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EAN : 9782823619515
176 pages
Editions de l'Olivier (18/08/2023)
3.3/5   317 notes
Résumé :
En levant les yeux vers le huitième étage d'une tour du XIIIe arrondissement de Paris, Agnès rejoint en pensée Boris et Tsila, ses grands-parents, et tous ceux qui vivaient autrefois dans le même immeuble. Rue du Château des Rentiers, ces Juifs originaires d'Europe centrale avaient inventé jadis une vie en communauté, un phalanstère. Le temps a passé, mais qu'importe puisque grâce à l'imagination, on peut avoir à la fois 17, 22, 53 et 90 ans : le passé et le présent... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (78) Voir plus Ajouter une critique
3,3

sur 317 notes
« Vous ne serez peut-être pas heureux d'être vieux, mais vous pouvez vous efforcer d'être joyeux. » C'est avec une fantaisie irrésistible d'allant et de malice, qu'à cinquante-sept ans, Agnès Desarthe s'empare des thèmes de la vieillesse, du temps qui passe et de la mémoire, pour un récit empruntant de manière faussement improvisée les chemins semés d'images et d'anecdotes de sa réflexion.


Il est possible de vieillir heureux. Preuve en est l'exemple des grands-parents maternels de l'auteur, Boris et Tsila Jampolski, des Juifs originaires d'Europe centrale pour qui, après la guerre, les pogroms et les camps, vieux ne signifiait pas « bientôt mort », mais « encore là », et la mort non « pas ce vers quoi ils cheminaient mais ce à quoi ils avaient échappé. » Au milieu de la soixantaine, ils s'étaient installés dans un modeste immeuble parisien, rue du Château-des-Rentiers, où ils avaient battu le rappel de leurs amis, souvent eux aussi des survivants de la Shoah. Leur « phalanstère improvisé » abritait une vie joyeuse et solidaire que l'auteur évoque avec délice au travers de la dentelle de ses souvenirs, entre les comptines russes et l'inimitable gâteau aux noix de sa grand-mère, les cavalcades d'un étage à l'autre de la bande d'enfants et de cousins ravis de s'y retrouver, et surtout la chaude et bruyante affection de cette communauté soudée en famille élargie par un passé commun et par la ferme intention de « sur-vivre ».


Alors pourquoi la vieillesse nous effraie-t-elle tant ? Est-ce de n'avoir pas souffert, d'avoir « vécu dans un confort tel », que notre génération a cessé de voir dans le grand âge un privilège, pour ne plus retenir que la perte et la déchéance ? Armée de sa mémoire et de son imagination, en une narration originale simulant avec humour et sensibilité, pour mieux nous convaincre, le cheminement soi-disant à bâtons rompus de sa réflexion, Agnès Desarthe use avec virtuosité d'anecdotes personnelles, d'interviews de son entourage, de dialogues avec son alter ego, ou encore d'un projet vaguement utopique d'un lieu communautaire inspiré de l'immeuble où vivaient ses grands-parents, pour, de fil en aiguille, nous projeter avec elle dans « un moment-lieu où il [serait] possible de vivre [vieux] en espérant. Où les souvenirs cesse[rai]nt d'être un poids » pour devenir... « une rente ».


Formidable hommage de l'auteur à ses grands-parents et à leur force de vie grandie sur le silence de leur incommunicable expérience, réflexion originalement menée sur le temps qui, entremêlant passé et présent dans nos mémoires, fait perdurer en nous chacun de nos âges comme autant de poupées russes, ce livre apaisant et apaisé séduit autant par sa réflexion pleine de pudeur, de sensibilité et d'auto-dérision, que par le brio de sa construction, faussement à bâtons rompus. Coup de coeur.

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Derrière tout ce qu'évoque le titre, riche d'une aisance sociale et d'un peu de rêve de princesses et de cour festive, se cache une adresse chère au coeur de la narratrice. La rue du Château des Rentiers, loin de l'image que son nom renvoie, abritait dans une de ses tours une communauté de juifs d'Europe centrale, et parmi eux les grands parents de la narratrice. La tristesse et la banalité du décor contrastait avec l'esprit communautaire unissant les résidents.

Les souvenirs d'enfance surgissent au fil des pages, réminiscences d'un enfance emplie d'histoires et d'amour, et c'est sans doute ce qui détermine chez la narratrice la volonté de créer une communauté, alternative aux anonymes ehpads, pour abriter ses vieux jours, encore lointains malgré les signes annonçant progressivement la couleur, à travers les douleurs variées et les trous de mémoire.

L'écriture plaisante d'Agnès Desarthe contribue au charme de ce roman nostalgique, parsemé d'indiscutables éléments autobiographiques. Mémoire D une histoire récente pour laquelle la littérature est le dernier rempart pour ne pas oublier, récit de souvenirs personnels tendres comme peut l'être l'amour qui unit une enfant et sa grand-mère, ce sont de bien belles pages que nous offre là Agnès Desarthe.

176 pages L'olivier 18 août 2023

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Esprit es-tu là ?

Agnès Desarthe a reçu ( entre autres) la joie de vivre en héritage,elle nous le prouve en abordant des thèmes plutôt plombants comme le deuil et la vieillesse. Mais dans le mot vieillesse il y a vie !
Avec un savant dosage d'autobiographie, d'imaginaire et de réflexions,elle nous livre la version à la fois fantasque et fantasmée de sa projection dans un futur encore lointain où l'on pourrait profiter jusqu'au bout de tout ce qui fait le sel de l'existence.
Pour cela,elle puise dans le réservoir de ses souvenirs familiaux et l'on apprend que ses grands-parents maternels étaient des juifs immigrés, comme leurs amis et voisins,et que cette petite communauté débordait de joie malgré un passé douloureux et indélébile comme leurs poignets tatoués.
On apprend aussi que la mère d'Agnès a été cachée dans une ferme pendant la guerre située...dans la Sarthe.Cette transmission silencieuse est un exemple : tout resurgit,d'une façon ou d'une autre,tout s'entre-mêle,passé et présent,et par la grâce d'Agnès, tout devient possible,tout s'illumine.
On adhère presque à son projet de phalanstère pour vieillir ensemble dans la gaieté,moi qui le voit plutôt comme un remake de " Vol au dessus d'un nid de coucous"...
Mais qu'importe.Il faut aller dans le château des Rentiers,pour se dire qu'on peut toujours se réinventer et le faire avec tendresse et élégance.
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Mon premier Agnès Desarthe, et une belle découverte ! Il faut reconnaître qu'avec un retard de lecture de plus de trente ans j'ai encore de quoi faire beaucoup de découvertes ! Certes le sujet, avec une famille survivante de la shoah, a des airs de thème abondamment traité, ! Mais, d'une part il ne le sera probablement jamais assez, d'autre part si ce thème est essentiel dans ce roman, fondateur même, pourrait-on dire, il n'en est pas pour autant central, contrairement à la vieillesse. Et quelle plume douce, légère, papillonnante, malgré la gravité apparente du sujet. Sa vision personnelle de la vieillesse concerne tout un chacun, et son cheminement personnel m'a permis de comprendre mon goût pour les récits de descendants de survivants de la shoah. Chacun des courts chapitres de ce roman est prétexte ou occasion à revisiter des instants passés, des souvenirs personnels ou familiaux fondateurs de son rapport à la vieillesse. L'écriture délicate et les talents de conteuse de l'auteur rendent fluide et facile la lecture de ce texte aux sujets si lourds.
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Dans ce récit, Agnès Desarthe imagine sa vieillesse calquée sur le modèle de celle de ses grands-parents qui avaient acheté un appartement rue du Château des Rentiers, à Paris, une rue plus belle de nom que de cadre visuel.
Ils avaient acheté ce logement sur plan et pendant la construction avaient attiré des amis , anciens prisonniers des camps pendant la guerre.
S'en était suivi une vieillesse joyeuse et solidaire.
Agnès Desarthe imagine réunir ses amis de jeunesse dans un même projet pour leur avenir, pour vivre leur vieillesse ensemble.
Entre les chapitres, elle interroge de nombreuses personnes dans la soixantaine et plus sur le sujet de la vieillesse , de la mort.
Beaucoup d'humour dans le récit ou plutôt de la légèreté sur un thème qui pour moi l'est un peu moins.
Et oui je suis dix ans plus âgée que l'auteure.
J'avais sans cesse envie d'ajouter une notion intergénérationnelle à son projet car des personnes plus âgées peuvent encore apporter leur temps aux plus jeunes, aux enfants quand ils sont toujours valides. Les jeunes peuvent apporter le dynamisme par contre.
Il y a moyen de se compléter et non pas se complaire entre gens du même âge.
Chacun son point de vue à ce sujet.
Néanmoins, j'ai quand même noté le livre de 3 étoiles car l'écriture est délicate, sincère.
J'ai partagé pas mal de réflexions avec Agnès Desarthe, notamment avec le temps qui s'écoule lentement pendant l'enfance puis très vite par la suite ou sa réflexion très profonde sur l'expression "faire son deuil".
Par moments, elle m'a un peu agacée à tourner toujours tout autour d'elle, avec je lui reconnais, beaucoup d'intériorité.
Vous m'avez compris, c'était une lecture agréable mais pas un coup de coeur.
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critiques presse (12)
LeJournaldeQuebec
13 novembre 2023
Dans ce récit à saveur autobiographique qui n’a absolument rien de déprimant, Agnès Desarthe s’interroge sur la vieillesse et sur le deuil. Elle interroge aussi les autres, pour avoir leur avis, connaître leur ressenti. Puis surtout, elle imagine déjà sa propre vieillesse.
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SudOuestPresse
30 octobre 2023
Agnès Desarthe évoque ses grands-parents maternels, juifs originaires d’Europe centrale rescapés de la Shoah, mais qui vieillirent heureux.
Lire la critique sur le site : SudOuestPresse
LaLibreBelgique
17 octobre 2023
Dans "Le Château des Rentiers", Agnès Desarthe partage un rêve de solidarité joyeuse, inspirée par le souvenir de ses grands-parents.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LeFigaro
17 octobre 2023
"Le château des Rentiers" n’est pas un roman sur les vieux, mais un livre de pensées dont le temps est le véritable héros. Le temps passé, le temps qui file, le temps présent, le temps qui reste.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LaCroix
09 octobre 2023
Sur la trace de ses grands-parents, l’autrice hérite d’un espoir : le refuge d’une communauté solidaire. Une utopie qui n’oublie pas le passé des camps de concentration.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Bibliobs
13 septembre 2023
Dans « Le Château des rentiers », Agnès Desarthe explore la vieillesse à l’aune du passé de ses aïeux et réussit la prouesse d’en faire un livre gai.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LesEchos
13 septembre 2023
Un demi-siècle après Simone de Beauvoir, la romancière de 57 ans décide d'écrire sur les vieux et signe avec « Le Château des rentiers » un récit personnel plein de sensibilité, de fantaisie et même de légèreté sur un sujet grave.
Lire la critique sur le site : LesEchos
LeMonde
07 septembre 2023
Circulant entre les époques et les registres, l’autrice célèbre la beauté, l’incertitude et la bizarrerie de l’existence avec une fantaisie qui n’ôte rien à sa lucidité, une légèreté qui sait le poids du tragique.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LeMonde
07 septembre 2023
Un récit empli du mystère d’être vivant.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Elle
04 septembre 2023
Roman ? Récit ? Fable ? Utopie ? Ce livre qui ressemble d’abord à une autobiographie s’ouvre sur d’interminables couloirs, aux murs recouverts de moquette et aux portes orange, qu’arpentait Agnès Desarthe enfant, lorsqu’elle venait rendre visite à ses grands-parents maternels.
Lire la critique sur le site : Elle
Culturebox
28 août 2023
Dans son nouveau roman, l'autrice convoque le souvenir de ses grands-parents, et s'imagine vivre comme eux en vieillissant, dans une sorte de communauté autogérée entre amis.
Lire la critique sur le site : Culturebox
Culturebox
21 août 2023
Comme dans une balade improvisée, de son écriture vive, Agnès Desarthe traverse le temps et les générations pour aborder avec pudeur, légèreté et humour l'Histoire, la sombre, et les questions existentielles les plus intimes.
Lire la critique sur le site : Culturebox
Citations et extraits (67) Voir plus Ajouter une citation
(Les premières pages du livre)
Le château
Mes grands-parents maternels, Boris et Tsila Jampolski, avaient 65 ans lorsqu’ils ont acheté, sur plan, un appartement de deux pièces avec balcon au huitième étage d’une tour, dans le XIIIe arrondissement de Paris. J’ai écrit leur adresse – 194 rue du Château des Rentiers 75013 Paris – sur des enveloppes et des cartes postales pendant près de trente ans.
Château.
Rentiers.

Pas une fois je ne me suis interrogée sur le sens, le poids que possédaient peut-être ces mots pour deux juifs immigrés en France au début des années 1930 – mon grand-père de remplacement, ancien communiste ayant connu les camps de prisonniers, ma grand-mère de sang, devenue veuve après la déportation et l’assassinat de son premier mari par les nazis –, issus l’un comme l’autre d’un milieu populaire et n’ayant jamais perdu leur accent.
Un château, ose-t-on seulement en rêver lorsque l’on a vécu l’exil et les privations ?
Rentier, n’est-ce pas le statut que l’on réprouve, tout en l’enviant, quand on a porté autrefois le petit foulard rouge des pionniers ?
Le hasard des noms de rue et un marché immobilier à la baisse ont fait de mes grands-parents les habitants d’un château qui n’était pas peuplé que de rentiers, un château en béton plaqué pierre de taille, avec des portes d’ascenseur orange, des dalles en pierre de Bourgogne industrielle, d’immenses miroirs dans lesquels je me suis vue grandir, d’interminables couloirs revêtus de moquette, des portes en bois contrecollé et de larges balcons pourvus de balustrades en fer, d’où l’on pouvait voir et entendre les élèves du CES rue Yeo-Thomas, le collège où il ne fallait pas aller si on voulait faire des études plus tard, le collège où il y avait des blousons noirs (disait-on), des voyous – n’était-ce pas l’un d’eux qui avait volé la montre à cristaux liquides que mon frère avait reçue à l’occasion de sa bar-mitsva parmi une armée de stylos à plume et un bataillon de radios-réveils ?
La rue du Château des Rentiers était une de celles que j’empruntais pour me rendre à la piscine en primaire et, plus tard, pour aller au collège et au lycée. Je lisais, sans y prendre garde et plusieurs fois par jour, les mots inscrits sur la plaque métallique bleue dans son cadre vert. Et ces mots ne signifiaient rien pour moi. Ou alors : cheveux mouillés, bonnet oublié, paquet de chips acheté au distributeur à la sortie du vestiaire, contrôle de physique insuffisamment révisé, rendez-vous à 13 h 30 sur les marches du lycée avant l’orchestre, et, bien sûr, papi et mamie Jampolski, mes grands-parents, qui m’avaient transmis le goût de la langue russe, de la pâte brisée, des noix, des foies de volaille hachés, des graines de pavot et d’une littérature peuplée de personnages aux noms changeants (Alexandre était aussi Sacha, Dimitri Mitia, Nastasia Nastia, Elena Yolka) et interminables, car couplés à leurs patronymes en ov ou en ovna, en ski ou en skaïa ; une onomastique si riche qu’elle fonctionna pour moi comme une initiation à la musique, à la complexité des identités, à la généalogie.
Cette rue, si on mettait de côté son nom, n’avait rien pour évoquer les vieilles et nobles pierres d’un château, pas plus que les revenus, générés non par le travail mais par l’argent lui-même, dont jouissent les rentiers. Le quartier avait été presque intégralement rasé au début des années 1970 et les vieilles bâtisses de travers, dignes d’un décor d’Alexandre Trauner, avaient laissé la place à des immeubles modernes, disparates, jaillis sans harmonie de l’asphalte.
Moi qui ne connaissais de Paris que cette portion située à l’est et au sud-est de la place d’Italie, je me demandais comment les touristes pouvaient considérer cette ville comme la plus belle du monde. Vraiment ? me disais-je en levant les yeux vers les façades hideuses aux fenêtres toujours trop petites et apparemment impossibles à ouvrir, les crépis bon marché et vite écaillés, les matériaux si synthétiques et les proportions si inélégantes que l’on aurait pu s’interroger sur le genre de faute qui méritait pareille punition. Pourquoi habiter là ? me disais-je à l’âge où l’on considère qu’une maison est un carré surmonté d’un triangle.
Quant aux rentiers, où étaient-ils ? Qui étaient-ils ? Les parents de mes camarades de classe étaient, pour la plupart, employés de bureau, artisans, secrétaires, postiers, infirmières.

Pourquoi y revenir aujourd’hui, alors que cet immeuble et cette rue ont déjà été la toile de fond d’un, voire de deux de mes livres ? Pourquoi retourner en pensée dans ces avenues sans charme que je n’ai jamais pris plaisir à arpenter ? Peut-être est-ce plus une histoire de temps que de géographie.
Dans moins de dix ans, j’aurai l’âge qu’avaient mes grands-parents quand ils sont devenus propriétaires du petit appartement de la rue du Château des Rentiers.

À portée de pensée
Récemment, ma grand-mère Tsila est venue me rendre visite en rêve.
Elle vient aussi me voir en pensée.
Elle ne fait que passer. Elle ne me parle pas. Ne semble pas avoir de message particulier à me délivrer. Elle se contente d’être là, et je songe que ce n’est pas elle qui tente de se rapprocher de moi, mais plutôt moi qui, sans m’en apercevoir, sans le vouloir, rien qu’en vieillissant, me rapproche d’elle. Je retourne au moment de notre première rencontre. Moi, bébé aux grands yeux bleus, elle, femme de petite taille, au squelette menu, aux traits fatigués par la maladie, aux yeux d’un bleu moins gris que les miens.
Kak krassivaïa ! (Comme elle est belle !) A-t-elle parlé en russe ou en français, penchée sur moi dans mon berceau ou au creux des bras de ma mère ? A-t-elle prononcé la formule yiddish propre à détourner le mauvais œil, Kein ayin hora ? Il est plus probable qu’elle n’ait rien dit, qu’elle ait simplement pensé : vivantes, toutes les deux, sa fille et la fille de sa fille. Soulagement, surprise, sidération. Je ne crois pas avoir été accueillie dans la joie. C’est sans doute ce qui a fait de moi un bébé, une enfant et une femme joyeux. Il me semble que personne avant moi n’avait eu l’idée ou le loisir d’occuper ce terrain.
J’écris « bébé » et je revois les lieux de mon enfance. L’appartement dans lequel mes parents se sont installés juste avant ma naissance, trop grand, trop vide, qui résonne un peu, les meubles en faux bois couleur acajou, mes couvertures, celle au crochet d’un joli blanc crème, et dont les bords étaient garnis d’un galon de satin brillant, ma courtepointe surpiquée en tissu synthétique bleu très clair, et mon poupoune (ainsi appelais-je mon doudou) qui fut alternativement un débris d’édredon en nylon jaune pâle et une ancienne capuche molletonnée d’un blanc douteux, ayant vraisemblablement appartenu à mon grand frère et qui procurait, lorsque l’on en pressait l’étoffe entre deux doigts pour la faire glisser sur elle-même, une sensation enivrante, un bien-être fou.
En écrivant, je me souviens de tout. Je fais semblant de me souvenir de tout. Peut-être est-ce la même chose. Exactement la même chose.
Je continue : le couloir très très long, le visage de ma mère, sa bouche enfantine, les cernes sous ses yeux vert clair en amande, la grosse tête de mon frère, les cils noirs de mon père, les robes de chambre en nylon matelassées à grand col, les mains aux ongles larges et impeccables de mon père, la porte d’entrée à double battant, les épaules rondes de ma mère, les savates en faux cuir, les savates en tissu, une chaise à armature métallique. Tout est là, à portée de pensée. C’était il y a longtemps. C’était il y a très peu de temps. Ainsi – j’en tiens la preuve – mon avenir, ma vieillesse sont, eux aussi, à portée de pensée. Si ma grand-mère me rend visite, c’est pour me le confirmer. Le temps de vivre deux ou trois choses et je me retournerai vers l’instant où j’écris aujourd’hui, en me disant : c’était hier. Et je n’aurai pas vu le temps passer. Si je ne prends pas un peu d’avance, je me retrouverai au seuil de la mort sans avoir rien prévu, sans avoir rien choisi.

Un projet d’avenir
À 8 ans, je rêvais à la jeune fille que je serais à 17. Elle aurait des cheveux raides et blonds, elle serait mince et musclée, au volant d’une voiture décapotable et ses longs cheveux blonds (c’est si agréable de l’écrire deux fois, de l’imaginer deux fois) voleraient à l’horizontale dans son dos, soulevés par la vitesse et le vent. Ce portrait évoque par bien des aspects, je dois le reconnaître, la publicité pour Barbie-voiture qu’on voyait alors à la télévision. Je ne crois pas que j’établissais le lien entre les deux à l’époque. Quand, neuf ans plus tard, j’ai atteint l’âge rimbaldien, j’avais les cheveux bouclés, châtains et courts, j’étais joufflue, plus souple que musclée, et je ne conduisais aucun véhicule, pas même un vélo.
Je n’ai pas pensé pour autant que j’avais trahi mon rêve, que j’avais mal évalué mes chances de devenir blonde, mince, et de passer mon permis avant l’âge légal. J’ai été portée par cette vision que j’avais eue enfant jusqu’à la veille de mon dix-septième anniversaire, entraînée chaque matin par l’envie de conquérir ce futur radieux. Au moment du bilan, le constat ne s’est teinté d’aucune amertume.
À 17 ans et un jour, j’ai modelé un nouvel idéal en m’inspirant cette fois d’une amie que je trouvais plus jolie, plus intelligente et plus mûre que moi. Je m’achetais les mêmes vêtements qu’elle. Toutefois, comme nos morphologies différaient, ce qui la sublimait – faisant d’elle tantôt une princesse bulgare, tantôt une ballerine de Degas – faisait de moi une brave fille de ferme. Le constat de ce nouvel échec aurait pu mettre fin à ma manie de l’idéalisation. Mais non. J’aimais et j’aime toujours admirer. C’est mon moyen de transport fétiche. Je veux être ce que je ne suis pas. Je veux être là où je ne suis pas. Peu importe que j’y parvienne ou non, car le plaisir est garanti par le trajet.
À 19 ans, je me suis tournée vers la chanteuse du groupe de pop-rock anglais, Eurythmics. Anni
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En écrivant ces mots me revient en mémoire le coup de téléphone que je réçus de ma mère, le 11 septembre 2001 à 16 heures. Les avions détournés par les terroristes venaient de percuter les tours du World Trade Centre et tandis qu'une grande partie de la population terrestre regardait des personnes se défenestrer en direct, ma mère me disait : " Je suis désolée. Je ne voulais pas que le monde dans lequel vous êtes nés soit capable de ca. J'étais sûre qu'on avait vu le pire. (...) Excuse moi pour ce monde." (...) Ma mère avait pensé, jusquau 11 septembre 2001, qu'une porte s'était refermée après 1945. Elle et d'autres en étaient les gardiens,s'arc-boutant contre elle afin de s'assurer qu'elle demeurerait bien close. Se rendre compte que c'était exactement le contraire qui s'était produit - la porte avait été enfoncée et à présent la voie était libre, autrement dit, l'on n'était pas à la fin d'une barbarie ancienne, mais au commencement d'une barbarie nouvelle - a contribué à affaiblir une des personnes les plus courageuses et les plus endurantes que j'aie connues.

(p.120-121)
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Je n'avais qu'à ouvrir la bouche.
C'est ce que je fis.
J'ouvris la bouche.
Mais à cet instant, comme la méchante soeur dans le conte de Perrault qui voit jaillir de son gosier vipères et crapauds, alors que la gentille soeur crache perles et diamants, je sentis ma gorge se serrer et ne pus articuler un mot. . Un vagissement déchira ma poitrine. Des larmes franchirent brutalement mes paupières, abondantes, incoercibles, menaçant d'inonder non seulement mon visage, mais aussi mes vêtements et la scène sur laquelle (...) nous nous tenions.

(p.37)

Jamais, par la suite, je n'ai connu une insousiance, une plénitude semblables. C'était la vie à minima. Manger, boire, se laver, dormir, sous l'aile d'une mère qui ne pesait rien, car elle était elle-même plongée dans sa propre enfance.

(p.136)

Nos belles années ont chanté, c'est ce que nous reprochent certains parmi les jeunes justement : vous vous êtes bien amusés et vous nous léguez un monde en ruines.

(p.162)

J'ai toujours volé mon temps, celui de la lecture, celui de l'écriture, celui de la musique.

(p.183)

"Si j'avais su" pourrait être une épitaphe gravée en série par les marbriers.

(p.189)
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Ceux qui me rencontrent aujourd'hui voient une femme de 56 ans, le visage marqué par quelques rides, pas trop nombreuses, mais bien présentes, des cheveux blancs qui strient les mêches brunes, boitant certains jours, les traits plus graves qu'autrefois. Ils ne distinguent pas la fillette sur la plage qui fait couler le sable entre ses doigts, pas plus que l'adolescente aux décolletés toujours plus profonds quelle que soit la température car elle est trop joyeuse pour avoir froid, ni la trentenaire inépuisable qui porte des sacs de course et des valises. Elles sont pourtant là toutes en même temps. Il suffit que je leur ménage un minuscule espace, pas plus large que le chas d'une aiguille, et les voilà qui se précipitent.

(p.207)
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- C'est quoi le pire, pour toi, dans le fait de vieillir ?
- La douleur. le mouvement entravé. La fin de la souplesse. La laideur. J'ai honte de tout, de mes cheveux, de mon visage, de mes mains, de mes pieds ( je ne parle pas du reste) . C'est comme si je polluais l'espace visuel collectif. Cela me rend malade de timidité. Je ne sais pas comment m'habiller, comment m'asseoir, comment me relever. J'ai l'impression de m'être endormi dans un corps et de m'être reveillé dans un autre.

(p.66)
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Vidéo de Agnès Desarthe
Par l'autrice & Louise Hakim
Rue du Château des Rentiers, 13e arrondissement de Paris : c'est là que se trouve une tour impersonnelle et peuplée d'habitants tout sauf riches. Là vivaient les grands-parents de la narratrice, Juifs originaires d'Europe centrale, et leur phalanstère, point de départ d'une réflexion superbement libre sur la beauté de ceux qu'on nomme les « vieux » et sur le fait de vieillir soi-même. Ce récit, en forme de déambulation toute personnelle, est à l'image de son autrice : aussi drôle, lumineux que surprenant.
À lire – Agnès Desarthe, le Château des Rentiers, L'Olivier, 2023.
Lumière : Patrick Clitus Son : William Lopez Direction technique : Guillaume Parra Captation : Claire Jarlan
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