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EAN : 9781090724175
Monsieur Toussaint Louverture (06/03/2015)
4.27/5   67 notes
Résumé :
Vytautas Vargalys est coincé dans un emploi absurde, contraint à créer un catalogue numérique pour l'une des bibliothèques de Vilnius contrôlé par les Russes, à laquelle personne n’a accès.
Survivant des camps de travail — une expérience qui l’a perturbé aussi bien physiquement que mentalement —, Vargalys est obsédé par « ce qui se passe » réellement sous la surface de Vilnius. Alors qu’il commence à perdre ses derniers repères, il découvre qu’Ils ont repris ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (19) Voir plus Ajouter une critique
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Une vaste et tourbillonnante explosion.
Un fort impressionnant chef-d'oeuvre.
Un possible « roman national » pour un peuple d'un tout petit pays résistant sans cesse à ses grands voisins.
Cette Lituanie du Loup de Fer, dont la langue a sans doute inspiré George R. R. Martin pour forger son « Valyrien » parlé par l'autre folle aux dragons (oui, oui, Game of Thrones…).
Une éprouvante et glissante plongée à l'intérieur d'esprits torturés (dans tous les sens du terme), et possiblement paranoïaques, sans certitude autre que nous sommes à Vilnius… véritable héroïne de ce roman, incarnée, entre autres, par cet être fantastique qu'est Vytautas Vargalys, nous prévenant :

« J'ai la tête lourde. C'est excusable pour quelqu'un qui, dès le matin, est pris dans un tourbillon, a levé le rideau d'un occulte spectacle, et est sur le point de se souvenir du monologue de son inéluctable rôle. Des fois, je me met à croire que le mieux pour moi serait de devenir fou. »

Nous allons l'incarner les trois quarts du livre, sous un déluge de pensées, en apparence désordonnées, et sans réelle structure narrative saillante — hormis l'usage de paragraphes en italique marquant un passé lointain — mais déroulée d'une manière si fine et ciselée dans leur écriture, que tout s'enchaîne avec une effrayante facilité, médusant hypnotisme nous jetant sans crier gare au milieu de scènes hallucinées, violentes et sensuelles.

La suite nous permettra d'incarner trois autres personnages, procédé classique pour varier les points de vue sur un même évènement, exécuté ici de manière parfaitement schizophrénique, du narrateur non-fiable à qui l'on fera confiance tant il nous montre la vérité : vertige.

L'éditeur, le flamboyant Monsieur Toussaint Louverture en fait un résumé probablement trop « commercial »… On ne va pas leur en vouloir, il faut bien vendre un livre pareil, effrayant…
Ils en disent un peu trop, comme souvent, au risque de sceller une interprétation plus qu'une autre dans la tête du lecteur, alors qu'au final, rien n'y est véritablement établi.
C'est un piège, comme ils disent.

Sa strate apparente de thriller métaphysique et complotiste n'occulte en rien sa richesse de réflexions à portée universelle, notre rapport au mensonge comme fer de lance.
L'actualité guerrière et identitaire actuelle renforce l'urgence d'une telle lecture.

Ils sont partout, même derrière ces trop innocents points.
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Ils sont partout, et pourtant insaisissables. Leur pouvoir est infini, qui se manifeste -depuis sans doute la nuit des temps- sous la forme de toutes les barbaries, de tous les asservissements qu'a connus l'humanité. Ils forment une organisation tentaculaire, "kanuk'ant" les masses (les privant de leur cerveau et de leur résolution) et utilisant pour servir leurs desseins des suppôts dont ils ont vampirisé l'âme... Peu d'hommes sont conscients de leur existence. Vytautas Vargalis fait partie de ces élus. Engagé sur le Sentier de la compréhension de l'ordre du monde, de la composition du Bien et du Mal, il est investi d'une mission mortellement dangereuse : les reconnaître, appréhender leur système, les combattre, quitte à y laisser sa vie.

Non, Vilnius poker" n'est pas un ouvrage de science-fiction... c'est une spirale qui vous engloutit, au fond de l'esprit malade de Vytautas, principal narrateur de ce roman hors normes. Interné durant dix ans dans un goulag, où il fut méticuleusement torturé, ce fils de Vilnius est tombé dans une démence d'autant plus glaçante qu'elle fait l'objet d'un raisonnement construit, et ne se manifeste qu'en son for intérieur. En effet, maintenant libre, Vytautas mène en apparence une vie normale, travaillant à l'informatisation du fonds de la bibliothèque municipale, et entretenant avec la sulfureuse Lolita une liaison qu'il imagine salvatrice... En apparence... : la prestance de ce grand et bel homme qui plait aux femmes laisse difficilement deviner l'ampleur de l'agitation qu'abritent ses pensées en proie à des démons qui les pilonnent sans relâche.

Vytautas interprète le monde autour de lui à travers le prisme de ses traumatismes devenus obsessions, de sa paranoïa. Et le lecteur plonge avec lui dans son insoutenable délire, au fil d'un temps suspendu, car il raisonne sans véritable logique chronologique, considérant l'instant aussi bien que ses souvenirs, ses rêves et la réalité, comme ancrés dans un interminable "maintenant". le récit et ainsi perçu comme une gigantesque et lugubre mosaïque où s'assemblent sur un même plan passé et présent, comme un infini ressassement d'événements tournant en boucle.

Peu à peu, des faits prennent forme, consistance, sur lesquels planent toujours le doute quant à leur véracité... puisque Vytautas reconsidère tous les événements qui ont marqué son existence marqués du sceau de leur volonté et de leur intervention. Ils lui ont pris sa femme Irena en investissant son corps et son âme, ils ont tué son ami Gédiminas (prénommé comme le grand-duc de Lituanie qui selon la légende, fut à l'origine de la fondation de Vilnius). Il reconnait la marque de leurs actions dans les remous ignominieux de l'Histoire (de l'Inquisition à la montée au pouvoir d'Hitler et de Staline) et a appris à distinguer, parmi les grands noms des Arts et des Lettres, ceux qui, parce qu'ils les avaient repérés, sont devenus leurs victimes (Camus, Kafka, Ortega y Gasset), de leurs serviteurs (Platon, Gorki...).

Et Vilnius, personnage à part entière de ce roman, est dépeinte comme le centre névralgique où se concentre les preuves de leur existence, comme leur quartier général. Plombée d'une éternelle grisaille humide, recouverte d'un brouillard de "peur résignée et écoeurante" cette ville "castrée", qui a perdu son amour-propre, est devenu un labyrinthe menaçant, dont "la bouche édentée murmure à l'oreille de ses habitants des paroles rauques et inintelligibles", une hallucination dans laquelle errent tous les fantômes d'un passé mouvementé et violent : les ducs lituaniens y côtoient l'occupant polonais, les victimes de la Gestapo les bourreaux du KGB...
Certains personnages, dont on ne sait s'ils sont le fruit de l'imagination morbide du narrateur, ou des individus bien réels -le plus probable étant qu'ils sont un mélange des deux- y apparaissent de manière récurrente, au détour d'une brume ou comme nés d'une pluie d'automne, donnant le sentiment de hanter cette ville du mensonge et de l'effroi. Tout comme certains lieux -tel l'hôtel Narutis, repaire habituel de membres du KGB-, autour desquels Vytautas ne peut s'empêcher d'errer, comme pour gratter jusqu'au sang d'insupportables plaies, focalisent une partie de cette horreur qui imprègne Vilnius jusque dans ses fondements.

Vytautas est comme le porte parole d'un traumatisme collectif, restitué sous la forme d'une mythologie de l'absurde et de l'horreur, et alimenté par une histoire familiale fortement imprégnée des tragédies qui touchèrent Vilnius. La théorie qu'il s'est forgée quant aux mécanismes qui président à la marche du monde, témoigne du désespoir de celui qui ne peut se résoudre à ce que l'homme soit capable d'une telle barbarie. La nécessité de trouver une explication qui dédouane l'humanité du Mal -qui ne peut qu'être l'oeuvre de créatures monstrueuses et surnaturelles-, est le fondement permettant l'élaboration de sa logique délirante.

Dans une deuxième partie beaucoup plus courte que celle dédiée aux errements de Vytautas, trois autres narrateurs feront entendre leur voix, portant sur les événements précédemment évoqués un éclairage différent, leurs témoignages dénotant une détresse qui confine parfois à la folie, comme si Vilnius ne pouvait être que le creuset du mal-être, le lieu ultime de la perte de la foi en l'homme.

"Vilnius poker" est un roman dont la lecture réclame une certaine endurance, parce qu'il est d'une densité suffocante, et qu'il vous imprègne avec force d'une angoisse qui pèse bien après que vous ayez tourné sa dernière page...
J'ai pensé à plusieurs reprises à "Jérôme", de Jean-Pierre Martinet, qui restitue également, à l'état brut, les pensées d'un fou... La particularité du roman de Ricardas Gavelis, c'est que le délire de son héros est retranscrit dans un style limpide, au rythme équilibré, régulier (quand Jérôme se présente comme une longue logorrhée mentale collant au déséquilibre psychologique du narrateur), comme s'il voulait faire passer la psychose de son personnage comme une conception plausible de la réalité...
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Tout d'abord, bravo aux Editions Monsieur Toussaint Louverture pour leur audace et leur courage, et à Margarita Barakauskaïté-Le Borgne pour la traduction impeccable.

De quoi ça parle?

Vytautas Vargalys est coincé dans un emploi absurde, contraint à créer un catalogue numérique pour l'une des bibliothèques de Vilnius contrôlé par les Russes, à laquelle personne n'a accès.

Survivant des camps de travail — une expérience qui l'a perturbé aussi bien physiquement que mentalement —, Vargalys est obsédé par « ce qui se passe » réellement sous la surface de Vilnius. Alors qu'il commence à perdre ses derniers repères, il découvre qu'Ils ont repris le contrôle. Ils sont des démons ayant pris forme humaine. Ils sont déterminés à voler toutes les âmes et à foutre la merde dans le monde. Vargalys commence à trouver des preuves de Leur existence partout où il regarde : dans les livres, dans la mort de son meilleur ami et dans les très jolies femmes envoyées pour travailler avec lui à la bibliothèque.

L'une d'elles, Lolita, est une sorte de femme fatale au passé mystérieux et porte un amour grandissant pour Vargalys. Vilnius Poker conte cette tragique relation entre Vargalys et Lolita – et entre Vilnius et ceux qui y vivent – de quatre points de vue différents, et saisit l'horreur surréaliste de la vie sous le joug soviétique.

Lyrique, philosophique et profondément dérangeant.








Avec Vilnius Poker, Ricardas Gavelis pousse l'expérience littéraire jusqu'à son paroxysme, marchant dans les traces des grands maîtres du genre – Leo Perutz, Arthur Schnitzler – et amenant le lecteur dans ses derniers retranchements. Constamment au bord du gouffre, là où la réalité et la l'illusion ne font plus qu'un au sein du brouillard visqueux de Vilnius, se trouve le personnage trouble de Vytautas Vargalys (dont le nom évoque l'histoire des grands ducs de Lituanie).

Un des aspects les plus poignant est que Vytautas, qui a survécu à de longues années au goulag, tombe dans une démence d'autant plus glaçante qu'elle fait l'objet d'un raisonnement construit et inattaquable, et ne se manifeste qu'en son for intérieur – créant et entretenant ainsi le trouble chez le lecteur qui perd tous ses repères. La chasse à l'homme acharnée dont il fait l'objet est-elle elle aussi réelle, ou n'est-il traqué que par ses démons et ses souvenirs? Démence ou clairvoyance?

Un roman polyphonique à quatre voix, qui sont autant de versions d'une même histoire, qui se confrontent et se réponde nt afin de démêler le vrai du faux, le réel de l'hallucination, la raison de la folie.

Mais y a-t-il seulement une seule et unique bonne réponse?

Vilnius Poker est souvent considéré comme le tournant de la littérature lituanienne, et a permis à Gavelis d'acquérir sa réputation de plus grand romancier lituanien.

Un époustouflant roman sur la liberté, « un véritable chef-d'oeuvre qui vous hante même après l'avoir terminé ».
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Si seulement l’homme finissait un jour par apprendre quelque chose de ses erreurs passées …
« Que l’Ukraine brûle… » titrait hier, 21 février 2015, le journal Le Monde dans son compte-rendu des manifestations moscovites anti-Maïdan. L’auteur de l’article citait l’un des manifestants, 24 ans, pro-séparatiste, ancien combattant impatient de retourner casser de l’Ukrainien.
Pourquoi parler de l’Ukraine ? Parce que je sors de Vilnius Poker et parce que ce roman, dont la gestation a duré huit ans (1979-1987) m’a retournée, m’a laissée hébétée et ahurie devant les infos que dégueulent TV, Internet & Co. aujourd’hui, n’importe quel jour de ce début d’année 2015.

Vilnius Poker ou la lente descente vers la folie dans un monde où l’identité est annihilée au profit d’un dragon omniprésent, omniscient, omnipotent… à vous de le reconnaître.
Je ne ferai pas un résumé de Vilnius Poker, c’est un roman qui ne se « résume » pas. Parce qu’il ne se « résume » pas à une quelconque dénonciation du totalitarisme et de l’absurde, il vous entraîne avec lui dans un monde tellement halluciné, hallucinatoire qu’il en paraît irréel. Et pourtant.


Passée sous des corps étrangers, prise de force par les Allemands, offerte aux splendides vainqueurs de l’Armée Rouge, la Lituanie kanuk’ée, colonisée, inerte, grise est habitée dans Vilnius Poker par l’homo lithuanicus. Vous avez peut-être entendu parler, je l’espère, de l’homo sovieticus, ce triste produit du XXe siècle dont la descendance refuse de s’éteindre. L’équivalent lithuanien de l’époque est la personne qui agit de la même manière, le dogme et la conviction en moins. Il « ne croit en rien depuis le départ, mais il apprend à jouer le jeu dès son plus jeune âge. »
Il a l'oeil vide, l'homo lithuanicus, l'oeil vide et le visage plat. Il pue. Il transpire la peur.

" Ici bas, tout homme capable de pensée logique est paranoïaque. La paranoïa coule dans nos veines. On se met immédiatement à soupçonner que l' on veut nous voler cette miette de sagesse et nous envoyer pourrir au fond d'un trou. On commence à voir des espions partout. Dès que l' on décroche le combiné, on est intimement persuadé d'être sur écoute. Et si on ne s'est pas levé du bon pied, on se met à croire que même nos pensées sont secrètement enregistrées."

L’ambiance du roman est une claque pour chacun des sens du lecteur. Vilnius, fière capitale à genoux, ploie sous l’odeur des feuilles moisies, le free-jazz qui résonne dans les ruines d’une ancienne église transformée en distillerie, perce le tympan, tout comme les pleurs des déportés vers la Sibérie, comme le silence des camps.
Il y a de l’amour aussi à Vilnius : brutal, multiple, sans issue. Les cartes ont déjà été distribuées et c’est la Faucheuse qui a la main.

Les personnages de Vilnius Poker évoluent dans un espace-temps mouvant, passé et présent se chevauchent au gré des souvenirs, des évènements qui font irruption dans leur quotidien à la manière des rêves... ou bien des cauchemars...
Et chacun raconte sa version des faits: Vytautas Vargalys, le bien nommé, Martynas Poska, collectionneur-ethnographe, Stéfania Monkeviciuté, plante importée de la campagne lituanienne, Gédiminas Riauba, autre bien nommé, à l'odorat sur-développé.

Grâce à Monsieur Toussaint Louverture vous pourrez errer dans les rues de Vilnius, jouer cette partie de poker incroyable, apprendre, ouvrir les yeux, ouvrir les yeux....




Vilnius Poker, Ricardas GAVELIS, Monsieur Toussaint Louverture, mars 2015
DANS TOUTES LES BONNES LIBRAIRIES;)

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« Vilnius Poker » de Ričardas Gavelis (Monsieur Toussaint Louverture) traduit du lituanien par Margarita Leborgne, 544 p.
Il y a 3-4 ans, il n'était pas évident de trouver un traducteur du lituanien en français. J'avais alors indiqué qu'il existait un lycée français à Vilnius, mais il s'est trouvé une traductrice lituanienne qui s'est fixée en Bretagne où elle est maintenant professeur de français. Pas évident non plus de se faire une idée sur les livres de Ričardas Gavelis, mort en 02, et dont « Vilnius Poker » n'a été traduit en anglais qu'en 09 seulement. Et pourtant les critiques positives abondent (The Believer, Bookslut) avec des références à J. Joyce ou F. Kafka (excusez du peu).
Le livre est construit suivant quatre parties (de plus en plus courtes) avec chacune son narrateur. Vytautas Vargalis est bibliothécaire, occupé ( ?) à la confection d'un catalogue informatisé à vocation de n'être jamais consulté. Il est aussi rescapé des camps de travail, où il a été torturé (référence à Stadniukas, « un salopard de Russe du NKVD »). Son meilleur ami, génie mathématicien, jazzman atonal et plus que fantasque, Gédiminas Riauba meurt en début du livre. Il est amoureux de Lolita Banys-Žilys, femme fatale, mais au passé plus que trouble (est ce que son père était colonel du KGB, cordonnier, ou professeur d'histoire ?). Cela occupe les 340 premières pages du livre.
Son collègue Martynas Poška, fera la narration de la seconde partie. Et Stéfania Monkevič, brave « fille du pays » terminera l'épisode « humain ». La dernière partie (34 p.) nous est racontée par Gédiminas Riauba, réincarné en chien philosophe sous les traits de Jagellon, grand duc qui fondera la dynastie régnante au XIII siècle, dont on reconstruit actuellement le château à Vilnius.
Tout cela est fort beau, mais ne fait pas un roman. Il faut y ajouter les kanuk'ai, que Vytautas nomme plus simplement Eux ou encore Ils. Ces créatures peuvent prendre n'importe quelle apparence et dévorent les consciences des humains, les réduisant au néant. Néantisation des hommes, des pensées du coeur… Lente déstructuration des habitants, de la ville et du pays qui fait suite aux multiples occupations (polonais, juifs, allemands, russes) que le pays a subi, après son âge d'or depuis 1290 et qui se termine vers 1792, soit cinq siècles durant lesquels ce pays grand comme la Belgique aura sa littérature avec Martynas Mažvydas et Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz (le cousin du polonais Czeslaw Milosz), sa peinture avec Mikalojus Konstantinas Ciurlionis, et bien sûr gardera sa langue (balte et non finno-ougrienne comme l'estonien). C'est alors le royaume de la Vistule, pays de l'aigle blanc. Il va se faire progressivement dépecer par les trois aigles noirs que sont l'Autriche, la Prusse et la Russie. Restent les « pigeons gris et crasseux de Vilnius ». Une grande partie de la littérature actuelle de Lituanie, mais aussi de Lettonie et d'Estonie, aborde ces thèmes du déclin et des invasions-soumissions des pays Baltes au cours des temps. Lire « La Saga de Youza » par Youozas Baltouchis (Alinéa, 1990) ou « Des âmes dans le brouillard » par Loreta Macianskaité (Presses Universitaires de Caen, 2003). D'où leur espoir actuel de se rattacher a l'Union Européenne (en brulant parfois les étapes économiques). On voyait encore les récoltes de foin coupé à la faux et à cheval il y a quelques années.

Le livre est paru en 1987, donc avant la fin de l'occupation et domination soviétique. Il est évident que cette période qui fait suite à l'occupation polonaise et allemande, n'est pas la période la plus gaie de la Lituanie. Je me souviens avec émotion de récits qu'un autre Gédiminas, (de même prénom et lui aussi professeur scientifique), m'a fait sur la libération de Vilnius, avec des mouvements de chars soviétiques contre une population à pied et sans arme. (Trop de pudeur alors sur la période soviétique et sa répression implacable. Emotion et volonté d'oublier les massacres de juifs de la période allemande). Cette occupation de territoires et de consciences Ričardas Gavelis l'a sans doute aussi vécue, sous quels traits ? Gédiminas sans doute, mais cela en ferait un livre prémonitoire. Dans la peau du chien (l'allusion aux odeurs) alors ?
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critiques presse (1)
Liberation
30 juin 2015
L'un des plus grands livres sur le crépuscule de l’URSS, écrit dans ce climat caractéristique des dictatures en décomposition.
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (20) Voir plus Ajouter une citation
Lorsqu’Ils sont pistés, Ils changent instantanément de stratégie. Ils possèdent une multitude de façons de nuire et autant de méthodes pour anéantir un être humain. On ne peut pas Les cerner, Les bloquer ou Les mettre dos au mur – ce sont Eux qui t’encerclent, t’assiègent. Tu n’est qu’une forteresse vivante, dont, hélas, les parois sont lamentablement fragiles. L’être humain ne résiste pas à Leurs assauts. Il peut tenir un mois, un an, une décennie. Mais, tôt ou tard, les forces lui manquent. Ne serait-ce qu’un instant. Sans qu’il s’en rende vraiment compte, Ils envahissent son esprit. Ils y rampent comme une légion de cafards tout-puissants.
J’ai entrevu Leur organisation fantomatique. Je sais que je ne suis pas le seul à enquêter sur Eux ; les objets uniques, comme les personnes uniques, n’existent pas. Grâce à certains livres, je sais que je ne suis pas tout à fait seul. Cette idée me donne du courage dans mes périodes d’absolu désespoir. (….)
C’est pour mener mon enquête clandestine que je me suis fait embaucher à la bibliothèque. C’est plus commode ainsi, ayant sous la main les livres dont j’ai besoin. Je dis « les livres dont j’ai besoin », cependant je ne sais pas (personne ne sait) quels sont ces livres. Les études sur Eux n’existent pas et ne peuvent pas exister. De tels savoirs sont glanés grain par grain. De plus, l’amour propre et la vanité murmurent à ton oreille que tu es le premier à avoir découvert l’ordre du monde, la composition du Bien et du Mal. Et cette faiblesse est dangereuse pour celui qui s’est engagé sur le Sentier. Il est peu probable que depuis des millénaires personne n’ait trouvé ce Sentier. Une multitude de livres y font allusion – peut-être de façon un peu trop vague, presque inintelligible, pourtant ces mises en garde discrètes sont indispensables à celui qui commence son initiation. Une foule d’artistes a disparu pour toujours. Quelques-uns, cependant, ont survécu. Saint Paul, Bosch ou Blake ont essayé, chacun à sa façon, d’avertir l’humanité à Leur sujet. Sade, Nietzsche ou Socrate ont payé pour leur courage. Je suis convaincu qu’il y a eu des essais rédigés précisément au sujet de Leur organisation. Tous les incendies dans les grandes bibliothèques, tous les autodafés de livres, manuscrits ou papyrus que nous connaissons n’étaient pas accidentels. On ne peut que supposer le vrai rôle d’Érostrate au cœur de l’histoire universelle. À chaque fois, Ils savaient précisément ce qu’Ils brûlaient et lequel parmi les milliers de traités enflammés avait percé Leur mystère. Leur logique est cauchemardesque : Ils ne détruisent pas un ou quelques livres, Ils sont conscients que cela Les trahirait et attirerait notre attention. Au moindre danger, Ils ratissent large. Ils peuvent anéantir une ville entière pour supprimer une seule personne qui aurait trouvé la clé. L’engloutissement de l’Atlantide, la tragédie de Sodome et Gomorrhe portent jusqu’à nos jours le relent de Leur œuvre.
Comment est-on censé supporter tout cela lorsqu’on est seul face à ces flammes qui réduisent en cendre des savoirs millénaires, ou lorsqu’on entend les cris plaintifs de milliers d’innocents ?
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Une étroite trouée entre deux immeubles, petite brèche dans un mur incrusté de fenêtres aveugles : une étrange ouverture sur un autre monde. Là-bas, il y a des chiens et des enfants qui gambadent ; tandis qu’ici, rien qu’une rue déserte et des tourbillons de poussière chassés par le vent. Un visage oblong, tourné vers moi : lèvres fines, joues creuses et yeux silencieux (noirs, vraisemblablement) – un visage de femme, laiteux et sanguin, interrogatif et souffrant, divin et débauché, chantant et mutin. Une vieille maison au fond d’un jardin, couverte d’une vigne folle, à sa droite quelques pommiers desséchés, à gauche un fouillis de feuilles mortes que personne n’a ramassées ; elles tournoient dans l’air, et pourtant même les branches les plus frêles ne frémissent pas…
C’est dans cet état que je me suis réveillé ce matin (un matin). Tous les jours de ma vie commencent par une séquence d’images douloureusement précises, on ne peut pas les inventer ou les choisir. Elles sont l’œuvre de quelqu’un d’autre, elles retentissent sans bruit, ébranlent mon cerveau encore endormi, puis disparaissent. On ne peut pas les effacer. et ce prélude feutré détermine la couleur de la journée à venir. On ne peut pas y échapper – à moins de ne jamais se réveiller, de ne plus décoller la tête de l’oreiller. Cependant, on obéit : on ouvre les yeux et on voit la chambre, les livres sur les étagères, les vêtements entassés sur le fauteuil. Et on se demande qui mène la danse. Pourquoi interprète-t-on la partition de sa journée de cette façon et pas d’une autre ? Qui est le mystérieux démiurge de notre naufrage ? Choisit-on au moins la mélodie de notre vie ? Ou bien toutes nos pensées sont-elles garrotées par Eux ?
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Je n'ai jamais aimé les mathématiques et pourtant j'étais topologue, principalement parce que c'était pratique et sécurisant. C'est aussi la raison pour laquelle je revenais sans cesse à cette macabre et bien-aimée Vilnius. J'avais peur qu'en m'installant ailleurs, je découvre soudain que j'aurais pu, que j'aurais dû, devenir quelqu'un d'autre, mais que c'était trop tard. J'avais peur de me retourner et d'apercevoir mes vies possibles, celles que j'ai dilapidées. Alors je revenais toujours ici où je ne pouvais être rien d'autre qu'un mathématicien. Seulement, une peur encore plus terrible s'emparait de moi à chaque retour : je me rendais compte que j'étais en train de gâcher, irrémédiablement, toutes mes autres vives. J'avais si peur de quitter ces murs, ces rues... n'importe où ailleurs, j'aurais immédiatement découvert une quantité de mes avenirs déjà morts et enterrés, une multitude de possibles avortés
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Vilnius est ensorcelée, mon pauvre chien, me dit-il souvent. Nous le savons, toi et moi. Cette ville était la capitale ethnique de la Lituanie, ensuite elle a appartenu à la Lituanie polonisée, puis à la Russie, et à la Pologne après ça. Maintenant, elle appartient à la Lituanie russisée. Où peut-on trouver une autre capitale ayant appartenu à l’un, puis à l’autre, et ainsi de suite, sans avoir fait partie de son propre pays pendant toute sa période d’indépendance? Tu t’imagines Paris rattachée à l’Espagne? Non, Vilnius ne peut être comparée qu’au mont Ararat qui appartient aux Arméniens mais ne se situe pas en Arménie. C’est une montagne magique, elle aussi ; ce n’est pas un hasard si Noé a débarqué sur son sommet. Mais Vilnius est trois fois plus magique. Celui qui réfléchit y trouve des dizaines et des dizaines de mystères. C’est la raison pour laquelle je reste tapi ici, dans ces immondices, mon cher ami…
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Je compare souvent Vytautas Vargalys aux arbres tourmentés et affaiblis de Vilnius. Je leur cherche des points communs. Il a grandi de la même manière que les herbes et les arbustes. A moins que ce ne soient les végétaux qui aient adopté les lois de la croissance de Vargalys. D’abord une jeunesse extrêmement vigoureuse et luxuriante, une arborescence sensuelle. Puis le goulag des gaz d’échappement et de la suie des centrales électriques. Tous les arbres tentent au départ de s’élever vers cette liberté si chère. Seulement, petit à petit, une résignation sinistre les envahit : les arbres restent figés docilement pendant qu’on leur coupe les branches, encore et encore. Je sais ce qui les attend, mais je ne peux rien y changer. La plus grande erreur de tous les novices, c’est de croire que nous pouvons corriger les choses maintenant que nous sommes ici. Mais je ne suis plus un novice. Je sais que nous pouvons évaluer, mais rien modifier. Nous pouvons observer et estimer, mais pas condamner. Je ne blâme pas Vytautas Vargalys. Peu importe ce qu’il a fait.
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Video de Ricardas Gavelis (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Ricardas Gavelis
Ričardas GAVELIS, VILNIUS POKER - Book Trailer
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