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Axel Nesme (Traducteur)Brigitte Vergne-Cain (Éditeur scientifique)Gérard Rudent (Éditeur scientifique)
EAN : 9782253150169
391 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (18/04/2001)
4.04/5   1083 notes
Résumé :
K. cherche à rencontrer son employeur afin de prendre ses fonctions. Quoi de plus courant ? A l'image de cette motivation, le langage de Kafka est simple et sobre, contrairement aux péripéties engendrées par ce désir pourtant banal, mais dont la réalisation dépend du château. Cet édifice surplombe le village et en abrite toute l'administration. Trônant sur le destin de tous les habitants, il est impéné... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (74) Voir plus Ajouter une critique
4,04

sur 1083 notes

JacobBenayoune
  18 juillet 2018
Encore un roman sauvé du feu par Max Brod, l'ami infidèle qui a trahi son compère au bonheur des lecteurs. Un roman inachevé, certes, mais qui touche déjà à la perfection.
Le héros, cette fois, est un arpenteur convoqué dans un Château pour accomplir une mission. Or, cet homme qui s'appelle K. ignore tout de ce lieu et de sa tâche. Une fois arrivé au village près du château, il se trouve dans un entourage hostile. Il est seul face à tout le monde. K. avance dans l'incertitude vers son objectif, comme il avançait dans cette neige épaisse. A chaque fois qu'il croit franchir une étape dans son parcours, il se trouve réduit au néant. Il est perplexe devant toute cette complexité et cette perfection administratives qui ne sont au fond qu'un leurre.
En effet, l'administration dans ce roman est présentée comme une Olympe où se vautrent des divinités invulnérables et intouchables. Les fonctionnaires sont au-dessus de la plèbe. Les autres doivent obéir et subvenir à leurs besoins. Or, en dépit de cette sacralisation de l'administration, on essaie de montrer à K. qu'il ne faut pas prendre les choses au sérieux (c'est le but de la mission des deux aides de l'arpenteur) et que sa mission, qu'il croit importante, est en vérité insignifiante et dérisoire. Sa présence au village devient absurde. Il est un étrange étranger qui avance dans l'ignorance totale des moeurs et coutumes du village et des règles de l'administration, mais avec un entêtement inlassable, il se croit à chaque fois sur la bonne voie. Ses tentatives l'éloignent du château alors qu'il croit le contraire. C'est comme le fameux regard d'Orphée. Son regard l'éloignera à tout jamais de sa bien-aimée. Même ceux qui veulent le renseigner l'enfoncent dans le doute et la perplexité par leurs dires contradictoires (le maire, les lettres de Klamm, la femme de l'aubergiste, l'instituteur, Pepi…) d'où l'impression qu'on tourne dans un cercle vicieux et que les scènes se répètent à l'infini mais toujours avec du nouveau. On lui fait voir en même temps la possibilité et l'impossibilité de son objectif. Kafka présente les choses d'une manière caricaturale, il exagère les traits de caractère et les situations. Parfois, on a l'impression de voir un film de Hayao Miyazaki, surtout lorsqu'il nous décrit les bureaux du Château et l'hôtel des Messieurs.
Dans le procès, le péché de Joseph K. était la négligence et l'insouciance, or dans le cas de l'arpenteur, son péché est peut-être l'impatience. Une impatience justifiée sans nul doute. K. est impatient de rejoindre son poste et d'exercer son métier alors que l'administration agit d'une lenteur intenable. K. est balancé d'une administration à l'autre et à chaque fois qu'on lui montre une lueur, une toute petite lueur, elle est tout de suite éteinte. K. ne veut pas entendre les vérités annoncées par les autres ; que sa convocation n'est qu'une erreur administrative, que sa relation avec Frieda va la perdre, que le messager fait tout son possible pour lui être utile…
Si K. est le personnage central du roman, les autres personnages méritent aussi notre attention. Chacun d'eux, surtout dans le cas des villageois, a su créer sa propre prison et angoisse. Ils vivent dans l'intense. Ils aggravent la situation avec leur raisonnement étrange. Observons la famille d'Olga qui a tout perdu à cause d'un acte simple et ordinaire et de leur manière à gérer la situation ; Pepi est sa façon de sacraliser le travail de serveuse ; la femme de l'aubergiste qui vit dans le passé d'une relation avec Klamm… Face à ces petites gens à l'existence mesquine vivent les fonctionnaires à tout jamais oisifs et toujours occupés, toujours présents et jamais saisissables.
Kafka est cet auteur qui peut à la fois nous faire rire et qui sait en même temps nous garder dans l'angoisse tout au long d'un chapitre. A la fin de la lecture, on a ce goût de l'infini, on a l'impression d'avoir manqué quelque chose ou de n'avoir pas saisi un sens ; ou au contraire d'avoir créé une interprétation fausse.
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Bobby_The_Rasta_Lama
  22 janvier 2021
"Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château."
Ce n'est peut-être pas un livre idéal pour la plage...
Cette atmosphère sombre, froide et nébuleuse présente dans "Le Château" va vous poursuivre tout le long de la lecture.
C'est une histoire où on ne peut croire personne, même pas le protagoniste principal. le trait le plus caractéristique de ce récit est paradoxalement le fait qu'il dispose d'autant d'interprétations que de lecteurs ; chacun peut s'approprier "Le Château" à sa façon.
J'ai presque l'impression que tandis que le travail des historiens consiste à décrire le passé, le travail des (bons) écrivains est de nous révéler les choses fondamentales sur ce qui est à venir. Et que Kafka avait exprimé dans ses oeuvres quelques symptômes caractéristiques du 21ème siècle. Je ne devrais pas essayer d'interpréter quoi que ce soit, sous peine de récolter des moqueries ou des grincements de dents, mais cette sensation de base est une certaine peur, une crainte, une échine courbée devant les autorités... qui mène au fait que finalement nous sommes toujours d'accord pour "jouer le jeu". Et à partir de là, il est difficile de revenir en arrière ; les engrenages se mettent en mouvement, pour ne laisser à la fin qu'un petit tas de farine animale.
Immédiatement après son arrivée au village, K., qui est probablement un arpenteur (ou peut-être fait-il seulement semblant) est confronté à un monde étrange, contrôlé par la bureaucratie locale.
K. s'adapte assez rapidement à la situation, mais son objectif principal - se rendre au Château et rencontrer quelqu'un qui pourrait l'éclairer sur son travail - reste insatisfait. À l'auberge, K. rencontre, entre autres, Frida, la prétendue maîtresse du tout-puissant Klamm, homme indispensable pour accéder au Château. (Hasard ou pas, mais "klam" signifie "mensonge" ou "mirage", en tchèque, et Kafka, même s'il écrivait en allemand, était tout de même un Pragois.) Cette mission impossible devient presque le but de la vie de K., mais les déroutants mécanismes officiels se dressent sur son chemin, tout comme ses nouveaux voisins.
Oubliez Voldemort, Sauron et Dark Vador. Il n'y a pas d'antagoniste plus terrifiant que l'inaccessible Château !
Osek ? Střela ? Frýdlant ? Siřem ?... les "kafkologues" ne sont pas d'accord sur la localité qui a inspirée le Maître, mais peu importe. Contrairement à ce qu'on pense, Kafka était plutôt un joyeux luron, et on peut voir ce livre comme une frasque absurde (même pas drôle ?), pleine de situations burlesques. On peut le voir comme une critique de la bureaucratie austro-hongroise, et avec un peu de bonne volonté même comme une parodie de la quête du Saint Graal. Mais j'ai toujours vu le Château comme une sorte de Mal moderne. La spécificité du Mal moderne n'est pas qu'il va vous affliger, tourmenter et même vous priver de vie - après tout, il le fait depuis toujours - non, le Mal moderne va vous attaquer personnellement et vous combler de remords. Tout ce qui vous arrive est de votre faute. Ordres, interdictions, consignes incompréhensibles et les menaçants mots "le citoyen est obligé" - peu de gens osent lever la tête, car l'individu n'intéresse personne, n'est-ce pas ? Tout le monde ne craint pas la Bureaucratie, tout le monde ne craint pas l'Etat... mais on craint tous au moins une Autorité spécifique.
Qui ne connaît pas cette situation où pendant une discussion passionnée tout à fait générale, quelqu'un vous attaque subitement "ad personam", comme on dit ? Un seul mot, et vous êtes déjà sur la défensive. Peu importe que vos arguments fussent excellents et justes; la querelle devient mesquine et personnelle, et on s'enfonce de plus en plus. Et l'histoire de l'arpenteur K. n'est pas différente. Il a peut-être une toute petite chance théorique de réussir au début du livre, quand il veut parvenir au Château et ses bureaux grâce au ceux qui travaillent tout en bas de l'échelle, en luttant avec peine pour chaque pas. Mais il ne réussira pas ; peut-être que le Château n'existe même pas, en réalité...
Kafka a confié à son copain Max Brod qu'à la fin K. devait mourir d'épuisement, mais cette absence de fin est peut-être la meilleure fin possible. le livre date de l'époque où la littérature commence à renoncer aux grandes valeurs universelles, pour mettre en scène un petit individu perdu et errant dans son propre univers, et devient un tremplin pour les écrivains aussi divers que Garcia Marquez ou Milan Kundera (qui a reçu le Prix Franz-Kafka de la part de ses ex-compatriotes en 2020).
Ô Kafka ! Ô Châteaux ! C'est presque sans défaut. 4,5/5
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Luniver
  20 mars 2015
Epuisé après sa longue marche, K. ne songe plus qu'à se reposer dans le petit village qu'il vient d'atteindre. Il lui faut toutefois une autorisation du château pour y passer la nuit. K. tente un coup de bluff en prétendant être un arpenteur recruté par le comte, et, à la surprise générale, l'administration du château confirme K. dans ses fonctions, et lui adjoint même deux aides pour l'assister dans sa tâche.
Au petit matin, K. tente d'éclaircir ce mystère, d'autant plus qu'on lui confirme rapidement qu'aucun travail d'arpentage n'est nécessaire dans le village. Mais tous ses efforts pour contacter l'administration se révèlent vains. On refuse de le recevoir, les fonctionnaires qu'il guette à la sortie de leur bureau préfèrent rester cloîtrés. Son comportement choque d'ailleurs les habitants du village, habitués à plus de respect pour cette prestigieuse organisation et incapables de comprendre autant d'obstination à déranger des personnalités respectables pour une requête aussi insignifiante.
Mais K. s'entête, multiplie les démarches. Il ne parvient toutefois qu'à se fâcher avec tous les habitants qui lui prodiguent des conseils, et les contacts qu'il pensait proches du château avouent au final ne pas comprendre le fonctionnement exact de l'administration et d'être même incapables de reconnaître avec certitude un fonctionnaire important. Et quand par hasard survient une petite ouverture, il la gâche par son comportement inadapté. Pendant ce temps, le château lui envoie des lettres pour le féliciter de son travail d'arpenteur qu'il ne peut accomplir…
Notre attitude envers K. se modifie au fil du récit. Au départ, on le soutient dans son combat contre ce système arrogant, on applaudit sa combativité, à l'inverse des habitants du village totalement soumis. Mais on comprend ensuite, bien plus vite que lui, que ses efforts resteront sans effet, qu'il s'agite pour rien. Son comportement devient alors pesant, pénible et épuisant. Ce roman est resté inachevé, mais je n'ai pas été surpris d'apprendre que Kafka comptait d'ailleurs faire mourir K. d'épuisement à la fin du récit. Il aurait bien été capable de faire mourir son lecteur de la même manière.
Le château est un roman qui nécessite beaucoup de concentration, mais j'imagine que personne n'a l'idée de lire Kafka pour se détendre sur la plage de toute façon. On peut y trouver plusieurs niveaux de lecture : on peut se contenter d'y trouver une critique des administrations tellement lourdes qu'elles perdent le contact avec la réalité, mais on peut également voir le château comme le symbole d'un idéal impossible à atteindre : le bonheur ou même le paradis pour certains commentateurs qui estiment que la religion est très présente dans l'oeuvre de l'écrivain.
Je conseille de bien choisir le moment pour ouvrir ce livre, car il nous force à tordre nos réflexes pour les adapter à sa logique particulière, mais quand on est dans les bonnes dispositions, c'est un vrai régal.
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CorinneCo
  17 août 2016
Sur les pavés luisants des ruelles de Prague, l'ombre s'allonge, à peine découpée par le peu de lumière suintant des lampadaires. C'est une pénombre idéale et silencieuse. Des façades colorées, immobiles, des fenêtres sombres, des rues désertes ; une scénographie de théâtre oublié. Prague soupire ou chuchote, rien de bouge pas même la Vlata; dans ce décor qui n'en est pas un, s'évapore la silhouette de Franz Kafka. Ce profil aigu à quoi pense-t-il ? Au château ? Métaphore obsédante de la persécution ? Mais jusqu'où va ce sentiment d'oppression ? Jusqu'où vont le jeu et la réelle angoisse ?
Il y a une belle part de divertissement dans ce livre comme si Kafka s'était dit « jusqu'où aller le plus loin dans la loufoquerie, l'absurde, la bêtise et l'angoisse.
Qui est K ? Pourquoi s'obstine-t-il à vouloir rester dans ce village où l'hostilité à son égard va grandissante ? Que peut-il espérer dans cette contrée inconnue dominée par un château, Paradis inaccessible et vain. Cet Eden qui par le peu de description qu'en font les protagonistes de cette histoire – ceux qui arrivent à pénétrer à l'intérieur – ressemble plutôt à une aberration infernale.
Ce livre est un maelström touffu d'écriture, belle et trompeuse. Car que lit-on vraiment ? Suivant l'angle de perspective l'histoire change. K commente les faits et les villageois font de même. Dans un même paragraphe une idée est interprétée deux ou trois fois différemment. Est-ce une série de malentendus ? de déformation pathologique de la pensée, des faits ? Un mot peut tout changer.
Les « Messieurs » - l'administration – sont tellement ridicules que leur pouvoir en est glaçant. le sentiment amoureux apparaît comme un « moyen » pour obtenir des miettes. La réputation, l'attitude, se détricotent et se re-tricotent à l'envers suivant le moment. Les personnages de cette histoire sont des marionnettes, toujours en porte à faux avec K. D'ailleurs on finit par songer que K. affabule, travesti la vérité. Mais cela peut-être aussi le cas des villageois ! Comment en parler et les décrire avec justesse puisqu'ils sont si….. multiples dans leur psyché. L'écriture de Kafka est en équilibre et c'est un réel plaisir de se sentir funambule.
Le village est un lieu clos et obscur. Les règles qui le régissent peuvent paraître impénétrables, sans fondement réel. Ce village pourrait faire écho au village du N°6, une résonnance faible soit, mais une résonnance quand même.
D'ailleurs ce château existe-t-il ou n'est-il qu'un fantasme ou une vision ? Notre propre folie ou notre propre absurdité ? A la fin (même si ce livre n'a pas été achevé) il y a le Néant. K est énigmatique, le village, les villageois aussi et le Château est une ombre dans la brume. L'histoire de K n'a pas de fin, ni de solution ; c'est une spirale s'enfonçant dans les limbes de l'inconscient.
La statue de Franz Kafka pointe du doigt rue Dusni. le château sommeille sur les hauteurs de Prague.
L'ombre de K n'a pas fini d'arpenter les rues du quartier Josefov ; dans le labyrinthe de son esprit il crie.
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dourvach
  03 octobre 2020
Fraîches impressions de lecture du "Château" de Franz KAFKA (début de composition supposé en plein hiver : janvier et février 1922) et dans la traduction d'Alexandre Vialatte (1938).
Kafka a alors 39 ans, connait sa maladie depuis cinq années (noté dans son "Journal", début août 1917 : "Les trompettes d'alarme du néant" - première hémorragie pulmonaire durant l'une de ces nuits estivales suffocantes de Prague) et ne sait pas forcément qu'il n'a plus que deux années d'agonie christique à vivre : impossibilité de parler... puis impossibilité de manger... puis impossibilité de respirer (décédé des suites d'une laryngite tuberculeuse, le 3 juin 1924).
"Das Schloss" (inachevé ou inachevable - et délaissé en septembre 1922) n'était pas destiné à être publié... plutôt "écrit pour soi", comme on dit...
On y sent le froid dans les corps et les pièces basses, la lumière aveuglante du dehors : la neige étouffante et à perte de vue.
Tout d'abord un sentiment d'étrangeté totale : la logique du rêve, que l'on retrouvera plus tard à l'oeuvre dans la fameuse nouvelle de Bruno SCHULZ, "Le Sanatorium au Croque-mort" (1935) : un homme - dont nous ne savons rien arrive dans un lieu inconnu pris sous le lourd manteau des neiges, dans une forêt d'Europe centrale.
Le héros restera prisonnier du lieu retiré - isolé du reste du monde par la seule dureté des Eléments.
Ce monde qu'il découvre est un "Autre Monde", ressemblant au nôtre par de bien étranges caractéristiques...
Réminiscences du "Nosferatu" [1922] de Friedrich-Wilhelm MURNAU : le fameux intertitre : "Une fois passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. "
Ici, les premières figures fantomatiques sont "seulement" deux humains : un gras aubergiste surpris par l'arrivée si tardive d'un vagabond épuisé par sa marche dans la neige à la tombée de la nuit... puis, réveillant sans ménagement notre anti-héros" K.", le fils du portier "au visage d'acteur" (un nommé "Schwarzer" dont le nom le place sous le signe des "forces obscures" - ou "du côté obscur de la Force", selon la citation habituelle de "Star Wars", célèbre saga cinématographique un rien empesée de Georges LUCAS).
Les personnages se placent (comme les spectateurs dans les gradins d'un théâtre grec), s'ajoutent, s'évanouissent ou réapparaissent, se flairent, s'apprivoisent (parfois et temporairement), se répondent et s'opposent (parfois et durement).
Sur la scène ou dans les coulisses (tout en bas des gradins) : la Tragédie des jours ou "Le Destin en marche" (comme l'écrivait Julien GRACQ, à propos des livres de C.-F. RAMUZ).
Seuls demeureront, au final, comme on le devine : la neige et le mystère du Château ("das Schloss") que les brumes dissimulent tel un Astre noir au-dessus du village ("das Dorf") ; et ce côté tranchant et insaisissable des "Gens du Château".
Seuls quelques jours passeront : tels des croassements de corbeaux au-dessus d'arbres décharnés au faîte d'une colline de Bohême parmi d'autres... ) : une courte saison noire.
Le "héros" est un anti-héros qui "en a vu d'autres", semble-t-il : l'arpenteur (ou "pseudo-arpenteur" ?) "K." n'est plus le "Joseph K." (victime désignée d'un véritable cauchemar) de "Das Prozess", encore moins le jeune "Carl Rossmann" (naïf et imperturable) de "Der Verschollene" ("Le Disparu" ou "L'Amérique") : il est un homme roué qui pressent en quel monde de faux-semblants et de fausses politesses il doit se débattre pour y survivre, "au jour le jour"...
Repensant également au gentleman-vagabond Joseph Marti, ce grand solitaire de "Der Gehülfe" ("Le Commis", 1908) de Robert WALSER, dont nous suivrons les jours (heureux ou malheureux) pendant six mois (du début de l'été à l'arrivée de l'hiver...).
Il est également passionnant de deviner au travers des corridors neigeux, des soupentes et des salles de classe de "Das Schloss" l'ombre portée - la trace fraîche dans la neige craquante - des vicissitudes sentimentales qui amenèrent aux changements d'orbite affective de Franz, comme durant ces années 1919 et 1920 où il passa de l'étoile Julie Wohryzek, "la seconde fiancée" enjouée et solaire, à l'astre fascinant que fut pour lui Milena Jesenska... Ce roman-rêve rédigé en 1922 semble ainsi contenir quelques "clés" de personnages et de psychologies qu'il serait bien sûr passionnant de pouvoir déchiffrer, un jour... Quelles sont les femmes-source des personnages de Frieda, Amalia et Olga ? Et quelle est cette étrange "famille de Barnabé" ? (L'on en sait toujours si peu sur la famille Wohryzek...)
Franz Kafka (ou "Kavka" : dit "Le Choucas" en tchèque...) était un être dérangeant, plein d'humour et un écrivain étonnant - Géant (sans doute très tôt cassé par Hermann Kafka, "Le Père") qui doutait si fort de lui-même... Aux Temps (d'ailleurs pas tant "heureux" que ça... ) où l'on n'aurait jamais osé écrire pour dire autre chose que "deux ou trois mots des touchants mystères de l'existence"...
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Bobby_The_Rasta_LamaBobby_The_Rasta_Lama   20 janvier 2021
– Qui est à l'appareil ? Et il ajouta: J'aimerais qu'on appelle un peu moins souvent depuis ce poste, on vient déjà d'appeler à l'instant.
K. ne releva pas et, se décidant brusquement, dit :
– Ici l'assistant de M. le géomètre.
– Quel assistant? Quel Monsieur? Quel géomètre?
K. se rappela la conversation téléphonique de la veille et dit sèchement.
– Demandez à Fritz.
Cela marcha, à son grand étonnement. Mais il s'étonna encore davantage de la cohésion de ces services. On répondait en effet:
– Je suis au courant. L'éternel géomètre. Oui, oui. Et ensuite ? Quel assistant ?
– Joseph, dit K.

Il était un peu gêné par les murmures des paysans derrière son dos, ils n'approuvaient manifestement pas que K. ne déclinât pas sa véritable identité. Mais K. n'eut pas le temps de s'occuper d'eux. La conversation requit toute son attention. On rétorquait:
– Joseph ? Les assistants se nomment... (un temps, manifestement on s'enquérait des noms auprès de quelqu'un d'autre)... Arthur et Jérémie.
- Ce sont les nouveaux assistants, dit K.
– Non, ce sont les anciens.
– Ce sont les nouveaux, tandis que moi je suis l'an­cien assistant, qui a rejoint aujourd'hui M. le géomètre.
– Non ! cria le téléphone.
– Alors, qui suis-je ? demanda K. sans se départir de son calme.
Et au bout d'un petit moment la même voix, qui avait le même défaut d'élocution et qui était pourtant comme une autre voix, plus profonde et plus imposante, dit:
– Tu es l'ancien assistant.
K. écoutait encore ce timbre de voix et, pour un peu, il n'aurait pas entendu la question qui suivit:
– Que veux-tu ?
Il aurait préféré raccrocher. Il n'attendait plus rien de cette conversation. Il se força à demander encore rapide­ment:
– Quand mon maître peut-il venir au Château ?
– Jamais, lui fut-il répondu.
– Bien, dit K. et il raccrocha.
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dourvachdourvach   05 août 2019
Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers les hauteurs qui semblaient vides.
Puis il alla chercher un gîte ; les gens de l'auberge n'étaient pas encore au lit ; on n'avait pas de chambre à louer, mais, surpris et déconcerté par ce client qui venait si tard, l'aubergiste lui proposa de le faire coucher sur une paillasse dans la salle. K. accepta. Il y avait encore là quelques paysans attablés autour de leurs chopes, mais, ne voulant parler à personne, il alla chercher lui-même la paillasse au grenier et se coucha près du poêle. Il faisait chaud, les paysans se taisaient, il les regarda encore un peu entre ses paupières fatiguées puis s'endormit.
Mais il ne tarda pas à être réveillé ; l'aubergiste se tenait debout à son chevet en compagnie d'un jeune homme à tête d'acteur qui avait des yeux minces, de gros sourcils, et des habits de citadin. Les paysans étaient toujours là, quelques-uns avaient fait tourner leurs chaises pour mieux voir et mieux entendre. Le jeune homme s'excusa très poliment d'avoir réveillé K. et se présenta comme le fils du portier du Château, puis déclara :
" Ce village appartient au Château ; y habiter ou y passer la nuit c'est en quelque sorte habiter ou passer la nuit au Château. Personne n'en a le droit sans la permission du comte. Cette permission vous ne l'avez pas ou du moins vous ne l'avez pas montrée. "
K. s'étant à moitié redressé passa la main dans ses cheveux pour se recoiffer, leva les yeux vers les deux hommes et dit :
– Dans quel village me suis-je égaré ? Y a-t-il donc ici un Château ?

[Franz KAFKA, "Das Schloss" (Le Château), chapitre I : "L'ARRIVEE", année d'écriture : 1922 / première publication : 1926 – traduit de l'allemand par Alexandre Vialatte pour les éditions Gallimard (Paris), 1938 - in "Kafka. Oeuvres complètes, Tome I : Romans", coll. La Pléiade, 1976, pages 493-494]
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LuniverLuniver   19 mars 2015
— Voilà, dit-il, de quoi il s'agit. Il y avait autrefois, au débit, une certaine Frieda, une serveuse ; je ne sais que son nom, je ne la connais pas, elle ne m'intéresse pas personnellement. Cette Frieda a servi parfois de la bière à Klamm. Il semble qu'on l'ait remplacée. C'est un changement sans importance, probablement, pour qui que ce soit ; en tout cas certainement pour Klamm. Mais plus la tâche est considérable – et nulle ne l'est autant que celle de Klamm –, moins il reste de force à l'homme pour se protéger contre le monde extérieur ; la moindre modification apportée à la moindre chose peut le déranger très sérieusement. Le changement de place des objets qui se trouvent sur son bureau, la disparition d'une petite tache qu'il avait l'habitude de voir, autant de riens qui peuvent le gêner ; une nouvelle servante également. Évidemment nulle de ces choses ne dérange Klamm, même si elle est de nature à déranger tout autre ; il n'en saurait être question. Nous n'en sommes pas moins tenus de veiller au bien-être de Klamm au point d'éliminer autour de sa personne jusqu'aux risques de dérangement qui n'en serait pas pour un homme comme lui – probablement rien ne le dérange –, mais qui peuvent nous paraître tels. Ce n'est pas à cause de lui, ce n'est pas pour son travail, que nous éliminons ces risques, mais pour nous, pour notre conscience, le repos de notre esprit. C'est pourquoi cette Frieda doit revenir au débit ; immédiatement ; il est possible que ce retour soit par lui-même un dérangement ; expérience faite, dans ce cas nous la chasserons de nouveau ; en attendant elle doit revenir.
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gouelangouelan   28 mars 2015
Les fonctionnaires sont des gens très capables, mais dans une seule spécialité ; quand une question est de leur ressort, il leur suffit d’un mot pour saisir toute une série de pensées, mais s’il s’agit d’une chose qui sort de leur rayon on peut passer des heures à la leur expliquer, ils remuent la tête poliment mais ils ne comprennent pas un mot. Et c’est bien naturel ; vous n’avez qu’à chercher à comprendre les petites questions administratives qui vous concernent personnellement, des affaires de rien du tout qu’un fonctionnaire règle d’un haussement d’épaules, cherchez à les comprendre à fond, vous aurez trouvé du travail pour toute votre vie et vous n’en viendrez pas à bout.
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dourvachdourvach   07 novembre 2020
« Est-ce bien du cognac ? » se demanda K. hésitant, et il y goûta par curiosité. Mais oui, c'était bien du cognac, il vous brûlait et vous chauffait. Comme ce liquide se transformait quand on le buvait ! Ce n'était d'abord qu'un fluide subtil, le véhicule d'un parfum, puis cela tournait à la boisson de cocher. Est-ce possible ? se demanda K. avec une sorte de reproche envers lui-même, et il rebut.
A ce moment — K. en était précisément au milieu d'une longue gorgée — tout s'alluma, les lampes électriques brillèrent, à l'intérieur, dans l'escalier, dans le couloir, dans le vestibule, et dehors au-dessus de l'entrée. On entendit des pas descendre l'escalier, la bouteille tomba des mains de K., le cognac se répandit sur une fourrure.

[Franz KAFKA, "Das Schloss" ("Le Château"), chapitre VIII : "EN ATTENDANT KLAMM", année d'écriture : 1922 / première publication : 1926, traduction d'Alexandre Vialatte, 1938 — in "Franz KAFKA : Oeuvres Complètes : tome I. Romans", éd. Gallimard (Paris), coll. "La Pléiade", 1976, pages 597-598]
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Franz Kafka (1883-1924), l’assaut immobile : Une vie, une œuvre (1987 / France Culture). Photographie : Portrait de Franz Kafka en 1923 - © ullstein bild Dtl. Getty. Diffusion sur France Culture le 19 mars 1987. Par Marie-Christine Navarro. Réalisation de Claude Giovannetti. Eduard Goldstücker, Ivo Fleischmann, Marthe Robert et Joel Askenazi ont, chacun à leur façon, fait rayonner l’œuvre de Franz Kafka. "Une vie, une œuvre", en 1987, fait entendre ces quatre voix qui retracent la courte vie du plus célèbre des auteurs pragois. « Franz Kafka ne pouvait pas venir d’autre part que de la ville qui était le sens des contradictions nationales très aiguës entre Tchèques et Allemands, et les Juifs au milieu. » (Eduard Goldstücker). L’écrivain est élevé dans la langue allemande, celle des élites et de sa mère. Marthe Robert parle du rapport de Kafka à cette langue qu'il considère avoir volée, ce qui expliquerait son usage "d'un allemand de chancellerie". La traductrice explique aussi : « Une grande partie des figures de Kafka sont des transpositions de son propre père…. Le conflit, on le trouve merveilleusement exposé dans la célèbre "Lettre au père" que Kafka a écrit à l’âge de 36 ans... Le contraste entre ces deux êtres est d’abord physique et puis moral. » Franz Kafka "se dit constamment terrorisé par ce père et surtout, envahi depuis toujours par un effroyable sentiment de culpabilité". Pour Joël Askenazi, Kafka reproche aussi à son père son incapacité à"lui transmettre un judaïsme vivant". Pour Marthe Robert : « La littérature, c’est vraiment son destin, sa fatalité. Il ne peut pas y échapper. Il a remplacé la foi par la littérature. La littérature est devenue sa raison de vivre. » Tous soulignent les tensions psychologiques et spirituelles qui envahissent l’écrivain. Selon Ivo Fleischmann : « Kafka sentait pendant sa vie qu’il n’appartenait à rien pleinement. Il était un étranger partout. Dans sa famille, parmi les autres hommes, Allemand parmi les Tchèques, Juif parmi les Allemands … Quelqu’un qui sentait qu’il n’était pas capable d’appartenir à une communauté humaine quelconque. »
Source : France Culture
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