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EAN : 9782070401017
380 pages
Éditeur : Gallimard (12/02/2000)
4.16/5   851 notes
Résumé :
Alger. Une charrette cahotée dans la nuit transporte une femme sur le point d'accoucher. Plus tard, naît le petit Jacques, celui-là même que l'on retrouve dès le second chapitre, à 40 ans. Devant la tombe de son père, visitée pour la première fois, il prend soudain conscience de l'existence de cet inconnu. Dans le bateau qui l'emporte vers sa mère à Alger, commence la brutale remontée dans cette enfance dont il n'a jamais guéri. Les souvenirs de l'école, de la rue e... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (95) Voir plus Ajouter une critique
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enjie77
  21 juillet 2017
Le manuscrit du Premier Homme a été retrouvé dans la sacoche de Camus au moment de sa mort. C'est une épreuve originelle d'une très grande qualité et qui permet au lecteur de savourer pleinement l'écriture d'Albert Camus. Elle porte en elle les germes de son oeuvre. Elle permet au lecteur qui ne pouvait apprécier "La peste ou l'Etranger" (comme moi) d'entrer en contact avec sa personnalité. J'ai lu ce roman comme un message d'adieu, comme si l'auteur avait eu besoin de jeter un éclairage sur son oeuvre. C'est très beau, très émouvant. Les mots qui reviennent sont "ignorance, misère, mémoire, racines, révolte, amour, droiture" et pourtant, à lire cette oeuvre autobiographique, sa jeunesse a été heureuse dans un milieu de grande pauvreté et de dur labeur. de cette difficile réalité et de sa soif de vivre, il a su en faire un prix Nobel, sa révolte a été pour lui un moteur. Ce roman démarre avec Jacques Cormery, 40 ans, le narrateur, qui rend visite à un vieil ami ayant pris sa retraite à Saint-Brieuc. L'occasion lui permet de se rendre sur la tombe de son père qui est mort au combat en 1914 et qu'il n'a pas connu puisqu'il n'avait qu'un an. Pour lui cette visite n'a aucun sens mais elle répond à un souhait de sa mère restée en Algérie. Dans son milieu familial, on ne parle pas du disparu. Il ignore tout de son père et à ce moment là, ce n'est pas un souci pour lui jusqu'à ce qu'il découvre l'inscription inscrite sur la tombe de son père "1885 - 1914". "L'homme qui était enterré sous cette dalle et qui avait été son père était plus jeune que lui au moment de sa mort". Cette prise de conscience est comme un déclic. Jacques va alors comprendre que son père a eu une vie avant lui dont il ignore tout, que cet homme a souffert, aimé, qu'il a été un être de chair et de sang, qu'il a connu bien des vicissitudes. Alors devant la virginité de sa mémoire, il va se mettre en quête. Il va tenter de savoir d'où il vient, qui il est. Remplir ces manques c'est se rattacher à une filiation qui ne lui a pas été transmise entre son dragon de grand-mère et sa douce maman, si soumise, sourde et avec une grave difficulté d'expression d'où l'inexistence de la transmission. D'ailleurs il écrit "La mémoire des pauvres est moins nourrie que celles des riches, elle a moins de repères dans l'espace puisqu'ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d'une vie uniforme et grise" C'est ainsi qu'il l'explique. L'écriture de Camus c'est un film qui se déroule sous les yeux du lecteur, c'est assez impressionnant d'entrer ainsi dans l'intimité de l'auteur, c'est une force, une puissance ou une pulsion de vie que sa plume. le lecteur est avec lui. J'ai beaucoup aimé les passages sur sa mère, sur son oncle Ernest, la partie de chasse, le capteur de chiens, le chien de son oncle, ses aventures avec son ami Pierre, mais surtout, son instituteur, Monsieur Bernard (Mr Germain) dont la dernière lettre est annexée au roman. Un vrai "passeur de lumière" que cet instituteur laïc. Dans ce livre, bien sur, Camus parle de la misère, de ces personnes qui travaillaient durement jusqu'à l'épuisement, qui comptaient sous par sous, qui avaient leur dignité, mais à aucun moment on ne tombe dans un pathos outrancier, non, c'est pittoresque, réjouissant, il y a beaucoup d'amour, de reconnaissance, de bonté sous sa plume.
Je tiens ici à remercier une amie Babeliote, Oran, qui m'a incitée à lire ce livre, sans son conseil, je serais passée à côté d'une oeuvre magistrale!
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fredho
  02 décembre 2013
Dans ce roman autobiographique inachevé, Camus évoque son enfance au sein d'une famille pauvre et illettrée au coeur des quartiers populaires d'Alger.
L'auteur trace un portrait aimant et tendre des personnes qui ont de toute évidence occupé une place importante dans sa vie.
Un récit émouvant aux souvenirs détaillés, il dépeint une Algérie ensoleillée, lumineuse, brûlante à l'ambiance joyeuse et chantante, une Algérie aux couleurs flamboyantes et aux senteurs sucrées.
Il évoque son père, mort alors qu'il n'avait qu'1 an, ce père absent qui malgré tout occupe en silence une place au coeur du foyer, personne n'en parle, le sujet est tabou mais la douleur est intacte. Il décrit une grand-mère tyrannique qui endosse le rôle de matriarche, elle gouverne ce clan familial avec une ténacité inépuisable. Il parle de sa mère avec une tendresse bouleversante, cette mère résignée certainement depuis la mort de son mari, une mère effacée, soumise mais aimante qui abandonne son rôle de maman pour le confier à la grand-mère, mais Camus ne la juge pas au contraire il lui voue presque un culte. Il rend également un bel hommage à son instituteur M. Germain, un homme investi qui va l'encourager et l'aider à poursuivre ses études, il devient un peu ce père qui a manqué à Camus.
Très différent des romans que j'ai lus de Camus, j'ai toutefois apprécié ce très beau texte à l'écriture somptueuse, j'ai été fortement impressionnée par le détail des lieux, des paysages, des souvenirs, des odeurs, de l'ambiance que décrit l'auteur.
C'est un retour vers son enfance, même si le récit est largement consacré à l'absence du père, Camus nous fait partager avec beaucoup d'émotion et de nostalgie une enfance miséreuse mais heureuse.
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LambertValerie
  11 septembre 2021
Bien sûr, comme tout le monde ou presque j'ai lu : L'étranger et La peste mais je ne connaissais pas vraiment l'oeuvre de Camus.
Fascinée par la passion et l'admiration que partage ma fille pour Albert Camus, j'ai décidé de lire: le premier homme.
Je dois le dire, très sincèrement, la lecture de ce roman fut une révélation. Un livre que je n'oublierai pas.
D'abord, j'ai été happée par l'écriture de Camus, fascinante, elle nous porte aussi bien dans les recoins perdus de l'enfance que dans ce pays aux couleurs de miel, ce soleil ravageur qui peut rendre fou comme ce barbier qui tranche la gorge de son client.
Camus évoque son enfance, puis sa vie d'homme à la recherche de ce père qu'il n'a pas connu. Mort lors de la première guerre mondiale, même en se rendant sur sa sépulture rien ne lui parle.
Le début du livre est fracassant, cette arrivée sous la pluie dans un bled algérien, sa mère dans le dénuement quasi complet lui donne la vie.
Cette mère à qui il voudra toujours lui crier son amour mais qui ne l'entend pas ou peu, perdue dans une vie de labeur acharné. Sa seule distraction, rêver près de la fenêtre, contempler la vie des autres.
Ce qui m'a particulièrement touchée, c'est le pouvoir et l'évocation des lieux. On voit sans peine le petit Camus prend le tramway rouge, celui des pauvres, qui débouche sur la place du Gouverneur., les rues chargées de commerces de rues avec ces gâteaux dégoulinants de sucre.
Que dire de cette remise des prix au lycée, une fois par an sous ce ciel bleu et cette accablante chaleur.
Passionnant aussi cette évocation de ces colons débarqués d'un bateau , partant à la conquête de cette terre hostile.
Je n'aime pas d'habitude ce mot un peu grandiloquent de chef d'oeuvre mais le premier homme en est un incontestablement.
Le destin de Camus porte aussi une universalité de destins portés dans cette Algérie colonisée, dans la misère des humbles.
À lire ABSOLUMENT
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Cath36
  29 décembre 2012
Lire Camus, c'est toujours entrer en paradis, paradis terrestre, s'il en est.
Dans ce texte autobiographique et dense rôde, comme en urgence, la volonté de ne rien se laisser perdre de l'instant vécu, la tentative de fixer les souvenirs pour l'éternité afin de transmettre la surabondance et le mouvement de la vie au coeur même de la pauvreté..
Camus manie son stylo comme une caméra : tout y est décrit avec une précision incroyable et le plus petit détail est mis en valeur à la lumière de sa mémoire, que, à l'image de la lumière d'Algérie, il sait si bien faire vibrer. Paysages, hommes, animaux, sensations, odeurs, sentiments, situations et contextes, tout est décrit dans cet amour de la vie qui les englobe dans une écriture serrée, énergique et hâtive, un peu dans un style "A bout de souffle". Roman nouvelle vague ? Il y a un peu de cela dans cette urgence à dire et à décrire -comme si Camus pressentait qu'il ne finirait pas ce texte- et dans ce réalisme où la grande générosité de l'écrivain s'ouvre sur un appel à vivre pleinement et profondément la vie.
Peut-être faut-il avoir un peu vécu et parvenir à la cinquantaine pour aimer vraiment Camus et sentir pour lui de la reconnaissance pour cet hymne à la vie, ce livre testament d'où se dégage un amour profond du monde et des êtres.
Et donc, en ces temps de sinistrose où on perd le sens de l'homme et de la beauté au profit du fric, j'aime. Passionnément.
Comme on se désaltère au cours d'une halte en milieu torride.
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Fortuna
  03 janvier 2016
Années 20. Les rues d'Alger poussiéreuses sous le soleil de l'été, des bandes d'enfants courant vers la plage, les jeux, les bains de mer, la liberté. Jacques vit dans un quartier populaire avec sa grand-mère, femme autoritaire, sa mère murée dans le silence de sa surdité, son frère, un oncle, sourd également. L'existence est dure, pauvre mais heureuse ; la lumière du ciel, la proximité de la mer, font oublier les soucis. le père a été tué, loin de sa terre natale, durant la première guerre mondiale, en Bretagne. Jacques avait un an. Il se rendra sur sa tombe 40 ans plus tard puis partira à la recherche de ses traces. Qui était cet homme qu'il n'a pas connu ?
En septembre l'école reprend. C'est là que Jacques va découvrir la passion d'apprendre, de connaître le monde, de s'ouvrir vers l'ailleurs. Enfant doué et aimé par son instituteur, qui se consacre particulièrement aux orphelins, il va obtenir une bourse pour le lycée. Et devenir un élève brillant sans jamais renier ses origines...
Ce dernier roman d'Albert Camus, en fait sa biographie, resté inachevé à cause de sa mort prématurée, est intéressant à la fois pour mieux connaître l'écrivain mais également la vie des Français d'Algérie, loin des clichés qu'on a pu en faire par la suite. Beaucoup de gens pauvres y ont immigré pour tenter de mener une vie meilleure, des populations y vivaient qui n'avaient qu'un rapport lointain avec la France, dont les ancêtres avaient fuit l'Alsace, l'Espagne, la Russie...Une population qui n'était ni arabe ni française mais dont la terre était l'Algérie. Et ce pays qui n'était pas chargé d'Histoire comme la France, dont la chaleur était écrasante durant les mois d'été, dont les populations appartenaient à des cultures très différentes, dont la capitale, Alger, s'ouvre sur la mer et sur l'horizon, a profondément marqué la pensée de Camus.
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Citations et extraits (180) Voir plus Ajouter une citation
LambertValerieLambertValerie   10 septembre 2021
Ils continuaient de vivre de la nécessité, bien qu'ils ne fussent plus dans le besoin, mais l'habitude était prise, et aussi une méfiance résignée à l'égard de la vie, qu'ils aimaient animalement mais dont ils savaient par expérience qu'elle accouche régulièrement du malheur sans même avoir donné de signes qu'elle le portait.
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fredhofredho   01 décembre 2013
Dans cette obscurité en lui, prenait naissance cette ardeur affamée, cette folie de vivre qui l'avait toujours habité et même aujourd'hui gardait son être intact, rendant simplement plus amer - au milieu de sa famille retrouvée et devant les images de son enfance - le sentiment soudain terrible que le temps de la jeunesse s'enfuyait, telle cette femme qu'il avait aimée, oh oui, il l'avait aimée d'un grand amour de tout le cœur et le corps aussi, oui, le désir était royal avec elle, et le monde quand il se retirait d'elle avec un grand cri muet au moment de la jouissance retrouvait son ordre brûlant, et il l'avait aimée à cause de sa beauté et de cette folie de vivre, généreuse et désespérée, qui était la sienne et qui lui faisait refuser, refuser que le temps puisse passer, bien qu'elle sût qu'il passât à ce moment même, ne voulant pas qu'on puisse dire d'elle un jour qu'elle était encore jeune, mais rester jeune au contraire, toujours jeune, éclatant en sanglots un jour où il lui avait dit en riant que la jeunesse passait et que les jours déclinaient: "oh non, oh non, disait-elle dans les larmes, j'aime tant l'amour", et, intelligente et supérieure à tant d'égards, peut-être justement parce qu'elle était vraiment intelligente et supérieure, elle refusait le monde tel qu'il était.
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pragmatismepragmatisme   08 octobre 2010
Les manuels étaient toujours ceux qui étaient en usage dans la métropole. Et ces enfants qui ne connaissaient que le sirocco, la poussière, les averses prodigieuses et brèves, le sable des plages et la mer en flammes sous le soleil, lisaient avec application, faisant sonner les virgules et les points, des récits pour eux mythiques où des enfants à bonnet et cache-nez de laine, les pieds chaussés de sabots, rentraient chez eux dans le froid glacé en traînant des fagots sur des chemins couverts de neige, jusqu'à ce qu'ils aperçoivent le toit enneigé de la maison où la cheminée qui fumait leur faisait savoir que la soupe aux pois cuisait dans l'âtre. Pour Jacques, ces récits étaient l'exotisme même. Il en rêvait, peuplait ses rédactions de descriptions d'un monde qu'il n'avait jamais vu, et ne cessait de questionner sa grand-mère sur une chute de neige qui avait eu lieu pendant une heure vingt ans auparavant sur la région d'Alger. Ces récits faisaient partie pour lui de la puissante poésie de l'école, qui s'alimentait aussi de l'odeur de vernis des règles et des plumiers, de la saveur délicieuse de la bretelle de son cartable qu'il mâchouillait longuement en peinant sur son travail, de l'odeur amère et rêche de l'encre violette, surtout lorsque son tour était venu d'emplir les encriers avec une énorme bouteille sombre dans le bouchon duquel un tube de verre coudé était enfoncé, et Jacques reniflait avec bonheur l'orifice du tube, du doux contact des pages lisses et glacées de certains livres, d'où montait aussi une bonne odeur d'imprimerie et de colle, et, les jours de pluie enfin, de cette odeur de laine mouillée qui montait des cabans de laine au fond de la salle et qui était comme la préfiguration de cet univers édénique où les enfants en sabots et en bonnet de laine couraient à travers la neige vers la maison chaude."
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enjie77enjie77   19 juillet 2017
Il allait dire : "Tu es très belle" et s'arrêta. Il avait toujours pensé cela de sa mère et n'avait jamais osé le lui dire. Non pas qu'il craignît d'être rebuté ou doutât qu'un tel compliment pût lui faire plaisir. Mais c'eût été franchir la barrière invisible derrière laquelle toute sa vie il l'avait vue retranchée - douce, polie, conciliante, passive même, et cependant jamais conquise par rien ni personne, isolée dans sa demi-surdité, ses difficultés de langage, belle certainement mais à peu près inaccessible et d'autant plus qu'elle était plus souriante et que son cœur à lui s'élançait plus vers elle - oui, toute sa vie, elle avait gardé le même air craintif et soumis et, cependant, distant, le même regard dont elle voyait, trente ans auparavant, sans intervenir, sa mère battre à la cravache Jacques, elle qui n'avait jamais touché ni même vraiment grondé ses enfants, elle dont on ne pouvait douter que ces coups ne la meurtrissaient aussi mais qui, empêchée d'intervenir par la fatigue, l'infirmité de l'expression et le respect dû à sa mère, laissait faire, endurait à longueur de jours et d'années, endurait les coups pour ses enfants, comme elle endurait pour elle-même la dure journée de travail au service des autres, les parquets lavés à genoux, la vie sans homme et sans consolation au milieu des reliefs graisseux et du linge sale des autres, les longs jours de peine ajoutés les uns aux autres pour faire une vie qui, à force d'être privée d'espoir, devenait aussi une vie sans ressentiment d'aucune sorte, ignorante, obstinée, résignée enfin à toutes les souffrances, les siennes comme celles des autres.
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DanieljeanDanieljean   06 février 2018
Non, il ne connaîtrait jamais son père, qui continuerait de dormir là-bas, le visage perdu à jamais dans la cendre. Il y avait un mystère chez cet homme, un mystère qu'il avait voulu percer. Mais finalement il n'y avait que le mystère de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l'immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant pour toujours. Car c'était bien cela que son père avait en commun avec les hommes du Labrador. Les Mahonnais du Sahel, les Alsaciens des Hauts plateaux, avec cette île immense entre le sable et la mer, qu'un énorme silence commençait maintenant de recouvrir, cela c'est-à-dire l'anonymat, au niveau du sang, du courage, du travail, de l'instinct, à la fois cruel et compatissant. Et lui qui avait voulu échapper au pays sans nom, à la foule et à une famille sans nom, il faisait aussi partie de la tribu, marchant aveuglement dans la nuit près du vieux docteur qui soufflait à sa droite, écoutant les bouffées de musique qui venaient de la place, revoyant le visage dur et impénétrable des Arabes autour des kiosques, ... revoyant aussi avec une douceur et un chagrin qui lui tordaient le cœur le visage d'agonisante de sa mère lors de l'explosion, cheminant dans la nuit des années de la terre de l'oubli où chacun était l premier homme, où lui-même avait dû s'élever seul, sans père, n'ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu'il ait l'âge d'écouter, pour lui dire le secret de la famille, ou une ancienne peine, ou l'expérience de sa vie, ces moments où le ridicule et odieux Polonius devient grand tout à coup en parlant à Laërte, et lui avait eu seize ans puis vingt ans et personne ne lui avait parlé et il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme pour ensuite naître encore d'une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres, aux femmes, comme tous les hommes nés dans ce pays, qui, un par un, essayaient d'apprendre à vivre sans racines et sans foi et qui tous ensemble aujourd'hui où ils risquaient l'anonymat définitif et la perte des seules traces sacrées de leur passage sur cette terre, les dalles illisibles que la nuit avait maintenant recouvertes dans le cimetière, devaient apprendre à naître aux autres, à l'immense cohue des conquérants maintenant évincés qui les avaient précédés sur cette terre et dont ils devaient reconnaître maintenant la fraternité de race et de destin
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Albert Camus : Le Premier Homme par Françoise Fabian (1994 - Festival d’Avignon / France Culture). Illustration : Albert Camus photographié en 1957 par Henri Cartier-Bresson. © 2021 Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos, courtesy Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris. Diffusion sur France Culture le 6 octobre 1994. "Texte nu", une émission produite par Claude Santelli et réalisée par Hélène Pommier. En 1994, la comédienne Françoise Fabian lisait des extraits du livre d'Albert Camus "Le Premier Homme" au Festival d'Avignon. Roman autobiographique inachevé, "Le Premier Homme" a été publié la même année par sa fille Catherine Camus. Jacques Cormery, l'alter ego de l'écrivain dans le roman, est un homme de quarante ans qui retourne dans son Algérie natale. Il raconte son enfance de pied-noir algérien, ses relations avec sa mère et la recherche de son père. "Le Premier Homme" est conçu comme la première partie d'une trilogie que l'écrivain ne finira jamais puisque le 4 janvier 1960 il meurt dans un accident de la route. Ce roman posthume inachevé aura attendu 34 ans avant d'être publié en 1994.
Source : France Culture
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