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Mazarine Pingeot (Autre)
EAN : 9782080219886
288 pages
Mialet Barrault (06/01/2021)
2.76/5   64 notes
Résumé :
Lucie a peur. De tout. Si le métro s’arrête entre deux stations, elle pense qu’elle va mourir. Elle craint, lorsqu’elle part travailler le matin, qu’une catastrophe ne survienne, la privant à jamais de revoir son mari et ses enfants. Pourtant, à quarante ans, elle est comblée par un métier qui la passionne et une vie de famille réussie. Mais la disparition brutale d’Héloïse, sa cousine sourde et muette qu’elle chérissait, et celle de Louis, son ami d’enfance, font a... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (20) Voir plus Ajouter une critique
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Je me suis intéressée à ce roman de Mazarine Pingeot par le thème évoqué en quatrième de couverture : La peur à travers une femme, Lucie, la quarantaine, mère de deux adolescents, mariée à Vincent, rédactrice dans une revue scientifique ayant traversé plusieurs vagues de licenciements et dont il ne reste que 6 personnes. J'avais envie de découvrir comment était traité ce thème qui nous touche, tous, plus ou moins dans différentes circonstances et parfois de façon très présente, pour la moindre petite chose. Où la peur prend-elle sa source, de quoi se nourrit-elle etc....

S'il fallait résumer ce roman, il est pour moi plus un roman sur la charge mentale d'une femme même si l'on sent dès les premières pages, avec l'annonce de la mort de Louis, un ami d'enfance, alors qu'elle rentre à Paris après les vacances, ce décès survenant un an après la mort de sa cousine et amie, Héloïse, sourde et muette . Ces deux disparitions (suicides) vont faire ressurgir chez Lucie des souvenirs d'enfance, en particulier en Dordogne, dans la maison de sa grand-mère et surtout de la complicité qui la liait à Héloïse dont elle servait d'interprète, partageant avec elle le langage des signes mais aussi avec Louis et Lucas, son frère aîné.

J'ai eu beaucoup de difficultés avec cette lecture car comme je l'indique un peu plus haut, il est question du quotidien de l'héroïne, de la rédaction d'un article sur la notion de Temps dans la physique quantique, de ses recherches à travers entre autre Bergson, article qu'elle doit rendre sous une semaine et qu'elle n'arrive pas à rédiger, perturbée qu'elle est par l'annonce du décès de Louis et par des souvenirs qui refont surface par bribes, ici ou là, et que l'on comprend très vite qu'ils sont liés à un événement survenu alors qu'elle avait 9 ans.

J'ai trouvé la lecture assez longue, fastidieuse car se focalisant sur la vie de cette femme et de ses questionnements par rapport à ses enfants, Mina née d'une précédente relation et Augustin, du détail et de l'organisation au sein du foyer en particulier quand son mari s'absente pour partir en mission à l'étranger et où elle se retrouve seule avec ses enfants. La solitude est un sentiment qu'elle éprouve depuis son enfance, fille de médecins urgentistes très investis dans leur domaine et qui "l'abandonnaient" très souvent seule dans l'appartement pour rejoindre l'hôpital.

Tout au long de ma lecture je me demandais quand elle allait aborder, franchement, le thème annoncé de la peur, car je ne voyais dans les 3/4 du roman qu'un récit qui oscillait entre obligations familiales, courses alimentaires, inquiétudes professionnelles, réflexions philosophiques sur le temps, le marécage et la vase dans lesquels s'englue le personnage, disgressions continuelles peut-être à l'image des pensées de la narratrice mais qui n'arrivaient pas, pour moi, à entrer et se concentrer sur la véritable sujet et ses motifs (même si j'ai très vite compris d'où venait le mal-être).

Je n'ai pas réussi à m'attacher au personnage, à compatir à sa détresse très intériorisée dans un premier temps, j'aurai peut-être plus aimé en savoir un peu plus sur la relation entre les deux cousines que j'ai trouvé trop "effleurée", l'une étant presque la voix de l'autre. Mazarine Pingeot a pris l'option de plus s'axer sur la notion de temps, de celui qui court, celui d'une vie menée tambour battant, à nier jusque là les blessures parce que niées par elle mais aussi par son entourage,  même quand la dépression devient omniprésente et qu'elle écrase le personnage qui tient grâce un mantra répété à plusieurs reprises : "volonté, volonté, volonté" et dans une ville, Paris, où les notions de rythme et anonymat sont les leitmotiv :

"La vie dans les capitales aujourd'hui est objectivement dure. Il y a quelque chose comme ça qui vous soumet... Ca vous soumet à un ordre et à une contrainte diffuse ; et la principale dynamique c'est le mouvement perpétuel, la vitesse, la compétition... (p112)"


En résumé j'ai trouvé que le thème est noyé dans le flux, qu'il est certes suggéré mais pas réellement approfondi, Mazarine Pingeot nous livre un récit de vie en nous montrant les impacts de traumatismes de l'enfance et comment ils vont dérégler ses facultés et profondément l'handicapée mentalement et presque physiquement en la menant au bord du précipice.

J'avais tenté sans succès par le passé de lire cette auteure, je ne me souviens d'ailleurs plus de quel roman il s'agissait, mais j'avais déjà été gênée par l'écriture, le milieu décrit, un côté un peu intello-bobo et n'avait pas eu envie depuis de lire ses romans. Cette lecture est loin de m'avoir convaincue, je n'avais qu'une hâte c'est d'arriver au bout et comme il l'est à plusieurs évoqué dans le récit, je me suis engluée dans la vase des mots, des idées, tout se télescopant parfois mais sans jamais atteindre le but escompté et répondre à mes attentes.

Peut-être suis-je passée à côté, compris la démarche de l'auteure, peut-être que d'autres apprécieront....
Lien : https://mumudanslebocage.wor..
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Feel bad Book

Mazarine Pingeot poursuit son exploration des maux de nos sociétés en dressant le portrait d'une femme qui vit dans la peur. Une peur qui contamine sa famille, son travail, son pays. Un drame de notre temps.

Déjà dans son précédent roman, Se taire, Mazarine Pingeot confrontait une femme avec la difficulté d'exprimer sa souffrance, voire avec le déni de cette dernière. Mais cette fois la chose est beaucoup plus insidieuse. Car, à priori, Lucie a tout pour être heureuse. Dans le TGV Brest-Paris-Montparnasse qui ramène la famille après les vacances, elle pourrait se féliciter de l'amour que lui portent Vincent, son mari et leurs enfants, Mina et Augustin. Mais son imagination lui fait plutôt envisager que le train heurte à pleine vitesse un sanglier qui traverserait les voies. Ses idées noires viendraient-elles de la mauvaise nouvelle apprise quelques jours plus tôt par sa mère Violaine? Louis, son ami d'enfance est mort. «Mort seul, dans son appartement parisien, quand tout le monde était encore en vacances». Mort comme sa cousine Héloïse. Fini le trio formé durant leur enfance en Dordogne, fini le clan de l'été 1984. Ne reste que Lucas, le frère de Louis, le petit amoureux. Mais aux dernières nouvelles, il serait en Australie. D'où cette sensation de vide, de solitude, d'où cette peur qui, depuis les attentats, semble ne plus la quitter.
D'autant que Vincent est parti en mission au Yémen, la laissant «seule à porter ses enfants, sa maison, son travail…» Et justement, au travail ça ne va pas fort non plus. La moitié des rédacteurs et documentalistes ont été licenciés pendant l'été. Alors, malgré ses compétences reconnues, elle risque d'être emportée par la prochaine vague. Comment dans ces conditions rédiger sereinement les articles sur la physique quantique qu'on lui a demandés? Elle est en questionnement permanent. «elle n'est plus sûre de rien, ni même de sa colère».
Au fil des pages, Mazarine Pingeot détaille ce mal insidieux qui comme un serpent, se love autour de Lucie, l'empêchant de respirer, voire de penser. Les signes positifs s'effacent, les signes négatifs prennent de plus en plus de place. La spirale infernale semble sans fin. Et les solutions qui pourraient exister ne font qu'aggraver le problème. Les parents de Lucie pourraient garder les enfants durant l'été pour la décharger un peu. Sauf que sa mère «ne s'embarrasse pas d'enfants quand elle peut l'éviter.» Vincent pourrait être cette force sur laquelle elle va s'appuyer. Mais Vincent est maladroit, proposant à Lucie d'aller voir un psy. Qui ne pourrait que confirmer son mal-être.
Seule consolation, mais bien maigre, dans ce pays il semble bien que cette peur se soit installée durablement, notamment chez les femmes. Une peur archaïque, une peur viscérale. Voilà un premier feel bad book. Il ne devrait pas rester bien longtemps le seul de sa catégorie.


Lien : https://collectiondelivres.w..
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Voilà une nouvelle maison d'édition qui s'installe, c'est bien. Edts Mialet-Barrault.
Mais la qualité du papier , et même la présentation restent à revoir(à mon humble avis).
Quant au roman de M.Pingeot :j'ai le sentiment bizarre d'avoir lu deux livres entremêlés .La vie quotidienne d'une quadra parisienne qui court toute la journée et ne nous épargne pas la vaisselle dans l'évier ni les draps pas lavés depuis deux mois, ses enfants, son mari, son boulot, bref un roman sans saveur.
Et puis un autre livre, de longues pages de philosophie(la rue d'Ulm ça ne s'oublie pas), d'autres relatives au temps , la physique quantique. Bergson est omniprésent.
C'est ce chaud-froid qui m'a un peu désarçonnée, d'autant plus que le sujet principal est remarquable; la peur qui se tapie en particulier chez les filles et ce depuis l' enfance, et ici encore plus après un épisode terrifiant vécu dans une cabane en Dordogne pendant des vacances heureuses de petite fille.Ce roman fait écho au précédent "se taire".
Des souvenirs qui remontent à la surface et peuvent gâcher la vie jusqu'à la folie.
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Premier livre que je lis de Mazarine Pingeot et ce qui est sûr, c'est que cette autrice a un véritable style.
Elle sait manier sa plume et chaque mot et savamment sélectionné.
En revanche je n'ai pas été embarqué par l'histoire, on a très vite compris le dénouement. Et ici l'important n'est pas l'atterrissage mais bien la chute.
Cette chute est à mes yeux trop longue, trop répétitive, trop assommante.
Je vais quand même essayer de me procurer une autre de ces oeuvres en espérant que l'histoire me porte plus!!!
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J'avais très envie de découvrir ce roman pour plusieurs raisons. Tout d'abord pour sa première de couverture qui est vraiment magnifique. J'adore les peintures de Joaquin Sorolla y Bastida et je trouve celle-ci particulièrement belle. le titre de ce roman m'a aussi interpellé, il s'agit d'une phrase prononcée par Wittgenstein « Je me transforme en pierre et ma peur continue » (p. 105). J'étais ravie par le fait que ce soit une nouvelle maison d'édition, Mialet Barrault qui propose ce titre. Il s'agit également du premier livre de Mazarine Pingeot que j'allais lire. J'étais donc très heureuse de le recevoir dans le cadre de l'opération Mass Critique. Je remercie chaleureusement Babelio et les éditions Mialet Barrault.

Un an auparavant, il y a d'abord le suicide d'Héloïse, la cousine de notre protagoniste, Lucie dont elle était très proche. Puis à la fin de l'été, le décès brutal de Louis, un ami d'enfance très cher, mais longtemps perdu de vue. Lucie va alors s'enfoncer petit à petit dans la dépression. Son quotidien est rempli peu à peu par sa peur : peur de mourir, peur du métro notamment, peur du crash de l'avion de son mari dès qu'il part à l'étranger pour son travail, peur d'être seule, peur face à ses élèves quand elle était professeure de physique. Mais cette peur devient très nocive pour sa famille, son travail, son équilibre mental et son bonheur. Lucie va donc tenter de comprendre et de revenir aux sources de cette peur qui a surgi durant son enfance.

Malheureusement, il s'agit d'une grosse déception, je n'ai pas été séduite par l'histoire ni par le style d'écriture. Ce fut une lecture fort ennuyeuse. En effet, j'ai trouvé qu'il y avait de trop nombreuses digressions sur la physique quantique car Lucie doit rédiger un article sur Bergson, sur son quotidien : les obligations familiales, les courses comme par exemple p. 107 et 108, deux pages sont consacrées à l'utilisation des sacs de course.
Le thème de ce roman, la peur m'a donc semblée survoler et je suis restée sur ma faim...

Challenge Multi-Défis 2021
Challenge Plumes Féminines 2021
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critiques presse (1)
LeSoir
04 janvier 2021
Mazarine Pingeot explore la peur, celle qui imprègne le monde et celle qui imprègne Lucie, pour qui «Et la peur continue». Un roman implacable.
Lire la critique sur le site : LeSoir
Citations et extraits (28) Voir plus Ajouter une citation
Ses enfants qui grandissent et jouent aux jeux vidéo comme les autres, qui ont des notes et des bulletins en fin de trimestre, qui oublient de se laver ou prennent des douches brûlantes de deux heures, râlent souvent, mais parfois se lovent contre elle, des enfants au casque vissé sur les oreilles et qui ne lisent jamais, cultivent des amitiés, s’offusquent, mangent et dorment puis mangent puis dorment, ces êtres-là sont fiables, n’est-ce pas? Ils n’ont pas besoin d’elle. Ils sont des êtres humains conformes, qui parviendront à vivre, assurément. Elle doit pouvoir les imaginer loin d’elle, sans demander quand elle rentre, sans avoir besoin qu’elle fasse les courses, puis bouillir l’eau, sans attendre qu’elle demande si les devoirs sont terminés pour s’y mettre, sans entendre le signal de la nuit, extinction des feux et brossage de dents, pour transgresser cette pauvre loi. Indépendants, ils commencent à l'être, et si elle mourait à l’instant d’une crise cardiaque, là ce ne serait pas grave, non ils n’ont plus besoin d’elle et c’est tant mieux, elle peut se jeter par la fenêtre, avec la mouette hurlante, ce ne sera pas si grave. Pas si grave. p.193
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INCIPIT
Ses mains s’agitaient pour poser les questions que sa bouche ne pouvait formuler – muette depuis toujours –, auxquelles bien sûr je n’avais pas de réponses. J’étais dans la même situation qu’elle, sidérée que le jeu prenne d’autres allures. Il savait que lier les mains était la façon de la faire taire. Mais il avait aussi enfoncé quelque chose dans nos bouches. Fallait-il rire? Nos regards se cherchaient dans la pénombre. Fallait-il avoir peur? Nous n’étions sûres de rien, en attente, dans un temps suspendu, un temps qui n’existe plus pour personne.

La Marseillaise
Le train file. Rien ne peut l’arrêter. À moins qu’un sanglier et ses petits ne s’engagent sur les rails. Cognés de plein fouet par le TGV qui les démembrerait et les disperserait, dans un jaillissement de sang et d’organes. Une heure plus tard, des gendarmes prendraient le temps d’enlever, de vérifier, de nettoyer. Puis on repartirait soulagés. Le sanglier n’est pas une adolescente suicidaire, circulez.
Le train file, et l’imagination de Lucie ne peut pas en modifier le cours. Pas d’autre voie possible que celle du retour. Elle et Vincent, leurs enfants, Mina et Augustin, rentrent par le train 6199, en partance de Brest, terminus Paris-Montparnasse. La gare est encore en travaux. Quand ne le sera-t-elle plus ? Les travaux font partie de la gare, une gare finie n’existe pas; ouverture, bâches ou horizons, rien n’est définitif. Le train s’arrête et il faut descendre. On a cru, pendant trois heures, que la vie pourrait continuer ainsi, à regarder les paysages défiler, passif et actif, on a cru. Mais le train s’arrête et ne repartira qu’en arrière. Personne n’a envie de revenir en arrière. On descend. Forcément.
Les vacances, c’est fini.
L’enfant sur le quai de gare hurle La Marseillaise, tandis que les uns et les autres s’affairent à empaqueter et rassembler leurs bagages. Se regrouper et se presser vers les appartements non chauffés qui ont vécu la fin de l’été avant leurs occupants. Ceux-là ont profité des derniers beaux jours dans l’Ouest d’où arrive le train, tandis que la capitale a déjà subi sa mue météorologique.
L’enfant hurle et chante faux, il ressemble à Louis, l’ami d’enfance, dont elle a appris la mort quelques jours plus tôt. Un coup de fil de sa mère, Violaine, qui ne téléphone que pour les choses graves : Louis est mort. À l’avant-veille du retour. Mort seul, dans son appartement parisien, quand tout le monde était encore en vacances. Mort juste avant la rentrée, pour laisser aux uns et aux autres le soin d’empaqueter les dernières serviettes de bain. L’enfant chante, « Allons enfants de la patrie ! », il ressemble à Louis au même âge, ou peut-être à son frère, Lucas, sauf que Lucas ne se serait jamais donné en spectacle comme ça, plus doué en escamotage et disparition. Arlequin montre le visage qu’il choisit, parfois, il ne montre rien, il devient invisible.
Il hurle «Le jour de gloire est arrivé!» et lui rappelle ces garçons auxquels elle ne songeait plus depuis des années. Et qui semblent être partout maintenant qu’elle est assurée de ne plus les revoir. Louis mort. Lucas installé aux dernières nouvelles en Australie, suffisamment loin pour que les routes ne se recroisent pas, à part peut-être le jour de l’enterrement.
Elle observe chez l’enfant ce décalage entre une obstination sans doute liée à quelque projet mystérieux et imaginaire, et la situation de voyageurs fatigués, tendus vers un but qui les rend absents à eux-mêmes dans cet espace de transition. Ça la fait rire, tandis que Vincent lui passe les bagages, de la plateforme au quai, et que Mina et Augustin dansent sur leurs pieds, déjà avides de tout : une terre ferme et l’impatience est là. Un quai, et voilà que ça repart. Mais pour elle un quai est une fin.
Elle se sent en connivence avec ce petit échappé de la norme qui met mal à l’aise sa mère et ceux qui l’entourent l’enjoignent de se taire. La Marseillaise, franchement, c’est la honte. Elle aurait pu partir dans un fou rire lorsqu’elle se rend compte que c’est avec sa cousine qu’elle aurait voulu le partager, sans avoir à s’expliquer. Elles auraient regardé l’enfant de conserve, cet enfant aurait été Louis, aujourd’hui dans un cercueil exposé pour les derniers hommages, ou Lucas disparu depuis si longtemps, et même si sa cousine aurait été incapable de l’entendre – sourde et muette, de naissance –, elle aurait vu le visage crispé et têtu, le corps immobile et tendu vers ce chant, alors que les adultes le bousculent, lui crient dessus, que leurs traits montrent l’indignation, la suffocation. Puis elles auraient commencé à sourire, et cette ébauche serait aussitôt devenue, si leurs regards s’étaient alors croisés, un irrépressible tremblement qui n’aurait fait qu’attester une fois de plus leur absolue intimité, leur gémellité, presque. Et Louis, s’il s’en était aperçu, aurait ri avec elles, mais Lucas leur serait tombé dessus, des filles n’ont pas le droit de se moquer de lui, il pourrait les tuer. Lucas, le petit amoureux. Le garçon agile au corps souple et brun, au parfum fort, les yeux noirs qui voient partout.
Cette vision vient stopper net le rire montant.
L’inquiétude. Et le poids soudain du manque, l’impossibilité du fou rire dont la puissance venait d’être secrètement partagée. Mais on ne partage plus ce genre de chose avec un mort, avec quelqu’un qui a choisi de mourir, vous abandonnant les souvenirs et les habitudes communes, comme amputées et désormais désactivées.
Cela n’empêche pas le départ de la joie comme un départ de feu, il est seulement étouffé, retourné contre soi, brûlant l’intérieur sans rien laisser paraître. Héloïse, et maintenant Louis. La mort partout dans la capitale. Sa cousine, morte, son ami d’enfance, pas encore enterré. Elle reste seule. Les petits enfants sur le quai de gare se disent au revoir, mais c’est un adieu. L’arrachement.
Augustin et Mina la pressent, « Maman, dépêche-toi ! » Elle est à la traîne, elle veut rester avec l’enfant qui résiste, mais la foule l’emporte, la foule emporte toujours les résistances.
Dans le train, Augustin et Mina avaient fiché leurs écouteurs sur les oreilles. Communication impossible. Elle les a observés, concentrés sur un point ignoré d’elle, absents et présents à la fois ; elle aurait pu disparaître, ça n’aurait rien changé. Augustin, son ravissant petit garçon aux boucles brunes, dont la voix commençait à muer, dont la lèvre supérieure se recouvrait maintenant d’un duvet indécis. Le corps tiré en haut, sur les côtés, incertain de la direction à prendre, mal à l’aise. Mina, sa belle adolescente, le front couvert de petits boutons, qu’elle a voulu un jour masquer avec du fond de teint. C’est leur dernière dispute. Les yeux verts de Goran, son père. Mina n’a pas de souvenirs de ses parents ensemble. Ils se sont quittés quand elle était si petite. Vincent, concentré derrière ses lunettes, lisait les journaux pour se remettre dans le rythme des nouvelles, de la ville, de l’épuisement. Alors elle a regardé un film à son tour, un casque sur les oreilles, qui, au lieu de l’exclure, la rendait pareille aux autres. Et dans ce film qui a fini par les lui faire oublier, une enfant perd sa mère au cours des attentats de novembre 2015. Elle s’entraîne, s’est-elle dit alors, pour l’enterrement. Elle se met dans l’ambiance de la mort. Mais ira-t-elle ? Depuis combien de temps n’a-t-elle pas vu Louis ? Et Lucas. Les attentats n’ont rien à voir avec la mort de son ancien ami. Ni avec celle d’Héloïse. Elle se met dans l’ambiance. À partir de la deuxième partie, quand l’enfant, dure et silencieuse, éclate en sanglots pour un motif dérisoire, elle s’est mise à son tour à pleurer, se concentrant pour rester silencieuse. Ne pas essuyer les larmes coulant sur les joues ni renifler, les gens auraient regardé, elle serait devenue le clou du spectacle. Non merci ! La honte attend tapie partout où elle peut. Et Vincent, et Mina, et Augustin se seraient mis à la plaindre, eux qui espèrent la larme qui tarde à venir : mais tu as le droit de pleurer, maman ! Aucun d’entre eux n’a connu Louis. Ils se souviennent d’Héloïse mais les images s’effacent.
La honte l’escorte et joue à cache-cache, elle ne sait jamais quand elle va surgir, demeure vigilante. Alors regarder un film sur un ordinateur, des écouteurs sur les oreilles, et sortir de la bulle en exposant des larmes ? Plutôt mourir. On garde, on maintient, on protège. La fosse aux secrets est immense, elle accueille sans discrimination.
La honte est exponentielle, c’est comme ça qu’on finit par ne plus rien dire, par ne plus désirer, par ne plus savoir comment parler aux gens parce que les mots souvent trahissent, la honte devance les gestes, elle rend lâche. Elle est lâche. Quand le film s’est arrêté et qu’elle a fait semblant de se gratter le visage pour effacer les larmes plus fortes qu’elle, alors que se gratter pourrait à certains égards être bien plus honteux que sécher ses larmes, quand elle est descendue du train, qu’elle a vu l’enfant ressemblant à Louis, ou à Lucas peut-être, qu’elle a commencé à rire, puis qu’elle a pensé à sa cousine, elle a aussi songé aux enfants d’Héloïse, orphelins, qu’elle n’a pas vus depuis les obsèques, au mari, à sa famille, tranchée par une lame de rasoir. À Louis aussi qui attend son tour dans un cercueil en bois, et à leurs vacances, toujours achevées dans cette même gare, où les petits enfants se disent au revoir. L’arrachement. Gare Montparnasse, le début de la joie, le début de la peine, départ et arrivée, naissance et mort. Mais à l’époque la ligne 6 ne la ramenait nulle part, alors que là, ils seront quatre à brandir leur passe Navigo, quatre à emprunter la même rame, à sortir à la même station, à composer le code d’entrée et à monter les étages, quatre à vivre ensemble pour conjurer la solitude. L’abandon.
Devant les panneaux d’affichage, tandis que cinq militaires marchaient d’un même pas, treillis, gilet pare-balles et mitraillette à l’épaule, elle s’est de
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Faire l’inventaire des différentes théories en physique quantique, dont la plupart concluent que le temps n’existe pas. Résumer les positions de ceux qui utilisent la relativité générale. Parler des astrophysiciens, de la physique classique de Newton et Galilée ? Faire une histoire du temps pour arriver aux « dernières nouvelles » ? Exposer de façon plus spéculative les théories adverses, fournir des anecdotes. C’est elle qui a voulu s’occuper du numéro spécial, pour mettre toutes les chances de son côté : si elle est partante pour prendre cette responsabilité et s’octroyer plus de travail que les autres, sans espérer de prime, elle assure sa place.
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Pourquoi toujours se restreindre, s’empêcher, économiser, rationaliser, adopter la logique des autres, se contenter de ce qu’on a, ne pas dévier de la trajectoire ? Rien ne lui interdit de dépenser l’argent qu’elle aura gagné dans une paire de chaussures inutile et audacieuse, après sa journée de labeur, avant de s’occuper des enfants : une heure pour elle, gratuite, bien que chère – c’est le paradoxe qui la réjouit. Cette perspective éclaircit la journée. Lucie peut s’engouffrer dans la station Richard-Lenoir, elle qui tournait autour depuis quelques minutes.
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Elle ne veut pas être dupe, elle sait tout ce qui peut arriver, elle voit le couteau se planter entre les omoplates, alors qu’il visite un camp de réfugiés dans un pays en guerre, sa peau couverte de plaies, se craqueler comme une terre trop sèche, elle reste sur ses gardes, le bonheur ne l’endormira pas, elle prévoit tout, comme dans une guerre tactique, ignorant néanmoins l’ennemi, sinon sous la forme de « tout ce qui peut arriver », son imagination est sans limites.
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Mazarine Pingeot

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