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Axel Nesme (Traducteur)Brigitte Vergne-Cain (Éditeur scientifique)Gérard Rudent (Éditeur scientifique)
EAN : 9782253150169
391 pages
Le Livre de Poche (18/04/2001)
4.04/5   1201 notes
Résumé :
K. cherche à rencontrer son employeur afin de prendre ses fonctions. Quoi de plus courant ? A l'image de cette motivation, le langage de Kafka est simple et sobre, contrairement aux péripéties engendrées par ce désir pourtant banal, mais dont la réalisation dépend du château. Cet édifice surplombe le village et en abrite toute l'administration. Trônant sur le destin de tous les habitants, il est impéné... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (76) Voir plus Ajouter une critique
4,04

sur 1201 notes

Nastasia-B
  13 novembre 2021
J'ai terminé la lecture du Château il y a un mois environ ; j'ai sciemment laissé infuser en moi les impressions produites par ce roman avant de tenter une quelconque manoeuvre d'organisation de ma pensée à son propos.
Je viens de relire les contributions de plusieurs commentateurs de Babelio, toutes très pertinentes : celle de JacobBenayoune, par exemple, offrant un panorama très intéressant du déroulé de la narration ; celle de Bobby_The_Rasta_Lama, beaucoup plus interprétative, notamment sur la dimension d'oppression générée par le système, sur le rôle joué par chacun dans la perpétuation de ce système ; celle de Luniver, très interprétative également, mais selon d'autres dimensions de l'oeuvre, notamment celle des faux-semblants ou de la critique de la machinerie administrative ; celle de CorinneCo, qui insiste, elle, sur la symbolique même du château, sur l'ombre qu'il renferme, sur son origine pragoise ; celle de dourvach qui replace cette oeuvre à la croisée de ses influences culturelles multiples, tant reçues que suscitées…
On pourrait prolonger ainsi la « revue de presse babélienne » quasi indéfiniment. Toutes ces recensions insistent sur le caractère trouble, insaisissable du roman, sur cette grille à très multiples entrées, sur la nécessité — ou l'impossibilité — d'interpréter cet écrit qui, a priori, résiste à notre entendement. Tous insistent sur le côté à la fois cauchemardesque, parfois drôle, souvent incohérent et déstabilisant de la narration, en gros, le fait qu'on ne sache jamais si c'est du lard ou du cochon.
Bon, nous voilà bien avancés avec ça ! Tous les commentateurs ont précisé également que l'oeuvre était inachevée, et c'est par là qu'il me faut, je pense, commencer à cheminer dans mes réflexions. Je n'ai pas lu énormément de comparaisons entre le Procès et le Château, pourtant, tant le nom du protagoniste que l'ambiance générale devraient nous y inciter : même pataugeage dans les arcanes d'une administration, même incompréhension, même sentiment de stagnation, de verrous à tous les niveaux.
Toutefois, il y avait quelque chose de très, très clair dans le Procès, qui n'apparaît pas ici : Franz Kafka nous posait intimement deux questions limpides qui étaient : Qu'est-ce que la culpabilité ? Qu'est-ce que la loi ? Il y avait un sens très net au roman : tout le Procès consistait à nous faire nous questionner sur ces notions. Personnellement, je pense que si le Château n'est pas aussi net dans le questionnement qu'il suscite, c'est justement en raison de son inachèvement. Plusieurs commentateurs évoquent le fait que l'auteur aurait eu l'intention de faire mourir K. d'épuisement à la fin… oui, bon, et après ? Est-ce très différent de la fin de Joseph K dans le Procès ? Ça ne me semble pas être un élément crucial, ni même le plus intéressant.
Ainsi, le sens final à donner au roman demeure ambigu, mais, je le répète car je crois que c'est important de le garder à l'esprit, selon moi, ceci est directement imputable à son inachèvement : Kafka semblait très bien savoir où il allait, et le dernier chapitre s'arrête au beau milieu d'une phrase, comme pour nous rappeler que tout n'avait pas encore était façonné de l'oeuvre. Pourtant, il y a quelques éléments qui me semblent parlants et qui n'ont pas été relevés dans les commentaires que j'ai mentionnés : le premier, le plus évident de tous, est la symbolique propre de l'arpenteur.
Franz Kafka nous dit, nous répète à longueur de roman, que K. est arpenteur. D'aucuns prétexteront volontiers que cette profession est tout à fait anecdotique et que l'auteur aurait pu en choisir bien d'autres. Certes, mais il s'avère qu'il a choisi celle-là : c'est une profession qui n'est ni très répandue, ni dénuée de connotations, ce me semble. Que fait un arpenteur ? Il prend des mesures, il donne la mesure. La mesure de quoi ? D'un terrain, d'un espace.
Aussi conçoit-on que lorsqu'il s'agit d'une autorité donnée, le domaine sur lequel va s'exercer son pouvoir revêt tout de même quelque importance. En l'espèce, nous avons ici affaire à un Château, qui symbolise l'expression d'un pouvoir, d'un gouvernement et un certain K., qui pénètre dans la circonscription du Château — manifestement sans y avoir été convié — en qualité d'arpenteur, c'est-à-dire, de celui qui doit reprendre, vérifier, redéfinir les mesures des terrains sur lesquels s'exercent les lois édictées par le Château, ou, du moins, dont il est le garant de l'exécution.
On comprend que l'accueil reçu ne soit pas des plus chaleureux. Qu'est-il, ce K. ? Un étranger : il ne connaît rien des us et coutumes locales. Mais il veut tout de même s'imposer, avoir à la fois une place et jouir d'un certain respect de la part des autochtones, qui tous l'éventent à trois kilomètres et n'ont de cesse de le chasser de chez eux. On lui fait comprendre à tout bout de champ qu'il n'a pas sa place dans le village, que la vie se déroulait très bien sans lui auparavant.
On sait que Kafka et Max Brod, par l'entremise duquel le roman nous est parvenu, étaient des sionistes convaincus, et la tragédie de K. dans tout le Château, c'est de n'avoir nulle part où aller. D'où son insistance à vouloir coûte que coûte obtenir une place dans le village ou au sein de l'administration du Château, quitte à devenir concierge de l'école ou simple serviteur. Ce qu'il veut, avant tout, c'est être accepté en tant que K., avec ses exigences, qui ne sont pas si nombreuses, mais sur lesquelles il sait se montrer inflexible. Ça me paraît refléter très exactement l'ordinaire de la condition juive de l'époque en Europe.
J'en veux pour preuve un autre élément, qui n'est pas souvent mentionné par les commentateurs, et qui, pourtant, crève les yeux : il s'agit du destin de la famille d'Amalia (en plus de son cas particulier à elle, on nous parle abondamment de son frère Barnabas et de sa soeur Olga). Rien qu'en termes volumétriques, c'est impressionnant. Il nous est parvenu 25 chapitres du Château, les chapitres 2, 15, 16, 17, 18, 19 et 20 ne traitent que de ça, laissant quasiment tomber le fil de la narration principale centrée autour de K. (et accessoirement de Frieda).
Pourquoi Kafka irait-il s'encombrer d'un gros machin qui n'a aucun rapport — semble-t-il de prime abord — avec le reste, si ça n'était pas un élément important à ses yeux ? Que nous racontent-ils, ces épisodes ? La relégation d'une famille, victime de on-dit et d'accusations fallacieuses, pour avoir refusé de faire les yeux doux à un fonctionnaire. D'après moi, ça sent l'affaire Dreyfus à plein nez, et tout plein d'autres cas plus ou moins similaires de par le monde à cette époque-là. Olga précise que son père a tout fait pour réhabiliter sa famille, en pure perte, au propre comme au figuré. Si ça, ça n'est pas une évocation, une allégorie de la condition de la minorité juive, ou, à tout le moins, du sort subit par certains Juifs d'Europe à cette époque-là, je ne m'y connais plus sur rien.
Mais ce n'est pas tout. K. est jugé responsable de tous les maux endurés par tous ou presque. La patronne de l'auberge accuse K. de lui avoir troublé sa tranquillité, d'avoir perdu la réputation de Frieda (tout allait si bien pour elle avant sa venue !), même Pepi, à la fin, l'air de rien, lui dit en substance : « T'es un brave gars, K., mais c'est à cause de toi que j'ai perdu ma bonne place au bar. » le maire lui fait entendre la même chose, l'instituteur également, l'alerte donnée à l'hôtel des messieurs, bref, tout est de sa faute. Voilà encore un très grand classique du « mal universel apporté par les Juifs », tel que le définissent les ennemis de tout temps et de tout poil du peuple juif.
Voilà dégagé, selon moi, un premier axe, une première potentialité interprétative non négligeable du roman. Il y en a d'autres, vous vous en doutez. le Procès nous interrogeait sur Qu'est-ce que la culpabilité ? et Qu'est-ce que la loi ? J'ai le sentiment que le Château nous interroge sur Qu'est-ce que le pouvoir (ou le gouvernement) ? et Comment s'exerce ce pouvoir ?
Beaucoup de commentateurs ont mentionné le portrait corrosif que Franz Kafka dresse de l'administration, de son incroyable vacuité, de son inutilité, finalement. Si l'on regarde l'histoire récente et que notre regard se tourne très légèrement du côté de la Belgique des années 2010-2011 et ses 541 jours sans gouvernement (environ un an et demi), on s'aperçoit que la Belgique n'a pas été plus mal gérée avec que sans son gouvernement (beaucoup de nos amis belges affirment même que c'était beaucoup mieux). Est-ce la preuve que le gouvernement ne sert à rien ? Personnellement, j'aurais tendance à le croire.
David Graeber dans son ouvrage fameux Bullshit jobs souligne le caractère éminemment inutile, voire nocif de beaucoup de professions administratives — qu'elles soient du public ou du privé d'ailleurs, car, c'est simplement une question de taille : il est rare qu'une entreprise privée atteigne la taille d'une administration publique, mais si par hasard elle l'atteint, on y retrouve la même quantité d'échelons creux et dénués d'utilité que dans n'importe quelle administration publique. Plus la distance est grande entre les décideurs effectifs et ceux qui exécutent concrètement les tâches, plus il y a de boulots à la con : le corps de la pyramide est toujours creux, seuls comptent la base et le sommet.
Ainsi, dans le Château, l'auteur nous décrit une administration nébuleuse : on ne sait jamais trop qui prend les décisions, ni même s'il y a des décisions de prises. Finalement, le Château, en tant que gouvernement, est plutôt discret. Ce qui l'est moins, en revanche, ce sont tous ces rouages intermédiaires de l'exécution concrète du pouvoir. Et là Kafka nous interroge énormément : est-ce le gouvernement qui exige toutes ces choses ou sont-ce les innombrables corps intermédiaires ? le Château est avant tout l'idée qu'on s'en fait, on essaie de deviner par avance ce qui plaira ou ce qui ne plaira pas à Klamm, le représentant, l'incarnation de l'administration, sans même qu'il ait demandé ni stipulé quoi que ce soit. En somme, l'enfer, le monde kafkaïen, c'est avant tout le fait de chacun de ces acteurs, qui par leur comportement, par leurs actions supposées utiles, rendent la vie de tous imbuvable.
On a souvent parlé du fait que Kafka aurait anticipé les grandes dictatures du XXe siècle. Parlons-en des dictatures du XXe siècle : derrière les affres du stalinisme, qui y avait-il ? Monsieur Tout-le-monde, qui bien gentiment dénonçait son voisin, pour un intérêt quelconque, règlement de compte ou simple espoir de s'approprier son logement jugé plus spacieux et confortable que le sien. Un système horrible n'est horrible que parce que les gens sont partie prenante de ce système. Si tout le monde disait non, il n'y aurait plus de système. Stanley Milgram développe abondamment et apporte des éléments scientifiques à l'appui de cette affirmation dans son remarquable ouvrage Soumission à l'autorité.
C'est sur ça, je crois, que Kafka nous invite à réfléchir, sur ça plus que sur la lourdeur administrative, qui elle est tout simplement risible et un sous-produit de la multiplication des niveaux de décision. Les babélionautes ont souvent insisté sur le cocasse, le comique inhérent à certaines situations et c'est vrai que certaines le sont : par exemple lorsque la patronne de l'auberge tombe en pamoison en ressortant sa vieille photo pourrie d'un messager du Château en train de s'exercer à sauter par-dessus un fil, ou bien encore lorsque Erlander, au chapitre 24, demande à K. de réintégrer Frieda au bar, non pas parce que cela a perturbé Klamm, dont on nous précise que rien ne le perturbe, mais parce que cela pourrait éventuellement le perturber, et d'ailleurs, que c'est le retour de Frieda qui risque de le perturber, et qu'auquel cas il la fera renvoyer, etc.
On voit bien qu'on n'est plus très loin d'un comique à la Ionesco ou même carrément à la Goscinny, je pense notamment à une scène du 20ème de Cavalerie, où des militaires sont assiégés dans un camp, sans vivres. Lucky Luke demande : « Que font-ils ? » On lui répond : « Ils font semblant d'éplucher des patates. Ce sont les punis de corvée de patates. Ordre du colonel : patates ou pas patates, la vie du 20è de cavalerie doit continuer comme si de rien n'était. » Un maton ajoute : « Et faites semblant de faire des épluchures fines, vous autres ! le colonel fera semblant de les examiner ! »
Mais c'est un certain type d'humour. Beaucoup sont ceux qui ne le verront peut-être pas, car nous sommes ici à la frontière de l'humour et d'autre chose. Personnellement, j'étais pliée en deux en imaginant la scène du messager plissant les yeux sous l'effort en faisant son saut en hauteur et la patronne ne l'ayant vu qu'une fois, gardant ceci comme une relique indépassable. Mais c'est un peu comme en voyant le film Lonesome Jim de Steve Buscemi : certains y voient de l'humour et rigolent, d'autres y voient seulement du tragique et ont un sentiment de malaise.
Voilà pourquoi c'est si dur, l'humour, car ça dépend grandement de ce qu'on a vécu avant. Il n'y a pas à s'affliger de percevoir ou de ne pas percevoir l'humour, à tel ou tel endroit, dans telle ou telle oeuvre, car l'humour découle uniquement de la perception d'un décalage. En fonction de l'endroit d'où l'on part, des référents que l'on possède, on perçoit ou on ne perçoit pas le décalage. C'est exactement comme lorsque Pierre Desproges nous affirme qu'il imite parfaitement l'accent cancéreux de son père, mais qu'en général, ça ne fait rire que sa femme et ses gosses. Certains vous diront que le Château n'est pas drôle du tout. D'autres, comme moi, vous diront qu'il y a des scènes carrément tordantes. La vérité est probablement logée quelque part entre ces deux extrêmes, si tant est qu'on puisse parler jamais de vérité.
Résumons-nous : premier axe, l'enfermement lié à la condition juive, il n'est d'ailleurs pas exclu, dans mon esprit, qu'à l'image d'autres textes de Kafka, il juge qu'une part importante de cet enfermement provienne des rites juifs eux-mêmes, du contrôle omniprésent de la communauté sur l'individu (l'indiscrétion des assistants de K. m'évoquent le regard intrusif de la famille, peu respectueuse de l'intimité de son jeune couple avec Frieda). Deuxième axe, le poids que tous, nous faisons peser sur chacun en appliquant scrupuleusement ces fameuses règles édictées par un pouvoir distant, nébuleux, omniscient et omnipotent, règles qui nous pourrissent la vie à tous et qu'on s'empresse pourtant d'appliquer méticuleusement, avec zèle, en allant parfois plus loin que ce qu'exigerait la règle même.
Troisième axe (car il y a bien plus de deux axes à ce roman, vous vous en doutez). le troisième axe ? Mais où est-il spécifié qu'il faille couvrir tous les axes suscités par un roman au cours d'une critique sur Babélio ? les troisième, quatrième et cinquième axes, ainsi que tous les axes qui m'auront échappé, cherchez-les, vous mêmes, sans l'entremise d'un quelconque échelon administratif supplémentaire : privilégiez les pyramides courtes, directement de Kafka à vous.
Qu'en est-il maintenant de l'impression littéraire produite par la lecture du Château sur moi ? Ouais, bof. J'ai plutôt aimé, mais sans plus : ce ne fut jamais la grosse éclate, littérairement parlant. Pas imbuvable, mais pas jouissif, selon mes propres critères et mes propres sensibilités. Toutefois, comme à chaque fois, comme toujours et à jamais, ça n'est là que mon avis, dont vous savez ce que je pense, et le mieux que l'on puisse faire, c'est toujours de lire un livre pour s'en faire sa propre opinion. Alors, à bon arpenteur, salut !
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JacobBenayoune
  18 juillet 2018
Encore un roman sauvé du feu par Max Brod, l'ami infidèle qui a trahi son compère au bonheur des lecteurs. Un roman inachevé, certes, mais qui touche déjà à la perfection.
Le héros, cette fois, est un arpenteur convoqué dans un Château pour accomplir une mission. Or, cet homme qui s'appelle K. ignore tout de ce lieu et de sa tâche. Une fois arrivé au village près du château, il se trouve dans un entourage hostile. Il est seul face à tout le monde. K. avance dans l'incertitude vers son objectif, comme il avançait dans cette neige épaisse. A chaque fois qu'il croit franchir une étape dans son parcours, il se trouve réduit au néant. Il est perplexe devant toute cette complexité et cette perfection administratives qui ne sont au fond qu'un leurre.
En effet, l'administration dans ce roman est présentée comme une Olympe où se vautrent des divinités invulnérables et intouchables. Les fonctionnaires sont au-dessus de la plèbe. Les autres doivent obéir et subvenir à leurs besoins. Or, en dépit de cette sacralisation de l'administration, on essaie de montrer à K. qu'il ne faut pas prendre les choses au sérieux (c'est le but de la mission des deux aides de l'arpenteur) et que sa mission, qu'il croit importante, est en vérité insignifiante et dérisoire. Sa présence au village devient absurde. Il est un étrange étranger qui avance dans l'ignorance totale des moeurs et coutumes du village et des règles de l'administration, mais avec un entêtement inlassable, il se croit à chaque fois sur la bonne voie. Ses tentatives l'éloignent du château alors qu'il croit le contraire. C'est comme le fameux regard d'Orphée. Son regard l'éloignera à tout jamais de sa bien-aimée. Même ceux qui veulent le renseigner l'enfoncent dans le doute et la perplexité par leurs dires contradictoires (le maire, les lettres de Klamm, la femme de l'aubergiste, l'instituteur, Pepi…) d'où l'impression qu'on tourne dans un cercle vicieux et que les scènes se répètent à l'infini mais toujours avec du nouveau. On lui fait voir en même temps la possibilité et l'impossibilité de son objectif. Kafka présente les choses d'une manière caricaturale, il exagère les traits de caractère et les situations. Parfois, on a l'impression de voir un film de Hayao Miyazaki, surtout lorsqu'il nous décrit les bureaux du Château et l'hôtel des Messieurs.
Dans le procès, le péché de Joseph K. était la négligence et l'insouciance, or dans le cas de l'arpenteur, son péché est peut-être l'impatience. Une impatience justifiée sans nul doute. K. est impatient de rejoindre son poste et d'exercer son métier alors que l'administration agit d'une lenteur intenable. K. est balancé d'une administration à l'autre et à chaque fois qu'on lui montre une lueur, une toute petite lueur, elle est tout de suite éteinte. K. ne veut pas entendre les vérités annoncées par les autres ; que sa convocation n'est qu'une erreur administrative, que sa relation avec Frieda va la perdre, que le messager fait tout son possible pour lui être utile…
Si K. est le personnage central du roman, les autres personnages méritent aussi notre attention. Chacun d'eux, surtout dans le cas des villageois, a su créer sa propre prison et angoisse. Ils vivent dans l'intense. Ils aggravent la situation avec leur raisonnement étrange. Observons la famille d'Olga qui a tout perdu à cause d'un acte simple et ordinaire et de leur manière à gérer la situation ; Pepi est sa façon de sacraliser le travail de serveuse ; la femme de l'aubergiste qui vit dans le passé d'une relation avec Klamm… Face à ces petites gens à l'existence mesquine vivent les fonctionnaires à tout jamais oisifs et toujours occupés, toujours présents et jamais saisissables.
Kafka est cet auteur qui peut à la fois nous faire rire et qui sait en même temps nous garder dans l'angoisse tout au long d'un chapitre. A la fin de la lecture, on a ce goût de l'infini, on a l'impression d'avoir manqué quelque chose ou de n'avoir pas saisi un sens ; ou au contraire d'avoir créé une interprétation fausse.
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Bobby_The_Rasta_Lama
  22 janvier 2021
"Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château."
Ce n'est peut-être pas un livre idéal pour la plage...
Cette atmosphère sombre, froide et nébuleuse présente dans "Le Château" va vous poursuivre tout le long de la lecture.
C'est une histoire où on ne peut croire personne, même pas le protagoniste principal. le trait le plus caractéristique de ce récit est paradoxalement le fait qu'il dispose d'autant d'interprétations que de lecteurs ; chacun peut s'approprier "Le Château" à sa façon.
J'ai presque l'impression que tandis que le travail des historiens consiste à décrire le passé, le travail des (bons) écrivains est de nous révéler les choses fondamentales sur ce qui est à venir. Et que Kafka avait exprimé dans ses oeuvres quelques symptômes caractéristiques du 21ème siècle. Je ne devrais pas essayer d'interpréter quoi que ce soit, sous peine de récolter des moqueries ou des grincements de dents, mais cette sensation de base est une certaine peur, une crainte, une échine courbée devant les autorités... qui mène au fait que finalement nous sommes toujours d'accord pour "jouer le jeu". Et à partir de là, il est difficile de revenir en arrière ; les engrenages se mettent en mouvement, pour ne laisser à la fin qu'un petit tas de farine animale.
Immédiatement après son arrivée au village, K., qui est probablement un arpenteur (ou peut-être fait-il seulement semblant) est confronté à un monde étrange, contrôlé par la bureaucratie locale.
K. s'adapte assez rapidement à la situation, mais son objectif principal - se rendre au Château et rencontrer quelqu'un qui pourrait l'éclairer sur son travail - reste insatisfait. À l'auberge, K. rencontre, entre autres, Frida, la prétendue maîtresse du tout-puissant Klamm, homme indispensable pour accéder au Château. (Hasard ou pas, mais "klam" signifie "mensonge" ou "mirage", en tchèque, et Kafka, même s'il écrivait en allemand, était tout de même un Pragois.) Cette mission impossible devient presque le but de la vie de K., mais les déroutants mécanismes officiels se dressent sur son chemin, tout comme ses nouveaux voisins.
Oubliez Voldemort, Sauron et Dark Vador. Il n'y a pas d'antagoniste plus terrifiant que l'inaccessible Château !
Osek ? Střela ? Frýdlant ? Siřem ?... les "kafkologues" ne sont pas d'accord sur la localité qui a inspirée le Maître, mais peu importe. Contrairement à ce qu'on pense, Kafka était plutôt un joyeux luron, et on peut voir ce livre comme une frasque absurde (même pas drôle ?), pleine de situations burlesques. On peut le voir comme une critique de la bureaucratie austro-hongroise, et avec un peu de bonne volonté même comme une parodie de la quête du Saint Graal. Mais j'ai toujours vu le Château comme une sorte de Mal moderne. La spécificité du Mal moderne n'est pas qu'il va vous affliger, tourmenter et même vous priver de vie - après tout, il le fait depuis toujours - non, le Mal moderne va vous attaquer personnellement et vous combler de remords. Tout ce qui vous arrive est de votre faute. Ordres, interdictions, consignes incompréhensibles et les menaçants mots "le citoyen est obligé" - peu de gens osent lever la tête, car l'individu n'intéresse personne, n'est-ce pas ? Tout le monde ne craint pas la Bureaucratie, tout le monde ne craint pas l'Etat... mais on craint tous au moins une Autorité spécifique.
Qui ne connaît pas cette situation où pendant une discussion passionnée tout à fait générale, quelqu'un vous attaque subitement "ad personam", comme on dit ? Un seul mot, et vous êtes déjà sur la défensive. Peu importe que vos arguments fussent excellents et justes; la querelle devient mesquine et personnelle, et on s'enfonce de plus en plus. Et l'histoire de l'arpenteur K. n'est pas différente. Il a peut-être une toute petite chance théorique de réussir au début du livre, quand il veut parvenir au Château et ses bureaux grâce au ceux qui travaillent tout en bas de l'échelle, en luttant avec peine pour chaque pas. Mais il ne réussira pas ; peut-être que le Château n'existe même pas, en réalité...
Kafka a confié à son copain Max Brod qu'à la fin K. devait mourir d'épuisement, mais cette absence de fin est peut-être la meilleure fin possible. le livre date de l'époque où la littérature commence à renoncer aux grandes valeurs universelles, pour mettre en scène un petit individu perdu et errant dans son propre univers, et devient un tremplin pour les écrivains aussi divers que Garcia Marquez ou Milan Kundera (qui a reçu le Prix Franz-Kafka de la part de ses ex-compatriotes en 2020).
Ô Kafka ! Ô Châteaux ! C'est presque sans défaut. 4,5/5
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Luniver
  20 mars 2015
Epuisé après sa longue marche, K. ne songe plus qu'à se reposer dans le petit village qu'il vient d'atteindre. Il lui faut toutefois une autorisation du château pour y passer la nuit. K. tente un coup de bluff en prétendant être un arpenteur recruté par le comte, et, à la surprise générale, l'administration du château confirme K. dans ses fonctions, et lui adjoint même deux aides pour l'assister dans sa tâche.
Au petit matin, K. tente d'éclaircir ce mystère, d'autant plus qu'on lui confirme rapidement qu'aucun travail d'arpentage n'est nécessaire dans le village. Mais tous ses efforts pour contacter l'administration se révèlent vains. On refuse de le recevoir, les fonctionnaires qu'il guette à la sortie de leur bureau préfèrent rester cloîtrés. Son comportement choque d'ailleurs les habitants du village, habitués à plus de respect pour cette prestigieuse organisation et incapables de comprendre autant d'obstination à déranger des personnalités respectables pour une requête aussi insignifiante.
Mais K. s'entête, multiplie les démarches. Il ne parvient toutefois qu'à se fâcher avec tous les habitants qui lui prodiguent des conseils, et les contacts qu'il pensait proches du château avouent au final ne pas comprendre le fonctionnement exact de l'administration et d'être même incapables de reconnaître avec certitude un fonctionnaire important. Et quand par hasard survient une petite ouverture, il la gâche par son comportement inadapté. Pendant ce temps, le château lui envoie des lettres pour le féliciter de son travail d'arpenteur qu'il ne peut accomplir…
Notre attitude envers K. se modifie au fil du récit. Au départ, on le soutient dans son combat contre ce système arrogant, on applaudit sa combativité, à l'inverse des habitants du village totalement soumis. Mais on comprend ensuite, bien plus vite que lui, que ses efforts resteront sans effet, qu'il s'agite pour rien. Son comportement devient alors pesant, pénible et épuisant. Ce roman est resté inachevé, mais je n'ai pas été surpris d'apprendre que Kafka comptait d'ailleurs faire mourir K. d'épuisement à la fin du récit. Il aurait bien été capable de faire mourir son lecteur de la même manière.
Le château est un roman qui nécessite beaucoup de concentration, mais j'imagine que personne n'a l'idée de lire Kafka pour se détendre sur la plage de toute façon. On peut y trouver plusieurs niveaux de lecture : on peut se contenter d'y trouver une critique des administrations tellement lourdes qu'elles perdent le contact avec la réalité, mais on peut également voir le château comme le symbole d'un idéal impossible à atteindre : le bonheur ou même le paradis pour certains commentateurs qui estiment que la religion est très présente dans l'oeuvre de l'écrivain.
Je conseille de bien choisir le moment pour ouvrir ce livre, car il nous force à tordre nos réflexes pour les adapter à sa logique particulière, mais quand on est dans les bonnes dispositions, c'est un vrai régal.
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CorinneCo
  17 août 2016
Sur les pavés luisants des ruelles de Prague, l'ombre s'allonge, à peine découpée par le peu de lumière suintant des lampadaires. C'est une pénombre idéale et silencieuse. Des façades colorées, immobiles, des fenêtres sombres, des rues désertes ; une scénographie de théâtre oublié. Prague soupire ou chuchote, rien de bouge pas même la Vlata; dans ce décor qui n'en est pas un, s'évapore la silhouette de Franz Kafka. Ce profil aigu à quoi pense-t-il ? Au château ? Métaphore obsédante de la persécution ? Mais jusqu'où va ce sentiment d'oppression ? Jusqu'où vont le jeu et la réelle angoisse ?
Il y a une belle part de divertissement dans ce livre comme si Kafka s'était dit « jusqu'où aller le plus loin dans la loufoquerie, l'absurde, la bêtise et l'angoisse.
Qui est K ? Pourquoi s'obstine-t-il à vouloir rester dans ce village où l'hostilité à son égard va grandissante ? Que peut-il espérer dans cette contrée inconnue dominée par un château, Paradis inaccessible et vain. Cet Eden qui par le peu de description qu'en font les protagonistes de cette histoire – ceux qui arrivent à pénétrer à l'intérieur – ressemble plutôt à une aberration infernale.
Ce livre est un maelström touffu d'écriture, belle et trompeuse. Car que lit-on vraiment ? Suivant l'angle de perspective l'histoire change. K commente les faits et les villageois font de même. Dans un même paragraphe une idée est interprétée deux ou trois fois différemment. Est-ce une série de malentendus ? de déformation pathologique de la pensée, des faits ? Un mot peut tout changer.
Les « Messieurs » - l'administration – sont tellement ridicules que leur pouvoir en est glaçant. le sentiment amoureux apparaît comme un « moyen » pour obtenir des miettes. La réputation, l'attitude, se détricotent et se re-tricotent à l'envers suivant le moment. Les personnages de cette histoire sont des marionnettes, toujours en porte à faux avec K. D'ailleurs on finit par songer que K. affabule, travesti la vérité. Mais cela peut-être aussi le cas des villageois ! Comment en parler et les décrire avec justesse puisqu'ils sont si….. multiples dans leur psyché. L'écriture de Kafka est en équilibre et c'est un réel plaisir de se sentir funambule.
Le village est un lieu clos et obscur. Les règles qui le régissent peuvent paraître impénétrables, sans fondement réel. Ce village pourrait faire écho au village du N°6, une résonnance faible soit, mais une résonnance quand même.
D'ailleurs ce château existe-t-il ou n'est-il qu'un fantasme ou une vision ? Notre propre folie ou notre propre absurdité ? A la fin (même si ce livre n'a pas été achevé) il y a le Néant. K est énigmatique, le village, les villageois aussi et le Château est une ombre dans la brume. L'histoire de K n'a pas de fin, ni de solution ; c'est une spirale s'enfonçant dans les limbes de l'inconscient.
La statue de Franz Kafka pointe du doigt rue Dusni. le château sommeille sur les hauteurs de Prague.
L'ombre de K n'a pas fini d'arpenter les rues du quartier Josefov ; dans le labyrinthe de son esprit il crie.
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Bobby_The_Rasta_LamaBobby_The_Rasta_Lama   20 janvier 2021
– Qui est à l'appareil ? Et il ajouta: J'aimerais qu'on appelle un peu moins souvent depuis ce poste, on vient déjà d'appeler à l'instant.
K. ne releva pas et, se décidant brusquement, dit :
– Ici l'assistant de M. le géomètre.
– Quel assistant? Quel Monsieur? Quel géomètre?
K. se rappela la conversation téléphonique de la veille et dit sèchement.
– Demandez à Fritz.
Cela marcha, à son grand étonnement. Mais il s'étonna encore davantage de la cohésion de ces services. On répondait en effet:
– Je suis au courant. L'éternel géomètre. Oui, oui. Et ensuite ? Quel assistant ?
– Joseph, dit K.

Il était un peu gêné par les murmures des paysans derrière son dos, ils n'approuvaient manifestement pas que K. ne déclinât pas sa véritable identité. Mais K. n'eut pas le temps de s'occuper d'eux. La conversation requit toute son attention. On rétorquait:
– Joseph ? Les assistants se nomment... (un temps, manifestement on s'enquérait des noms auprès de quelqu'un d'autre)... Arthur et Jérémie.
- Ce sont les nouveaux assistants, dit K.
– Non, ce sont les anciens.
– Ce sont les nouveaux, tandis que moi je suis l'an­cien assistant, qui a rejoint aujourd'hui M. le géomètre.
– Non ! cria le téléphone.
– Alors, qui suis-je ? demanda K. sans se départir de son calme.
Et au bout d'un petit moment la même voix, qui avait le même défaut d'élocution et qui était pourtant comme une autre voix, plus profonde et plus imposante, dit:
– Tu es l'ancien assistant.
K. écoutait encore ce timbre de voix et, pour un peu, il n'aurait pas entendu la question qui suivit:
– Que veux-tu ?
Il aurait préféré raccrocher. Il n'attendait plus rien de cette conversation. Il se força à demander encore rapide­ment:
– Quand mon maître peut-il venir au Château ?
– Jamais, lui fut-il répondu.
– Bien, dit K. et il raccrocha.
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dourvachdourvach   05 août 2019
Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers les hauteurs qui semblaient vides.
Puis il alla chercher un gîte ; les gens de l'auberge n'étaient pas encore au lit ; on n'avait pas de chambre à louer, mais, surpris et déconcerté par ce client qui venait si tard, l'aubergiste lui proposa de le faire coucher sur une paillasse dans la salle. K. accepta. Il y avait encore là quelques paysans attablés autour de leurs chopes, mais, ne voulant parler à personne, il alla chercher lui-même la paillasse au grenier et se coucha près du poêle. Il faisait chaud, les paysans se taisaient, il les regarda encore un peu entre ses paupières fatiguées puis s'endormit.
Mais il ne tarda pas à être réveillé ; l'aubergiste se tenait debout à son chevet en compagnie d'un jeune homme à tête d'acteur qui avait des yeux minces, de gros sourcils, et des habits de citadin. Les paysans étaient toujours là, quelques-uns avaient fait tourner leurs chaises pour mieux voir et mieux entendre. Le jeune homme s'excusa très poliment d'avoir réveillé K. et se présenta comme le fils du portier du Château, puis déclara :
" Ce village appartient au Château ; y habiter ou y passer la nuit c'est en quelque sorte habiter ou passer la nuit au Château. Personne n'en a le droit sans la permission du comte. Cette permission vous ne l'avez pas ou du moins vous ne l'avez pas montrée. "
K. s'étant à moitié redressé passa la main dans ses cheveux pour se recoiffer, leva les yeux vers les deux hommes et dit :
– Dans quel village me suis-je égaré ? Y a-t-il donc ici un Château ?

[Franz KAFKA, "Das Schloss" (Le Château), chapitre I : "L'ARRIVEE", année d'écriture : 1922 / première publication : 1926 – traduit de l'allemand par Alexandre Vialatte pour les éditions Gallimard (Paris), 1938 - in "Kafka. Oeuvres complètes, Tome I : Romans", coll. La Pléiade, 1976, pages 493-494]
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LuniverLuniver   19 mars 2015
— Voilà, dit-il, de quoi il s'agit. Il y avait autrefois, au débit, une certaine Frieda, une serveuse ; je ne sais que son nom, je ne la connais pas, elle ne m'intéresse pas personnellement. Cette Frieda a servi parfois de la bière à Klamm. Il semble qu'on l'ait remplacée. C'est un changement sans importance, probablement, pour qui que ce soit ; en tout cas certainement pour Klamm. Mais plus la tâche est considérable – et nulle ne l'est autant que celle de Klamm –, moins il reste de force à l'homme pour se protéger contre le monde extérieur ; la moindre modification apportée à la moindre chose peut le déranger très sérieusement. Le changement de place des objets qui se trouvent sur son bureau, la disparition d'une petite tache qu'il avait l'habitude de voir, autant de riens qui peuvent le gêner ; une nouvelle servante également. Évidemment nulle de ces choses ne dérange Klamm, même si elle est de nature à déranger tout autre ; il n'en saurait être question. Nous n'en sommes pas moins tenus de veiller au bien-être de Klamm au point d'éliminer autour de sa personne jusqu'aux risques de dérangement qui n'en serait pas pour un homme comme lui – probablement rien ne le dérange –, mais qui peuvent nous paraître tels. Ce n'est pas à cause de lui, ce n'est pas pour son travail, que nous éliminons ces risques, mais pour nous, pour notre conscience, le repos de notre esprit. C'est pourquoi cette Frieda doit revenir au débit ; immédiatement ; il est possible que ce retour soit par lui-même un dérangement ; expérience faite, dans ce cas nous la chasserons de nouveau ; en attendant elle doit revenir.
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gouelangouelan   28 mars 2015
Les fonctionnaires sont des gens très capables, mais dans une seule spécialité ; quand une question est de leur ressort, il leur suffit d’un mot pour saisir toute une série de pensées, mais s’il s’agit d’une chose qui sort de leur rayon on peut passer des heures à la leur expliquer, ils remuent la tête poliment mais ils ne comprennent pas un mot. Et c’est bien naturel ; vous n’avez qu’à chercher à comprendre les petites questions administratives qui vous concernent personnellement, des affaires de rien du tout qu’un fonctionnaire règle d’un haussement d’épaules, cherchez à les comprendre à fond, vous aurez trouvé du travail pour toute votre vie et vous n’en viendrez pas à bout.
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CorinneCoCorinneCo   26 mars 2021
Ils s'étaient donc retrouvés assis à trois, pas très loqua­ces, à une toute petite table de l'auberge, devant des bières, K. au milieu, un assistant de chaque côté. Eux mis à part, il n'y avait qu'une tablée de paysans, comme le soir précédent.
– Ce n'est pas commode avec vous, dit K. en continuant de comparer leurs visages comme il le faisait de­puis un moment, vous ne vous distinguez que par vos noms, sinon vous vous ressemblez... (il hésita, puis continua malgré lui) sinon vous vous ressemblez comme deux serpents.
Ils eurent un sourire et dirent, comme pour se défen­dre :
- D'habitude, on nous distingue bien.
- Je veux bien le croire, dit K., j'en ai moi–même été témoin; mais je ne vois qu'avec mes yeux, et avec mes yeux je ne vous distingue pas. Aussi je vous traiterai comme si vous ne faisiez qu'un et je vous appellerai tous les deux Arthur ; c'est bien un nom que porte l'un d'entre vous, serait–ce toi ?
– Non, dit celui qu'avait interrogé K., moi je m'appelle Jérémie.
- Bon, ça n'a pas d'importance, je vous appellerai tous les deux Arthur. Si j'envoie Arthur quelque part, vous irez tous deux ; si je donne un travail à Arthur, vous le ferez tous les deux ; cela présente pour moi le grave inconvénient que je ne peux pas vous employer à des tâches différentes, mais en revanche cela présente l'avantage que vous serez solidairement et pleinement responsables de toutes les tâches que je vous aurais assi­gnées. Peu m'importe comment vous vous répartirez le travail, seulement vous ne pourrez jamais vous disculper en accusant l'autre ; à mes yeux vous ne faites qu'un.

Ils méditèrent le propos, puis dirent.
– Ce serait fort déplaisant pour nous.
– Mais certainement, dit K., ce ne saurait naturelle­ment être que déplaisant pour vous, mais je n'en démordrai pas.
Depuis un petit moment déjà, K. voyait l'un des paysans rôder autour de la table ; enfin il se décida, s'approcha d'un des assistants et s'apprêtait à lui chuchoter quelque chose.
– Pardon, dit K. et il se leva en frappant sur la table. Ce sont mes assistants et nous avons à parler. Personne n'a le droit de nous déranger.
– Oh, excusez, excusez, dit le paysan effarouché en repartant à reculons vers ses camarades.
K. se rassit et reprit:
– Notez surtout bien ceci : vous ne devez parler à personne sans ma permission. Je suis un étranger dans ce pays et, si vous êtes mes anciens assistants, vous êtes aussi des étrangers. Étrangers tous les trois, nous devons nous serrer les coudes, topez là !
Avec une docilité excessive, ils tendirent leurs mains. K. dit:
– Épargnez–moi vos grosses pattes ! Mais la consigne est à appliquer. Je vais aller me coucher et je vous conseille d'en faire autant. Aujourd'hui, nous avons perdu une journée de travail, il faut que nous commen­cions demain de très bonne heure. Vous vous procurerez un traîneau pour monter au Château et vous serez à six heures là, devant l'auberge, prêts à partir.
– Bien, dit l'un d'eux.
Mais l'autre lui coupa la parole:
– Tu dis « bien » et tu sais pourtant que ce n'est pas possible.
– Silence, dit K., vous voulez sans doute commencer à vous distinguer l'un de l'autre.
Mais le premier reprenait déjà :
– Il a raison, c'est impossible de monter au Château sans autorisation, quand on est étranger.
– Où peut-on faire une demande d'autorisation ?
– Je ne sais pas, peut-être auprès de l'intendant.
– Alors, nous allons faire cette demande par téléphone ; appelez immédiatement l'intendant, tous les deux.
Ils se ruèrent sur l'appareil, obtinrent la communication (comme ils se bousculaient ! extérieurement, ils étaient d'une docilité comique) et demandèrent si K. pouvait venir au Château le lendemain avec eux. Le « non » qui fut répondu s'entendit jusqu'à la table de K., mais la réponse était plus explicite encore: « Ni demain, ni une autre fois. »
– Je vais téléphoner moi-même, dit K. en se levant.

Alors que jusque-là, mis à part l'incident du paysan, K. et ses assistants n'avaient guère retenu l'attention, ce dernier propos fit dresser l'oreille à tout le monde. Tous les présents se levèrent en même temps que K. et, bien que le patron cherchât à les refouler, se groupèrent en demi-cercle autour de K. et du téléphone. En majorité, ils estimaient que K. n'obtiendrait pas la moindre réponse. K. dut les prier de faire silence, disant qu'il ne leur demandait pas leur avis.
L'écouteur émit un bourdonnement comme K. n'en avait jamais entendu au téléphone. C'était comme si le bourdonnement de voix enfantines innombrables (mais même ce bourdonnement n'en était pas un, c'était plutôt le chant de voix lointaines, extrêmement lointaines), comme si ce bourdonnement se combinait de façon pro­prement impossible pour donner une seule voix, haute mais forte, qui frappait l'oreille comme si elle exigeait de pénétrer plus profondément que dans le piètre organe de l'ouïe. K. écoutait sans téléphoner, il avait appuyé son bras gauche sur le pupitre de l'appareil et il écoutait.
Il ne savait pas depuis combien de temps, jusqu'à ce que le patron le tire par la manche, lui annonçant qu'un messager le demandait.
– La paix ! cria K. sans se dominer.
Sans doute avait–il crié dans le téléphone, car voilà que quelqu'un répondait. Cela donna la conversation sui­vante :
– Allô, ici Oswald, qui est à l'appareil ?
C'était une voix sévère et hautaine, avec un petit défaut d'élocution qu'on cherchait à compenser, crut sentir K., par un surcroît de sévérité. K. hésitait à se nommer, ce téléphone le désarmait, l'autre pouvait le rembarrer sè­chement et raccrocher, et K. se serait alors fermé une porte qui n'était peut-être pas sans importance. Les hésitations de K. impatientèrent l'homme, qui répéta :
– Qui est à l'appareil ? Et il ajouta: J'aimerais qu'on appelle un peu moins souvent depuis ce poste, on vient déjà d'appeler à l'instant.
K. ne releva pas et, se décidant brusquement, dit :
– Ici l'assistant de M. le géomètre.
– Quel assistant? Quel Monsieur? Quel géomètre?
K. se rappela la conversation téléphonique de la veille et dit sèchement.
– Demandez à Fritz.
Cela marcha, à son grand étonnement. Mais il s'étonna encore davantage de la cohésion de ces services. On répondait en effet:
– Je suis au courant. L'éternel géomètre. Oui, oui. Et ensuite ? Quel assistant ?
– Joseph, dit K.
Il était un peu gêné par les murmures des paysans derrière son dos, ils n'approuvaient manifestement pas que K. ne déclinât pas sa véritable identité. Mais K. n'eut pas le temps de s'occuper d'eux. le conversation requit toute son attention. On rétorquait:
– Joseph ? Les assistants se nomment... (un temps, manifestement on s'enquérait des noms auprès de quelqu'un d'autre)... Arthur et Jérémie.
Ce sont les nouveaux assistants, dit K.
– Non, ce sont les anciens.
– Ce sont les nouveaux, tandis que moi je suis l'an­cien assistant, qui a rejoint aujourd'hui M. le géomètre.
– Non ! cria le téléphone.
– Alors, qui suis-je ? demanda K. sans se départir de son calme.
Et au bout d'un petit moment la même voix, qui avait le même défaut d'élocution et qui était pourtant comme une autre voix, plus profonde et plus imposante, dit:
– Tu es l'ancien assistant.
K. écoutait encore ce timbre de voix et, pour un peu, il n'aurait pas entendu la question qui suivit:
– Que veux-tu ?
Il aurait préféré raccrocher. Il n'attendait plus rien de cette conversation. Il se força à demander encore rapide­ment:
– Quand mon maître peut-il venir au Château ?
– Jamais, lui fut-il répondu.
– Bien, dit K. et il raccrocha.
Dans son dos, déjà les paysans le serraient de près. Les assistants lui coulaient des tas de regards obliques et s'efforçaient de contenir cette foule. Mais ce ne semblait être qu'une comédie, d'ailleurs les paysans parurent sa­tisfaits du résultat de la conversation et peu à peu se laissèrent faire. C'est alors que leur groupe fut fendu par l'arrivée rapide d'un homme qui vint s'incliner devant K. et lui remit une lettre. K. garda la lettre à la main et regarda l'homme, qui sur le moment lui sembla plus important. Il existait une grande ressemblance entre lui et les assistants, il était aussi svelte qu'eux, ses vêtements étaient tout aussi cintrés que les leurs, il avait la même agilité preste et pourtant il était tout différent. Comme assistant, K. aurait préféré l'avoir lui, et comment! Il lui rappelait un peu la femme au nourrisson qu'il avait vue chez le maître-tanneur. Son vêtement était presque blanc, il n'était sans doute pas en soie, c'était un vêtement d'hiver comme tous les autres, mais il avait la délicatesse et la solennité d'un vêtement de soie. L'homme avait un visage lumineux et ouvert, ses yeux étaient extrêmement grands. Son sourire avait quelque chose d'extraordinairement encourageant ; il se passa la main sur le visage comme s'il voulait chasser ce sourire, mais il n'y parvint pas.
– Qui es-tu? demanda K.
Je m'appelle Barnabé, dit l'homme, je suis messager.
Quand il parlait, ses lèvres s'ouvraient et se fermaient d'une façon virile et pourtant douce.
– Cela te plait, ici ? demanda K. en montrant les paysans.
A leurs yeux, K. n'avait rien perdu de son intérêt, et ils tournaient vers lui leurs faces littéralement tourmentées - on aurait dit qu'ils avaient reçu un coup qui leur avait aplati le crâne et que les traits de leur visage avaient été dessinés par la douleur ainsi provoquée ‑, leurs grosses bouches béantes et lippues, mais avec cela ils ne regar­daient pas vraiment, car parfois leurs regards se four­voyaient et, avant de revenir, restaient longuement fixés sur quelque objet indifférent. Et puis K. montra aussi les assistants qui se serraient à bras le corps et joue contre joue avec un sourire humble ou bien railleur, il montra tous ces gens comme s'il avait présenté là une compagnie qui lui était imposée par des circonstances particulières et comme s'il s'attendait - avec connivence, et c'est bien ce qui lui importait - à ce que Barnabé fit intelligemment la différence entre ces gens et lui.
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Franz Kafka : Lettres à Felice avec Marthe Robert (1972 - Un livre, des voix / France Culture). Émission "Un livre, des voix". Production de Pierre Sipriot. Réalisation de Bronislaw Horowicz. Avec la participation de Marthe Robert, critique littéraire française (25 mars 1914 - 12 avril 1996). Diffusion sur France Culture le 16 juin 1972. Photographie : Franz Kafka et sa fiancée Felice Bauer en 1917 ©. Getty - Mondadori Portfolio. Lectures de lettres de Franz Kafka par Jean Négroni. En 1972, paraissaient aux éditions Gallimard les "Lettres à Felice" de Franz Kafka. À l'occasion de cette parution, Pierre Sipriot et Bronislaw Horowicz proposaient un numéro de "Un livre, des voix", consacré à cette correspondance présentée par sa traductrice, Marthe Robert. Depuis sa rencontre avec elle en 1912, jusqu'au mois d'octobre 1917, Franz Kafka écrivit plus de cinq cents lettres à Felice Bauer. Kafka se fiança deux fois avec cette jeune Berlinoise avant de rompre définitivement. De cette liaison amoureuse — dont l'issue provoquée par lui-même pesa sans doute dramatiquement sur sa santé et les dernières années de sa vie — cette monumentale correspondance est un témoignage au jour le jour, quasiment heure par heure, traduisant toute la complexité de la relation qu'entretenait Franz Kafka avec les femmes et avec le mariage. La publication tardive de ces lettres offrit aux lecteurs de Kafka une source nouvelle de lumière sur son œuvre et sur son existence d'écrivain.
Source : France Culture
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