littérature...  Et puis l'histoire qui s'amorce ici, quartier des bureaux de Manhattan, deviendra celle de tous les bureaux, avec chef et tâches misérables,  dans toutes les villes du monde moderne.  Vivre dans... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (131) Voir plus Ajouter une critique
4

sur 993 notes

Je préférerais ne pas.

le mantra du copiste Bartleby face à toutes les demandes de son chef de bureau a marqué l'histoire de la littérature.

Formule magique, le « Sésame ferme toi » du gratte papier, fait encore sortir de la fumée des chapeaux des philosophes les plus pointus qui tentent de révéler le sens profond de cette nouvelle. Une merveille écrite en 1853 d'une encre bien sympathique. C'est ainsi que ce texte court a pu générer des annuaires entiers de théories obscures. Foucault ne dérida pas Deleuze qui batailla.

Rien que la traduction du « I would prefer not to » compte plus d'écoles que de mots : Je préférerais ne pas, Je ne préférerais pas, j'aimerais mieux pas, Pas préférer moi je… Bon, la dernière est de moi ou de maître Yoda, mais l'important, c'est de participer. Sauf pour Bartleby, qui ne veut plus rien faire.

L'histoire est pourtant simple. le sympathique directeur d'une étude juridique embauche un nouveau copiste au bon profil de scribouillard : terne, émacié, transparent. Nul besoin d'être un grand clerc, puisque le patron est déjà notaire, pour comprendre que la recrue n'est pas d'un tempérament innovant. Il rejoint une équipe d'énergumènes dont on ne connait que les surnoms : Pincettes, Dindon et Gingembre aux rendements variables selon l'heure de la journée et l'état de fraîcheur.

Peu à peu, voire très peu, le morne besogneux entame une résistance passive vis-à-vis des consignes du narrateur qui étale son impuissance à gérer cette situation inédite. Son employé ne lui dit jamais vraiment non, il n'a pas de carte syndicale, mais il n'obéit pas et fait seulement acte de présence pesante. Cette attitude obsède le notaire qui voit son train-train rassurant dérailler, sa petite vie de bureau aux sages ambitions, tourmentée par cet être désincarné, ce rebelle immobile.

Le récit se situe à Wall Street au milieu du 19ème siècle, quand la bureaucratie entre dans l'adolescence, un âge bête qu'elle ne quittera pas. Les immeubles de New York ne grattent pas encore le ciel mais certains employés ne touchent déjà plus terre. Point de télétravail, de travail devant la télé ou d'open un peu space, juste un système présenté comme abêtissant que l'ex employé des postes en charge des lettres mortes ne peut ou ne veut plus assumer. Il fuit ce monde, par une lutte inactive, sa négation passive comme seul préavis à sa disparition. le rapport à l'autorité artificielle est également interrogé dans cette histoire sans fin, car elle n'a pas vraiment de début.

Bartleby n'a plus de «tuner». Il est copiste, l'ancêtre de la photocopieuse, la copie usée d'une copie d'une copie dont les mots deviennent presque invisibles. L'homme s'efface derrière des tâches à l'utilité relative.

Quand le notaire, d'une nature faible et d'une patience inconnue d'un manager de notre temps, se rend compte que Bartleby s'est approprié les lieux et vit jour et nuit dans son bureau, la situation devient ubuesque. L'homme ne préférant pas être congédié, c'est l'étude du notaire qui va déménager dans de nouveaux locaux. Les futurs occupants, à défaut de machine à café, qui n'existe pas encore, vont hériter de Bartleby, toujours dans les murs, toujours entre quatre murs.

Pendant cette lecture, j'ai vraiment oscillé entre le plaisir du comique de situation et la pitié pour ces personnages pathétiques. Je suis certain de ne pas avoir saisi toutes les nuances de cette histoire qui déborde d'intelligence et qui préfigure l'univers de Kafka, comme une source éternelle de réflexion.

Moby Dick a éclaboussé le reste de l'oeuvre d'Herman Melville mais cette nouvelle intemporelle mérite sa postérité et d'être emportée sur un radeau de sauvetage voguant vers une île déserte, pour fuir sans regret le monde confiné de Bartleby.

Vite lue, lentement pensée, jamais oubliée.

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En 1853, après l'accueil mitigé réservé à Moby Dick, Melville se met à écrire des nouvelles, dont la première d'entre elles est « Bartleby, the Scrivener : A Story of Wall-Street ». le texte, délaissé pendant un siècle par la critique américaine, a connu ensuite un grand succès, particulièrement auprès des philosophes et écrivains pour lesquels la nouvelle a longtemps constitué un objet de fascination et a suscité de multiples interprétations. Les traductions et les commentaires se sont ainsi succédé sous de nombreux titres différents : Bartleby l'écrivain, Bartleby le scribe, Bartleby : une histoire de Wall Street, et plus simplement Bartleby. Toutefois, presque toutes ces lectures évitent le texte pour se focaliser essentiellement sur la formule « I would prefer not to » ou le personnage qui l'incarne, négligeant ainsi l'intrigue.

Ainsi que le rappelle le sous titre, le récit se déroule à Wall Street, au milieu du XIXe siècle à l'époque où New York, la ville natale de Melville, va devenir la place financière majeure du monde occidental. Dans une petite étude, un avocat a déjà trois collaborateurs originaux qui correspondent guère au personnel attendu chez un avocat d'affaires de Wall Street, lorsqu'un personnage mystérieux apparaît ; il s'agit de Bartleby, un copiste consciencieux et silencieux. le narrateur est l'avocat qui entreprend de raconter, des années après, un épisode de sa vie, son quotidien dans son étude, et tout particulièrement ses mésaventures dans le recrutement de ses employés qui lui compliquent l'existence. Bartleby se révèle être un employé modèle qui respecte toutes les formes à la lettre, mais qui ne laisse jamais transparaître de signe d'émotion, ou de trace d'« humanité ordinaire », comme le relève le narrateur. On ne sait rien de Bartleby et son attitude interpelle, ce qui installe progressivement un suspense teinté d'une certaine tension. le premier incident se produit rapidement, lorsque l'avocat demande à Bartleby de recopier un document. Il réitère trois fois sa demande et, à la surprise générale, Bartleby répond systématiquement, d'un ton parfaitement calme, « je préfèrerais ne pas (le faire) » : « I would prefer not to ». Au fil des pages, Bartleby abandonne inexorablement toute activité, ses comportements extravagants se multiplient et s'enchaînent, au point où celui-ci devient une véritable épreuve pour son entourage. Alors qu'on s'attend à ce que Bartleby obéisse normalement aux demandes de son patron, il refuse obstinément de faire ce pour quoi il est payé, comme si cela était normal, puis refuse même de sortir de l'étude où il s'est installé pour dormir.

L'originalité de Bartleby tient du fait qu'il ne refuse jamais directement mais use d'une expression qu'il oppose à toute sollicitation et qu'il utilise tout au long du récit « J'aimerais mieux pas » ou « Je (ne) préférerais pas », variant selon les traductions. Cette formule ambigüe « I would prefer not to » n'est pas vraiment correcte en anglais, contrairement à « I‘d rather not », incarnant la résistance passive du personnage, mais participe toutefois d'un registre soutenu, presque précieux, et d'une politesse extrême. Comme l'a écrit Deleuze « elle résonne comme une anomalie ». Elle n'oppose pas un refus strict, mais laisse une possibilité avec l'ouverture du « I would prefer » et la fermeture du « not to ».

En dépit de nombreuses interprétations, l'énigme de Bartleby reste entière mais la plupart des commentateurs ont relevé une certaine culpabilité qui marque le récit du notaire, en effet, son manque de réaction et son extrême tolérance paraissent invraisemblables. Melville a réussi à transformer une petite histoire d'apparence anecdotique en ce qui est aujourd'hui considéré comme un des sommets de la littérature américaine.

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Premier contact avec Herman Melville avec la lecture de "Bartleby le scribe", environ 40 pages au format numérique, suivies d'une biographie de l'auteur écrite par Philippe Jaworski dans cette édition.

Disons le tout de suite c'est une lecture qui a tout de l'ovni littéraire, c'est une histoire inclassable et... surprenante.

Qui est Bartleby le scribe ? c'est ce que nous allons vouloir savoir désespérément tout au long de cette nouvelle.

Il y a du Monty Python côté atmosphère, le burlesque en moins, tous les personnages de ce conte étrange sont hautement improbables, les situations et dialogues sont souvent absurdes et pourtant il y a quelque chose de magique dans ce récit, surtout par les promesses qu'il nous fait miroiter.

Bartleby ne ressemble à personne que vous puissiez connaître, c'est ce qui est si intrigant.

“Je préférerais ne pas” : telle est la réponse, invariable et d'une douceur irrévocable qu'oppose Bartleby...

Là s'arrête mon intérêt car la fin m'a vraiment désappointé, j'ai du mal avec les promesses qui ne sont pas tenues, avec l'absence de justification en général, pas très gênant, ce ne sont que 40 pages vite lues...

Passé ma déception (car oui je m'attendais vraiment à quelque chose de grandiose), j'ai eu un sourire, ça m'a rappelé la blague des "petites boules rouges", que je ne raconterais pas ici car il s'agirait d'une forme de spoiler...

J'ai quand même passé un bon moment de lecture, mais du coup j'ai relégué Moby dick assez loin dans mes projets de lecture...

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Je crois que tout écrivain rêve de produire un texte aussi fascinant que celui-là, qui ne rencontrera peut-être aucun succès sur le moment mais s'imposera un jour comme un phare énigmatique planté au milieu des ténèbres.

Bartleby est de cette trempe-là, comme les écrits de Kafka ou de Borges : publiée en 1853 dans l'obscur Putnam's Monthly Magazine, cette nouvelle de trois fois rien dont le récit semble s'offrir sans malice au lecteur dissimule en réalité un piège vertigineux et un mystère indéchiffrable. « I would prefer not to », répète Bartleby à son patron chaque fois que celui-ci cherche à lui confier une nouvelle tâche. Bien sûr, le premier mystère est celui de l'expression elle-même, peu usitée dans l'anglais de l'époque et difficilement traduisible en français. Dans la version que j'ai lue, c'est le « j'aimerais mieux pas » qui a été retenu. La formule gagne en force de percussion ce qu'elle perd sur un autre plan, la familiarité remplaçant le langage soutenu de la version originale et occultant le caractère décalé de sa formulation. Ma préférence personnelle irait plutôt au « Je préférerais ne pas », que je trouve plus fidèle à l'esprit du texte, mais qui suis-je pour émettre un tel avis ?

Une fois cela dit, le principal mystère reste celui du sens : que veut nous signifier Bartleby par cette phrase scandée comme un leitmotiv ? Il y a sur ce point ce que dit objectivement Melville dans son récit et ce qu'il laisse à l'interprétation de son lecteur. Bartleby nous est décrit comme un pauvre diable, surgi de nulle part et n'ayant manifestement ni amis, ni famille ni la moindre attache d'aucune sorte, au point de n'avoir pas même de logement. Bartleby, en un mot, n'appartient pas à la grande famille sociale. Cet isolement semble de plus être largement volontaire : à toutes les propositions qui lui sont faites de s'insérer dans une vie « normale », il répond invariablement par son « I would prefer not to », opposant une fin de non-recevoir à ceux qui cherchent le faire rentrer dans le rang. Observons que ce refus ne passe pas par un désir d'affrontement ou de révolte ouverte. Bartleby n'avance jamais un « non » catégorique, il ne s'oppose à personne, il n'est pas dans la revendication : il s'esquive, il évite, il se réfugie dans une fuite intérieure où nul ne peut le suivre. Son patron – et les autres - demeurent immanquablement stupéfaits et désemparés devant sa réponse.

Ce que Bartleby cherche à fuir n'est pas vraiment un mystère : l'étude dans laquelle il travaille se situe à Wall Street, la « Rue du Mur ». Au fil du texte, Melville indique à de multiples reprises que les fenêtres de cette étude ne donnent que sur des murs. le bureau de Bartleby se trouve lui-même sous une minuscule lucarne derrière laquelle, à un mètre à peine, se dresse un autre immense mur. Voilà tout ce qu'on lui offre : une vie de prisonnier condamné à ne plus voir la lumière du jour, enfermé dans un bullshit job qui le fait mourir à petit feu. Melville suggère aussi dans l'épilogue que Bartleby a autrefois travaillé pour le Bureau des lettres au rebut : toutes ces lettres qui auraient pu sauver quelqu'un, peut-être, mais qui ne sont jamais parvenues à leur destinataire et que l'on a brûlées par charretées entières. Ces lettres, nous dit Melville, témoignent de ce que la société des hommes est mal faite, cruelle, injuste et impitoyable, et voilà peut-être ce qui a inspiré sa révolte au scribe. Ce monde-là, il ne peut plus ou ne veut plus en faire partie.

Il n'est sans doute pas inutile de replacer la parution de la nouvelle dans son contexte : en 1853, l'auteur accumule les déboires éditoriaux. le temps de ses succès est derrière lui. Paru deux ans plus tôt, Moby Dick a été mal accueilli par la critique américaine et s'est vendu très médiocrement. Melville peine de plus en plus à trouver des éditeurs. Bientôt, il ne publiera plus rien, et le temps approche où il devra même se résoudre à accepter un poste d'inspecteur des douanes pour faire vivre sa famille. Cela, évidemment il l'ignore encore. Mais ce n'est pas tomber dans la téléologie que de l'imaginer en proie à cette angoisse essentielle et obsédante : celle de l'écrivain qui va devoir se taire parce qu'on ne veut plus l'écouter. Bartleby, le scribe enfermé dans l'incommunicabilité entre des murs qui l'étouffent, est-il vraiment éloigné de cette figure-là ?

Par ailleurs (et des rapprochements ayant déjà été faits entre les écrits des deux auteurs), est-il déplacé d'imaginer Melville en lecteur d'Henry David Thoreau ? Ce dernier a en effet publié Resistance to Civil Government en 1849, ouvrage qui ne sera que bien plus tard rebaptisé Civil Disobedience (La Désobéissance civile). Or dans la nouvelle de Melville, la mention « résistance passive » chère à Thoreau apparaît de façon explicite (« passive resistance »), et sa mention se trouve associée à un puissant pouvoir de désagrégation sociale. Par son inertie et sa stratégie d'évitement, Bartleby menace rien de moins que l'ordre des choses, ce que Thoreau espérait précisément faire en refusant de payer l'impôt. Les deux propos pourraient en somme se résumer par le même raccourci : quand on veut déstabiliser un ordre illégitime, l'important c'est de ne pas participer.

Le dernier aspect de l'énigme littéraire est de savoir comment a été imaginée la formule géniale et si dévastatrice du « I would prefer not to ». Ce genre d'idées, je crois, surgit souvent par le hasard et les concours de circonstances. En l'occurrence, c'est Melville lui-même qui raconte la scène, dans une lettre récemment retrouvée : l'action se déroule à Londres en 1846, au moment de la publication de son premier roman, Typee. le livre rencontre déjà un certain succès mais l'auteur est encore un illustre inconnu. Invité à un repas de charité parmi une flopée d'écrivailleurs locaux, Melville arrive en retard. Les convives sont déjà attablés, et il est tenté de rebrousser chemin. Malgré tout, il se présente au maître d'hôtel et décline son identité. Ce dernier lui apprend alors que M. Melville est déjà arrivé.

Herman n'a cette fois plus du tout envie de partir. Intrigué plus que contrarié, il insiste. le maître d'hôtel se fait plus désagréable, envisageant visiblement de jeter l'importun à la rue. C'est alors que l'écrivain avise dans la salle son éditeur londonien et persuade le majordome antipathique d'aller le chercher. L'éditeur vient confirmer l'identité du nouvel arrivant, échange quelques phrases avec ce jeune auteur dont il vient de signer le contrat, puis retourne à son repas. Se confondant en excuses, le maître d'hôtel veut réparer l'impair mais l'écrivain tient à s'en charger lui-même. Il pénètre donc dans la grande salle de restaurant et s'approche de l'usurpateur, lequel lui tourne le dos. L'homme est bien mis, plutôt distingué. Il ne participe pas à la conversation de la tablée, mangeant sans se laisser distraire. Melville est observateur : le col de l'inconnu est élimé, ses manches sont lustrées, les cheveux un peu trop longs, le bas de la redingote est tâché. Quant aux souliers dissimulés sous la chaise, ils ont trop vécu. Tout proclame la déchéance, mais aussi le refus d'abdiquer ce qui reste de dignité.

Melville veut éviter l'esclandre : il se penche vers l'inconnu, se présente et lui demande poliment de lui rendre sa place. L'homme s'interrompt, soudain très pâle. Il prend néanmoins le temps de s'essuyer posément la bouche. Enfin, il se tourne, lui offrant un sourire navré, et dit très simplement : « Sir, I'm hungry. I would prefer not to ».

Désarçonné, Melville ne trouve rien à répondre, demeurant les bras ballants. Et puis, tandis que l'autre a déjà recommencé à manger, il tourne les talons sans comprendre pourquoi et sort de la salle. C'est fait : sans qu'il le sache encore, tandis qu'il se perd dans les rues de Londres, le personnage de Bartleby est maintenant en germination dans sa tête. Voilà la puissance du hasard : toute l'anecdote est inventée, mais ça aurait pu se passer comme ça.

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Bizarre, très bizarre ce premier contact avec Herman Melville.

Ce sont déjà les personnages qui sont drôlement bizarres. A commencer par les deux employés du narrateur, Dindon et Lagrinche, dont les oppositions de phases comportementales signent le passage du temps de boulot avec autant de précision qu'une horloge suisse.

Et puis il y a Bartleby. Ce type est un ovni, plus difficile à pénétrer que le plus étrange des extraterrestres. C'est un robot qui a bouffé une partie de son code source et bogue curieusement en émettant son fameux « je préférerais pas ». Il y a tellement de choses qu'il « préférerait pas », que j'ai fini par me demander s'il ne préférerait pas ne pas être en vie.

Mais je crois que le pire, c'est le narrateur. Bon sang, il y a des fois on a envie de s'appeler Jean Yanne pour vérifier si la tête de son interlocuteur fait un bruit d'évier quand on la remue. On ne peut pas dire qu'il est patient avec Bartleby. Il est compatissant pour sûr, je dirais même over-compatissant. Je dirais même : il a une volonté de guimauve qui se liquéfie rien qu'à la vue de l'ombre jetée par la braise.

Et pourtant avec ses faibles moyens il tente de le bousculer, le Bartleby. Mais la réponse est toujours la même « je préférerais pas ». C'est sûr, on est dans le comique de répétition. Ça m'a rappelé les dessins animés de Tex Avery où le loup essaye sans espoir d'échapper à Droopy. Mais là, plus que marrant, c'est frustrant. Gnnn ! Par moments j'aurais aligné tout le monde et distribué les baffes.

Vous savez, j'aime bien lire la littérature de l'imaginaire. On y trouve des situations étranges ou exotiques où les auteurs essaient de faire vivre et agir des êtres humains normaux, qui ont des réactions que l'on comprend.

Ici c'est l'exact opposé. On a une situation banale où se déplacent des individus qui agissent de manière incompréhensible. C'est carrément encore plus bizarre.

N'allez pas croire que je n'ai pas aimé – j'aime beaucoup Tex Avery – ; c'était plaisant à lire et, je répète, frustrant de ne rien comprendre à ce scribe si spécial.

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critiques presse (8)
ActuaBD
14 mai 2021
Et si l'on disait non ? Adaptation réussie d'un roman d'Herman Melville mettant en scène un employé qui décide de s'opposer à tout et à tous. À l'heure des nombreuses adaptations littéraires en BD (trois pour 1984 d'Orwell cette année !), "Bartleby" méritait bien la sienne. C'est le défi relevé brillamment par J-L Munuera.
Lire la critique sur le site : ActuaBD
LeFigaro
11 mars 2021
Le dessinateur espagnol José-Luis Munuera adapte avec brio le texte majeur de Melville.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LeSoir
09 mars 2021
Adaptation virtuose par José-Luis Munuera d'une nouvelle fondatrice des théories de l'antipouvoir, écrite par Herman Melville en 1853.
Lire la critique sur le site : LeSoir
LaTribuneDeGeneve
04 mars 2021
La plus célèbre nouvelle de l?écrivain américain Hermann Melville, véritable ode à la désobéissance face au capitalisme, est revue dans une brillante BD.
Lire la critique sur le site : LaTribuneDeGeneve
Sceneario
01 mars 2021
Une belle adaptation qui est une totale réussite. Munuera en sort un chef d'œuvre. Un récit que je vous invite fortement à découvrir.
Lire la critique sur le site : Sceneario
BDZoom
22 février 2021
En rajoutant une touche supplémentaire de réalisme à son dynamique et si particulier graphisme cartoonesque — comme il l’avait déjà plus ou moins expérimenté sur « Sortilèges » (écrit par Jean Dufaux) ou « Fraternity » (scénario de Juan Diaz Canales), le dessinateur espagnol Jose Luis Munuera s’est emparé avec grâce de l’histoire de Bartleby.
Lire la critique sur le site : BDZoom
BDGest
16 février 2021
Cette adaptation illustre et résume parfaitement le texte initial de 1853 et procure un complément de lecture fort appréciable.
Lire la critique sur le site : BDGest
Lexpress
05 juillet 2012
L'histoire folle d'un homme étrange qui réussit à jeter le trouble autour de lui et à se couper du monde.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (81) Voir plus Ajouter une citation

Au revoir Bartleby. Je m’en vais… au revoir, et que Dieu d’une façon ou d’une autre vous bénisse; prenez ceci” ajoutai-je en lui glissant un billet dans la main. Mais le billet tomba sur le plancher, et alors — chose étrange — je dus m’arracher à cet homme dont j’avais tant aspiré à me débarrasser.

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Dindon était un Anglais trapu et bedonnant, à peu près de mon âge, c'est-à-dire frisant la soixantaine. Dans la matinée, on aurait pu dire de son visage qu'il avait une belle couleur vermeille, mais après les douze coups de midi - heure de son déjeuner - il s'illuminait des couleurs des braises d'un âtre à Noël ; et continuait de briller, d'un éclat décroissant, il est vrai, jusqu'aux environs de six heures le soir. Après quoi, il ne m'était plus donné de voir le propriétaire de ce visage qui, atteignant en même temps que le soleil son méridien, semblait avec lui se coucher, se lever le lendemain, atteindre son zénith et décliner avec une régularité et une splendeur égales. Tout au long de mon existence, j'ai connu bien des coïncidences singulières, dont la moindre n'est pas ce fait qu'au moment exact où la rouge et radieuse physionomie de Dindon émettait ses plus vifs rayonnements, à cet instant critique, précisément, commençait cette phase quotidienne où je considérais que ses capacités de travail se trouvaient sérieusement amoindries pour le reste de la journée. Non qu'il fût absolument oisif ou même réfractaire au travail ; loin de là. La difficulté consistait en ce fait qu'il pouvait déployer une énergie résolument excessive. Il régnait autour de lui une activité étrange, enflammée, tourbillonnante et d'une imprudence écervelée. Il ne prenait aucune précaution pour tremper sa plume dans l'encrier. Tous les pâtés qui maculaient mes documents, il les y laissait l'après-midi.

(Traduction : Jean-Yves Lacroix)

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Depuis quelques temps, j'avais pris l’habitude involontaire d'utiliser le mot "préférer" en toutes sortes d’occasions où ce terme n'était pas parfaitement indiqué. Et je tremblais à l'idée que la fréquentation du scribe avait déjà sérieusement affecté mon mental. À quelle nouvelle et plus profonde aberration ne risquais-je pas de me voir conduit ? Cette appréhension n'avait pas été sans influence sur ma détermination à recourir à des mesures sommaires. Alors que Pince-nez se retirait la mine aigre et boudeuse, Dindon approcha avec un air de plate déférence.

"Sauf votre respect, Monsieur, dit-il, j'étais hier en train de penser à Bartleby, ici présent, et je me disais que s'il pouvait préférer boire chaque jour un quart de bonne bière, cela l'aiderait beaucoup à s'amender, et le rendrait capable d’assister à la collation des minutes.

- Ainsi donc, vous aussi avez attrapé le mot, dis-je, avec un brin d'excitation.

- Sauf votre respect, Monsieur, quel mot ?" demanda Dindon, en venant respectueusement encombrer l'espace exigu ménagé derrière le paravent, me poussant ainsi à bousculer le copiste.

"Quel mot, Monsieur ?"

- Je préférerais qu'on me laisse seul ici", dit Bartleby, comme offensé de se voir ainsi envahi dans son intimité.

"C'est ça, le mot, Dindon, dis-je, c'est lui.

- Oh, préférer ? Oh oui - étrange vocable. Moi-même, je ne l'utilise jamais. Mais Monsieur, comme je vous le disais, si seulement il pouvait préférer...

- Dindon, l'interrompis-je, si vous voulez bien vous retirer.

- Oh, mais certainement, Monsieur, si vous préférez que je m'en aille."

(Traduction Jean-Yves Lacroix)

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C’est, il va sans dire, une part indispensable du travail du scribe que de vérifier mot à mot l’exactitude de sa copie. Lorsqu’il y a deux scribes ou plus dans une étude, ils s’assistent mutuellement dans cet examen, l’un lisant la copie, l’autre prenant en main l’original. C’est une besogne ennuyeuse, monotone et soporifique. J’imagine aisément qu’elle puisse être absolument intolérable à certains tempéraments sanguins. Je ne saurais affirmer, par exemple, que le fougueux poète Byron se fût assis d’un cœur content aux côtés de Bartleby pour collationner un document de, disons, cinq cents pages d’une écriture serrée et chafouine. De temps à autre, j’avais accoutumé, dans la presse du travail, d’aider moi-même à la vérification de quelque bref document, appelant Dindon ou Lagrinche à cet effet. Si j’avais placé Bartleby aussi près de moi derrière le paravent, c’était précisément pour user de ses services à ces menues occasions. Il était, je crois, depuis trois jours avec moi, et ses propres écritures n’avaient pas encore dû être collationnées lorsque, fort pressé d’expédier une petite affaire en cours, j’appelai tout à coup Bartleby. Dans ma hâte et dans ma confiance naturelle en son obéissance immédiate, j’étais assis la tête penchée sur l’original, et ma main droite tendant la copie de flanc avec quelque nervosité, afin que Bartleby pût s’en saisir dès l’instant qu’il émergerait de sa retraite et se mît au travail sans le moindre délai. Telle était donc exactement mon attitude lorsque je l’appelai en lui expliquant rapidement ce que j’attendais de lui : à savoir qu’il collationnât avec moi un bref mémoire. Imaginez ma surprise, non, ma consternation lorsque, sans quitter sa solitude, Bartleby répondit d’une voix singulièrement douce et ferme : « Je préférerais pas. » Je gardai pendant quelques instants un silence parfait afin de rassembler mes esprits en déroute. L’idée me vint aussitôt que mes oreilles m’avaient abusé ou que Bartleby s’était entièrement mépris sur le sens de mes paroles. Je répétai ma requête de la voix la plus claire que je pusse prendre. Mais tout aussi clairement retentit la même réponse que devant :

« Je préférerais pas."

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L'idée me vint que Bartleby pourrait bien atteindre un âge avancé, continuer à occuper mes locaux et défier mon autorité, plonger mes visiteurs dans la perplexité, exposer au scandale ma réputation professionnelle, jeter une ombre sur mes bureaux, vivre le plus longtemps possible sur ses économies (car il ne dépensait, à coup sûr, pas plus que que la moitié d'un sou par jour) pour finalement, peut-être, me survivre et revendiquer la propriété de mon étude par droit d'occupation perpétuelle : alors que ces ombres perspectives envahissaient peu à peu mon esprit, que mes amis se répandaient sans cesse en remarques impitoyables sur l'apparition qui hantait mon bureau, un grand changement s'opéra en moi. Je résolus de rassembler mes facultés et de me débarrasser définitivement de l'intolérable incube.

Cependant, avant d'élaborer dans ce dessein un projet compliqué, je me contentai simplement de suggérer à Bartleby l'opportunité d'un départ définitif. D'un ton calme et posé, je recommandai cette idée à sa mûre et attentive considération. Mais après avoir pris trois jours pour méditer la question, il me fit savoir que sa détermination première demeurait la même ; en bref, il préférait rester à mes côtés.

(Traduction Jean-Yves Lacroix)

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Vidéo de Herman Melville
Nuku Hiva, la plus étendue des îles Marquises, est aussi l'une des plus envoûtantes, avec des paysages exceptionnels : falaises, plateaux, canyons, crêtes acérées, forêts luxuriantes, étendues arides, vallées mystérieuses, cascades, baies isolées et pics volcaniques déchirant l'azur. de grands noms de la littérature, dont Herman Melville et Robert Louis Stevenson, ont succombé à son charme.
Video: Jean-Bernard Carillet
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