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Louis Fabulet (Traducteur)
EAN : 9782070715213
384 pages
Gallimard (19/09/1990)
  Existe en édition audio
3.85/5   1048 notes
Résumé :
En 1845, Henry David Thoreau part vivre dans une cabane construite de ses propres mains, au bord de l’étang de Walden, dans le Massachusetts. Là, au fond des bois, il mène pendant deux ans une vie frugale et autarcique, qui lui laisse tout le loisir de méditer sur le sens de l’existence, la société et le rapport des êtres humains à la Nature. Une réflexion sereine qui montre qu’il faut s’abstraire du monde et de ses désirs pour devenir réellement soi-même.
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" La richesse superflue ne peut acheter que des choses superflues. Il n'est besoin d'argent pour satisfaire les besoins vitaux de l'âme."
Henry David Thoreau figure emblématique de la philosophie américaine fait son grand retour dans les maisons d'éditions. Même Michel Onfray y va de sa plume pour nous faire découvrir " Thoreau le sauvage".
" Walden" est une expérience que fit le philosophe; pendant deux ans il vécu dans une cabane près de l'étang de Walden. Vivant chichement du produit de son travail Thoreau nous fait part de ses réflexions sur la richesse, le superflue qui inondent sa société du milieu du 19ème siècle
Ecologiste avant l'heure, marcheur insatiable il étudia la faune et la flore de la nouvelle Angleterre. L'auteur de " la désobéissance civile" était un homme intègre et méfiant envers ces congénères. Dans son oraison funèbre Ralph Waldo Emerso rend un bel hommage à son ami , luttant contre l'esclavagisme un homme atypique qui fit des émules comme Gandhi ou Martin Luther King.
Que dirait Thoreau de notre société consumériste ?
Un livre intéressant avec parfois quelques longueurs, on peut lui pardonner.
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En 1845, Henry David Thoreau prit la décision d'abandonner non seulement la plupart de ses biens matériels, mais aussi toutes ses certitudes et assurances morales pour se retirer dans les bois autour de l'étang de Walden. Il rêve de construire une habitation qui soit comme le wigwam des indiens : un édifice rapidement construit et aussitôt démontable, qui s'adapte à une existence de semi-nomadisme ne dépendant que de la volonté de ses habitants ; un édifice empruntant tout ce qu'il peut aux offrandes de la nature et de la sympathie humaine et dépendant le moins possible de ces facilités modernes qui épargnent du temps et du savoir en requérant de l'argent, et donc du travail.


Henry David Thoreau renverse la conception d'émancipation généralement liée au travail : et s'il était la cause de la pauvreté ? Lorsqu'il professait à l'université, Henry David Thoreau avait dû se contraindre à investir dans une présentation de soi soignée, à prendre régulièrement un transport pour se rendre sur son lieu de travail ou, s'il cheminait à pieds, et de toute façon en s'éreintant à l'enseignement, à dépenser son énergie vitale. le coût cumulé de la tenue, des bains, des transports ou de la nourriture nécessaires en plus grande quantité était-il vraiment moindre que le salaire octroyé en conséquent ? S'il l'était, la différence ne semblait toutefois pas assez significative pour compenser la perte de temps et de liberté dévorés par le travail. Ce qu'il a compris, Henry David Thoreau essayera de l'expliquer au paysan Baker, un de ses proches voisins :


« Je tentai de l'aider de mon expérience, lui disant qu'il était l'un de mes plus proches voisins, et que moi aussi qui venais ici pêcher et avais l'air d'un fainéant, gagnais ma vie tout comme lui ; que j'habitais une maison bien close, claire et propre, qui coûtait à peine plus que le loyer annuel auquel revient d'ordinaire une ruine comme la sienne ; et comment, s'il le voulait, il pourrait en un mois ou deux se bâtir un palais à lui ; que je ne consommais thé, café, beurre, lait, ni viande fraîche, et qu'ainsi je n'avais pas à travailler pour me les procurer ; d'un autre côté, que ne travaillant pas dur, je n'avais pas à manger dur, et qu'il ne m'en coûtait qu'une bagatelle pour me nourrir ; mais que lui, commençant par le thé, le café, le beurre, le lait et le boeuf, il avait à travailler dur pour les payer, et que lorsqu'il avait travaillé dur, il avait encore à manger dur pour réparer la dépense de son système ; qu'ainsi c'était bonnet blanc, blanc bonnet — ou, pour mieux dire, pas bonnet blanc, blanc bonnet du tout — attendu qu'il était de mauvaise humeur, et que par-dessus le marché il gaspillait sa vie […]. »


Henry David Thoreau pose les bases d'un nouveau système de valeurs : l'argent représente non pas de nouvelles potentialités de vie, mais le coût de la vie requise en échange du temps perdu pour l'acquérir. Cette conception draine un rejet de la communauté en amont et en aval. Refuser de travailler, c'est refuser de croire aux valeurs en vigueur, qu'il s'agisse de celles de nos ancêtres comme de celles de nos contemporains.


« Nulle façon de penser ou d'agir, si ancienne soit-elle, ne saurait être acceptée sans preuve. Ce que chacun répète en écho ou passe sous silence comme vrai aujourd'hui, peut demain se révéler mensonge, simple fumée de l'opinion, que d'aucuns avaient prise pour le nuage appelé à répandre sur les champs une pluie fertilisante. Ce que les vieilles gens disent que vous ne pouvez faire, vous vous apercevez, en l'essayant, que vous le pouvez fort bien. Aux vieilles gens les vieux gestes, aux nouveaux venus les gestes nouveaux. Les vieilles gens ne savaient peut-être pas suffisamment, jadis, aller chercher du combustible pour faire marcher le feu ; les nouveaux venus mettent un peu de bois sec sous un pot, et les voilà emportés autour du globe avec la vitesse des oiseaux, de façon à tuer les vieilles gens, comme on dit. »


Quiconque voudrait essayer de vivre sans aucune source de revenu se rendrait en même temps indépendant de ce mimétisme qui veut nous faire croire qu'un homme ne peut pas se suffire à lui-même. Mais ce n'est pas encore le plus outrageant. En refusant de se mettre à contribution de la communauté par le travail, l'individu autosuffisant menace les constitutions mêmes de la société et rejette ce que Rousseau appelle le « contrat social ». Cette attitude éminemment égoïste stipule que le don de son âme et de son temps ne vaut pas la considération de la communauté, qui n'est qu'un résidu mal organisé de préjugés, d'illusions et de craintes. On ne gagne rien à se donner pour cet amas de poules picoreuses alors que la vie attend, à proximité, recouverte par les bois étranges.


Dans le dénuement ascétique qu'il recherche, Henry David Thoreau se dépouille de tous les costumes trop lourds nécessaires à la vie en société. Il faut être fou pour piétiner ces vestiges de l'humanité –il faut être fou ou il faut avoir été profondément déçu par ses récompenses puériles. La démarche est celle d'un mystique qui fonctionne à l'énergie de l'espoir, habitant des lieux physiques ou spirituels qui continuent à creuser en lui le manque jusqu'à ce qu'il trouve le lieu de son bien-être absolu. Pour cela, il faut se détacher de la vie profane qui se traîne sur les routes pouilleuses de la civilisation. Qu'est-ce que la culture, sinon un sucre lancé en pitance à un pauvre chien affamé pour satisfaire provisoirement son besoin de vivre ? Quelques hommes ont peut-être su mener une existence à la hauteur de ce qu'ils méritaient, et ceux-ci ont transmis leur expérience authentique aux générations suivantes par le biais de leurs écrits, mais l'erreur consiste à nous faire croire que nous pouvons nous contenter de l'expérience abstraite de ces récits. Il nous faudrait plutôt les vivre à nouveau ! et les transcender ensuite, en leur conférant le grain de sel supplémentaire de notre âme. le rejet de la facticité engendrée par la vie en société nécessite peut-être de connaître une solitude accrue mais elle permet de saisir pratiquement le sentiment cosmique de son appartenance à l'univers. La vie peut alors et seulement exploser.


« Ce qu'il me fallait, c'était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors ! en tirer l'entière, authentique mesquinerie, puis divulguer sa mesquinerie au monde ; ou si elle était sublime, le savoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèle dans ma suivante excursion. »


Lorsqu'il avait fini de vaquer à ses quelques occupations quotidiennes –ramasser des haricots, se promener, parfois pêcher ou recevoir un ami-, Henry David Thoreau se plongeait dans des états de contemplation proches de la méditation. Riche de connaître l'interconnexion des choses, il peut observer toute chose dans l'immédiat et dans l'absolu et retrouver ici ce qui existe là-bas. Une vie devient la vie et si les autres savaient, ils n'auraient pas besoin de vivre avec leurs illusions de progrès, de luxe ou d'abondance.


« Je regardai par la fenêtre, et voyez ! où hier c'était la glace froide et grise, là s'étendait l'étang transparent, déjà calme et rempli d'espoir comme en un soir d'été, reflétant d'un soir d'été le ciel en son sein, quoiqu'il n'en fût pas de visible là-haut, comme s'il était d'intelligence avec quelque horizon lointain. J'entendis tout là-bas un merle, le premier que j'eusse entendu depuis des milliers d'années, me sembla-t-il, et dont je n'oublierai l'accent d'ici d'autres milliers d'années, — le même chant suave et puissant qu'au temps jadis. »


Henry David Thoreau a vécu deux ans, deux mois et deux jours dans les bois qui entourent Walden. Il semble n'avoir pas eu besoin de défaire son prototype de wigwam européen pour s'installer ailleurs dans les bois. L'expérience de contemplation semble lui avoir finalement permis de comprendre que le nomadisme est un mouvement similaire à celui qui happe ses contemporains en quête de progrès, et que l'homme spirituellement accompli ne trouve plus le besoin intrinsèque de se confronter à ce qui semble être l'étranger. Il peut éventuellement vouloir se déplacer, voir d'autres contrées, rencontrer d'autres personnes, mais s'il a vraiment compris le sens de l'unité, il ne le fera pas en réponse à un pressant besoin intérieur mais comme manière poétique d'éprouver l'harmonie du monde. Mais ceci, Henry David Thoreau le savait, tout le monde n'est pas prêt à vouloir le comprendre. Il faut alors retourner auprès de l'humanité et accomplir ce retour transcendé que le Zarathoustra de Nietzsche effectue lui aussi : "Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes. »
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Un beau récit d'un auteur culte de la littérature américaine. J'ai passé un bon moment à Walden, l'étang près duquel Henry David Thoreau construisit sa cabane, pour deux ans durant, se contenter d'une vie simple en harmonie avec la nature. Un écologiste avant l'heure, qui au cours de son existence privilégiera la proximité avec elle plutôt que de trop côtoyer la comédie humaine ; le plaisir infini de fouler l'herbe du champs d'à côté, de la promenade dans les bois ou du concert des oiseaux du Massachusetts plutôt que l'ambition, la réussite et les faux-semblants de la société.
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J'avais envie de grands espaces après des semaines d'enfermement, et j'espérais en trouver avec Thoreau à l'étang de Walden. J'y ai trouvé de l'espace, oui, mais autant un espace de réflexion qu'un espace pour folâtrer. L'auteur m'a sortie de mon engourdissement pour explorer les questions de la pertinence et du sens de nos choix de vies civilisées.


«  Une fois que l'homme s'est procuré l'indispensable, il existe une autre alternative que celle de se procurer les superfluités ; et c'est de s'aventurer dans la vie présente. »


Thoreau part du constat qu'il ne comprend plus la société occidentale dans laquelle il vit. A-t-on d'autres options que de poursuivre ce chemin toujours plus artificiel et consumériste ? En quête d'un sens à sa propre vie, l'auteur cherche une voie plus raisonnable. Quand le faste et l'ostentatoire servent d'écran de fumée à une société terne et creuse, une vie plus simple et dépouillée à l'extérieure peut-elle nous enrichir de l'intérieur, en se concentrant sur l'essentiel ? Et qu'est-ce que l'essentiel ?


« A l'état sauvage toute famille possède un abri valant les meilleurs, et suffisant pour ses besoins primitifs et plus simples ; mais je ne crois pas exagérer en disant que si les oiseaux du ciel ont leurs nids, les renards leurs tanières, et les sauvages leurs wigwams, il n'est pas dans la société civilisée moderne plus de la moitié des familles qui possède un abri. »


Peut-on être plus satisfait en s'inspirant de l'état de nature, en se dépouillant de tout ce qui n'est pas indispensable, et en travaillant soi-même à satisfaire ses propres besoins ? Pour le savoir, Thoreau part vivre dans les bois de son enfance. Nous expliquant son choix, il interroge sur la société de consommation (il vivait au 19ème siècle…!), sur le sens de nos « richesses » extérieures quand nous nous sentons toujours plus pauvres à l'intérieur. Il nous parle de coquilles vides, de grandes maisons ornementées et d'âmes grises et minuscules qui ne pourront jamais les remplir. Et il pose même déjà la question du végétarisme.


Une fois dans les bois, Thoreau construit son récit autour des thèmes qui fondent sa nouvelle vie : la lecture, les sons, la solitude, ses cultures, le village, les étangs, ses voisins sauvages… Chacun permet de comparer l'ancien et le nouveau mode de vie dans un but de réflexion. Ces thèmes sont autant de cases de marelle destinées à nous mener jusqu'au Ciel, pour en observer les étoiles un peu plus en astronomes qu'en astrologues. Alors enfin, nous nous immergerons tout entiers dans cette nature et son étang, qui purifieront autant nos corps que nos esprits. Et nous finirons par nous livrer corps et âme à cette nature omniprésente, vivante, immortelle.


*****

Ces trois étapes assez nettes ne découpent pourtant pas l'ouvrage : elles s'y fondent, lentement mais sûrement, au fil des thèmes abordés et de notre acceptation, pour ne former qu'une seule et unique expérience : celle de l'auteur. Plus on avance dans l'expérience, plus on pénètre l'esprit des forêts et plus la nature nous enserre. On aimerait qu'elle ne nous libère plus jamais, car c'est finalement en elle qu'on est le plus libre d'être nous-mêmes. Elle est tellement belle, apaisante et vibrante, décrite par Thoreau. Jamais le combat à mort des fourmis, les ruses de la bécasse, le chant des hiboux ou les orgies de grenouilles n'ont été plus passionnants. On joue même aux échecs sur le lac avec le facétieux plongeon huard, ou à cache-cache avec une chouette !


Au total son oeuvre nous offre autant de quoi nourrir notre esprit - avec des réflexions consistantes sur nos modes de vie occidentaux - que de quoi nourrir nos rêves - avec cette nature inspirante qu'il personnalise comme la muse qu'elle est pour lui, et qui nous attire telle une amante mystique dont nous voulons, nous aussi, apprendre les charmes et percer les mystères… Le propos est plus que jamais d'actualité 150 ans plus tard. Mais cette lecture ne consiste pas seulement à se demander si, et comment, l'on peut choisir de vivre autrement ; Ce peut être plus simplement la prise de conscience, d'une part, que la course à la consommation et aux richesses extérieures ne suffit pas à nous rendre heureux ; et d'autre part, de notre besoin vital et constant de nous inspirer de la nature, et des raisons de ce besoin, afin de pouvoir l'écouter et l'assouvir lorsqu'il se fait sentir.


Sur la forme, ce récit pourrait sembler dogmatique autant que visionnaire, et il souffre parfois de contradictions de façade nées de la confrontation avec l'expérience mais qui, en réalité, s'expliquent probablement par l'expérience elle-même (prendre du recul sur les choses et les gens, pour les apprécier mieux à plus petite dose). Mais en réalité, cette mise au vert reste un débat ouvert avec le lecteur. Thoreau ne cesse de répéter que son choix et sa façon de vivre n'ont pas vocation à être ceux de tout le monde : son oeuvre a seulement pour but de l'aider à redonner de la valeur aux choses comme aux gens (moins, mais mieux), et de questionner chacun sur le sens de sa propre vie. D'ailleurs, il passera lui-même à d'autres expériences lorsque celle-ci lui aura apporté ce qu'il était venu y chercher. « Explorez-vous vous-mêmes » exhorte-t-il.


Vous êtes prévenus, lecteurs, vous n'entrez pas dans les bois de Walden uniquement pour vous détendre, mais pour apprendre à regarder, à méditer sur ce que vous voyez et en tirer profit !
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C'est au printemps de l'an de grâce 1845 que je me retrouve, ici, seul dans les bois, à Concord, Massachussetts. Un lieu parlant pour tout amateur de littérature américaine. Une cabane en bois, construite de ses propres mains, au bord de l'étang de Walden. D'abord, la hache, je la pose à mes pieds. Il me faut en premier lieu comprendre le lieu. Regarder le soleil, regarder la lune bleue, sentir le vent et ses fragrances cheminées afin de définir les délimitations de son petit lopin sur lequel terrasser sa nouvelle vie. Maintenant, je prends ma hache, relève les manches de ma chemise à carreaux, en mode bucheron même en c'temps-là, et commence à couper quelques arbres. Mais avant, je sens son écorce, je caresse sa mousse, je parle à sa sève, pour demander poliment si je peux l'abattre, son cycle est ainsi fait, dans le respect des bonnes manières, vous avez-dit une bière ? Au bout d'une heure, et d'un soleil brillant, le corps en sueur, j'enlève ma chemise, attention les filles, ne vous évanouissez pas tout de suite vous n'avez pas fini de me lire, afin de continuer mon dur labeur. Car de tout temps, tout labeur se fait dans la difficulté et la sueur.

Maintenant que j'ai assemblé ensemble mes rondins, mis un toit et fini ma pièce qui servira, de chambre, de cuisine, de bar et de bibliothèque, je me rends compte que j'ai oublié les chiottes. Tant pis, j'irai pisser contre un arbre, la nature, et me laverai directement dans l'étang au milieu des poissons qui fourniront également un peu de mon diner, de temps en temps. Pécher, cueillir, chasser et semer. Je prépare, la saison s'y prêtant, à faire pousser quelques haricots et plans de maïs. C'est aussi ça la nature, apprendre à recevoir ce qu'elle veut vous donner, en échange d'un soin particulier à travailler la terre, à y mélanger son compost naturel et sa sueur. Et ainsi, je pourrais aller en ville, échanger quelques barquettes de mûres cueillies de ci de là, contre un bon vieux whisky, le temps de distiller le mien. C'est l'économie de marché. J'installerais même trois chaises et peut-être voudras-tu être mon invité(e).

En attendant, je me pose sur ma terrasse, un vieux rocking-chair, avec un bouquin et un verre, et je lis, je bois, je regarde les étoiles, complètement à poil, comme un retour à la nature, sans chaussettes dans le Massachussetts.

Et maintenant que je suis presque installé, il ne me reste plus qu'à balayer toute la poussière autour de moi. Une poussière qui va pis s'en va, pis revient, Alors je continue de balayer, une vie sans fin. Entre temps, je regarde le soleil se coucher, je bois une bière en compagnie des étoiles, ces âmes endormies au-dessus de ma tête. J'observe le silence de ma vie. Je balaye la poussière, je rebois une bière. Je sors un livre de ma bibliothèque, prend une nouvelle bière, Henry David Thoreau, un roman d'un autre temps qui n'a pas pris une ride, Walden ou la vie dans les bois, une oeuvre bien plus poétique que la poussière de ma vie, tout aussi enivrant que les bibines que je m'enfile en regardant, les yeux baissés, la lune bleue qui illumine toujours mes nuits. Et ainsi sous son regard absent, je m'étends nu dans l'étang de Walden.
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Va pêcher et chasser par monts et vaux jour après jour - par tous les monts, par tous les vaux - et repose-toi sur les rives d'innombrables ruisseaux, auprès de maints feux de camp, sans le moindre remords. Souviens-toi de ton Créateur aux jours de ta jeunesse. Lève-toi libre de tout souci avant le point du jour, et pars chercher l'aventure. Que le midi te trouve au bord de nouveaux lacs, et que chaque lieu où te prend la nuit puisse être ton chez-toi. Il n'est nul champ plus vaste que ces champs-là; nul jeu plus digne ne peut s'y jouer. Deviens sauvage comme le veut ta nature, comme ces joncs et ces fougères qui jamais ne deviendront du foin anglais. Laisse tonner le tonnerre qu'importe s'il menace de détruire les récoltes des fermiers : il a une autre mission pour toi. Abrite-toi sous le nuage, tandis qu'ils fuient vers leurs chariots, leurs cabanes. Fais en sorte que gagner ta vie ne soit pas ton métier, mais ton loisir. Jouis de la terre, mais ne la possède pas. C'est par manque d'entreprise et par manque de courage que les hommes se trouvent là où ils sont, à acheter et à vendre, et à passer leurs vies à trimer comme des serfs.

Chapitre : La Ferme Baker
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Mieux que l'amour, l'argent, la gloire, donnez moi la vérité. je me suis assis à une table où nourriture et vins riches étaient en abondance, et le service obséquieux, mais où n'étaient ni sincérité, ni vérité; et c'est affamé que j'ai quitté l'inhospitalière maison
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L’ÉTANG EN HIVER

Après une tranquille nuit d’hiver je m’éveillai avec l’idée confuse qu’on m’avait posé une question, à laquelle je m’étais efforcé en vain de répondre dans mon sommeil, comme quoi – comment – quand – où ? Mais il y avait la Nature en son aube, et en qui vivent toutes les créatures, qui regardait par mes larges fenêtres avec un visage serein et satisfait, sans nulle question sur ses lèvres, à elle. Je m’éveillai à une question répondue, à la Nature et au grand jour. La neige en couche épaisse sur la terre pointillée de jeunes pins, et jusqu’au versant de la colline sur laquelle ma maison est située semblaient me dire : En Avant ! La Nature ne pose pas de questions, et ne répond à nulle que nous autres mortels lui posions. Elle a, il y a longtemps, pris sa résolution. « Ô Prince, nos yeux contemplent avec admiration et transmettent à l’âme le spectacle merveilleux et varié de cet univers. La nuit voile sans doute une partie de cette glorieuse création ; mais le jour vient nous révéler ce grand ouvrage, qui s’étend de la terre droit là-bas dans les plaines de l’éther. »

Donc, à mon travail du matin. D’abord je prends une hache et un seau et vais à la recherche d’eau, si cela n’est pas un rêve. Après une nuit froide et neigeuse il fallait une baguette divinatoire pour en trouver. Chaque hiver la surface liquide et tremblante de l’étang, si sensible au moindre souffle, où il n’était lumière ni ombre qui ne se reflétât, se fait solide à la profondeur d’un pied ou d’un pied et demi, au point qu’elle supportera les plus lourds attelages ; et si, comme il se peut, la neige la recouvre d’une épaisseur égale, on ne la distinguera de nul champ à son niveau. Pareil aux marmottes des montagnes environnantes, il clôt les paupières et s’assoupit pour trois mois d’hiver au moins. Les pieds sur la plaine couverte de neige, comme dans un pâturage au milieu des montagnes, je me fais jour d’abord à travers la couche de neige, puis une couche de glace, et ouvre là en bas une fenêtre, où, en m’agenouillant pour boire, je plonge les yeux dans le tranquille salon des poissons, pénétré d’une lumière qu’on dirait tamisée par une fenêtre de verre dépoli, avec son brillant plancher sablé tout comme en été ; là règne une continue et impassible sérénité rappelant le ciel d’ambre du crépuscule, qui correspond au tempérament froid et égal des habitants. Le ciel est sous nos pieds tout autant que sur nos têtes.

De bonne heure le matin, quand tout est croquant de givre, des hommes s’en viennent munis de dévidoirs de pêche et d’un léger déjeuner, puis laissent se dérouler leurs fines lignes à travers le champ de neige pour prendre brocheton et perche ; des hommes étranges, qui instinctivement suivent d’autres modes, se fient à d’autres autorités, que leurs concitoyens, et par leurs allées et venues cousent ensemble les communes en des parties où autrement elles se trouveraient coupées. Ils s’associent et mangent leur collation en braves à tous crins sur le lit de feuilles de chêne qui recouvre la rive, aussi graves dans le savoir naturel que l’est le citadin dans l’artificiel. Jamais ils ne consultèrent de livres, et en savent et peuvent conter beaucoup moins qu’ils n’ont fait. Les choses qu’ils mettent en pratique passent pour non encore connues. En voici un qui pêche le brocheton avec une perche adulte pour appât. Vous regardez ébahi dans son seau comme dans un étang d’été, comme s’il tenait l’été sous clef chez lui, ou savait le lieu de sa retraite. Par quel miracle, dites-moi, s’est-il procuré cela au cœur de l’hiver ? Oh, il a tiré des vers de souches pourries, puisque le sol est gelé, et c’est comme cela qu’il les a pris. Sa vie elle-même passe plus profondément dans la Nature que n’y pénètrent les études du naturaliste, sujet lui-même pour le naturaliste. Le dernier soulève la mousse et l’écorce doucement de son couteau à la recherche d’insectes ; le premier va de sa hache au cœur des souches, et la mousse et l’écorce volent de toutes parts. Il gagne sa vie en écorçant des arbres. Tel homme a quelque droit à pêcher, et j’aime à voir la Nature menée en lui à bonne fin. La perche gobe le ver, le brocheton gobe la perche, et le pêcheur gobe le brocheton ; si bien qu’aucun échelon ne manque à l’échelle de l’existence.

Lorsque je flânais par le brouillard autour de l’Étang de Walden, il m’arrivait de m’amuser du mode primitif adopté par quelque pêcheur plus rude. Il se pouvait qu’il eût placé des branches d’aulnes au-dessus des trous étroits pratiqués dans la glace, distants de quatre ou cinq verges l’un de l’autre et à égale distance de la rive, puis qu’ayant attaché l’extrémité de la ligne à un bâton pour l’empêcher d’être entraînée dans le trou, il eût passé la ligne lâche par-dessus une branchette de l’aulne, à un pied au moins au-dessus de la glace et y eût attaché une feuille de chêne morte, laquelle, tirée de haut en bas, indiquerait si cela mordait. Ces aulnes prenaient à travers le brouillard l’apparence de fantômes à de réguliers intervalles, une fois qu’on avait fait le demi-tour de l’étang.

Ah, le brocheton de Walden ! lorsque je le vois reposer sur la glace, ou dans le réservoir que le pêcheur taille dans la glace, en faisant un petit trou pour laisser entrer l’eau, je suis toujours surpris de sa rare beauté, comme s’il s’agissait de poissons fabuleux, tant il est étranger aux rues, même aux bois, aussi étranger que l’Arabie à notre vie de Concord. Il possède une beauté vraiment éblouissante et transcendante, qui le sépare diamétralement de la morue et du haddock cadavéreux dont le mérite se complète par nos rues. Il n’est pas vert comme les pins, ni gris comme les pierres, ni bleu comme le ciel ; mais à mes yeux il a, si possible, des couleurs plus rares encore, tel des fleurs et des pierres précieuses, comme si c’était la perle, le nucléus ou cristal animalisé de l’eau de Walden. Il est, cela va sans dire, Walden tout entier, chair et arête ; est lui-même un petit Walden dans le royaume animal, un Waldenses[1]. Il est surprenant qu’on le prenne ici, – que dans cette profonde et vaste fontaine, loin au-dessous du fracas des attelages et des cabriolets, de la sonnaille des traîneaux, qui suivent la route de Walden, nage ce grand poisson d’or et d’émeraude. Jamais il ne m’est arrivé de voir son espèce sur aucun marché ; il y serait le point de mire de tous les regards. Aisément, en quelques soubresauts convulsifs, il rend son âme aquatique, comme un mortel prématurément passé à l’air raréfié du ciel.


Désireux de retrouver le fond longtemps perdu de l’Étang de Walden, j’inspectai soigneusement celui-ci, avant la débâcle, de bonne heure en 46, avec boussole, chaîne et sonde. On avait raconté maintes histoires à propos du fond, ou plutôt de l’absence de fond, de cet étang, lesquelles certainement n’avaient elles-mêmes aucun fond. C’est étonnant combien longtemps les hommes croiront en l’absence de fond d’un étang sans prendre la peine de le sonder. J’ai visité deux de ces Étangs Sans Fond au cours d’une seule promenade en ces alentours. Maintes gens ont cru que Walden atteignait de part en part l’autre côté du globe. Quelques-uns, qui sont restés un certain temps couchés à plat ventre sur la glace pour tâcher de voir à travers l’illusoire médium, peut-être par-dessus le marché avec les yeux humides, et amenés à conclure hâtivement par la peur d’attraper une fluxion de poitrine, ont vu d’immenses trous « dans lesquels on pourrait faire passer une charretée de foin », s’il se trouvait quelqu’un pour la conduire, la source indubitable du Styx et l’entrée aux Régions Infernales en ces parages. D’autres se sont amenés du village armés d’un poids de « cinquante-six » et avec un plein chariot de corde grosse d’un pouce, sans toutefois arriver à trouver le moindre fond ; car tandis que le « cinquante-six » restait en route, ils filaient la corde jusqu’au bout dans le vain essai de sonder leur capacité vraiment incommensurable pour le merveilleux. Mais je peux assurer mes lecteurs que Walden possède un fond raisonnablement étanche, à une non irraisonnable quoiqu’à une inaccoutumée profondeur. Je l’ai sondé aisément à l’aide d’une ligne à morue et d’une pierre pesant une livre et demie environ, et pourrais dire avec exactitude quand la pierre quitta le fond, pour avoir eu à tirer tellement plus fort avant que l’eau se mît dessous pour m’aider. La plus grande profondeur était exactement de cent deux pieds ; à quoi l’on peut ajouter les cinq pieds dont il s’est élevé depuis, ce qui fait cent sept. Il s’agit là d’une profondeur remarquable pour une si petite surface ; toutefois l’imagination n’en saurait faire grâce d’un pouce. Qu’adviendrait-il si le fond de tous les étangs était à fleur de terre ? Cela ne réagirait-il pas sur les esprits des hommes ? Je bénis le Ciel que cet étang ait été fait profond et pur en manière de symbole. Tant que les hommes croiront en l’infini, certains étangs passeront pour n’avoir pas de fond.

Un propriétaire d’usine entendant parler de la profondeur que j’avais trouvée, pensa que ce ne pouvait être vrai, car, jugeant d’après ses connaissances en matière de digues, le sable ne tiendrait pas à un angle si aigu. Mais les étangs les plus profonds ne sont pas aussi profonds en proportion de leur surface qu’en général on le suppose, et une fois desséchés, ne laisseraient pas de fort remarquables vallées. Ce ne sont pas des espèces de gobelets entre les montagnes ; car celui-ci, bien que si extraordinairement profond pour sa surface, ne semble en section verticale passant par son centre, guère plus profond qu’une assiette plate.
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Parfois, après une indigestion de société humaine et de commérages, ayant usé jusqu'à la corde tous mes amis du village, je m'en allais à l'aventure plus loin encore vers I'ouest que là où d'ordinaire je m'arrête dans des parties de la commune encore plus écartées "vers des bois nouveaux et des pâtures neuves", ou bien, tandis que le soleil se couchait, faisais mon souper de gaylussacies et de myrtilles sur Fair-Haven Hill, et en amassais une provision pour plusieurs jours. Les fruits ne livrent pas leur vraie saveur à celui qui les achète non plus qu'à celui qui les cultive pour le marché. Il n'est qu'une seule façon de l'obtenir, encore que peu emploient cette façon-là. Si vous voulez connaître la saveur des myrtilles, interrogez le petit vacher ou la gelinotte. C'est une erreur grossière pour qui ne les cueillit point, de s'imaginer qu'il a goûté à des myrtilles. Jamais une myrtille ne va jusqu'à Boston ; on ne les y connaît plus depuis le temps où elles poussaient sur ses trois collines. Le goût d'ambroisie et l'essence du fruit disparaissent avec le velouté qu'enlève le frottement éprouvé dans la charrette qui va au marché, et ce devient simple provende. Aussi longtemps que régnera la Justice éternelle, pas la moindre myrtille ne pourra s'y voir transportée des collines du pays en son innocence.
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Fais en sorte que gagner ta vie ne soit pas ton métier, mais ton loisir. Jouis de la terre, mais ne la possède pas. C’est par manque d’entreprise et par manque de courage que les hommes se trouvent là où ils sont, à acheter et à vendre, et à passer leurs vies à trimer comme des serfs.
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