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ISBN : 2373850761
Éditeur : Du Sonneur (15/03/2018)

Note moyenne : 4.12/5 (sur 36 notes)
Résumé :
Alors qu'elle vient d'enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d'une guerre qui, cinquante plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d'un monde que traversent les plus curieuses légendes.
Au plus noir du conte, Laurine Roux dit dans ce premier roman le sublime d'une nature souvera... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (25) Voir plus Ajouter une critique
hcdahlem
  08 mai 2018
«Le jeu des feuilles a traversé l'oubli»
Dans un premier roman qui sonde les âmes dans une nature hostile, Laurine Roux nous livre un superbe conte où la brutalité et l'instinct de survie se mêlent à la poésie et aux légendes.
Pour cette chronique, je souhaite commencer par rendre hommage à un auteur que je n'ai pas lu, mais qui est à l'origine d'une très belle initiative, le blog intitulé le Off des auteurs et qui s'attache à demander aux auteurs en tous genres de raconter la genèse de leur livre. Cédric Porte a ainsi demandé à Laurine Roux de se prêter à l'exercice. Elle nous apprend ainsi que des amis de Sofia l'ont entraînée dans une équipée vers la Mer Noire, plus précisément à Irakli Beach. « On dort dans les bois, passe la journée sur la plage. le temps ralentit, à l'image des pas dans le sable. Petit à petit, un état d'abandon me gagne. Une perméabilité aux éléments, jusqu'à ce bain de minuit au milieu du plancton luminescent. le ciel se confond à la mer, le pelagos aux étoiles, et la nudité du corps dans cette immensité brute, magique et primordiale fait de ce moment une épiphanie. le lendemain, l'instant continue d'irradier. Kyro, l'un des amis, reste longtemps face à la mer. Ses cheveux forment des figures géométriques variables avec le vent. Il semble s'effacer. Rentrée en France, cette image ne me quitte pas. Elle contient une puissance et un hors-champ dont je ne sais que faire. Je perçois qu'il est question de porosité entre la vie et la mort, l'homme et la nature, mais surtout que cette silhouette augure la possibilité d'une disparition sereine. J'écris une trentaine de pages, uniquement descriptives. Petit à petit, les contours de Kyro s'estompent. Un personnage prend chair, un espace s'ouvre. Igor et la taïga. »
Et effectivement ce qui frappe d'abord en lisant ce livre, c'est que la nature y joue les premiers rôles, personnage à part entière comme dans les livres de nature writing, comme disent les américains. Ici la nature est rude, le climat difficile, les éléments hostiles. Mais en même temps, c'est cette même nature qui livre les clés pour survivre et qui sert de grand ordonnateur. C'est ainsi qu'à la sortie de la saison froide la chasse et la pêche reprennent leurs droits. Quand la narratrice – dont on ne saura pas le nom – va relever ses nasses, elle croise un Igor. « Il répond à des instincts. de même qu'on ne demande pas à un renard pourquoi il creuse un terrier, on ne peut exiger d'Igor qu'il explique pourquoi courir dans cette direction plutôt qu'une autre. Il en est incapable. C'est un animal. J'aurais pu le deviner dès ce premier jour. » Presque sans échanger un mot, elle va le suivre comme une évidence. Jusqu'à l'Invisible, jusqu'à l'hiver. Jusqu'à cette nuit où il part dans l'obscurité avec son ami Tochko. « Lors de cette nuit, je découvre l'importance du renoncement. Je comprends qu'il faudra oublier l'inquiétude et les explications. Les minutes qui passeront seront mes compagnes. Les heures et les jours, des frères d'attente. Je les remplirai de jeux en attendant son retour. Car à chaque fois il reviendra. À cela non plus il n'y aura pas d'explication. Alors je me rendors dans la vapeur d'os et de viande. »
Alors que le froid commence à percer les vêtements, on va découvrir petit à petit le passé de ce petit groupe de personnes, comprendre qu'une guerre a laissé des traces indélébiles depuis un demi-siècle, que ceux qui vivent là sont des survivants qui ne peuvent que se rattacher à la nature et aux légendes. Ces histoires qui parsèment le récit et lui confère une dimension aussi poétique que mystique : « Chaque deuxième lune de l'automne, au moment où les arbres décharnés tapissaient le sol de feuilles orange et rouges, elle allumait un feu dans la cheminée, posait le pot de sel à ses pieds et se mettait à chanter. Elle s'adressait aux esprits du Grand-Sommeil et leur demandait de venir écouter ce qu'elle avait à leur dire. Elle chantait jusqu'à ce qu'ils arrivent. Alors elle s'arrêtait et fermait ses paupières, sa voix devenait profonde et basse. Elle leur demandait de prendre soin d'Ama qui avait disparu trop tôt; de lui apporter un peu de joie car elle n'en avait pas suffisamment eu; ensuite, elle chargeait les esprits de lui transmettre de nos nouvelles. Quand elle était sûre qu'ils écoutaient, elle racontait l'année qui venait de s'écouler. le travail de la terre, les récoltes, les maladies. Puis elle rassurait Ama à mon sujet, se réjouissait que je devienne une robuste et honnête jeune fille. Elle n'oubliait jamais de rapporter les naissances, les morts et les mariages. Cela durait jusque tard dans la nuit. Baba ne voulait omettre aucun détail. Enfin, quand elle estimait que c'était assez, elle prenait une poignée de sel et la jetait dans le feu. Si les grains devenaient étincelles, les esprits acceptaient de transmettre le message. Elle en jetait encore une. Chaque grain contenait l'un des mots qu'elle avait prononcés. Ainsi, les messagers pouvaient les faire passer dans le monde du Grand-Sommeil. de minuscules langues de lumière crépitaient dans la nuit avant de se volatiliser dans l'au-delà. Lorsqu'elle avait fini, elle me faisait venir à côté d'elle et me caressait la tête. Il me semblait que sa paume, constellée de résidus de sel, contenait toute la voûte céleste. J'étais dedans et dehors à la fois. »
Avec une plume ciselée dans le bois et le sang, dans la neige et la cendre, Laurine Roux va nous offrir le passé des personnages nés dans un monde cruel, celui d'Igor mais aussi celui de la narratrice et de ses parents. Et comme tout ce beau roman est construit sur les contradictions, les antagonismes, on ne sera pas étonné de voir la nature qui ne pardonne rien offrir de quoi guérir les maux. Ni de constater que dans un univers aussi oppressant des valeurs telles que la transmission et la solidarité vont aussi trouver leur place. Parce que le désespoir n'est jamais sûr…
Lien : https://collectiondelivres.w..
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cicou45
  14 octobre 2018
Lorsque notre narratrice rencontre Igor, c'était bien après que les femmes aient fait le serment du "Grand-Oubli". Parfois, quand les choses sont trop dures à accepter, qu'elles ont fait trop de mal et emporté de nombreux êtres chers, il est plus facile d'oublier...oublier pour mieux pouvoir continuer à avancer par le suite et ce, même si les souvenirs resurgissent de temps à autre.
Ici, nous nous trouvons dans un lieu indéterminé, plus proche du Grand Est, à une époque indéterminée. Après une triste période où la guerre emporta tous les hommes, ne restaient plus alors que les vieillards, enfants et femmes et ceux qui feraient dorénavant partie de la nouvelle génération. Dans les montage, des créatures mi-hommes mi-bêtes que tous les villageois redoutent et qu'il appellent "les Invisibles". Pourquoi les craignent-ils . Nul ne le sait vraiment ! Peut-être est-ce tout simplement parce que ces hommes-là sont différents et que tout ce qui ne noues ressemble pas nous effraie. Oui, la nature humaine est ainsi. Pourtant, lorsque la narratrice de ce roman fera la connaissance d'Igor, un homme profondément différent des autres, elle ne pourra que se laisser emporter, guider, même si ce dernier ne parle pas beaucoup. Il rend de gros services pour les villageois et ceux-ci ont appris à l'accepter, tout comme notre héroïne, l'aimera tel qu'il est et se laissera aimer en retour, même si aucune déclaration ne sera faite. Pas la peine : ils savent. Tout comme cette dernière savait qu'elle devait le suivre où qu'il aille.
Un roman puissant, parfois dur mais aussi tendre à la fois. Une communion avec la nature exceptionnelle, émanant autant de la part de l'auteure elle-même que des personnages et cela se ressent dans toutes les descriptions de paysages qui s't trouvent. Pour avoir rencontré Laurine Roux jeudi (c'est d'ailleurs ce qui m'a donné envie de lire son ouvrage), je ne peux que vous encourager à le faire à mon tour, d'autant plus que je sais que l'auteure, avec ce premier roman publié, est loin de s'en arrêter là !
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AudreyT
  02 juin 2018
****
Perdus au milieu des étendues de terres et de forêts, un couple vit entre marches, chasses et rencontres. Dans ce monde où la guerre a tout bousculé, ils sont tous deux en osmose avec la nature. Ils s'aiment, se parlent peu mais communient avec la caresse de leur corps. Au fil des jours, la narratrice apprend l'histoire de cet homme, Igor, qu'elle sait être celui qui lui était destiné...
Laurine Roux signe ici un roman touchant et sensuel. Avec une écriture tout en poésie, elle nous entraîne dans les pas de ces hommes et de ces femmes qui vivent au fil des saisons, dont le quotidien difficile est alourdi par le poids des légendes et des croyances. Enveloppé par cette nature, nous écoutons au coin du feu leurs histoires de vie...
Un très beau premier roman... Prometteur et apaisant...
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motspourmots
  18 mars 2018
"Je me rappelle comme si c'était hier le moment où j'ai refermé la porte. le souvenir de Baba et mon sac étaient mes seuls bagages. Je n'avais aucun endroit où aller. Je me souviens m'être demandé s'il était possible qu'une route ne finisse jamais. Alors j'ai décidé de commencer ainsi. Voir jusqu'où la route irait. Cela me semblait un bon début."
Un bon début, oui. Pour cette histoire et pour la carrière d'écrivain de Laurine Roux qui signe ici un premier roman singulier, à l'écriture charnelle, à la fois forte et poétique. Un texte à travers lequel on retrouve la magie du conte qui nous transporte dans un autre univers, proche et lointain en même temps. Il suffit de se laisser porter, de se laisser aller à la suite de cet incipit prometteur : "A présent il faut que je raconte comment Igor est entré dans ma vie"...
Ce roman, c'est d'abord un décor. Une grande étendue glacée et sauvage, qui évoque fortement les territoires sibériens peu accessibles et désertiques. La nature est omniprésente, forte, majestueuse, cruelle parfois. Une nature qui a survécu au pire de ce que les hommes sont capables de produire et qui nourrit désormais les générations d'après le "Grand-oubli" tout en leur rappelant à chaque minute sa puissance. Igor est une force de la nature, comme s'il puisait en elle toutes ses ressources et il produit sur la narratrice un tel effet qu'elle décide de le suivre à la minute même où elle le voit. Mais l'histoire d'Igor est notre histoire à tous, une histoire d'amour et de fureur, de bruit et de douceur. Dans laquelle il est question de transmission, des traces que nous laissons et de ce qui nous dépasse.
"En relevant la tête, le spectacle de la forêt tout autour me saisit. Tout me revient. L'immensité du ciel. La traînée laiteuse d'un nuage juvénile. La fulgurance des trouées de lumière à travers les frondaisons. Un bourdon volette au-dessus de ma tête, plein d'une grâce pataude. Tout entre dans mes poumons. Je lampe l'air à grandes goulées, et ma langue reconnaît dans ce baiser un goût de terre et de ciel. Vert et bleu. Les couleurs des baisers d'Igor."
Laurine Roux crée peu à peu un climat intemporel où domine la nature dans sa toute-puissance, témoin éternel de l'agitation des hommes et parfois de la beauté éphémère d'une histoire d'amour. On songe à de nombreuses références, on pense à l'influence de la littérature post-apocalyptique mais surtout, on reste subjugué par la force des images qui se déploient devant nos yeux redevenus ceux de l'enfant captivé par l'histoire du soir.
Une immense sensation de calme est un roman court mais intense, qui convoque les sens autant que les neurones pour leur offrir une expérience de lecture totale. Une jolie curiosité que je vous invite à découvrir sans plus tarder pour quelques heures de plaisir ouatiné.
Lien : http://www.motspourmots.fr/2..
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AMR
  15 août 2018
Mon avant-dernière lecture pour cette session des 68 premières fois : Une immense sensation de calme de Laurine Roux. J'ignore totalement à quoi m'attendre en commençant ce premier roman ; le titre est à la fois évocateur et mystérieux, de l'ordre des impressions et des sentiments, du ressenti psychologique, affectif ou physiologique.
Une immense sensation de calme est un récit dépaysant, hors du temps, servi par une écriture soutenue, poétique, à la première personne. Ce Je est celui d'une jeune femme, recueillie par une communauté de survivants, des pécheurs, dans un monde inquiétant peuplé d'étranges créatures et d'humains ensauvagés ; nous ne saurons jamais le nom de cette jeune héroïne, seulement qu'elle trouve l'amour en la personne d'un homme aux instincts primitifs et animaux… Laurine Roux a un réel talent de conteuse ; elle parvient à nous entrainer dans un monde hivernal aux confins d'une improbable taïga, un monde chamanique, post-apocalyptique et à nous faire découvrir une magnifique histoire d'amour, de violence, de mort et de labeur.
La narratrice plante un étrange décor, un paysage de falaises, de neige et de vents, une nature hostile, une ambiance de rudes travaux, d'autarcie, d'entraide. Peu à peu, la jeune femme plonge dans ses souvenirs et livre quelques explications ; le récit devient initiatique même si les contes et légendes ne sont jamais loin, en filigrane ou en récits enchâssés. le temps passe, prisonnier cependant du présent de la narration, temporalité particulière : « il y a uniquement la densité de chaque instant. Avant, rien. Après, rien »...
L'écriture est envoûtante, poétique, recherchée, musicale et nourrie d'un imaginaire et d'une mythologie slaves, autour de l'ours et de la sorcellerie notamment. C'est une mise en mots de l'abandon, un chant mélodique, une communion avec les éléments. le titre du roman ne prend son véritable sens que dans les toutes dernières pages : « l'instant contient à la fois un grand risque et l'immensité immobile du calme ».
Ce premier roman m'a touchée et émue au-delà du dicible ; ma critique est imparfaite, le dessus de l'iceberg seulement… le reste est au-delà des mots, au fond de moi.
Voilà un court roman, une parenthèse poétique, quelques pages tournées et dévorées… Seule reste cette impression de plénitude, une immense sensation de calme.
Merci Laurine Roux.
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Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   08 mai 2018
Quand les ours en peluche n’étaient pas manchots, il leur manquait une patte. En fouillant, on pouvait trouver des membres de marionnette arrachés, une tête dévissée, des roues sans carrosse. Le placard avait l’allure d’un cimetière de jouets. Grisha y serait en sécurité. Elle s’endormit profondément après s’être aménagé une couche au milieu des vieilles peluches éventrées. Quelqu’un finit par lui tirer la manche pour la réveiller. C’était le petit Youri, pas plus haut que trois pommes.
Un Va-au-Diable. Toujours avec son filet de morve qui lui pendait au nez. Ni la présence de Grisha dans le placard, pas plus que son ventre rond ne retinrent son attention. Il voulait seulement attraper la carriole en bois sur laquelle Grisha avait posé son bras. Elle lui caressa la tête et lui tendit l’objet. Avant de le lui remettre, elle posa son index sur sa bouche. Aucun adulte ne devait savoir qu’elle était là. Ce serait leur secret.
C’est ainsi que Grisha passa les derniers mois de sa grossesse enfermée dans l’armoire à jeux de l’orphelinat. La nouvelle circula vite parmi les enfants qui s’organisèrent pour lui apporter régulièrement à boire et à manger. Tromper l’attention des surveillants devint un véritable défi. Les plus grands profitaient des jours où les assiettes étaient bien remplies pour glisser de la nourriture dans leurs poches. Un bout de pain, un morceau de viande. Les portions n’étaient pas copieuses mais suffisaient. Ils chargeaient ensuite les petits de faire semblant d’aller chercher un jouet pour apporter le tout à Grisha. Le placard devint son nid, les orphelins sa famille. Jamais les gouvernantes ne soupçonnèrent quoi que ce soit. La nuit, elle sortait se dégourdir les jambes.
Un matin du neuvième mois, Grisha ressentit de violentes douleurs. Un liquide transparent s’écoula entre ses jambes. Elle tenta autant que possible de ne pas crier mais les contractions étaient si fortes qu’elle ne put se retenir. Un hurlement parvint aux oreilles des gouvernantes. Elles accoururent, suivies par les enfants. Grisha était allongée dans le placard, les jambes écartées, le lit de peluches barbouillé de sang. Quand les gouvernantes la reconnurent, une violente dispute éclata. Qu’allait-on faire? L’aider à accoucher ? Ne rien dire à la famille? Non, c’était trop risqué. On devait la chasser au plus vite! Un cri coupa court aux débats, lacérant l’air et les tympans. Grisha sentit sa chair se déchirer, un poids tomber de son ventre. Le bébé était né. Elle le prit dans ses bras, à moitié consciente. Voyant cela, les petits, Miraculés et Va-au-Diable, se mirent à applaudir mais Grisha ne les entendit pas. Un son strident, venu de loin, couvrit leurs acclamations. Elle avait beau se boucher les oreilles, le sifflement s’amplifiait. On courut aux fenêtres. Des oiseaux de feu traversaient le ciel. On n’avait jamais vu de bombardiers dans la région. Les gouvernantes oublièrent Grisha, les orphelins et tout le reste. Il fallait rentrer chez soi au plus vite, sauver les siens. (p. 106-107)
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hcdahlemhcdahlem   08 mai 2018
À présent il faut que je raconte comment Igor est entré dans ma vie. C’était la fin de la saison froide, j’avais passé l’hiver dans la maison des frères Illiakov.
Un matin, un homme arrive près du lac où je ramasse les nasses. C’est lui. À une centaine de pas de moi, il s’immobilise. Un oiseau aux ailes larges traverse le ciel, Igor sourit. Mille ans de solitude et de détermination frémissent à ses lèvres. Il se tient au bas de la falaise et regarde là où les hommes ne peuvent aller. Je le vois se plaquer à la paroi. Sa main est grise comme le caillou, son esprit dur comme le calcaire. J’ai l’impression qu’il va être avalé par la montagne, appelé par ses rondeurs de femme. Lui la comprend avec ses doigts. Bientôt ils évoluent ensemble, amants sauvages que la nature réunit clandestinement.
Igor n’est pas un homme. Il répond à des instincts. De même qu’on ne demande pas à un renard pourquoi il creuse un terrier, on ne peut exiger d’Igor qu’il explique pourquoi courir dans cette direction plutôt qu’une autre. Il en est incapable. C’est un animal. J’aurais pu le deviner dès ce premier jour. Tout était déjà inscrit dans ce corps-à-corps avec la roche. J’aurais également pu me douter que beaucoup de mes questions resteraient sans réponse.
Il grimpe le long de la falaise. Ne regarde pas en bas. Son esprit se disperse dans chacune de ses cellules, condensé dans l’effort, sans aucun autre but que celui de former le geste pur. Bientôt mon corps est secoué, aspiré vers le sien. Mais Igor continue à monter sans se préoccuper de moi. Alors je sais. Il faudra attendre. Je ne serai pas seule. Il y aura les algues et le vent. Les cristaux, la glace et le sang. La terre est sa couche, la pierre sa maîtresse. À l’image des animaux qui n’ont pas de partenaire d’élection, Igor fait feu de tout bois. Pour lui, l’amour est partout. Quand il passe une journée à couper des bûches, son corps entier tend vers la matière. On peut parler d’amour. Mais je crois, après tant d’années, que le mot n’est pas complètement juste. Dans son cas, le désir provoque des arrêts et des observations. Il examine, explore. Son amour est pareil à la glace qui brûle à force de froid.
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hcdahlemhcdahlem   08 mai 2018
Ses lèvres se retroussèrent en babines et ses dents, plantées en petites rangées acérées, semblèrent prêtes à mordre Grisha. Celle-ci demeura immobile. Les deux femmes se jaugèrent. Puis Kolia déposa les fruits dans sa robe et, quand elle eut fini, attrapa une pomme. Lorsqu’elle mordit dedans, le jus coula le long de son menton, dégoulina dans son cou, sur son ventre et son sexe pour finir dans l’eau, traçant un chemin de désir qui disparut dans le courant. L’insolente beauté provoquait la vieillesse. Grisha continua à la dévisager avec froideur. Au début du troisième mois, l’aïeule attendit, à découvert devant le mélèze. Kolia remontait le cours de l’eau et s’arrêta au niveau du panier. Elle observa un moment la vieille qui n’était pas à sa place habituelle puis, après quelques secondes, prit les fruits et s’en alla. Cela dura trente jours. Le quatrième mois, la vieille Grisha resta à mi-chemin. Le cinquième, à quelques pas. Chaque mois elle se rapprochait, jusqu’au neuvième où elle se posta à côté du panier. Kolia finit par arriver, son ventre distendu par la grossesse aussi ferme que la peau des fruits.
Les deux femmes se trouvaient si proches qu’elles auraient pu se toucher. Mais ni l’une ni l’autre ne s’y risquèrent. Et chaque jour de ce dernier mois elles se contentèrent de rester l’une et l’autre à portée de main, s’examinant avec défiance. Kolia glougloutait en avalant les pommes et Grisha, dont le corps était devenu sec, contemplait sa voracité. Qui les eût aperçues de loin eût pu croire à une mère venant nourrir sa fille. Car au terme de ces neuf mois, on pouvait dire que les deux femmes s’étaient inextricablement liées, chacune ayant fini par apprivoiser l’autre. Un matin, Kolia laissa sur son passage une trace de sang.
Elle était à terme. La vieille l’assista dans son travail d’accouchement.
L’enfant que la jeune femme avait gorgé de fruits avait tellement grossi qu’il ne passait pas. C’est dans un terrible hurlement de cascade qu’elle parvint à l’expulser, se déchirant les chairs, et le sang coula tellement qu’elle se vida. Le liquide serpentait entre les herbes et forma des rigoles jusqu’à la rivière. De stupeur, la vieille lâcha le nourrisson qui rebondit sur le sol et finit à plat dans l’herbe, absorbé par le spectacle du corps de sa mère se dévidant dans les flots. Bientôt il ne resta d’elle qu’une flaque de terre et de placenta.
Dans les mois qui suivirent, un immense pommier poussa à cet emplacement, dans lequel l’enfant allait aimer grimper pour se repaître des fruits à même les branches. Grisha l’éleva jusqu’à ses quinze ans. Elle le nourrit et le soigna, le laissa grandir au milieu de la forêt, confiant le soin de son éducation à la nature dont il était fils, né de Kolia Ivanenka, femme poisson et de Tochko Tochkovitch, créature de la montagne. L’enfant avait si bien appris les leçons des arbres et des animaux que certaines nuits il ne rentrait pas, gîtant comme les bêtes dans leur terrier. La vieille laissa faire. Y compris lorsqu’il décida de partir vers les sommets chercher cette ourse qu’il avait aperçue au cours d’une de ses chasses. C’est ainsi
qu’Igor prit le chemin des kerns. 
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hcdahlemhcdahlem   08 mai 2018
Mais la déchirure du temps, la douleur de l’absence ont tôt fait de violacer les reflets d’aurore et, dans le silence bruissant du passé, la vieille respire longuement, replace chaque ride, chaque pli sur son visage, et la peau froncée, gardienne du souvenir, fait refluer la mémoire de son corps loin à l’intérieur des chairs, scellée pour le futur. Le masque raide de la vieillesse reprend possession du visage,
la vieille, elle, son récit.
La vie s’était organisée en Terre-Morte. Cela faisait plusieurs semaines que la famille avait établi son camp, faisant fi du sol inhospitalier. Les étendages de linges éclaboussaient la terre noire de taches colorées. Les rouges claquaient au vent et les pièces de cuivre cousues en liseré carillonnaient. Malgré les admonestations du chef du Comité, les vagabonds avaient refusé d’attacher l’ourse. Ils savaient qu’on les massacrerait si l’animal touchait à un seul cheveu d’un seul villageois. Mais ils savaient aussi que l’ourse obéirait. Alors ils n’avaient pas peur.
Ils se produisaient dans les campagnes alentour, récoltant un maigre pécule qui leur permettait de subvenir aux besoins élémentaires. Les hommes avaient creusé un trou dans le sol pour puiser l’eau. Le liquide avec lequel ils remplissaient leur verre était trouble. Un soir, alors que Grisha passait devant le camp pour rentrer chez elle, le Dresseur avait pris ses mains dans les siennes. Elle n’avait pas baissé les yeux. Il avait serré fort et elle avait répondu en serrant fort à son tour. Ils avaient cousu leurs doigts, et dans cet entrelacs, ils s’étaient abandonnés. Ils avaient pressé avec tant de violence, phalange contre phalange, paume contre paume, qu’ils se firent mal. Il y avait de la brûlure dans leur amour. Ils savaient que les convenances seraient plus fortes, qu’elles feraient barrage. Bien que cet amour fût désespéré, ils venaient de décider. Envers et contre tout, leurs mains broyant les obstacles, ils s’étaient dit oui.
Dans cette étreinte, ils s’immolaient pour s’aimer. Cette nuit-là, Grisha s’échappa de chez elle. Chaque nuit, pendant une semaine, elle alla rejoindre le Dresseur.
Elle ne me dit rien d’autre de leur amour, sauf qu’il dura sept jours et sept nuits.
Au petit matin du huitième jour, alors qu’elle poussait la fenêtre de sa chambre entrebâillée la veille, elle trouva l’huis clos. Quelqu’un avait refermé le loquet. Sa sœur ne tarda pas à s’avancer derrière la vitre. Elle semblait avoir attendu toute la nuit, tenue éveillée par la haine, sa couenne racornie par le désir de se venger de tant d’années d’humiliations. Grisha allait payer. Vera ouvrit simplement la fenêtre et dit Si tu retournes encore une fois là d’où tu viens, je raconterai au Père que tu es une catin. Grisha savait bien que leur père n’hésiterait pas à l’enfermer. Elle céda au chantage de la sœur et ne s’échappa plus. Grisha dut se contenter de passer chaque matin et chaque soir devant le camp. Chaque fois elle laissait tomber un petit
mot.  (p. 94-95)
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hcdahlemhcdahlem   08 mai 2018
Cela fait maintenant longtemps que nous arpentons la taïga. Tous les ans, quand l’anniversaire de la mort de Baba arrive, j’allume un feu et je reproduis ce que je l’ai vue faire. Chaque deuxième lune de l’automne, au moment où les arbres décharnés tapissaient le sol de feuilles orange et rouges, elle allumait un feu dans la cheminée, posait le pot de sel à ses pieds et se mettait à chanter. Elle s’adressait aux esprits du Grand-Sommeil et leur demandait de venir écouter ce qu’elle avait à leur dire. Elle chantait jusqu’à ce qu’ils arrivent. Alors elle s’arrêtait et fermait ses paupières, sa voix devenait profonde et basse. Elle leur demandait de prendre soin d’Ama qui avait disparu trop tôt ; de lui apporter un peu de joie car elle n’en avait pas suffisamment eu ; ensuite, elle chargeait les esprits de lui transmettre de nos nouvelles. Quand elle était sûre qu’ils écoutaient, elle racontait l’année qui venait de s’écouler. Le travail de la terre, les récoltes, les maladies. Puis elle rassurait Ama à mon sujet, se réjouissait que je devienne une robuste et honnête jeune fille. Elle n’oubliait jamais de rapporter les naissances, les morts et les mariages. Cela durait jusque tard dans la nuit. Baba ne voulait omettre aucun détail. Enfin, quand elle estimait que c’était assez, elle prenait une poignée de sel et la jetait dans le feu. Si les grains devenaient étincelles, les esprits acceptaient de transmettre le message. Elle en jetait encore une. Chaque grain contenait l’un des mots qu’elle avait prononcés. Ainsi, les messagers pouvaient les faire passer dans le monde du Grand-Sommeil. De minuscules langues de lumière crépitaient dans la nuit avant de se volatiliser dans l’au-delà. Lorsqu’elle avait fini, elle me faisait venir à côté d’elle et me caressait la tête. Il me semblait que sa paume, constellée de résidus de sel, contenait toute la voûte céleste. J’étais dedans et dehors à la fois.
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