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René L. F. Durand (Autre)
ISBN : 2070372480
Éditeur : Gallimard (16/12/1980)

Note moyenne : 3.66/5 (sur 40 notes)
Résumé :
Les données historiques qui servent de point de départ à ce roman - la révolte des Noirs de Saint-Domingue, suivie de l'exil des colons à Santiago de Cuba ; le gouvernement du général Leclerc, beau-frère de Napoléon ; le surprenant royaume noir de Henri-Christophe - ne doivent pas nous égarer sur son véritable sens. C'est une chronique par certains côtés ésotérique sur quoi plane l'atmosphère maléfique du Vaudou. Mac-kandal, le sorcier manchot, envoûte tous les anim... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Woland
  10 mai 2016
El Reino de Este Mundo
Traduction : René L.-F. Durand
ISBN : 9782070372485
Paru en 1954, ce court roman d'Alejo Carpentier (qui avait du sang breton par son père) se lit sans aucune difficulté et ravirait sans nul doute les Sopo et CRAN de notre triste époque si l'auteur ne gardait pas ses distances par rapport à l'influence du sang blanc dans les veines des indigènes de Saint-Domingue et de Haïti.
Car le thème du roman, c'est bien sûr l'exploitation coloniale, par les Français, de l'île d'Hispaniola, découverte par Colomb et ses Espagnols. Au début, mis à part les natifs, l'île, qui ne formait alors qu'un seul territoire, constituait un excellent repaire pour les flibustiers et frères de la côte, qui y venaient aussi chasser le boeuf sauvage et se ravitailler. Tout cela dura à peu près jusqu'en 1700, date à laquelle les colons français obtinrent de désarmer les pirates. Leur rêve : développer une économie de plantation de canne à sucre et, en 1720, Saint-Domingue (ou Hispaniola, comme on voudra), francisation du nom espagnol de l'île, devient bel et bien le premier producteur de canne à sucre. Malheureusement, elle va devenir aussi, en très peu de temps, l'une des plaques tournantes de la traite occidentale des Noirs et de l'esclavage.
De nos jours, Hispaniola se compose de Saint-Domingue, à l'ouest de l'île, et de Haïti, à l'est. Deux républiques indépendantes et aussi tourmentées l'une que l'autre.
Carpentier en donne une image de la fin du XVIIIème siècle, alors que la tonitruante Révolution française pointe le bout de son nez - révolution à laquelle d'ailleurs participera l'île. Ce sont des scènes, des images-choc (enfin, c'est ainsi que je l'ai perçu), sans véritable intrigue classique, le point important rejoignant le grand problème actuel qui agite Tahiti à chaque changement de gouvernement : celui des métis.
Maintenant que les Blancs se sont retirés, Haïti-St Domingue ont retrouvé leurs propriétaires légitimes : les Noirs. Seulement voilà, dès le XVIIIème siècle, les métis avaient commencé à prendre le dessus. Et nul n'ignore que l'on reproche suffisamment à une certaine "élite" métisse de confisquer tous les postes et de créer les dictatures comme celle de Duvalier.
Il eût été facile pour Carpentier d'accuser le sang blanc, mêlé au sang noir, d'être seul responsable des malheurs de St-Domingue et d'Haïti. Mais l'homme, qui n'était pas encore ministre plénipotentiaire de Cuba, était fin et, surtout, cherchait une explication qui fût à la fois le plus exacte possible et tînt compte de la réalité humaine, au-delà de la couleur de peau. S'il déplore le métissage, il en arrive très vite à la conclusion qu'une société multiculturelle est impossible sans celui-ci. Si c'est pour donner de tels résultats, autant rester avec des colons esclavagistes - et pourtant Dieu sait si ceux-ci n'étaient pas tendres avec leurs bétail humain.
Bref, c'est le serpent qui se mord la queue ...
Et quand la Révolution débarque à Hispaniola, eh ! bien, les métis se glissent tout simplement à la place des Blancs et ne sont guère plus miséricordieux envers les véritables autochtones. Dictature (déjà), émeutes, bains de sang ... et effondrement de la dictature qui sera remplacée par une autre ou par un autre régime guère plus mirobolant. Bref, les métis imitent en toute tranquillité les colons français (et anglais) et méprisent leurs frères dont un sang uniquement noir coule dans les veines.
Curieux, non ? ...
Mais, dans le fond, très humain. La fièvre du pouvoir, celle de l'or et celle de la corruption ne possèdent, pour leur part, aucune couleur de peau bien précise : elles sont universelles.
Prétendre que la corruption s'installe avec Le Blanc ? C'est risqué et Carpentier n'a pas cette sottise. Les Blancs n'étaient pas tous des brutes et Carpentier le sait. Comme il sait que le maître du "Royaume de ce monde" - il faut lire l'exergue - n'est autre qu'un démiurge, génial sans doute mais que nous appelons aussi Satan. le Seigneur de la Matière gouverne le Royaume de ce Monde : le Christ Lui-même l'a dit. Et le Diable peut se glisser sous n'importe quelle peau ...
"Le Royaume de Ce Monde" en est une preuve brillante, solidement argumentée, un peu trop fragmentée à mon goût, mais qui révèle un penseur et un écrivain sincères, qui fait son métier d'écrivain : chercher la Vérité sans céder à la facilité.
Signalons pour finir que viennent ensuite "Le Partage des Eaux" et enfin "Le Siècle des Lumières." Nous en reparlerons. Pour l'instant, jetez toujours un coup d'oeil sur "Le Royaume de Ce Monde" et, si vous en avez le temps, venez nous dire ce que vous en aurez pensé. ;o)
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kaerlyon
  01 octobre 2015
Un aperçu de la révolution Haïtienne vu par Ti Noël, un esclave baignait par les légendes africaines. Mais faut-il vraiment s'arrêter à cette première lecture ?

Ti Noël est un esclave sans espoir dont la vie est conditionnée par les désirs de son maître, grand propriétaire d'origine française sur l'île de Saint-Domingue. Les saisons passent. Ti Noël travaille, courtise les filles et surtout écoute Mackandal, le sorcier qui conte les histoires du pays de l'autre côté de l'océan où les rois noirs sont bien plus forts que les rois blancs, où les Dieux des éléments sont bien plus puissants que le Dieu des chrétiens. Mais la révolte gronde. Lorsque les blancs comprennent que les tambours ne sont pas que des toiles tendues, que les poulets ne sont pas destinés à l'alimentation, que la langue n'est pas seulement un moyen de communication, il est trop tard : les esclaves se rebellent contre les maîtres. Ti Noël doit suivre le sien qui fuit pour Cuba et observe sa déchéance avant d'être à nouveau vendu. Bien des années passent avant qu'il puisse devenir libre. Il décide de retourner sur les terres de sa jeunesse. Sur le chemin du retour, il tombe sur les troupes du roi Christophe. Ti Noël n'en croit pas ses yeux : un roi noir à la tête d'une cour peuplée de ministres et nobles dames noirs ! Sa désillusion est pourtant rapide : il redevient esclave. Pire encore. Esclave de sa propre race ! Mais comme pour les chefs blancs, les jours du roi sont comptés. Ti Noël se retrouve libre. A la fin de sa vie il s'interroge sur son parcours et celui de la destinée humaine. Et s'il était téméraire de vouloir chercher le paradis terrestre ?

Roman intéressant avec pleins d'ouvertures mais beaucoup trop court, laissant le lecteur partir dans mille directions pour n'aboutir à aucune. C'est certainement un style d'écriture mais personnellement, cela m'a laissé sur ma faim. Et garder un dictionnaire sous la main pour approfondir les évènements du livre en cours de lecture n'est pas spécialement ce que j'attends d'un roman. Dés le départ, nous sommes plongés dans l'action. Pas de présentation de lieux, de dates ou de personnages. Juste un esclave et son maître. Une action en cours qui donne l'impression d'avoir manqué quelques chapitres. Puis le roman prend forme mais toujours avec des évènements décrits d'une façon directe. Pas de fioritures, pas de poésie. Les légendes sont guerrières, les dieux sont vengeurs. La vie des blancs et celle des esclaves est esquissée en quelques lignes. Idem pour le vaudou. On le sent très présent dans la vie quotidienne mais avec cette impression d'arrière plan. Puis, tout à coup, le livre prend une nouvelle direction. Nous abandonnons Ti Noël pour rejoindre Pauline Bonaparte en route vers les Antilles avec en tête le roman "Paul et Virginie". Idem pour la fin de vie de la première reine d'Haïti. Je n'ai pas très bien compris ces digressions. Nous finissons toujours par revenir à Ti Noël, dont les années passent en spectateur contemplant les différents acteurs de la scène politique de l'île : le gouvernement des blancs royalistes, celui des noirs rebelles et enfin celui des mulâtres républicains. Donc beaucoup de personnages, de lieux et d'évènements qui sont survolés ce qui empêchent de vraiment d'approfondir chaque détail. J'attendais de ce livre un dépaysement et j'ai simplement une impression d'être passée à côté d'un livre initiatique où tous les évènements ne sont que pistes pour atteindre un but simplement visible par l'initié. Bien que les pistes soient plus claires à la fin, même si je n'ai pu m'empêcher de penser " Ah c'était donc ça la morale", c'était trop tard pour apprécier totalement ce roman. C'est donc un avis en demi-teinte qui me reste.
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Madamedub
  13 août 2012
Saint-Domingue, XIXème siècle. La révolte gronde dans la colonie française qui allait devenir Haïti. Galvanisés par les idées promulguées par la Révolution, et le souffle scandant les thèmes de liberté et d'égalité, les esclaves prennent les armes contre ceux qui se disent leurs maîtres. Dans ce contexte de bouleversement historique, politique et sociologique, allait émerger une figure tant centrale qu'énigmatique du monde haïtien, le sorcier Mackandal, dit le Madingue, l'esclave marron manchot, qui aurait empoisonné les animaux et les hommes de l'île, les touchant au coeur même de leurs foyers.
La révolte gagne en puissance, poussant la plus part des colons en exil à Cuba. Une autre figure historique majeure allait émerger dans ce combat, celle de Toussaint Louverture, qui allait se mesurer à pas moins que Napoléon Bonaparte, pour gagner l'indépendance et la liberté de son île.
Mais Alejo Carpentier, l'auteur cubain auteur du récit « le Royaume de ce Monde », n'aime pas les mythes et l'Histoire avec un grand H. Celui que beaucoup connaissent au travers d'un autre livre « le siècle des Lumières« , s'est beaucoup passionné pour ce pan de la Révolution française, et ses répercussions aux Antilles, en ce que les idées peuvent avoir d'inapplicables ou de contradictoires. Déclarés libres et égaux en France, les hommes étaient des esclaves à Saint-Domingue. Déconstruisant la gloire d'époques houleuses, avec des revers terribles pour l'humanisme, comme la Terreur de Robespierre ou l'empire de Bonaparte, Alejo Carpentier narre le Royaume Noir du roi Henri Christophe, ou le premier état libre de Saint Domingue, comme un gouvernement tyrannique et sanguinaire. Henri Christophe, dictateur cruel, finit, renversé par son peuple, par se suicider dans son palais de Sans-Souci.
Ti Noël, le héros du récit, découvre avec effarement ce régime, étonné de ce que l'homme peut faire à l'homme, l'homme Blanc à l'homme Blanc, l'homme Noir à l'homme Noir, au delà même des barrières des différences de couleur de peau…Car quand le désir de violence et de pouvoir se répand, il ne fait finalement pas de distinction entre ses pairs, et ne s'embarrasse pas d'idéaux républicains. Finalement, quand les principes et les décrets gouvernent, l'un annule l'autre, et les valeurs s'annulent tôt ou tard.
Démontant l'idée de valeurs transcendantes, d'idéaux figés dans le marbre, Alejo Carpentier ne signe pas pour autant un livre pessimiste ou sombre. Dans un monde à construire, il ré affirme l'importance de la détermination de l'homme en tant qu'être libre et autonome, responsable…. »Dans le royaume des cieux il n'y a pas de grandeur à conquérir, car tout y est hiérarchie établie, existence sans terme, impossibilité de sacrifice, repos, délices. Voilà pourquoi, écrasé par la douleur et les tâches, beau dans sa misère, capable d'amour au milieu des malheurs, l'homme ne peut trouver sa grandeur, sa plus haute mesure que dans le Royaume de
Lien : http://madamedub.com/WordPre..
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Nelja
  29 juillet 2014
C'est une collection de scènes frappantes, inspirées de faits réels de l'histoire d'Haïti, imprégnés de réalisme magique. Ceux qui cherchent un roman centré sur les personnages ou une unité narrative seront sans doute déçus, mais moi, j'ai adoré.
Dans le premier quart, le personnage principal, Ti-Noël, ou plutôt le personnage qui sert de fil directeur, est tout jeune et est témoin des empoisonnements en masse menés par Mackandal contre les propriétaires d'esclaves. Dans le second, après les massacres de Bois-Caïman et la révolte des esclaves, ses maîtres fuient à Cuba, et on a aussi l'arrivée de Leclerc pour rétablir l'ordre, du point de vue de Pauline Bonaparte. Dans le troisième quart, on a le royaume noir de Henri Christophe, et dans le quatrième... Ti Noël est vieux, et se métamorphose en animaux divers, et médite sur tout ce qu'il a vu.
Cet auteur sait faire des scènes qui sont complètement fascinantes, qui d'un côté ont l'air décalées, sorties de l'espace, drôles ou mettant mal à l'aise, mais d'un autre côté ont une profonde résonance symbolique et sont aussi basées dans la réalité historique. le mélange est impressionnant.
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oblo
  06 mai 2015
Haïti fut la première république indépendante avec une population majoritairement noire. Dans ce roman, Carpentier propose de suivre les premiers pas de cette jeune République au début du XIXème siècle. Jeune esclave d'un exploitant français, Ti Noël fait partie de ceux qui ravagent la propriété de son maître cependant que Mackandal, un Mandingue qui pratique les rites vaudous, est exécuté par les autorités françaises. Perdu à un jeu, Ti Noël est un temps exilé à Cuba puis il revient en Haïti. le roi, Henri Christophe, est un ancien cuisinier de la ville de Cap-Français. Il se fait construire un palais immense et use, pour ce faire, des forces vives de son pays : les anciens esclaves, nouveaux travailleurs de force dont la condition n'a changé que légalement. L'histoire tragique de Ti Noël est celle de milliers d'Haïtiens qui ont changé simplement de maîtres. A travers lui, c'est l'amertume de la liberté que l'on goûte.
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Citations et extraits (6) Voir plus Ajouter une citation
SachenkaSachenka   29 juillet 2018
Il comprenait à présent que l'homme ne sait jamais pour qui il souffre ou espère. Il souffre, et il espère et il travaille pour des gens qu'il ne connaîtra jamais, qui à leur tour souffriront, espéreront, travailleront pour d'autres qui ne seront pas heureux non plus, car l'homme poursuit toujours un bonheur situé au-delà de ce qui lui est donné en partage. Mais la grandeur de l'homme consiste précisément à vouloir améliorer le monde, à s'imposer des tâches.
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amelielafleuramelielafleur   29 juillet 2012
Il se sentit vieilli, sous le poids des siècles innombrables. Une lassitude cosmique, de planète lourde de pierres, tombait sur ses épaules décharnées par tant de coups, de sueurs, de révoltes. Ti Noël avait assumé sa part des tâches héréditaires, et bien qu’il fût parvenu au dernier degré de la misère, il laissait à son tour cet héritage intact. Sa chair avait fait son temps. Il comprenait à présent que l’homme ne sait jamais pour qui il souffre ou espère. Il souffre, et il espère et il travaille pour des gens qu’il ne connaîtra jamais, qui à leur tour souffriront, espèreront, travailleront pour d’autres qui ne seront pas heureux non plus, car l’homme poursuit toujours un bonheur situé au-delà de ce qui lui est donné en partage. Mais la grandeur de l’homme consiste précisément à vouloir améliorer le monde, à s’imposer des tâches.
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WolandWoland   10 mai 2016
[...] ... Le gouverneur entrouvrit le hamac pour contempler le visage de Sa Majesté. D'un coup d'épée, il coupa un petit doigt et le donna à la reine qui le mit dans son sein, d'où il glissa vers son ventre, tel un ver aux froides contractions. Puis, obéissant à un ordre, les pages placèrent le cadavre sur un tas de mortier : il s'y enfonça lentement, par le dos, comme s'il eût été tiré par des mains visqueuses. Le cadavre s'était arqué un peu pendant l'ascension, ayant été ramassé tiède encore par les serviteurs. Aussi son ventre et ses cuisses disparurent-ils les premiers. Les bras et les bottes continuèrent à flotter, indécis, dans la grisaille du mélange. Puis il ne resta plus que le visage, supporté par le fond du bicorne qui couvrait la tête d'une oreille à l'autre. Craignant que le mortier ne se durcît sans avoir complètement absorbé la tête, le gouverneur appuya sa main sur le front du roi pour l'enfoncer plus vite, comme quelqu'un qui aurait pris la température à un malade. Enfin, la masse se referma sur les yeux d'Henri Christophe, qui poursuivait à présent sa descente au coeur même d'une humidité qui se faisait moins enveloppante.

A la fin, le cadavre s'arrêta, ne faisant qu'un avec la pierre qui l'emprisonnait. Après avoir choisi sa propre mort, Henri Christophe ignorerait la pourriture de sa chair confondue avec la matière même de la forteresse, inscrite dans son architecture, intégrée dans la large structure de ses contreforts. La montagne du-Bonnet-de-l'Evêque s'était transformée tout entière en mausolée du premier roi d'Haïti." ... [...]
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WolandWoland   10 mai 2016
[...] ... Exaspérés par la peur, ivres de vin parce qu'ils n'osaient plus toucher l'eau des puits, les colons fouettaient et torturaient leurs esclaves, en quête d'une explication. Mais le poison continuait à décimer les familles, tuait bêtes et gens, sans que les prières publiques, les conseils des médecins, les promesses aux saints, ni les formules inefficaces d'un marin breton, nécromancien et rebouteur, pussent arrêter la marche souterraine de la mort. Avec une hâte bien involontaire de venir occuper la dernière fosse au cimetière, Mme Lenormand de Mézy mourut le dimanche de la Pentecôte, quelques instants après avoir mordu à une orange particulièrement belle qu'une branche complaisante avait mise à portée de sa main. L'état de siège avait été proclamé dans la Plaine. Tout individu surpris dans les champs ou au voisinage des maisons après le coucher du soleil, était abattu à coups de mousquet sans préavis. La garnison du Cap avait défilé par les chemins, ridicule menace de mort contre l'insaisissable ennemi. Mais le poison n'en arrivait pas moins jusqu'aux bouches par les voies les plus inattendues. Un jour les huit membres de la famille Du Périgny le trouvèrent dans une barrique de cidre qu'ils avaient transportée de leurs mains de la cale d'un bateau ancré quelques jours plus tôt. La charogne était maîtresse de toutes la contrée.

Un soir où on le menaçait de lui allumer une charge de poudre dans le derrière, le Foula cagneux finit par parler. Le manchot Mackandal, devenu houdan du rite Rada, tombé en possession de plusieurs Dieux Majeurs, et de ce fait investi de pouvoirs extraordinaires, était le Roi du Poison. Doté de la suprême autorité par les Mandataires de l'Autre Rive, il avait proclamé la croisade de l'extermination. C'était lui l'élu, chargé d'en finir avec les Blancs et de fonder un grand empire de Noirs libres à Saint-Domingue. Des milliers d'esclaves lui étaient attachés. Personne n'arrêterait plus la marche du poison. Cette révélation provoqua dans l'habitation une tempête de coups de fouet. A peine la poudre allumée de pure rage eut-elle trouvé les intestins du nègre bavard, un messager fut envoyé au Cap. Ce même soir, on mobilisa tous les hommes disponibles pour donner la chasse à Mackandal. La Plaine, toute puante de charogne, de sabots mal brûlés et de vermine, s'emplit d'aboiements et de blasphèmes. ... [...]
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KrystaniaKrystania   26 juillet 2012
En Afrique, le roi était guerrier, chasseur, juge et prêtre ; sa précieuse semence engrossait des centaines de ventres d'où naissait une vigoureuse lignée de héros. En France et en Espagne, en revanche, le roi envoyait combattre ses généraux ; il était incompétent dans le réglement des procès, se faisait rabrouer par le premier moine venu, son confesseur, et en fait de virilité se contentait d'engendrer un prince malingre, incapable de tuer un cerf sans l'aide de ses veneurs, à qui on donnait, inconsciente ironie, le nom aussi inoffensif et frivole que le dauphin.
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Un romancier latino-américain Alejo Carpentier
Portrait d'Alejo CARPENTIER, à travers ses interviews, et ceux de Roger CAILLOIS, Wilfredo LAM, Jean-Louis BARRAULT, Jacques PREVERT. L'écrivain cubain, né en 1904, a vécu au Vénézuela, puis à Cuba après la révolution. Il devient en 1966, ambassadeur de Cuba en France, où il résidera jusqu'à sa mort, 1980 . Evocation de son oeuvre, de la création littéraire et artistique en Amérique...
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