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EAN : 9782246123033
135 pages
Grasset (02/04/2003)
3.91/5   46 notes
Résumé :
Vieille et grande dame de Provence, Pauline de Théus attire et intrigue tous ceux qui l'approchent. Mais c'est son petit-fils Angélo qui, plus que quiconque, subit le charme de cette femme au passé généreux qui vit désormais à Marseille, dans une maison d'aveugles. Les années passent, lointaines, et c'est une Pauline de Théus aux confins de la mort que retrouve Angélo : mais elle n'a rien perdu de son prestige ni de sa grandeur. Pudique et bouleversante histoire d'a... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
Amour et devoir
OU
Le chevalier servant

D'abord j'ai fait fausse route. Je ne comprenais pas ce roman et je suis allé voir quelques critiques. Aussi un peu de matériau biographique concernant Giono. Difficile pour le lecteur débutant de ne pas trop se laisser influencer ! J'ai voulu voir dans Mort d'un Personnage la traduction des ennuis de Giono, peu après la seconde guerre mondiale. Ennuis juridiques et sans doute aussi ennuis créatifs ( le Giono des deux manières). Mais ca ne me menait nulle part. J'ai alors eu une petite discussion avec une amie, et je me suis rendu compte qu'il ne faut pas toujours vouloir voir des thèses dans un classique, qu'il ne s'agit pas, non plus, de toujours chercher les événéments dans la vie personnelle de l'auteur qui seraient retraités par l'écriture. Il y a de ca, mais ... si on laissait le livre parler pour lui-même ? Cannetille considère les livres comme des amis et elle les écoute. Moi, débutant enthousiaste, je les soumets à la question. Parfois, j'en rencontre qui résistent.

Alors, si l'on écoute ce livre, qu'entend-on ? Un lointain écho. celui du Hussard sur le Toit. Vous vous souvenez,, Angelo ( Angelo I), jeune homme fougeux, idéaliste et Piémontais, fait un crochet par la Provence dans le cadre de ce que l'on pourrait appeler une mission de renseignement. C'est qu'il travaille pour les nationalistes. Pris au dépourvu par une épidémie de cholera, la foule enragée voulant le lyncher, il se réfugie sur les toits de Manosque, et cherche quelque chose à faire qui ait un sens. Angelo est un homme dont la vie s'épanouit dans le cadre d'une mission, un service. Un de ces hommes à l'âme d'argent dont parlait Platon. L'autre écho est celui de la marquise de Theus. Une créature fabuleuse, aristocrate vaguement pré-marxiste, immensément riche, soutenant les nationalistes piedmontais ,se moquant de son environnement social naturel, amoureuse d'Angelo ...

C'est bien de cette marquise qu'il est question en ce troisième et dernier tome du Hussard. Angelo (I) est mort, et son fils est un adulte qui ne déroge pas à la tradition familiale : il se choisit une mission. Les temps ont changé, et sa mission est humanitaire : transformer un asile pour aveugles en domicile, les conforter, les aimer. Il s'y ruinera, et il le sait. Même avec l'argent provenant de la vente des immenses domaines de la marquise. Celle-ci n'est pas un Pardi : elle ne vivait pas pour une mission mais pour un homme, et sa mort vide l'existence de la marquise de toute substance. Esseulée, elle vend tout et part vivre chez son fils. Ensemble, ils font le bonheur des indigents...

La Mort d'un Personnage introduit la troisième génération d'Angelo Pardi. de ses prédécesseurs, il a hérité la fougue, le courage, et le sens du devoir. Un devoir à choisir librement. Et il prend pour mission d'accompagner la marquise, très agée, et son propre père vieillissant, sur la route qui leur reste à faire. Là encore, il y a des parallèles avec le tome premier : la maladie ( l'épidémie de grippe qui affecte Marseille et les maux de la haute vieillesse qui affligent la marquise), la mort ( qui frappe la jeune aveugle qui complétait le ménage) , les toilettes ( non pas de morts du cholera , mais du corps défaillant de sa grand-mère), le besoin de servir ( non plus un peuple, mais une très vieille femme) .

Quand l'on a écouté ce livre, que ressent-on ? D'abord le froid, le froid humide d'une nuit glauque. C'est la nuit dans laquelle s'enfonce la marquise, traquant son Angelo, qu'elle rejoindra dans la mort. Nuit, image du dépouillement de la très haute vieillesse. Nuit de l'absence. Nuit littérale, puisque la voilà aveugle. le froid, de cette solitude que l'on peut avoir même entouré, même aimé par quelques êtres chers. Un seul vous manque et .. Glauque, l'interminable alternance des jours et des nuits qui mène , tel un escalier monumental, vers cette issue qui se dérobe toujours. Les forçats, au moins, connaissent le terme de leur peine.

Dans cette nuit, quelques lumières. L'aide discrète, effacée de son fils. Puis le secours du petit-fils. Et, dans les tout derniers jours, les ambrassades d'un grosse fille de la campagne piedmontaise, qui vient "faire" le linge et la serre dans ses bras. Petite poupée comme de verre et de carton, qui salit les langes, et dit " j'ai besoin d'un calin" .

Nous voilà très loin des exploits d'un hussard. Très loin, aussi, du soleil de la Provence. L'été glorieux de la vie est passé, les feux de l'automne aussi, et l'hiver est tout ce qui nous reste. Non, il reste plus, il reste "nous". La marquise a beau être sourde et aveugle, elle n'es pas folle, sauf au sens ou l'on peut être fou de solitude et de désir, ce désir de l'être absent. Elle n'est pas sénile, si elle dit et fait des choses étranges, c'est que la solitude l'y contraint. Mais elle reste cette créature fantasque, farouchement rebelle, têtue, qui ne sera jamais qu'à Angelo. Et c'est ainsi que la mort la délivre d'une vie d'absence.

C'est un conte, plus qu'un roman. Comment tirer la conclusion d'un conte ? S'ils sont immortels c'est bien parce que chacun peut en tirer la sienne. A vous de jouer maintenant.

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Paru en 1948, ce roman est le cinquième et dernier du cycle du hussard, alors que chronologiquement, il a été édité le premier ! Rien de plus curieux en effet que ce « Cycle du Hussard » : suivant en effet que l'on choisit l'ordre chronologique de l'action ou celui de l'édition, on obtient un ordre différent : le suivi historique de l'action commence avec « le Bonheur fou » (1820), suivi par « Les Récits de la demi-brigade » (1830), « Angelo » (1832), « le Hussard sur le toit » (1832) et se termine avec « Mort d'un personnage » (fin du XIXème siècle). L'ordre éditorial commence avec « Mort d'un personnage » (1948), suivi de « le Hussard sur le toit » (1951), « Angelo » (1953), « le Bonheur fou » (1957) et finit avec « Les Récits de la demi-brigade » (posthume, 1972).
Pourquoi donc commencer par la fin ?, me demanderez-vous, avec votre sagacité habituelle. C'est une histoire compliquée : au départ Giono avait en tête une décalogie (10 volumes) qui raconterait trois générations d'Angelo : Angelo I, réfugié politique italien, arrivé en France autour de 1820, son fils Angelo II, vivant sous la 2ème république (1848-1851) et son petit-fils Angelo III à la fin du siècle. le projet se déroulerait en deux séries de romans, la première de romans « anciens », la seconde de romans « modernes ». Bien entendu, rien ne se fait comme prévu : l'ordre n'est pas respecté et Giono n'écrit pas dans l'ordre chronologique de l'action. « Mort d'un personnage » paraît en 1948 chez Grasset.
Un personnage ? Oui, mais lequel ? A ce stade de l'histoire il ne reste qu'un personnage majeur du « Cycle du Hussard », Pauline de Théus.
L'histoire est racontée par Angelo Pardi, troisième du nom. Pauline est sa grand-mère. Mais c'est une Pauline âgée, aveugle, presque sourde qui vit dans un monde à elle où Angelo – son Angelo – a encore sa place. Ou plutôt l'absence d'Angelo, cette chose qui gangrène sa vie. Toujours belle, élégante, elle vit dans une sphère où elle est seule. Son petit-fils, qui l'adore, s'occupe d'elle d'une façon admirable, aidé en cela par Catherine, une Piémontaise comme lui..
Qu'on ne s'y méprenne pas, « Mort d'un personnage » n'est pas un roman sur la vieillesse, ou sur la fin de vie, ou sur la mort. Cela, c'est le support de l'histoire. L'histoire c'est le portrait extraordinairement parlant d'une femme, cette « nonna » qui fut jadis – et qui d'une certaine façon, est restée – la belle, fière, indomptable Pauline de Théus, une femme immensément aimante, et immensément aimée. C'est l'histoire d'un amour fou. Giono a un don particulier pour peindre ce type de sentiment. Mais il ne s'en tient pas là : en contrepoint, le dévouement d'Angelo pour sa grand-mère est remarquable, tout comme celui de Catherine. le dernier chapitre, qui décrit les derniers moments de Pauline, est particulièrement émouvant.
« Mort d'un personnage » est le plus court parmi les romans (93 pages dans La Pléiade), à peine cinq chapitres. Mais c'est sans doute un des plus beaux dans l'expression des sentiments, et plus encore peut-être dans les non-dits de cette immense histoire d'amour. Giono s'est inspiré de sa propre mère, Pauline Giono (il a donné son prénom à son héroïne) qui, à 88 ans, préparait elle aussi son dernier voyage.




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À Marseille vers 1880, les dernières années de Pauline de Théus, l'héroïne du « Hussard sur le toit », racontées par son petit-fils. Un étonnant tour de force littéraire, inattendu même après coup et joliment poignant dans sa retenue légèrement ironique.

Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2023/01/25/note-de-lecture-mort-dun-personnage-jean-giono/

À Marseille, vers la fin du XIXème siècle, une femme âgée vit ses dernières années de vieillesse. Sous le regard curieux, tendre et finement observateur, de son petit-fils encore enfant, elle navigue dans les plis de sa mémoire de plus en plus emmurée, encore vive sans doute, mais souvent comme perdue dans le souvenir de l'amour de sa vie, le père de son fils chez qui elle vit désormais, responsable de l'Entrepôt des aveugles, une importante oeuvre de charité, et le grand-père du gamin qui l'accompagne dans les rues si fiévreuses de la cité phocéenne.

Ce grand amour se nommait Angelo Pardi, et fut colonel de hussards du royaume de Piémont-Sardaigne. C'est en Provence qu'il la rencontra jadis, elle : Pauline de Théus.

Personnage indéniablement et largement « plus grand que la vie », comme il se dira beaucoup plus tard, venue s'installer ici juste avant la vente de son domaine de la Valette, où rôdait sans doute un peu trop le fantôme de son défunt cavalier, et où la « solitude désespérée des collines » était devenue trop prégnante, elle vivote désormais gentiment, ou presque, dans cet environnement familial réduit à sa plus simple expression, où naviguent pourtant aussi, de près, la servante gentiment ivrogne appelée »Pov' fille », la jeune aveugle Caille, le docteur Lantelme (avec les autres partenaires de jeu, car que serait le Marseille de cette époque sans une partie de cartes, bien entendu ?), ou encore le concierge M. Potentine.

Tandis que de confidence en conversation surprise entre les adultes, nous apprenons peu à peu, discrètement, les moments-clé de la vie de Pauline de Théus, son panache fondamental – et celui de son fils, qui, de manière au fond tout aussi noble, se bat comme un beau diable pour améliorer le sort des aveugles placés sous sa responsabilité, nous jaugeons aussi la qualité du détachement qui s'introduit peu à peu dans la maisonnée, et ce d'autant plus que quelques plongées, judicieuses et étonnantes, vers l'avant (le futur du récit principal) viennent éclairer à point nommé certains faits qui seraient restés sinon ignorés du jeune narrateur, même rétrospectif – ou leurs interprétations les plus vraisemblables.

Publié initialement en revue en 1948, puis chez Grasset en 1949, « Mort d'un personnage » est une autre profonde curiosité (à l'image d'« Angelo », pour d'autres raisons) dans le « cycle du Hussard » de Jean Giono. Il est en effet fort peu fréquent dans la littérature, sérielle ou cyclique, d'évoquer les dernières années d'un protagoniste AVANT d'en avoir partagé les années réputées les plus « belles » avec la lectrice ou le lecteur (« le Hussard sur le toit » ne sera en effet publié qu'en 1951). Dans les séries télévisées relativement récentes, nous avons bien les exemples de Laura Palmer (« Twin Peaks »), de Nathaniel Fisher (« Six Feet Under ») ou même de Samuel Kerr (« Dix pour cent »), mais avouons que leurs rôles respectifs ne sont pas du tout aussi centraux que celui de Pauline de Théus. On sait désormais qu'initialement l'ouvrage devait prendre place dans une « décalogie du Hussard », dans laquelle il n'aurait peut-être pas constitué une telle anticipation. Mais au-delà des complexes vicissitudes éditoriales qu'a dû affronter l'auteur au sortir de la deuxième guerre mondiale (ce que nous évoquions sur ce blog à propos de « Un roi sans divertissement »), Jean Giono souhaitait bien expérimenter dans ce cycle un véritable système sophistiqué de rappels et d'échos, dans lequel, par exemple, « on pouvait faire mourir Pauline de Théus avant qu'on sût grand-chose d'elle, et aiguiser par le mode de sa mort l'intérêt que provoquerait sa vie dans les romans à venir ». Il s'agit donc bien in fine d'une vraie audace technique, grâce à laquelle nous est offerte cette rare possibilité de voir confronter un personnage d'une grandeur immense mais largement supposée au souvenir de cette grandeur et à une petitesse rapiécée faute de mieux, en un clair-obscur méditatif où l'effacement est encore entouré d'élans de noblesse et de générosité, mais pratiqués à une autre échelle, plus réduite. le roman n'en est que plus poignant et mystérieux – même si désormais la grande majorité des lectrices ou des lecteurs auront déjà fait connaissance avec Pauline et Angelo avant d'aborder « Mort d'un personnage ».

Lien : https://charybde2.wordpress...
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L'amour porté par Angelo pour sa grand-mère à qui lui voue une admiration sans borne pour sa manière raffinée de s'habiller, son élégance, sa façon d'être. Très belle, elle attire les regards lorsqu'elle se promène à Marseille au bras de son petit-fils. Malgré ses 75 ans. Pour Angelo elle surpasse toutes les autres. Revenu de l'étranger après plusieurs années d'absence, Angelo la retrouve vieillie, dépendante, incontinente, aveugle, sourde. Il sera pour elle aux petits soins pour l'aider, lui permettre de garder cette élégance, se souciant qu'elle soit toujours propre, avenante, sentant bon. Elle y tient d'ailleurs, car elle veut montrer à Catherine, qui vient l'aider chaque jour, qu'elle attache de l'importance à l'image qu'elle donne d'elle-même. Vieillissante, elle éprouve un grand besoin de démonstrations d'affection, de gestes de tendresse, elle les demande. Et je pense à toutes les personnes âgées durant cette période de Covid-19, privées de gestes de tendresse des leurs, qui sont parties seules, se sentant abandonnées. Quel immense vide elles ont trouvé dans leurs derniers moments, personne pour les serrer dans les bras, leur tenir la main, la serrer pour montrer une présence aimée à leurs côtés.
La première partie de ce court récit est parfois déconcertante. Pour plus de compréhension il aurait fallu lire auparavant "Le Hussard sur le toit" qui aurait donné des clés. Giono, poète, aime les énumérations de coloris savamment décrits, il est proche de la nature qui l'entoure et nous emmène par des chemins détournés.
J'ai préféré la deuxième partie davantage centrée sur sa grand-mère, l'affection qu'il lui porte, toute la tendresse qu'il veut lui porter pour adoucir ses derniers moments. C'est très humain, très touchant.
Une belle écriture.
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Le cycle se ferme : Angelo Pardi retrouve Pauline de Théus , mais il s'agit du petit fils du Hussard et Pauline est sa grand-mère . Ce roman est sombre , dans sa première partie il nous introduit dans le monde des aveugles ( ce qu'est Pauline) , et dans la seconde , le monde du grand âge : le temps a privé Pauline de la beauté qui lui restait . Mais c'est aussi un texte magnifique sur l'amour : celui , incandescent que Pauline continue à vouer à l'homme de sa vie. Et celui du petit-fils pour cette grand-mère devenue totalement impotente. J'ai toujours du mal à lire la fin car elle réactive en moi de douloureux souvenirs , et la puissance du style de Giono la rend redoutable . Mais il n'y a pas de honte à pleurer n'est-ce pas ?
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Citations et extraits (16) Voir plus Ajouter une citation
Quand je pense à tout ce qu'il ( *) réalisa à partir de ce moment-là., je pense qu'il n'existe pas d'action plus grande et plus héroïque . Tout ce qu'il faisait était fait contre les pouvoirs établis, contre les règles. contre l'ordre tel qu'il était conçu par les maîtres de l'ordre... Il connaissait trop le fond des Pardi pour ne pas savoir qu'il aurait l'orgeuil suprême de ne tirer aucun bonheur de toutes ces créations bienfaisantes. Il savait que d'autres le feraient à sa place et seraient même si avides de le faire, de le remplacer à la tête de sa création, que toutes les armes seraient bonnes pour l'abattre. Il savait qu'une fois abattu commencerait pour lui la vieillesse des Pardi, qui est le moment où, avec une sévérité sans pitié. ils se demandent des comptes à eux-mêmes. C'est pourquoi il n'a pas cherché à s'attacher des amis. C'est pourquoi il reculait tout le temps devant l'amour de Caille (**), ne voulant engager que lui-même et n'enchaîner personne dans sa fatalité, faisant de ses reculs la plus grande preuve d'amour qu'un homme puisse donner.

(*) Angelo II, bienfaiteur des aveugles.
(**) Jeune aveugle qui participe comme gouvernante informelle au ménage d'Angelo II, la marquise, et Angelo III.

(p.70)
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Les rues étaient désertes, mais en approchant de ces dames de la Visitation, on rencontrait d'autres petits garçons matinaux. Ils étaient tous vêtus de façon très romantique. La Veillée des Chaumières publiait les poèmes de Byron en fascicules à un sou chaque semaine. Les dames de la haute-bourgeoisie ne rêvaient que Lara et fiancée d'Abydos. Il y avait des marins, de petits giaours, des dandys languissants dans de hautes cravates, très pâles et passés à la poudre de riz, des lions de dix ans en bottes de cuir verni... des don Juan à qui chaque jeudi on apprenait passionnément à être ténébreux.

(p.14)
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Quand on la voyait habillée à son idée, fluette même un peu grêle, ayant souligné, on ne sait pas pourquoi, un fantôme de hanche qui la conservait femme au sein même des désastres permanents de la vieillesse et du malheur, seules, les lignes qu'elle traçait ainsi donnaient du corps à son corps.

(...)

Immobile, raide, muette, devant la glace; dans ce salon de la couturière où tant de fois elle m'a mené... ce corps droit de fille mince dans lequel fusait - au repos et seulement à ce repos devant la glace - une fierté sereine : il était tout naturel de croire que tout cela était vivant.

(p.26)
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"Dites donc, Pardi, dit-il pendant que les autres mettaient leurs manteaux dans l'antichambre, qu'est-ce que c'est que cette symphonie ?
-Un cadeau que je veux faire à ces malheureux, dit mon père.
- J'ai bien compris, dit le docteur.
- Il nous est arrivé des nouveaux, dit mon père, et il y a en eux-mêmes cette terrible révolte.
- Contre l'injustice, dit le docteur.
- Ils croient, en effet, à l'injustice, dit mon père, mais, Paul, c'est simplement contre le sort qu'ils se révoltent. Et quoi faire ?
- Rien. A moins d'être qui vous êtes, dit le docteur en soupirant."

(P.49)
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Elle avait un regard qui allait d’elle à moi, je le voyais la parcourir dans le reflet de la glace, étonné, ravi, au bord de la joie, presque allumé, puis il venait sur moi, avant de s’éteindre et redevenir cette terrible chose ordinaire. Je remarquais que, de moi, elle ne regardait que le front et les yeux. Non pas seulement dans ces occasions-là, mais toujours. Pendant des années, je peux dire jusqu’à sa mort, j’ai été à l’affût de son regard. D’abord, parce que j’étais étonné qu’une personne n’ait pas de regard. Puis, il était si beau quand, parfois, rarement, mais certaines fois où, près d’elle, devait passer une odeur ou un bruit encore appelant, il arrivait non pas du fond des ténèbres, mais de rien, comme un ange qui se construit en un éclair sur les lieux mêmes de son combat. Chaque fois, c’était pour regarder mon front et mes yeux. Plus tard, j’ai cherché son regard comme Orphée Eurydice. Mais les dieux avaient imposé des conditions trop dures.
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Denis Infante a publié son premier roman Rousse publié aux éditions Tristram le 4 janvier 2024. Il raconte l'épopée d'une renarde qui souhaite découvrir le monde. Un ouvrage déroutant par sa singularité. Son histoire possède la clarté d'une fable et la puissance d'une odyssée et qui ne laissera personne indifférent. L'exergue, emprunté à Jean Giono, dit tout de l'ambition poétique et métaphysique de ce roman splendide : "Dans tous les livres actuels on donne à mon avis une trop grande place aux êtres mesquins et l'on néglige de nous faire percevoir le halètement des beaux habitants de l'univers."
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