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Michel Leiris (Auteur de la postface, du colophon, etc.)
EAN : 9782707303127
313 pages
Éditeur : Editions de Minuit (01/09/1980)

Note moyenne : 3.62/5 (sur 418 notes)
Résumé :
Dès la première phrase, vous entrez dans le livre, ce livre que vous écrivez en le lisant et que vous finirez par ramasser sur la banquette du train qui vous a conduit de Paris à Rome, non sans de multiples arrêts et détours.
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Critiques, Analyses et Avis (42) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
  17 avril 2014
Voici l'un des fleurons du mouvement littéraire plutôt francophone d'après guerre qu'on nomme (un peu pompeusement) le Nouveau Roman. Indépendamment de toute notion d'appartenance à telle ou telle école romanesque, à son contexte de publication, toutes choses propres à nous emmener trop loin sur des chemins de traverse, je vais m'efforcer d'émettre un avis actuel et ciblé pour le lecteur d'aujourd'hui désireux de découvrir cette oeuvre.
La Modification est un petit roman que je qualifierais de lent, peu captivant mais extrêmement bien construit. Lent et peu captivant car il est presque une allégorie de la lenteur du temps qui passe et du travail de sape que ce temps peut créer.
Un voyage en train, tel qu'on peut se l'imaginer dans l'Europe des années 1950, déroulant sa lenteur et sa pénibilité. Un homme entre deux âges, vous en l'occurrence (c'est ici que siège LA grande trouvaille formelle de Michel Butor qui ne passe pas inaperçue), dans une situation bancale entre une épouse et une maîtresse, entre Paris et Rome, entre la raison grise et le grain de folie coloré, vous en qui va s'opérer une modification au cours de ce long et fastidieux voyage en train (je vous laisse découvrir laquelle).
C'est là toute la prouesse de Michel Butor, faire le portrait de l'oeuvre du temps, nécessairement lent et par touches. L'action, inexistante puisque vous êtes assis dans un train à compartiment ancienne école, est remplacée avec maestria par un étonnant voyage dans le temps : présent, futur, passé(s). Les amateurs de Mario Vargas Llosa apprécieront l'illustre instigateur du roman à plusieurs temps.
En résumé, j'admire donc la technique formelle de ce roman, réglée comme un aiguillage SNCF mais je ne peux toutefois pas dire que j'ai particulièrement palpité en lisant cette modification, mais, bien sûr, ce n'est là que mon avis auquel on pourrait apporter de nombreuses modifications, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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latina
  29 septembre 2017
ATTENTION, DANGER ! Si vous comptez faire un long voyage en train, méfiez-vous !
En effet, si vous avez un amant/une maitresse (cochez la réponse adéquate), vous risquez de ne plus le/la voir de la même façon...Et votre propre identité va en prendre un coup !
Car les voyages en train sont traitres, ils vous poussent à un « remuement intérieur, à un dangereux brassage et remâchage de souvenirs », quitte à être au supplice, cloué au « pilori de vous-même ».
Léon Delmont rêve, comme tout le monde d'ailleurs, d'avoir une vie extraordinaire, sans le joug de l'habitude, du quotidien qui détruit tout. Marié à une bourgeoise confite en dévotion qui l'a transformé en vieillard et qui lui a fait quatre enfants dont il s'est vite distancié, il rejoint Rome périodiquement pour son travail, et là, il a trouvé LA femme qui lui rend la jeunesse, la vie.
De Paris à Rome, d'une ville à l'autre, d'un monde à l'autre.
Cette fois, il se rend à Rome sans le dire à son aimée car il compte lui offrir un cadeau-surprise : il lui a trouvé un travail à Paris ! Ce qu'ils voulaient depuis longtemps, vivre ensemble, va enfin pouvoir se produire !
Mais, mais, mais....C'est sans compter avec le voyage intérieur auquel le conduisent le balancement du train, les rêveries sur les différents voyageurs partageant son compartiment, les allées et venues, les paysages entrevus par la fenêtre, la difficulté de dormir sur cette banquette de 3e classe, les souvenirs des autres trajets vers Rome, les cauchemars, et même la légende du Grand Veneur hantant la forêt de Fontainebleau, qui lui serine « Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qui aimez-vous ? Que voulez-vous ? Qu'attendez-vous ? Que sentez-vous ?»
Et surtout, surtout, le souvenir du seul voyage à Paris de sa maitresse prendra une importance grandissante, transformant la lézarde de son être en fissure béante.
Ce roman, je l'ai adoré il y a 30 ans, et je l'adore encore ! Je l'ai relu avec réticence parce que j'avais peur de ne plus retrouver son magnétisme, mais heureusement, celui-ci m'a reconquise, je l'ai savouré, encore une fois.
Magnétisme de Rome, notamment, qui est décrite avec moult détails. Rome, la païenne et la catholique, aux rues ombragées et aux placettes accueillantes, aux édifices et aux musées flamboyants, à la gare étincelante.
Magnétisme des autres voyageurs dont la présence s'impose tout au long de ces 21 heures de trajet.
Magnétisme de cette écriture aux phrases longues et ondulantes, serpentant dans le psychisme tourmenté d'un homme ordinaire.
Magnétisme d'un voyage au bout de soi-même...

« Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qui aimez-vous ? Que voulez-vous ? Qu'attendez-vous ? Que sentez-vous ? »
Montez dans le train pour Rome, peut-être pourrez-vous répondre à ces questions. Peut-être votre vie en sera-t-elle modifiée...
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DocIdoine
  27 janvier 2019
J'ai d'abord haï ce bouquin (en classe de terminale), et puis en master, un professeur exceptionnel nous a initiés à sa véritable interprétation, et j'ai appris à apprécier, et même à admirer Butor en comprenant ce qui avait coincé. Cette interprétation n'est pas du tout ésotérique, mais ne tombe plus sous le sens à cause de l'abaissement généralisé de l'intelligence (20 points de QI perdus en une génération, ah oui, quand même! Passer de Brel à N. Conrad, de Dumayet à Hanouna et de de Gaulle à un type qui croit que la Guyane est une île et que Villeurbanne est dans la banlieue de Lille, c'est plus qu'un "changement de paradigme"!)
Bref, quel est le problème fondamental? Le "VOUS", bien sûr! La sottise ordinaire est invariablement de soutenir que Butor, à l'instar des auteurs des "livres-dont-on-est-le-héros" pour adolescents, voulait faciliter l'implication du lecteur. Or c'est exactement le contraire. Toute l'entreprise de Butor, que je n'avais pas comprise à la première lecture, gravite autour d'une volonté d'éveiller la conscience du lecteur en rendant justement impossible l'identification qui coule de source dans le roman classique. Car ce "vous", vous savez INTENSEMENT que ce n'est justement pas vous. Et le vouvoiement vous le rappelle tout le temps. C'est un "vous" d'auto-distanciation.
Butor s'inspire de Sartre et cherche à ouvrir une "faille de néant" entre vous et l'apostrophe "Vous", un "entre-deux". Et tout le roman ne fait que ça: ouvrir des entre-deux. "Vous" qui n'est pas "vous" êtes un homme "entre deux âges", "entre deux femmes", "entre deux villes", etc. L'intérêt? Créer ce qu'Emmanuel Legeard (ce professeur dont je parlais plus haut) a génialement appelé "un thermostat imaginaire". Rien d'étonnant, donc, à ce que Butor ait écrit en 1971 un scénario pour un projet de téléfilm, «espèce de variation humoristique de la Modification», qui s'intitulait... L'Entre-deux! Bien sûr, c'était un peu pour se venger de ce que le réalisateur Michel Worms ait pris l'initiative de porter au cinéma une Modification réduite au plus petit dénominateur commun, linéaire et aplatie qui ne tenait aucun compte de l'enjeu d'origine, et n'avait par conséquent... aucun intérêt.
Lien : https://amisdelegeard.wordpr..
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Krout
  17 janvier 2020
"Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant."p.9, ainsi commence ce voyage.

Le train.
Seul le train.
Pas l'avion réducteur de paysage, encore moins la voiture dans le trafic trop dense, ni même le bateau surtout en pleine mer, oui seul le train, et particulièrement sur un trajet déjà emprunté à diverses reprises mais pas la navette journalière dont le charme s'est estompé depuis longtemps un trajet s'apparentant plutôt à un pèlerinage personnel plusieurs fois entrepris, offre cet état de conscience modifié propre à doubler le voyage d'un cheminement intérieur, plus encore dans les voitures à l'ancienne avec compartiments où six à huit passagers se trouvent embarqués en cette pièce confinée comme une scène de théâtre.
Ou la lecture.

Ce vous majestatif s'est imposé dès le début de votre lecture, sans tambour ni trompette, et d'un coup, d'un seul, il -ce vous- vous embarque dans des pensées qui ne sont pas nécessairement les vôtres, il -ce vous- pose question, car enfin moi, vous peut-être aussi savez bien qu'il n'est pas vous, ce personnage s'installant dans ce direct Paris-Rome avec sa petite valise et sa grande résolution. Néanmoins déjà vous vous laissez bercer par les longues phrases de Michel Butor à cette rythmique typique des roues sur les rails et à ce balancement régulier du wagon, rien dans ce phrasé, qui n'est pas sans vous évoquer celui si poétique de Mirko Kovac pour La ville dans le miroir, cette fois-là c'était Dubrovnic qui était ensorcelante aujourd'hui c'est Rome qui vous attire, ne vous interpelle comme ce vous dont la question ne peut-être que "Qui êtes-vous ?".

Passe Braine-le-Comte. Dans le train pour Bruxelles que vous avez pris tôt le matin à Mons après avoir acheté la veille un billet-expo pour agrémenter cet examen dont vous redoutez le verdict capable de modifier singulièrement le cours de votre vie, vous lisez ce livre pour mieux entrer dans ce train en direction de Rome et déjà vous avez dépassé Dijon, cependant votre récit s'est écarté de celui de Michel Butor car votre "Cécile" est bien plus volage. Ah ces Liaisons dangereuses qui viennent affecter le cours de vos lectures comme les pensées disruptives viennent assaillir tout passager d'un parcours au long cours. Ainsi regrettez-vous cette inscription de jadis "Il est dangereux de se pencher dehors.- E pericoloso sporgesi." petite phrase italienne qui fait ressurgir une autre lecture ou Erri de Lucas s'empressait d'y ajouter "Il est néanmoins nécessaire de le faire." nécessaire que votre liberté de lecteur avait immédiatement traduit en vital, plus besoin hélas de ces écriteaux dans les wagons modernes cette dangereuse liberté permettant de respirer n'étant plus qu'un lointain souvenir. Vous approchez de Bruxelles-midi, l'humeur aussi chagrine que le temps, la vue un peu brouillée par la pluie martelant les vitres comme un mauvais présage alors que vous vous étiez déjà fait une joie de cette escapade planifiée sous le soleil.

A Soignies il fait déjà noir, le livre posé sur vos genoux vous repensez à cette exposition au musée des beaux-arts ou le réalisme de Magritte s'affiche fièrement face à la fantasmagorie de Dali. Magritte dont le surréalisme est fait de la juxtaposition de pièces réalistes dans des puzzles qui ne s'assemblent pas et dont le non-assemblage vient à questionner la représentation que vous vous faisiez de la réalité. Alors que chez Butor c'est au contraire la construction complexe d'un puzzle dont toutes les pièces réalistes viennent finalement parfaitement s'assembler pour vous questionner sur cette même réalité. Mons gare terminus n'est plus très loin et durant ce retour quelque chose à changé votre "Cécile", que vous aviez imaginée plus libre, prête à d'autres aventures que l'attente passive d'un directeur commercial sur la France de machines à écrire italiennes, vous êtes prêt à l'oublier et revenir sur les rails du roman.

Vous voilà de retour à Mons qui a en commun avec Bruxelles une magnifique grand-place dont certaines façades présentent quelques similitudes, comme le Panthéon de Paris renvoie à celui de Rome, la ville éternelle aux milles visages et dont le Vatican est aux antipodes de l'antique république à l'instar du réalisme de Butor vis-à-vis de celui de Magritte et pourtant tous deux fissurent cette façade de certitudes qu'il y a peu encore vous habitait, la voilà qui se lézarde prête à tomber en ruine la page d'une jeunesse définitivement tournée, il faudra bien reconstruire car il n'y aura pas de miracle à Rome. Vous avez ressenti que la puissance d'évocation du livre était suffisante pour le finir tranquillement dans le confortable fauteuil de votre salon.

Et c'est de chez vous que vous postez cette chronique à l'image de ce livre qui raconte l'emprisonnement progressif d'un homme très ordinaire dans sa vie de famille se découvrant incapable de tenter la chance ultime de son rêve d'aventure, Rome illuminée par Cécile par trop fantasmée aura été certes approchée mais restera inaccessible à jamais, ce livre puissant est aussi l'histoire de sa propre naissance dans une chambre à Rome pour combler la faille qu'il vient d'ouvrir, complexe mais remarquable.

Rome, oui c'est une idée.
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EveGenia
  03 juillet 2017
Ce livre est hallucinant. Il est tellement complexe au niveau de la composition, que je peux comparer la création d'un tel ouvrage avec la construction d'une immense cathédrale gothique. Quelle conception! Sa réalisation est minutieuse et juste parfaite. Il s'agit là d'une véritable littérature, son essence même et non sa substitution, comme dans la plupart des romans commerciaux modernes.
On suit le trajet du personnage principal de Paris à Rome, on observe non seulement des objets réels qui nous accompagnent dans ce voyage, mais en même temps on se plonge dans les souvenirs du protagoniste, qui deviennent aussi tangibles pour nous que le compartiment du train.
On peut dire qu'à la première approche le sujet est banal: l'adultère, les doutes d'un commerçant quadragénaire qui ne se sent pas vraiment prêt de quitter sa famille, mais qui ne peut plus respirer dans l'atmosphère familiale. Puis après un certain moment le déroulement de l'intrigue devient moins prévisible et le personnage en sort tout neuf. C'est vrai que pour lui va commencer une toute autre vie, certes, mais qui ne sera pas celle à laquelle le lecteur s'attend.
J'ai pas vraiment aimé le caractère du personnage principal et j'ai pas cru, qu'un être si médiocre puisse effectuer un travail si particulière et complexe, que l'auteur du livre lui impose comme une seule issue à sa situation. Mais le style, la manière d'écriture si abondante et scrupuleuse m'a tout à fait convaincue, que je ne lisais pas un livre, mais que je faisais un véritable voyage spirituel à travers ses pages. J'ai découvert un écrivain qui est tout de suite devenu une âme proche. Bel événement dans la vie de tout lecteur, de tout être humain.

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Citations et extraits (18) Voir plus Ajouter une citation
AlainDAlainD   12 novembre 2015
Dans le lampadaire au plafond la petite ampoule bleue veillait. Il faisait chaud et lourd, vous aviez de la peine à respirer ; les deux autres occupants dormaient toujours, balançant leurs têtes à droite et à gauche comme des fruits agités par un grand vent, puis l’un d’eux s’est éveillé, un homme épais qui s’est levé, qui s’est avancé vers la porte en titubant.
Comme vous vous efforciez de chasser de votre esprit ce visage de Cécile qui vous poursuivait, ce sont les images de votre famille parisienne qui sont venues vous tourmenter, et vous avez tenté de les chasser aussi, retombant sur celles de votre travail sans parvenir échapper à ce triangle.
Il aurait fallu que la lumière fût revenue, que vous fussiez capable de lire ou même seulement de regarder avec attention quelque chose, mais il y avait encore cette femme dans l’ombre dont vous ignoriez les yeux et les traits, la couleur des cheveux et du costume, que vous aviez peut-être vue entrer la veille au soir mais que vous aviez oubliée, cette forme confuse recroquevillée dans le coin près de la fenêtre face à la marche, protégée derrière l’accoudoir qu’elle avait baissé, dont vous entendiez la respiration régulière un peu rauque et que vous n’osiez pas troubler.
Par la porte restée à demi-ouverte, un pan de clarté jaunâtre entrait, tout habité par l’agitation des poussières, détachant de la nuit votre genou droit, dessinant sur le sol un trapèze qu’a écorné l’ombre du gros homme revenant, qui s’est adossé au panneau coulissant, dont la jambe droite, la manche droite, le bord défraîchi de la chemise, le bouton d’ivoire de la manchette, et la main qui s’est enfoncée dans sa poche pour en tirer non pas un paquet de gauloises mais de Nazionali vous sont devenus visibles ; puis comme vous suiviez les écheveaux de fumée qui s’élevaient, qui se tordaient, qui tentaient des incursions dans le compartiment, s’étalaient enfin, une secousse plus brutale vous a averti que vous étiez arrivé à Dijon.
Dans le silence ponctué de quelques grincements, quelques roulements isolés, la femme qui s’était réveillée a détaché les boutons du rideau auprès d’elle et l’a remonté de quelques centimètres, laissant apparaître, parce qu’il faisait déjà un peu moins sombre dehors, une mince bande grise qui peu à peu, comme le train s’était remis en marche, s’est élargie, s’est éclaircie sans qu’eussent paru les couleurs de l’aurore.
Bientôt la fenêtre entièrement dégagée vous a fait voir le ciel nuageux, et sur la vitre des gouttes d’eau se sont mises à marquer leurs petits cercles.
La lampe bleue s’était éteinte dans le globe du plafond, les lampes jaunâtres dans le corridor ; une à une toutes les portes s’ouvraient et des voyageurs en sortaient, écarquillant leurs yeux encore tout envasés de sommeil; tous les rideaux se relevaient.
Vous êtes allé jusqu’au wagon-restaurant pour y prendre non point le précieux café italien, cette liqueur vivifiante et concentrée, mais simplement une eau noirâtre dans une épaisse tasse de faïence bleu pâle avec les curieuses biscottes rectangulaires enveloppées par trois dans la cellophane que vous n’avez jamais vues que là.
Dehors, sous la pluie, passait la forêt de Fontainebleau dont les arbres étaient encore garnis de feuilles que le vent arrachait comme par touffes et qui retombaient lentement pareilles à des essaims de chauves-souris pourpres et fauve, ces arbres qui en quelques jours ont perdu tout leur apparat, sur lesquels il ne restait plus tout à l’heure, au bout de leurs branches sévères, que quelques fines taches tremblantes, quelques rappels de cette pompe alors si généreusement répandue qu’elle fourmillait jusque dans les clairières et les halliers, et il vous semblait voir apparaître, cause de tout ce remuement, à travers taillis et futaies, la figure d’un cavalier de très haute stature, vêtu de lambeaux d’un habit superbe dont les rubans et les galons métalliques décousus lui faisaient comme une chevelure de ternes flammes, sur un cheval dont transparaissaient à demi les os noirs semblables à d’humides ramures de hêtre se carbonisant, à travers ses chairs flottantes, ses fibres détachées, ses lanières de peau claquantes qui s’ouvraient et se refermaient, la figure de ce grand veneur dont vous aviez même l’impression d’entendre la célèbre plainte : « M’entendez-vous ? »
Puis il y a eu les abords de Paris, les murs gris, les cabines des aiguilleurs, l’entremêlement des rails, les trains de banlieue, les quais et l’horloge.
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PalmyrePalmyre   14 juillet 2013
Tout d'un coup la lumière s'éteint: c'est l'obscurité complète, sauf le point rouge d'une cigarette dans le corridor avec son reflet presque imperceptible, et le silence sur cette base de respirations très fortes comme dans le sommeil et du bourdonnement des roues répercuté par l'invisible voûte. Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre; il n'est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s'impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c'est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome.
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TRIEBTRIEB   01 août 2011
ce voyage devrait être une libération, un rajeunissement, un grand nettoyage de votre corps et de votre tête;ne devriez-vous pas en ressentir déjà les bienfaits et l'exaltation?
Mais n'est-ce pas justement pour parer à ce risque dont vous n'aviez que trop conscience que vous avez entrepris cette aventure, n'est-ce pas vers la guérison de toutes ces premières craquelures avant-coureuses du vieillissement que vous achemine cette machine vers Rome où vous attendent quel repos et quelle réparation ?
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Cristal18Cristal18   23 octobre 2016
Il faudra donc que vous vous prépariez à les affronter, ces semaines et ces mois de mensonge, que vous renforciez cette volonté de vous taire, d'attendre, que vous entreteniez et surveilliez soigneusement votre flamme interne, que vous organisiez toutes vos ressources intimes en vue d'un long combat de résistance, tandis que vous dînerez au wagon-restaurant, regardant au travers des vitres noires peut-être brodées de milliers de gouttes de pluie dans chacune desquelles traînera une égarante lueur, surgir de l'ombre absolue, au passage des fenêtres du train éclairé, les talus couverts de feuilles pourrissantes, les fragments des troncs par centaines dans la forêt de Fontainebleau entre lesquels vous vous imaginerez entrevoir l'immense queue grise d'un cheval, semblable à une écharpe de brume déchiquetée par les branches nues et aiguës, entendre au galop par-delà le bruit des essieux et cette plainte, cet appel, cette objurgation, cette tentation : "Qu'attendez-vous ?"
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mandarine43mandarine43   29 juillet 2011
[ Incipit ]

Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droitre vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l'étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d'épaisse bouteille, votre valise assez petite d'homme habitué aux longs voyages, vous l'arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu'elle soit, de l'avoir portée jusqu'ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu'aux reins.
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Videos de Michel Butor (55) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Michel Butor
Michel BUTOR – Surpris par la Poésie (France Culture, 2002) L’émission « Surpris par la nuit », par Alain Veinstein, diffusée le 25 mars 2002. Émission « Un siècle d'écrivains », numéro 7, diffusée sur France 3, le 15 février 1995, et réalisée par Robert Bober et Pierre Dumayet.
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