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ISBN : 2070417018
Éditeur : Gallimard (09/04/2010)

Note moyenne : 3.28/5 (sur 353 notes)
Résumé :
Ma mère, quand elle m'a raconté la première du Boléro, a dit son émotion, les cris, les bravos et les sifflets, le tumulte. Dans la même salle, quelque part, se trouvait un jeune homme qu'elle n'a jamais rencontré, Claude Lévi-Strauss. Comme lui, longtemps après, ma mère m'a confié que cette musique avait changé sa vie.
Maintenant, je comprends pourquoi. Je sais ce que signifiait pour sa génération cette phrase répétée, serinée, imposée par le rythme et le c... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (58) Voir plus Ajouter une critique
Piatka
  15 juillet 2013
Imaginez : un danseur beau, puissant, expressif sur une grande table ronde et rouge au milieu d'une scène faiblement éclairée, des danseurs qui tournoient autour de cette table au rythme envoutant d'une ritournelle, une des oeuvres musicales les plus jouées au monde, le Boléro de Maurice Ravel.
Avant de découvrir le livre de J.M.G le Clézio, le Boléro était pour moi associé à la chorégraphie épurée et sensuelle de Maurice Béjart ( un autre Maurice...) dansé par un Jorge Donn félin, habité par cette musique singulière. En moins de 10 minutes, la mélodie vous prend aux tripes, son rythme monte crescendo pour symboliser l'obsession, la montée en puissance de la rage, de l'impuissance, de la force de vie triomphante, avant de s'éteindre subitement. Si vous n'avez jamais vu, éprouvé ce Boléro-là, faites un tour sur internet, cette interprétation dansée est non seulement magistrale, mais elle éclaire de façon originale l'interprétation littéraire du Boléro par Le Clézio.
Pourquoi évoquer un ballet me direz-vous, il s'agit bien d'un livre ici ?
Tout d'abord, il ne faut pas oublier que le Boléro est une musique de ballet composée et créée en 1928 à l'Opéra Garnier pour Ida Rubinstein, grande danseuse russe. La première, le 22 novembre, est mentionnée par Le Clézio, à la toute fin du livre car sa mère y était. C'est clairement le point de départ et d'arrivée de ce roman fortement auto-biographique, même si le Boléro n'est que le point d'orgue du livre. En effet, pourquoi sinon l'appeler ritournelle de la faim ? Associer deux mots que tout oppose ? Sauf si la ritournelle est le Boléro, puissant, envoûtant, violent, et la faim, puissante, obsédante, violente, toutes les formes de faim en fait évoquées par Le Clézio ; la faim physique, liée à la pauvreté, la seconde guerre mondiale, la faim pour l'argent, pour l'amour, et tout simplement la faim et la soif de vivre de l'héroïne Ethel.
C'est le destin d'Ethel de 8 à 20 ans que l'écriture sensible et limpide de l'auteur nobellisé en 2008 ( l'année de parution du roman ) nous livre avec une musique toute personnelle et un talent qui éclate à chaque page. Très beau portrait d'enfant puis de femme qui prend son destin en main alors même que sa famille subit une faillite et l'exode.
Ce roman relativement court est puissant, entraînant, violent aussi, mais non dénué de poésie, tout comme la ritournelle de Ravel. Deux chefs d'oeuvre qui seront maintenant associés pour moi, symboles très forts de l'énergie vitale.
Challenge Nobel 2/1?
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Tempuslegendae
  29 mars 2014
«Il faut continuer à lire des romans du monde.» Telle pourrait être la réponse de Jean-Marie Gustave le Clézio à tous ceux qui viendraient l'interroger sur son oeuvre «Ritournelle de la faim». Et parmi de nombreuses raisons de se féliciter de ce qu'un prix Nobel lui échoie, on retiendra d'abord ce plaidoyer pour le romanesque, «seul moyen d'interroger le monde» selon les mots de l'écrivain. Le Clézio analyse, pense et présente bien, c'est entendu. Il est avant tout notre grand romancier «naturel», héros d'un «roman-monde», n'ignorant pas que la forme conditionne le fond, et parvenant au fil de son livre à confondre plus intimement le temps et l'espace, se jouant de toutes les frontières, celles de la géographie comme celles de la mémoire. Avouons-le, cet écrivain est parvenu au stade ultime (nous pourrions dire sublime) de la simplicité et du style. Dans le fond, serait-il exagéré de le comparer à un second Rousseau de nos Lettres françaises? Nous côtoyons un imagier hors pair, un quêteur d'Éden, adamique et endeuillé, croisant spirituellement d'autres maîtres de l'écriture, tels Stevenson ou Segalen. Car c'est à ces hauteurs qu'il convient de l'appréhender.
Bien sûr, il y a l'île Maurice, l'Afrique, le Mexique, les déserts et tant d'autres horizons encore, mais les vraies îles sous le vent de le Clézio, c'est son enfance. Un retour fait avec force, émotion et pudeur. «Ritournelle de la faim» est écrit comme à l'ombre du souvenir de sa mère. Pourtant, il n'y a pas de famille à proprement écrire chez Le Clézio. Il y a mieux et plus que cela, une histoire, des traces, des pérégrinations, des signes, le parfum doux et enchanteur de ceux qui l'ont précédés.
Ici sa mère, donc. Ou plus précisément Ethel Brun, qui n'est pas tout à fait elle et pas vraiment une autre. Ce roman est son histoire, celle d'une petite fille qui devient jeune femme avant de devenir adulte dans la France entre chiens et loups des années 30, puis de la Grande guerre. Tout commence pendant l'exposition coloniale de 1931, Ethel y accompagne son grand-oncle M. Soliman, qui y fera l'acquisition du pavillon des Indes françaises pour l'ériger dans sons jardin du XVème arrondissement parisien. Ethel est fille de grands bourgeois blancs exilés de l'île Maurice dans ce quartier de Montparnasse qui fut, ne l'oublions pas, celui des réfugiés et des russes, dont Xénia, la meilleure amie d'Ethel. Mais, à quoi rêvent les jeunes filles à l'heure où les mondes basculent?
Je n'en dirai pas davantage concernant l'histoire, mieux vaut vous laisser la découvrir par les mots de l'écrivain; ça ne sera que meilleur. Parce qu'il incarne un homme en colère vous y découvrirez un romancier doué pour la réconciliation du monde. Les pages finales de cette «Ritournelle de la faim» parcourue de bout en bout par un frisson triste et indigné, où l'auteur se retrouve à nouveau sur les bords de la Seine où soixante-dix ans auparavant se retrouvaient ses deux jeunes héroïnes et constate qu'il voisine le Vél-d'Hiv de sinistre mémoire, en témoigne amplement. Ou ces lignes sèches et déchirantes à l'heure où tout est consumé de la déception que les parents dévoilent à leurs enfants. Peut-être pourrions-nous penser que le monde est une promesse non tenue et notre besoin de consolation est impossible à rassasier?
Non, je pense que vous ne m'en voudrez pas de m'être montré secret et réservé concernant la sublime trame de cette histoire. Un roman à ne pas contourner.
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carre
  24 septembre 2013

Bon, comment exprimer ma déception, moi petit lecteur anonyme ? Comment dire que le grand Jean-Marie Gustave le Clézio, prix Nobel de Littérature, qui s'ajoute à une longue et virtuose liste de lauréats, comment donc ce « Ritournelle de la faim » n'a jamais susciter la moindre émotion, la moindre empathie ?
C'est surement bien écrit, c'est surement émouvant, touchant, nostalgique, que sais-je encore ?
Mais pour moi c'est l'ennui qui m'a constamment tenu compagnie.
Surement pas le meilleur moyen de donner l'envie de découvrir son oeuvre. Mais bon, je fais mon ronchon, y a des jours comme ça.

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berni_29
  03 janvier 2019
Je me suis demandé comment j'allais vous parler de ce roman que j'ai aimé, Ritournelle de la faim, vous donner envie de le visiter, comme on ouvre une porte entrebâillée sur un jardin perdu au milieu d'une ville bruyante. Ce roman est un peu cela.
Comment dire cela sans dire, sans dévoiler les choses, l'histoire. Au fond, il n'y a peut-être rien à dévoiler. Si, un peu quand même...
Et si je vous évoquais le contour des choses, de ce qui est la marge... Autour, un peu à côté, la musique qui vient brusquement sous nos yeux, je dis bien sous nos yeux, lorsqu'on referme les pages justement après les avoir étreintes.
C'est comme une petite musique lancinante, une phrase musicale, douce au début, répétitive et puis qui monte crescendo. Nous sommes emportés dans son rythme enivrant, étourdis jusqu'à la note finale. Il y a ici la douceur, la violence et le silence. le silence après cette dernière note, nous dit Jean-Marie Gustave Le Clézio, est terrible pour les survivants. Il évoque ici, à la fin de son livre, le magnifique Boléro de Ravel, musique totalement unique dans son genre, mais il évoque aussi le décor dans lequel ce roman prend figure : avant, pendant et après la seconde guerre mondiale.
Ethel en est le personnage principal. C'est encore une enfant au début du récit.
J'ai aimé son prénom, comme le nom d'un port du Morbihan, à la même consonance, presqu'écrit pareil... C'est comme un rivage, comme un port où nous sommes prêts à embarquer au bout de la jetée...
Se laisser porter avec insouciance par la vague marine, tandis que le monde bascule tout doucement vers le chaos et la barbarie.
J'aime ce mot désuet de ritournelle. Cela me fait penser à des chansons de Rina Ketty.
Tout commence lors d'un voyage exotique à l'exposition coloniale de 1931 à Paris, où le grand-oncle d'Ethel, Monsieur Soliman, fait l'acquisition du pavillon des Indes françaises. Ce grand-oncle, c'est comme un grand-père pour Ethel, qui a su éveiller la petite fille à la curiosité du monde. Avec cette acquisition, il rêve d'ériger une grande maison en bois, la Maison mauve, au milieu d'un jardin arborescent qu'il possède, suspendu comme une balancelle au-dessus du bruit déjà assourdissant de Paris, là-bas, rue d'Armorique.
Mais oui, c'est un jardin extraordinaire. Au milieu de ce jardin, niche un rossignol.
C'est la douceur de la musique qui commence dans ce Paris exalté.
Il y a le salon des parents d'Ethel. Un salon où la vie s'anime. On parle vivement, on parle fort. On chante, on joue du piano. Les bavardages sont incessants aux oreilles d'Ethel. La politique s'invite, la musique monte crescendo. Nous sommes dans les années 30.
Le temps passe. Le rêve de la Maison mauve s'abîme, ressemble désormais à un amas de vieilles planches pourries sous une bâche noire.
Et puis brusquement, c'est un trou béant creusé dans le jardin...
Le vide vertigineux devant ce trou béant. Le vertige au bord duquel Ethel perd ses dernières illusions. C'est un trou béant creusé dans le monde peuplé d'enchantements d'Ethel. Est-ce ainsi qu'on devient adulte ?
C'est la bête immonde qui gronde, qui s'invite dans ce salon devenu trop bruyant. Le piano est peut-être désaccordé, on n'entend plus que ces notes dissonantes, ou bien ce sont les voix haineuses qui montent, s'élèvent autour de la musique, la musique qui s'emballe.
De temps en temps, le soleil vient comme un écho au bonheur d'avant. C'est alors la Bretagne qui ressemble aux vacances d'été, avec du sable dans les chaussures et du sel encore collé sur la peau.
Faire l'amour sous les pins, sur les dunes qui bordent la plage de Beg-Meil...
Et puis, il y a ce vieux piano désaccordé sur lequel Ethel jouait encore naguère un Nocturne de Chopin. Ce piano qui trône encore pour quelques instants au milieu du salon dévasté.
Ce salon dévasté qui s'apprête à devenir une pièce vide, vide de la gloire, de la jeunesse, des bavardages incessants il y a encore peu de temps.
La bête immonde est désormais là...
La guerre aussi.
La vie reprendra-t-elle un jour son cours normal, et comment après tout cela ?
Sur la route de la débâcle vers le sud devant les restes de la guerre, Ethel qui a vingt ans se demande si elle a seulement été jeune un seul instant.
Puis, la faim...
Survivre.
Le Vél' d'Hiv. La rafle.
Combien de fois n'avons-nous pas vu ces photos d'enfants qui sourient à l'objectif. Ils ne savent pas qu'ils vont mourir quelques jours plus tard.
Comment la vie peut-elle reprendre après cela ?
Paris est une plaie ouverte après la libération.
Et puis c'est le silence, après la dernière note finale.
Des arbres qui poussent, qu'on a replantés ici, des cris d'enfants des cris de joie qui reviennent, le bruit de la vie presque comme avant...
Des couples d'amoureux aux petites gueules bien sympathiques, s'embrassent sur un banc tout près de là, où fut le Vél' d'Hiv... Banc public, banc public...
Et la vie qui revient, plus tard, presque comme avant.
À la fin du livre, Jean-Marie-Gustave Le Clézio écrit ceci : « le Boléro n'est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. Quand il s'achève dans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. »
Qu'est devenue Ethel, jeune fille de vingt ans, après ce désastre du monde ?
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RanaZou
  27 octobre 2017
JMG. Le Clézio nous fait partager le portrait de sa mère, Ethel sur une période précise (de la petite fille à la jeune femme).
Que de sensibilité et finesse dans l'écriture ! Chaque mot à sa place sur du velours ! Les phrases se déroulent comme à l'infini et hélas se terminent à la 207ème page ...
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critiques presse (1)
Lecturejeune   17 février 2012
Lecture Jeune, n°129 - mars 2009 - L'histoire dans l'Histoire : Ethel n'a que dix ans lorsqu'elle découvre l'Exposition Coloniale avec son grand-oncle Soliman. Celui-ci éveille pour toujours sa curiosité sur le monde. La petite fille se lie d'amitié avec Xénia, une exilée russe. Les réunions hebdomadaires dans le salon paternel font écho à la catastrophe annoncée : la guerre, précédée par une vague d'antisémitisme. Jusqu'alors, bercée par la confusion des voix, Ethel ne donnait pas de sens aux propos des adultes. Devenue adolescente, elle découvre leur hypocrisie et leur cupidité. Face à l'image négative de ce microcosme social, de cette bourgeoisie d'affaires opportuniste et raciste, la jeune fille se forge une pensée positive. Avec ce personnage emblématique, le roman donne une clef de l'oeuvre de l'auteur : l'adolescence est souvent synonyme de clairvoyance (Ethel rappelle Esther, l'« Étoile errante » qui a fuit la France pour Israël). Ce roman de la mémoire s'inspire de la biographie de la mère de l'auteur. Le portrait maternel émeut et la personnalité de l'écrivain se dessine en creux : « J'ai écrit cette histoire en mémoire d'une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans. » Cette jeune fille lutte pour un monde plus juste, honore les valeurs que ne respectent plus les adultes. Ethel est une adolescente idéalisée qui touchera un public de jeunes adultes. ? Cécile Robin-Lapeyre
Lire la critique sur le site : Lecturejeune
Citations et extraits (47) Voir plus Ajouter une citation
jmlire92jmlire92   09 novembre 2017
Je connais la faim, je l'ai ressentie. Enfant, à la fin de la guerre, je suis avec ceux qui courent sur la route à côté des camions des Américains, je tends mes mains pour attraper les barrettes de chewing-gum, le chocolat, les paquets de pain que les soldats lancent à la volée. Enfant, j'ai une telle soif de gras que je bois l'huile des boîtes de sardines, je lèche avec délices la cuiller d'huile de foie de morue que ma grand-mère me donne pour me fortifier. J'ai un tel besoin de sel que je mange à pleines mains les cristaux de sel gris dans le bocal, à la cuisine.
  Enfant, j'ai goûté pour la première fois au pain blanc. Ce n'est pas la miche du boulanger - ce pain-là, gris plutôt que bis, fait avec de la farine avariée et de la sciure de bois, a failli me tuer quand j'avais trois ans. C'est un pain carré, fait au moule avec de la farine de force, léger, odorant, à la mie aussi blanche que le papier sur lequel j'écris. Et à l'écrire, je sens l'eau à ma bouche, comme si le temps n'était pas passé et que j'étais directement relié à ma petite enfance. La tranche de pain fondant, nuageux, que j'enfonce dans ma bouche et à peine avalée j'en demande encore, encore, et si ma grand-mère ne le rangeait pas dans son armoire fermée à clef, je pourrais le finir en un instant, jusquà en être malade. Sans doute rien ne m'a pareillement satisfait, je n'ai rien goûté depuis qui a comblé à ce point ma faim, qui m'a à ce point rassasié.
  Je mange le Spam américain. Longtemps après, je garde les boîtes de métal ouvertes à la clef, pour en faire des navires de guerre que je peins soigneusement en gris. La pâte rose qu'elles contiennent, frangée de gélatine, au goût légèrement savonneux, me remplit de bonheur. Son odeur de viande fraîche, la fine pellicule de graisse que le pâté laisse sur ma langue, qui tapisse le fond de ma gorge. Plus tard, pour les autres, pour ceux qui n'ont pas connu la faim, ce pâté doit être synonyme d'horreur, de nourriture pour les pauvres. je l'ai retrouvé vigt-cinq ans plus tard au Mexique, au Belize, dans les boutiques de Chetumal, de Felipe Carillo Puerto, d'Orange Walk. Cela s'appelle là-bas carne del diablo, viande du diable. Le même Spam dans sa boîte bleue ornée d'une image qui montre le pâté en tranches sur une feuille de salade. 
  Le lait Carnation aussi. Sans doute distribué dans les centres de la Croix-Rouge; de grandes boîtes cylindriques décorées de l'oeillet carmin. Longtemps, pour moi, c'est la douceur même, la douceur et la richesse. Je puise la poudre blanche à pleines cuillérées que je lèche, à m'en étouffer. Là aussi je puis parler de bonheur. Aucune crème, aucun gâteau, aucun dessert par la suite ne m'aura rendu plus heureux. C'est chaud, compact, à peine salé, cela crisse contre mes dents et les gencives, coule en liquide épais dans ma gorge. 
  Cette faim est en moi. Je ne peux pas l'oublier. Elle met une lumière aigue qui m'empêche d'oublier mon enfance. Sans elle, sans doute n'aurais-je pas gardé mémoire de ce temps, de ces années si longues, à manquer de tout. Etre heureux, c'est n'avoir pas à se souvenir. Ai-je été malheureux ? Je ne sais pas. Simplement, je me souviens un jour de m'être réveillé, de connaître enfin l'émerveillement des sensations rassasiées. Ce pain trop blanc, trop doux, qui sent trop bon, cette huile de poisson qui coule dans ma gorge, ces cristaux de gros sel, ces cuillerées de lait en poudre qui forment une pâte au fond de ma bouche, contre ma langue, c'est quand je commence à vivre. je sors des années grises, j'entre dans la lumière. Je suis libre. J'existe.
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mimifasolamimifasola   30 avril 2014
Elle ne ressentait pas vraiment de la tristesse, et pourtant les larmes coulaient sur ses joues et mouillaient l'oreiller, comme un trop-plein qui déborde. Elle s'endormait en pensant que le trou qui la transperçait serait résorbé le lendemain, mais c'était pour constater au réveil que les bords de la plaie restaient aussi éloignés.

On pouvait vivre avec cela, c'était bien plus étonnant. On pouvait aller, venir, faire des choses, sortir aux courses, prendre sa leçon de piano, rencontrer des amis, prendre le thé chez les tantes, coudre à la machine la robe bleue pour le bal de fin d'année à Polytechnique, parler, parler, manger un peu moins, boire de l’alcool en cachette, on pouvait lire des journaux et s’intéresser à la politique, ...........Mais cela ne combler pas le vide, ne refermait pas les lèvres de la plaie, ne remplissait pas l'être de la substance qui s'était vidée, année après année, et qui s'était enfuie dans l'aire.
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joedijoedi   16 janvier 2014
Ethel attendait avec impatience ces parenthèses, elle s'asseyait au piano et elle jouait pour accompagner son père à la flûte, ou au chant. Alexandre Brun avait une belle voix de baryton et, quand il chantait, son accent mauricien s'estompait, se fondait dans la musique et elle pouvait s'imaginer l'île des origines, le balancement des palmes dans les alizés, le bruit de la mer sur les récifs, le chant des martins et des tourterelles au bord des champs de cannes. La cathédrale engloutie devenait un vaisseau sombré au large, dans la baie du Tombeau peut-être, et la cloche qu'on entendait était celle de la dunette sur laquelle un marin fantôme sonnait les quarts.
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MerikMerik   21 avril 2016
Cette longue relation qui avait uni cette femme à son père, avant sa naissance, avant même qu’Alexandre n’ait rencontré Justine. Une autre époque, comme on dirait une autre vie. Un sentiment qui traînait comme un nuage attardé, qui languissait, qui s’étirait tout au long d’une vie, sans avoir de nom, sans avoir d’issue. Et le souvenir d’une présence au sein de la famille, un fantôme de présence, mais ça n’avait pas été un secret pour Éthel, même si personne n’en parlait devant elle. Se pouvait-il que les adultes fussent assez bêtes pour croire qu’une enfant n’était pas capable de comprendre, à demi-mot, à quart de parole, ou même dans le silence ?
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joedijoedi   17 janvier 2014
Elles se sont embrassées rapidement. Ethel a remarqué le nouveau parfum de Xénia, ou plutôt, a-t-elle corrigé mentalement, l'odeur de son visage, un peu âcre, de la poudre sur ses joues, ou le shampoing à la menthe dans ses cheveux. Une odeur de pauvre, une odeur d'âpreté, de nécessité d'y arriver. C'est ce qu'elle a pensé en marchant vite le long de la rue de Vaugirard et, à l'instant même où cette évidence lui est apparue, confirmée par le contact du corset dur qui se cachait sous la blouse de Xénia, elle a senti ses yeux se remplir de larmes, de honte ou de dépit, des larmes amères en tout cas.
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Videos de J. M. G. Le Clezio (42) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de  J. M. G. Le Clezio
Tatiana de Rosnay avec Augustin Trapenard dans 21 CM Après l?océan Indien avec JMG le Clézio, Augustin Trapenard traverse la Manche pour aller rejoindre Tatiana de Rosnay sur les terres de sa mère. L?auteure du best-seller Elle s?appelait Sarah (près de 12 millions d?exemplaires vendus) a choisi de recevoir l?équipe de 21CM à Monk?s House, dans le Sussex au sud de l?Angleterre. https://www.actualitte.com/article/monde-edition/tatiana-de-rosnay-avec-augustin-trapenard-dans-21-cm/89079
Première diffusion ce 13 juin à 22 h 35 sur Canal +.
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