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Une enquête de Mario Conde tome 9 sur 10
EAN : 9791022608329
448 pages
Editions Métailié (10/01/2019)
3.82/5   199 notes
Résumé :
Alors qu’il approche de son 60e anniversaire, Mario Conde broie du noir. Mais le coup de fil d’un ancien camarade de lycée réveille ses vieux instincts.
Au nom de l’amitié (mais aussi contre une somme plus qu’honorable), Bobby le charge de retrouver une mystérieuse statue de la Vierge noire que lui a volée un ex-amant un peu voyou.
Conde s’intéresse alors au milieu des marchands d’art de La Havane, découvre les mensonges et hypocrisies de tous les “gag... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (58) Voir plus Ajouter une critique
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La transparence du temps est le deuxième roman que je lis de Léonardo Padura. J'avais beaucoup apprécié L'homme qui aimait les chiens, livre qui traitait de la mort de Trotski et j'ai été à nouveau conquise.
Mario Conde, ex-flic, actuellement acheteur de vieux livres pour les revendre ensuite afin de subsister, vit à La Havane et voit avec une grande appréhension approcher la soixantaine. de nombreuses questions le taraudent : « Sur le point d'avoir soixante ans, qu'avait-il ? Que lèguerait-il ? Rien de rien et qu'est-ce qui l'attendait ? »
Il est donc dans un grand désarroi quand un coup de fil interrompt son état de tristesse et de mélancolie. C'est Bobby, de son vrai nom Roberto Roque Rosell, ancien camarade de lycée et d'université qui est au bout du fil et lui demande au nom de leur ancienne amitié de l'aider.
Conde, en ouvrant la porte à son ancien collègue venu lui expliquer de vive voix, est pour le moins surpris par le nouveau look de cet homme perdu de vue depuis de nombreuses années : «… un être androgyne, les cheveux teints en blond cendré, une boucle dans le lobe de l'oreille gauche, les sourcils redessinés… »
Bobby lui avoue qu'il est homo. Il lui explique qu'il est tombé amoureux de Raydel, l'a installé chez lui, a vécu deux ans avec lui. Mais, voilà, pour le commerce d'achat et de vente d'objets précieux, oeuvres d'art, bijoux… dont il vit, il a dû s'absenter pour aller à Miami régler une affaire. Lorsqu'il est rentré, son amant avait disparu ainsi que tous ses biens, bijoux, télé, matelas et surtout… une statue de la Vierge noire de Regla qu'il tenait de son arrière-grand-père, statue détentrice de pouvoirs spéciaux.
S'il n'a pas porté plainte et fait confiance à son ancien ami pour retrouver sa vierge, c'est parce qu'il est toujours amoureux, et qu'il compte sur son ami pour la retrouver, moyennant rétribution. Conde, flatté peut-être par la confiance que lui témoigne Bobby et surtout attiré par la somme assez conséquente qu'il lui propose et qui lui permettrait de sortir pour quelque temps de l'indigence, accepte.
Marco Conde, entouré de sa femme Tamara, de ses amis fidèles et de son inséparable chien Bassara II, va, pour retrouver cette statue, devoir faire connaissance avec des négociants d'art et les rencontrer, certains ayant pignon sur rue et d'autres pas du tout déclarés.
Au moyen de cette enquête policière, Leonardo Padura nous fait vivre une vraie saga historique et nous plonge dans cette vie torride de la Havane où se côtoient des habitants survivant dans une extrême pauvreté, dans des quartiers vraiment insalubres et les fameux « gagnants » de l'ouverture cubaine que sont les marchands d'art.
Par la qualité et la richesse de son écriture, l'auteur réussit à nous faire humer les plus belles senteurs, partager les meilleures saveurs et ressentir la puanteur de ces rues de bidonvilles.
Par l'intermédiaire de cette vierge noire qui a traversé l'histoire, il réussit même à nous faire revivre le siège de la ville chrétienne la plus riche et la plus convoitée de la terre qu'était Saint-Jean d'Acre.
J'ai vraiment été subjuguée par la façon dont Leonardo Padura réussit à mener cette enquête de manière aussi brillante avec un suspense maintenu de bout en bout, au coeur de cette Havane si colorée, si odorante, si riche et si pauvre.
Si la mélancolie est omniprésente, elle est tempérée par beaucoup d'humour et l'amour, l'amitié et l'entraide sont rendus avec une grande justesse. La lecture de ce roman m'a remis en mémoire Quand nous étions révolutionnaires de Roberto Ampuero, un auteur qui abordait également le désenchantement politique.
Je remercie chaleureusement Babelio et les éditions Métailié qui m'ont permis de lire ce roman qui m'a à la fois tenue en haleine et fait découvrir la grande histoire cubaine et l'Histoire en général : une grande fresque littéraire. La très belle couverture contribue, à mon avis, à renforcer l’atmosphère de La transparence du temps.


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Se lancer dans la lecture d'un roman de Leonardo Padura, c'est partir à l'aventure, vivre plusieurs vies, remonter dans le passé lointain et aussi, surtout, vibrer au cours d'une enquête policière extrêmement bien menée, ce qui rappelle que l'auteur est connu pour ses romans policiers.
J'avais déjà lu Leonardo Padura et beaucoup apprécié L'homme qui aimait les chiens et j'ai retrouvé, dans La transparence du temps, tout le talent de cet auteur cubain. Justement, dans ce roman, Cuba tient une place très importante, centrale même. Ici, l'auteur m'a plongé dans la vie quotidienne, dans les quartiers les plus insalubres où s'agglutinent ces migrants venus de l'est de l'île, comme dans ceux habités par la classe moyenne ainsi que dans ceux où se regroupent les nouveaux riches qui font du trafic d'oeuvres d'art. Miami est tout proche.
Par contre, c'est avec la Catalogne, la Garrotxa, que se connecte ce livre grâce à cette histoire de vierge noire médiévale volée et sur le point de disparaître complètement. C'est Bobby, un camarade de lycée, qui possédait cette sculpture en bois noir, héritage d'un lointain parent, membre de Templiers, que l'auteur replace en plein siège de Saint-Jean d'Acre par les Sarrasins, en 1291, avant son retour en France puis en Catalogne.
Les amis lycéens de Mario Conde, le héros de l'histoire, tiennent une grande place mais le temps des études secondaires est déjà loin car notre homme va bientôt fêter ses soixante ans et cela le traumatise… Il a l'impression d'entrer dans le quatrième âge ! Cet homme fut policier il y a une dizaine d'années mais il a conservé d'excellents réflexes et le prouve malgré une consommation de tabac et d'alcool – ah, le fameux rhum cubain ! – que je trouve excessive.
Tension extrême, assassinats, humour, recherches, références historiques très bien documentées, j'ai aimé lire ce long roman qui donne encore plus envie d'aller découvrir cette île où la vie est en train d'évoluer depuis que, le 17 décembre 2014, Raul Castro et Barack Obama ont lancé les négociations pour la normalisation des relations entre Cuba et les États-Unis.
Le temps file, insaisissable mais l'écriture est là pour figer ses meilleurs moments mais permet aussi de puiser dans un passé proche ou lointain, permettant d'éclairer La transparence du temps.
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Mario Conde a bientôt 60 ans, et ça lui fiche le cafard. Chaque jour, voyant l'issue fatale et l'entrée dans le quatrième âge approcher, « il se lan[ce] dans un processus de plus en plus ardu pour cuirasser son moral et se disposer, de nouveau, à faire tout son possible pour empêcher que l'arrivée inéluctable de la mort ne prenne de l'avance et ne se produise par simple inanition. Bref : il devait se botter le train pour sortir dans la rue, la vraie, pour gagner la vie qu'il lui restait et, dans la mesure du possible, retarder l'appel fatal en oubliant ses branlettes mentales pseudo-philosophiques ou littéraires ». C'est alors qu'il traîne ses savates et son air désabusé dans le marasme de la Havane qu'on fait appel à ses services de détective, contre la promesse d'un tas non négligeable de monnaie sonnante et trébuchante. Bobby, un ancien camarade de lycée, lui demande, le supplie, de retrouver la statue d'une Vierge noire qu'un ex-petit ami lui a volée, et à laquelle il tient plus qu'à la prunelle de ses yeux. L'ancien flic se lance alors dans une enquête qui l'emmènera du milieu (très) privilégié des marchands d'art et des galeristes à celui (très) misérable des bidonvilles de la Havane, peuplés de migrants ayant quitté l'encore plus misérable Santiago pour cet eldorado tout relatif. Si le contraste est grand entre richesse et pauvreté, ces deux univers ont en commun que l'appât du gain transforme certains êtres en crapules patentées, voire en assassins. Et en l'occurrence, cette Vierge noire, dotée d'une valeur qui semble inestimable et d'un mystérieux pouvoir, attise les convoitises.
C'est la première fois que je lis Leonardo Padura, il m'est donc impossible de dire si cette nouvelle enquête de Mario Conde est un cru supérieur aux précédents. Toujours est-il que j'ai dégusté celui-ci avec un plaisir certain. Dans la trame policière assez classique sont intercalés des chapitres retraçant l'origine et le parcours de la Vierge noire à travers les siècles, de l'époque des Croisades au Proche-Orient à la Guerre d'Espagne. Malgré quelques longueurs, l'histoire est intéressante, l'humour est noir, la misère aussi, mais l'amour et les amitiés sont fidèles et sincères, les personnages attachants. Leonardo Padura est un grand-maître dans l'art de dépeindre La Havane, sa transformation au fil d'une Révolution qui n'en finit pas de tourner en rond quitte à revenir à son point de départ. « La transparence du temps » est un roman truculent et bigarré, empreint d'une touche d'amertume et d'une bonne dose de sens critique, mais qui montre un attachement profond, envers et contre tout, à une ville et à un pays.
En partenariat avec les Editions Métailié.
Lien : https://voyagesaufildespages..
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A l'approche de ses soixante ans, Mario Conde broie du noir, il sait bien que rien ne pourra arrêter la course du temps qui va faire de lui un vieillard bougon, ressassant ses envies avortées d'écriture. Pourtant, c'est d'un pas encore allègre qu'il se lance dans une nouvelle enquête. Contacté par un ancien camarade de lycée, l'ex-policier, reconverti en vendeur de livres et détective à ses heures perdues, accepte d'aider ce visage du passé qui a beaucoup changé. Roberto Roque Rosell, adolescent coincé et moqué pour ses manières efféminées, est devenu Bobby, un riche marchand d'art qui affiche fièrement ses préférences sexuelles. Son dernier petit ami vient d'ailleurs de profiter d'un de ses séjours à Miami pour vider sa maison du moindre objet pouvant être revendu. Parmi eux, la Vierge de Regla qu'il tient de son grand-père catalan, une statuette de cette vierge noire vénérée à Cuba et qui selon Bobby posséderait des pouvoirs extraordinaires. Conde n'est pas homme à croire à de telles balivernes mais il est un homme d'amitié. En souvenir du passé, il part sur les traces de cette vierge qui semble semer la mort derrière elle.

Où l'on retrouve Mario Conde à la poursuite d'une vierge venue du fond des âges. C'est l'occasion pour lui de se frotter à la corporation des marchands d'art où certains se font des fortunes en magouilles, trafics et autres usages de faux. Evoluant à mille lieues de ce monde, Conde ne peut que constater le pillage systématique que pratiquent les revendeurs organisant une fuite inéluctable des oeuvres cubaines vers l'étranger. Mais ses découvertes ne s'arrêtent pas là. Ses investigations vont le mener vers les quartiers périphériques de la Havane, des bidonvilles sans eau ni électricité où vivent des clandestins venus de l'Est du pays sans autorisation officielle. Un choc pour l'ex-policier qui n'en finit pas de constater la déliquescence d'une société qui se voulait égalitaire et qui n'a su que creuser le fossé social. Mélancolique par nature, Conde ne se remet pas d'avoir surpris une misère plus terrible encore que celle qu'il côtoie tous les jours. Et ce n'est pas le départ programmé d'un de ses plus fidèles amis qui va lui remonter le moral ! Lui qui puise sa force auprès de ses complices de toujours voit d'un mauvais oeil la perte d'un autre pilier de sa petite bande. Mais ce qui était avant une entreprise dangereuse et secrète se fait dorénavant au grand jour et les candidats à l'exil, toujours plus nombreux, étalent leurs projets au grand jour. Conde doit accepter que s'il a décidé de ne jamais quitter son île d'autres rêvent d'un avenir moins confiné.
Et aux aventures de Conde s'ajoutent celles de la vierge de Regla qui n'en est pas une. Arrivée à Cuba dans le maigre bagage d'un catalan qui fuyait la guerre d'Espagne, elle n'est pourtant pas espagnole. Padura nous emmène en voyage à travers l'espace et le temps avec cette statuette qui a connu guerres et croisades, vénérée pour ses pouvoirs magiques...
Encore une fois, Padura montre toute l'étendue de son talent et son savoir encyclopédique. Un excellent moment de lecture au côté d'un Conde toujours aussi attachant qui réussit l'exploit d'être drôle et mélancolique à la fois.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Métailié.
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Cuba se réveille courbatue de la longue léthargie étouffante de l'ère Castro. Barack Obama lui avait donné des espoirs de normalisation des relations avec son géant de voisin, conjoncturellement gendarme du monde. La douche froide administrée par son successeur fait déjà partie de l'histoire. Mais Leonardo Padura ne le savait pas au moment la rédaction de son ouvrage. Gageons que l'île s'ouvre désormais à la modernité.

La modernité n'est toutefois pas une aspiration effrénée de Mario Condé, héros dont je découvre qu'il est le récurrent de Leonardo Padura. A l'instar de son inventeur, Mario Condé est d'une génération qui n'a connu Cuba que sous la politique castriste supposée garantir le bonheur d'un peuple, quant à lui prétendument souverain. Il en sort avec une mentalité aux accents contrastés, mélange de nostalgie et de résignation. Il a grandi avec son auteur. Dans La transparence du temps il fête son soixantième anniversaire et soigne son angoisse de mettre un pied dans le quatrième âge avec ses goûts pour le rhum aux arômes vanille-caramel et cigare aux senteurs poivrées. Son appétence pour la littérature consolide sa culture et lui façonne une philosophie très pragmatique du quotidien. C'est son penchant pour les femmes qui le harcèle le plus cruellement. Il perçoit bien avec un relent de déprime qu'il devient transparent à leur regard. Ancien flic, il a gardé la vocation de l'enquête ancrée dans ses gènes. Ça le distrait de l'idée de la décrépitude et complète accessoirement une pension trop chiche pour subvenir au minimum vital.

Dans ce premier roman de Leonardo Padura que je lis, je découvre un enquêteur attachant, ouvert aux difficultés des autres. Il n'hésite pas à rentrer chez lui pieds nus après avoir donné ses chaussures à un vagabond. Mario Condé est tempéré dans ses avis, avance à pas comptés et fiabilisés dans ses raisonnements. Il ménage la chèvre et le chou et s'attache à conserver de bonnes relations avec ses anciens collègues restés en activité et avec tous ceux qui ont gravité dans sa sphère d'influence depuis sa jeunesse au lycée. Des compères restés comme lui amoureux de leur île.

Car il faut bien dire que cette île est un autre personnage du roman. Leonardo Padura nous la dépeint sans complaisance mais avec une ferveur entichée du pays natal. Un pays insulaire pas seulement géographiquement, politiquement aussi, avec l'océan capitaliste qui harcèle ses côtes tout en lui interdisant ses faveurs. Une île avec ses mystères et croyances qui ont survécu en catimini aux cerbères d'un pouvoir inaccessible aux élans de la foi et dont la vitrine démocratique ne cachait plus depuis longtemps le fonds de commerce autocratique. Une île dont les couleurs des façades cachent la lèpre des enduits et celles des antiques limousines américaines la rouille de leur châssis.

Mais le personnage principal serait peut-être bien quand même cette vierge noire qui a été volée à son propriétaire et dont la valeur pourrait n'être pas seulement mystique si l'on en croit les allégations de ce dernier, et les victimes qu'elle laissera dans sa trace.

La transparence du temps, un titre métaphorique qui donne à Leonardo Padura la liberté de jouer avec l'histoire, à faire avec la chronologie des arrangements organisés à dessein pour servir un objectif fictionnel. Il s'en explique avec habileté dans un chapitre en fin d'ouvrage.

C'est un ouvrage dont l'intrigue peine à se mettre en place. Il souffre de quelques alanguissements descriptifs préjudiciables au rythme, tant dans le décor que dans les caractères. Mais on comprend à l'avancée dans l'ouvrage que cette lenteur sert la familiarisation avec un personnage dont la nonchalance est une garantie de ne pas succomber aux pulsions. Ce personnage devient vite sympathique à qui ne le connaît pas, tellement il ressemble au commun des mortels et dénoue une intrigue avec l'air de ne pas y toucher. Dans la touffeur tropicale de la Havane l'auteur nous prend par la main pour nous faire découvrir un pays et sa capitale au charme colonial désuet cher à son coeur. Un roman d'ambiance autant que d'intrigue, bien agréable à lire, plus enthousiasmant quand les convoitises déchaînent les rivalités dans la seconde moitié de l'ouvrage.
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critiques presse (3)
LeDevoir
15 juillet 2019
Un roman sombre et mélancolique, qui prend à rebrousse-poil les clichés habituels sur Cuba en les actualisant un peu.
Lire la critique sur le site : LeDevoir
LeMonde
18 mars 2019
Le créateur du policier Mario Conde aurait pu choisir l’exil au début de sa carrière littéraire. Il est resté, pour devenir le témoin intransigeant des évolutions sociopolitiques de son pays. La Transparence du temps en atteste une nouvelle fois.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Telerama
05 février 2019
Mario Conde, le héros désormais fameux de Leonardo Padura, traîne sa nonchalance sous le soleil noir de la mélancolie cubaine.
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations et extraits (89) Voir plus Ajouter une citation
Quand il arriva à la petite commanderie, située sur un territoire soumis au pouvoir de Jaime d'Aragon, Antoni Barral se sentit en lieu sûr, du moins provisoirement. Il se disait que le monarque ibérique, à cause de vieilles querelles politiques et de ses ambitions personnelles, ne s'était pas joint, dans un premier temps, à la chasse organisée par son homologue franc, et que quelques mois plus tard,quand il avait finalement accepté de le faire, il n'avait pas semblé y mettre beaucoup d'ardeur, même s'il était bien disposé à profiter de la conjoncture pour s'emparer des biens de l'ordre. Dans la chapelle de la commanderie, juste un autel protégé par un toit, le fugitif avait déposé la statue de Notre-Dame à côté d'une statuette de la vierge, en bois moins noble et aux traits beaucoup plus grossiers et imparfaits, qui trônait là depuis un siècle. Même s'il profitait de la paix de ce lieu, participait à la récolte, à la préparation des olives, et même à la réfection de la chapelle, Antoni Barral avait le pressentiment que, tôt ou tard,les vents mauvais de l'Histoire souffleraient sur ce site paisible, car ce qui s'annonçait n'était pas un simple orage mais un déluge dévastateur. Face à de grands événements sur le point d'infliger au monde une révolution ou une régression, sa vulnérabilité était telle qu'elle semblait être la marque de son destin et il savait déjà que, seul, il ne pourrait faire que bien peu de choses pour se protéger.
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Le prix de cette sculpture pouvait donc être incalculable et c’était pour cela que deux victimes s’étaient ajoutées à la liste probablement très longue des hommes sacrifiés sur l’autel d’une puissante statue, peut-être rapportée par un Templier anonyme ou par un roi devenu saint, des mythiques collines de Jérusalem, la Terre sainte pour laquelle trois religions qui paradoxalement croyaient au même Dieu s’étaient battues, avaient tué, s’affrontaient et tuaient encore.
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La lumière crue de l’aube tropicale, filtrée par la fenêtre, tombait comme un éclairage de théâtre sur le mur où était accroché l’almanach avec ses douze cases parfaites, réparties en quatre colonnes de trois rectangles chacune. À l’origine, aux espaces du calendrier correspondaient différentes couleurs, du vert juvénile et printanier au gris vieilli et hivernal, une palette que seul un dessinateur très imaginatif pourrait associer à une chose aussi inexistante que les quatre saisons dans une île de la Caraïbe. Au fil des mois, quelques chiures de mouches étaient venues agrémenter le bristol de points de suspension erratiques; plusieurs ratures et les couleurs de plus en plus délavées témoignaient de l’utilisation pratique du calendrier et de l’effet de la lumière abrasive qui l’attaquai tous les jours. Des traits aux géométries diverses et capricieuses, inscrits sur le pourtour, sur les bords, même sur certaines dates, étaient des pense-bêtes invoqués sur le moment, peut-être oubliés par la suite, jamais utilisés. Autant de marques du passage du temps et de mises en garde destinées à une mémoire en passe de se scléroser.
Sur le bord supérieur du calendrier, les chiffres concernant l’année en cours avaient fait l’objet d’une attention très spéciale et, outre plusieurs marques énigmatiques, le neuvième jour d’octobre était entouré de plusieurs signes de perplexité plus que d’exclamation, rageusement griffonnés avec un stylo-bille noir à peine plus fin que les caractères imprimés. Et, près des points d’exclamation, le chiffre magique aux résonances numérologiques, dont il n’avait jamais remarqué auparavant la parfaite récurrence : 9-9-9.
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Tandis que Yoyi conduisait sa rutilante Chevrolet Bel Air sur la route de Güines, comme s’appelait cette portion de la Route centrale, Conde se plongea dans ses réflexions. Il savait qu’il allait forcer une porte derrière laquelle il pouvait y avoir un dangereux précipice où il risquait de tomber sans aucune protection salvatrice : il allait participer à un nouveau jeu dont le dénouement était totalement incertain. Mais il n’avait pas le choix, impossible de reculer. Quelque chose dans son instinct lui assurerait que derrière cette porte imaginaire pouvait s’ouvrir une piste. Il allait assumer les risques et tenter de les surmonter, même avec les chaussures en cuir racorni qu’il s’était choisies – un choix plus que limité. Enfin, pensa-t-il : c’est pour ça qu’on me paie. Pour ça qu’on me paie ? Oui et non, se répondit-il. Et il évita de s’offrir l’éclaircissement de son jugement, digne de Salomon : il se fourrait dans ce labyrinthe par curiosité et surtout par connerie, le comportement psychologique qui exprime le mieux sont sens « démodé » de la responsabilité et de la justice.
Excité par l’aventure, Yoyi était passé le prendre avant l’heure prévue mais, toujours prévoyant, pour protéger l’intégrité physique de son cher véhicule, il avait amené avec lui son mécanicien de confiance, un personnage que toute la Havane connaissait sous le nom de Paco Chevrolet. L’homme, un chauve au crâne oblong, avec une tête de forçat, était considéré dans l’île comme le meilleur spécialiste de ce type de voitures et Yoyi le traitait comme l’éminence qu’il semblait être.
En traversant le carrefour d’où l’on descendait vers la Finca Vigia, Conde observa le bar minable où devait encore se trouver les toilettes qui avaient vu les parties intimes d’Ava Gardner le soir où elle avait fui la neurasthénie d’un Hemingway guetté par la stérilité littéraire. L’association se fit immédiatement dans le cerveau de Conde.
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Conde entra chez Tamara où il supposait qu’un repas sain et frugal l’attendait. Il reçu l’estocade d’une odeur renversante et eut l’agréable sensation d’avoir retrouvé la douceur du foyer. Il sentit immédiatement que ses sucs gastriques trop longtemps à l’affût se révoltaient. Une odeur de friture à l’huile d’olive, d’ail et d’oignon, de cumin et de laurier, flottait dans la maison, un parfum de bonnes choses, de vrai repas… De la viande cuite à l’étouffée ? De la viande hachée à la Havanaise avec des olives et des câpres ?Un steak à la dutch? Assistait-il à un miracle de la nature, de l’histoire, de la mémoire la plus persistante ?
En silence, comme il aimait le faire, il se prépara à répondre dans son meilleur rôle théâtral à la surprise gastronomique que Tamara préparait. Dans le vestibule, il commença par enlever ses chaussures trempées, sa chemise et son pantalon dégoulinants et tant qu’il y était, il retira aussi son slip. Surprise pour surprise, se dit-il, et, tout juste vêtu de ses chaussettes mouillées, il se dirigea vers la cuisine où il vit, de dos, la femme qui remuait les aliments parfumés avec une grande cuillère en bois dans une gigantesque poêle.
Il demanda alors :
– A quelle heure on dîne ?
La voix fit sursauter la femme qui se retourna et Conde sentit immédiatement son scrotum se ratatiner et son pénis rentrer en lui-même comme un accordéon crevé.
– Aymara ! s’exclama-t-il, en découvrant que la cuisinière n’était pas Tamara mais sa sœur jumelle.
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