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Récits de la Kolyma tome 0 sur 7

Sophie Benech (Traducteur)Catherine Fournier (Traducteur)Luba Jurgenson (Traducteur)Michel Heller (Auteur de la postface, du colophon, etc.)
EAN : 9782864323525
1760 pages
Verdier (04/09/2003)
4.46/5   232 notes
Résumé :
Les Récits de la Kolyma, réunis pour la première fois en français, retracent l'expérience de Varlam Chalamov dans les camps du Goulag où se sont écoulées dix-sept années de sa vie. Fragments qui doivent se lire comme les chapitres d'une œuvre unique, un tableau de la Kolyma, ces récits dessinent une construction complexe, qui s'élabore à travers six recueils.

Chaque texte s'ouvre sur une scène du camp. Il n'y a jamais de préambule, jamais d'explicati... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (35) Voir plus Ajouter une critique
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Plongée dans la littérature concentrationnaire.
Comment transmettre à ceux qui ne connaissent pas les "bas fonds" de l'âme humaine une expérience désespérante sur notre espèce ? Notre espèce ? Ce qui fait notre supériorité ? Notre résistance physique. Un cheval tient moins longtemps qu'un homme à la Kolyma. Voilà tout ce qu'on peut retirer d'une telle expérience, d'après l'auteur. Aucune intelligence, aucune bonté, aucune charité, aucune grandeur, aucun héroïsme, aucune loyauté, aucune amitié, aucun lien, aucun langage, rien qu'une "connaissance inutile" (Charlotte Delbo), celle qu'un homme qui a faim n'est plus qu'une machine sans esprit et que les bourreaux n'ont ni remords, ni regret, ni conscience, ni morale.
Vive le XXème siècle et son abomination.
Par bribes de quelques pages, sans chronologie, dans une forme qui tient de la nouvelle, Varlam Chalamov nous livre brutalement dix-sept ans de goulag. Des prisonniers politiques qui ne sont bien souvent que des prétextes pris dans les rafles staliniennes livrés aux mains immondes des prisonniers de droit commun et aux gouffres mortifères des mines d'or et de charbon de Sibérie. Des chefs, des officiers, des gardiens, des miradors, des barbelés, de la neige, un hiver sans fin où les températures descendent à moins cinquante voire moins soixante degrés, des vols, des mensonges, des exécutions, le compte des morts, des membres gelés, des amputations, le typhus, la fièvre, la peau sur les os, les "crevards" qui vont mourir et des tas de cadavres...Des ouvriers, des paysans, des romanciers, des médecins, des fonctionnaires, des poètes, des hommes politiques, des intellectuels, des soldats de la "grande guerre patriotique" passés des camps allemands aux camps soviétiques, des jeunes prolétaires, des vieux aristocrates, et réciproquement, aucune expérience ne sert, c'est tout un monde sans passé dans les châlits des baraquements glacés à tousser et mourir de froid et de fatigue. Tout se délabre et pourrit, les corps comme les esprits. La mémoire et l'humanité s'effacent, il ne reste plus qu'une horde de spectres sourde et aveugle à la douleur des autres.
La reconstruction de Chalamov est parfaite, elliptique comme son acuité d'alors, avec parfois des flashs, des visages et des visions nettes comme une horreur qui vous poursuit toutes les nuits. L'homme qui rentre est un mort parmi les vivants, sauf que ce n'est pas un cauchemar, mais la réalité. On retrouve les mêmes impressions, les mêmes idées et les mêmes hantises que chez tous les grands témoins de ce genre de camps infernaux, et un désespoir absolu sur la nature humaine. Pourquoi raconter alors ? Sans doute pour que les conditions d'un tel effondrement moral de l'humanité ne se reproduisent pas, pour prévenir...Dernier murmure d'espoir avant extinction des feux.
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Récit d'un crevard


Dans les mines aurifères de la Kolyma, il faut quinze jours pour devenir un crevard selon Varlam Chalamov qui passa dix-sept ans au Goulag, connut des milliers de crevards et en fut un, lui-même, à de multiples reprises.

Etre un crevard, c'est toucher le fond, être au bout du bout, ne plus pouvoir penser plus loin que l'heure qui suit, perdre la mémoire, celle des noms et celle des visages, ne plus parler. Un crevard utilise, au maximum, vingt mots dans une journée qui ont, tous, rapport à son obsession, son seul horizon : posséder un morceau de pain rassis de trois jours qu'il sucera, mâchera pendant des heures.

Varlam Chalamov aurait dû mourir mille fois. Il ne sait d'ailleurs pas lui même comment il a survécu si ce n'est grâce, après un énième séjour à l'hôpital, à un médecin qui fit de lui un aide-médecin. Il nous raconte son quotidien, ainsi que celui de milliers d'hommes et de femmes, fait de souffrances, de cruautés, de violences, de haines, de privations.

Il nous dresse, en détail, le portrait de personnes qu'il a bien connues mais aussi d'anonymes que la Kolyma a engloutis à tout jamais. Il n'y a pas de mots assez forts pour parler de cet ouvrage, il est impossible à résumer, à appréhender, il faut le lire pour "savoir" ou du moins commencer à comprendre.

C'est une lecture exigeante, éprouvante, terrifiante qu'il vaut mieux étaler dans le temps pour mieux absorber, assimiler ce récit, s'en imprégner lentement, ne serait-ce que par respect pour l'auteur et ses compagnons.

Est ce un livre désespéré ? Malheureusement non pour Chalamov, car pour lui, c'est à cause de l'espoir que tout cela est possible. Pour l'auteur, les nazis n'auraient jamais pu conduire les gens jusqu'aux chambres à gaz si l'espoir n'était pas demeuré en eux et ainsi donc, les tortionnaires et bourreaux de la Kolyma n'auraient jamais pu tuer, pendant des années, par le travail et les privations, ces hommes et ces femmes : l'espoir empêche de se révolter, il amène la résignation, l'acceptation parce qu'avec lui, il existe peut-être encore une façon de survivre.

Le crevard, lui, l'espoir, il s'en fout, il n'a même plus la force d'y penser...

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La Kolyma est une région (dont le nom est tiré d'une rivière) de l'extrême est de la Russie. C'est un vaste territoire au climat subarctique, froid et inhospitalier. Au milieu du XXe siècle, pendant le règne de Staline, c'est là, dans des camps du Goulag, que furent envoyé des prisonniers politiques (victimes des purges soviétiques) et des criminels de toutes sortes. Apparemment, ceux de la Kolyma comptaient parmi les plus terribles. Varlam Chalamov y fut envoyé et il survécut dix-sept ans pour raconter son expérience. D'abord parues sous forme de nouvelles dans une revue, les différents récits de Chalamov furent réunis par la suite en un seul volume. Ces récits sont regroupés en six parties (recueils?) d'une centaine d'histoires. Chaque nouvelle constituant un chapitre, bien souvent de quelques pages, parfois une dizaine, rarement plus.

Chalamov y raconte le quotidien de ces victimes de la répression stalinienne. Outre le narrateur, l'auteur lui-même (bien que sous une autre identité), quelques personnages reviennent d'une histoire à l'autre. On découvre les raisons pour lesquelles ils ont été envoyé dans cet enfer, ceux qui ne survivront que quelques jours, d'autres, surprennemment, résistent. Les conditions de vie, les rations quotidiennes, les colis reçus de l'extérieur (et bien souvent saisis ou abîmés par les gardes), les échanges (tes cigarettes contre ta ration de pain), les vols, les disputes entre les prisonniers. On se rattache à tout pour passer à travers, les souvenirs, l'amitié, même celle d'un chien errant adopté par les prisonniers. Beaucoup sont des médecins, des ingénieurs, des intellectuels de toutes sortes et, pour ne rien oublier, ils se récitent les poèmes des grands écrivains (Blok, Pouchkine, Maïakovski, etc.) et se racontent même des nouvelles (La dame de Pique).

« La vie n'est qu'une attente de la mort par un travail au-dessus des forces humaines, par la faim, par un froid insoutenable, une peur qui dévore l'âme. le monde concentrationnaire est le reflet de la vie mais derrière les barbelés. Tout y est plus grossier, plus dur, plus franc, les relations des maîtres avec les esclaves, les relations entre les hommes… » (postface, p. 1490-1491)

Outre la prison, il y a aussi la Kolyma elle-même, presque un personnage à part entière. le froid, la taïga, les forêts où l'on va couper les mélèzes ou les pins nains sibériens, les gisements d'or à miner. le travail est ardu, brise les hommes, âmes et corps. Certains simulent la maladie pour s'épargner quelques corvées mais c'est un choix à double-tranchant : ceux qui feignent et qui sont démasqués risquent pires. D'autres sont tellement à bout qu'ils sont acculés au suicide. Au-delà des thèmes terribles, (mort inéluctable, humiliations et tourments, anéantissement de toute forme d'humanité), il y en a d'autres plus positifs, comme la solidarité et l'espoir. Eh oui, même si c'est difficile à croire, car, sinon, comment expliquer que certains y ait survécu si longtemps?

Aussi, les Récits de la Kolyma n'est pas qu'une succession d'horreurs. Même s'il constitue un témoignage très réaliste, la plume de Chalamov l'adoucit quelque peu. L'humanise? Dans tous les cas, elle la rend intéressante et agréable à lire. (Pour ceux qui ne sont pas trop sensibles.) C'est que les descriptions, même si elles sont réalistes, sont autant évocatrices. de plus, l'auteur nous réserve des surprises, parfois nous tient en haleine, à l'occasion nous sert de l'humour (bon, la plupart du temps, mélangé au cynisme et à l'ironie…) et même des moments poignants.

Passé la moitié de ce pavé de 1500, je croyais en avoir lu assez. Il n'y avait pas de redite à probablement parler mais je croyais avoir lu l'essentiel. Les conditions de vie, là-bas, sont terribles, j'ai compris. Ça peut s'arrêter là. Mais, finalement, non! Cet effroyable témoignage aurait pu être dix fois plus long! Comment se plaindre de quelques heures de lecture quand des individus ont vécu cet enfer des dizaines d'années? Chaque nouvelle, chaque passage représente une éternité, un épisode terrible (voire final) dans la vie d'êtres humains. Comment oser dire que c'est trop long?

« La Kolyma n'est pas un enfer. C'est une entreprise soviétique, une usine qui fournit au pays de l'or, du charbon, du plomb, de l'uranium, nourrissant la terre de cadavre. » (postface, p. 1484). Il faut se rappeler collectivement de cet enfer institutionnalisé même s'il s'est passé à une autre époque (pas si lointaine) et dans un régime étranger. Toute forme d'abus et de négation de l'être humain doivent être décriées et, souvent, la littérature est un moyen d'y parvenir.

À ceux qui sont intimidés par ce pavé, je suggère de commencer par Une journée d'Ivan Denissovitch, écrit par Alexandre Soljenitsyne.
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Celui qui plonge dans les Récits de la Kolyma n'en ressortira pas indemne et il n'aura pas le droit de quitter son immersion en apnée avant la fin d'une lecture hallucinée sous peine d'être accusé de traîtrise et de se trouver condamné à piocher sans fin dans les strates de la mémoire du goulag. le poète russe Varlam Chalamov (1907-1982) a passé vingt et un ans dans les camps staliniens (1929-1931, 1937-1951) dont seize dans le grand nord russe, sur la presqu'île à l'est de la Sibérie, la Kolyma, qui compte « douze mois d'hiver et le reste, c'est l'été » (libéré en 1951, il revient à Moscou en 1953). Prisonnier politique, Chalamov et les autres prisonniers de droit commun sont durement malmenés alors que les truands, les voleurs, les criminels restent les « amis du peuple » et sont seulement rééduqués au lieu « de subir un châtiment ». Les récits âprement dépouillés de Varlam Chalamov relatent dans une prose réduite à l'essentiel, avec très peu de qualificatifs ou de métaphores pour graisser les phrases, l'inexorable traversée des cercles de l'enfer sur la terre gelée de Russie. Les récits ont été rédigés entre 1954 et 1972 et sont rassemblés en six parties. Chalamov avance que ses récits sont inauthentiques car ils ne reflètent pas la pensée des camps dans la mesure où une pensée, quelle qu'elle soit, est impossible et si elle survenait dans l'esprit d'un « crevard » qui ne réfléchit plus qu'avec son corps dans l'instant présent, elle provoquerait une douleur physique intense. Toutefois, Chalamov est un poète et quand il reconstitue après coup (et blessures) son enfermement, sa vision percute le lecteur de plein fouet. Pas d'emphase, pas de larmoiement, seule la réalité rugueuse à étreindre ! le récit intitulé « le gant » qui ouvre la sixième partie éponyme du recueil pourrait concentrer toute l'essence du goulag avec une administration bornée, inhumaine, kafkaïenne et toute puissante en arrière-plan, les combines souterraines, l'absurdité et la cruauté des situations. Chalamov a la pellagre. Il est à bout de force. Il se desquame par plaques entières. Il a endossé sans ciller une nouvelle condamnation totalement injustifiée qui équivaut à une éternité dans les camps. Sa survie ne tient qu'à des amitiés qui se nouent sur le fil. S'il devient aide-soignant, il a des chances de survivre mais il faut savoir, convaincre et surtout s'insérer dans le Plan que les technocrates ont conçu là-bas, sur le « continent », sur la « Grande Terre ». L'administration souhaite lutter contre la dysenterie et Chamalov doit montrer au médecin qu'il en est atteint : « J'étais assis derrière une cloison et j'appuyais sur mon ventre de toutes mes forces, suppliant mon rectum de cracher la fameuse quantité de glaires. […] Je fis appel à toute ma rage. Et mon intestin fonctionna. Mon rectum rejeta… un paquet de mucosités vert-de-gris avec le précieux filet rouge, alluvion d'une valeur fabuleuse. […] le médecin… signa ma feuille de route ». L'hôpital constitue un sursis pour le détenu qui peut « souffler ne fut-ce qu'un jour, une heure ». Chalamov n'est pas diarrhéique, il est à bout de tout. Il en est au moment le plus dur de sa vie. Il va pourtant survivre : « Un beau jour, toute ma peau fut renouvelée. Mais pas mon âme ». Varlam Chalamov n'oubliera jamais et ne pardonnera pas : « […] il faut commencer par rendre les gifles, la charité ne vient qu'après. Se souvenir du mal d'abord, et du bien ensuite ». L'auteur est mort sourd et aveugle quelques jours après son internement en hôpital psychiatrique, le 17 janvier 1982 mais son oeuvre est un monument littéraire éblouissant a contrario comme un trou noir d'une densité telle que le moindre rayonnement alentour est irrémédiablement absorbé dans le puits sans fond de cette étoile effondrée. Quand on a croisé sur une photographie le regard fixe, dur et encore empli de défi dans le beau visage de Varlam Chalamov, on ne sait plus l'oublier. Il habite chaque parole, chaque phrase, chaque mot des récits de la Kolyma et ceci tant que perdurera cette bien sombre humanité.
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La Kolyma est une région de l'Extrême-Orient russe. Elle est surtout accessible par avion ou bateau, d'où la désignation du reste de l'Union soviétique sous le terme de 'continent', bien que la Kolyma ne fût pas une île au sens propre du terme.

Le sous-sol de la Kolyma est riche en matières premières (or, charbon…), mais son climat est hostile (températures parfois inférieures à - 50°C). Pour exploiter ces richesses et étouffer toutes velléités d'opposition, le régime soviétique expédia des millions de personnes en camps de travail, essentiellement sous Staline. Les chances de survie y dépendaient notamment des travaux exigés (le travail en cuisine était l'idéal, permettant de chaparder de la nourriture, tandis que dans les mines un homme s'épuisait en quelques semaines), et du motif de condamnation. Les condamnés de 'droit commun' avaient un traitement de faveur par rapport aux 'politiques', et faisaient régner leur loi dans les camps.

Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) a minutieusement décrit et analysé le Goulag dans son essai intitulé « L'Archipel du Goulag ».
Evguénia Sémionovna Guinzbourg (1904-1977) a rapporté des témoignages émouvants de ses passages dans les prisons du NKVD puis dans des camps de travail forcé.

Comme Soljenitsyne et Guinzbourg, Varlam Chalamov (1907-1982) a travaillé dans ces camps, lui de 1929 à 1931 puis de 1936 à 1951.
Tous trois ont été condamnés au titre de l'article 58 du code pénal, qui permettait aux autorités de condamner quiconque sans motif après un simulacre de procès (débats non contradictoires, prise en compte d'aveux extorqués par ruses ou tortures et de témoignages fabriqués). Chalamov survécut grâce à une hospitalisation puis à une affectation sur un poste d'aide-médecin après 1946 (le sigle 58 désignant le motif de sa condamnation avait exceptionnellement été effacé par un juge).

Une comparaison entre "L'archipel du Goulag" et les "Récits de la Kolyma" est intéressante. Les démarches d'écriture de Soljenitsyne et de Chalamov sont en effet très différentes. le premier souhaite ici constituer une regrouper et restituer un maximum d'information sur ce que fût le Goulag, expliquer les raisons de sa génèse, analyser les rouages de ce système esclavagiste, tout en montrant ses conséquences sur ceux qui en furent victime et sur l'ensemble du pays. Par contraste, son court roman intitulé "Une journée d'Ivan Denissovitch" est un témoignage du quotidien d'un détenu, avec une moindre ambition de contextualisation historique. Chalamov témoigne lui aussi du quotidien dans les camps, limitant souvent son propos à le décrire. Malgré des démarches et ambitions littéraires si différentes dans "L'archipel du Goulag" et dans "Récits de la Kolyma", ce qui est le plus marquant à la lecture successive de ces deux ouvrage, est très la grande similitude de l'univers concentrationnaire qu'il décrivent. C'est logique me direz vous puisqu'il parlent de la même chose : c'est vrai mais ils ont écrit une partie de leurs livres après leurs libération, et chacun aurait pu déformer les choses à partir de ses propres a priori. Or leurs divergences au sujet du Goulag n'ont pas porté sur les faits (hormis la présence d'un chat vivant relatée par Soljenitsyne dans un de ses romans, que Chalamov estimait impossible tant la faim y régnait), mais sur les conséquences de l'influence du Goulag sur les êtres humains vivant dans ce système : selon Chalamov rien de positif ne pouvait en naître. Il est possible que la déshumanisation qu'il constate explique son regard détaché décrit ci-dessous - sans jugement - sur les personnages et leurs actes.

Cet ouvrage de 1480 pages est composé d'environ 150 récits. Ces récits ne forment pas une autobiographie au sens propre du terme, puisque divers personnages y sont mis en scène à la première personne du singulier. Ils témoignent cependant de l'expérience de l'auteur et de ce qu'il a vu dans les camps de travail forcé soviétiques.
Il y montre la souffrance physique à laquelle la plupart des détenus politiques furent soumis : notamment la faim, le froid, des journées de travail harassantes, le manque d'hygiène (poux), la maladie (scorbut, dysenterie…), etc. La mort est montrée comme une banalité, y compris quand elle résulte de la violence de codétenus ou de gardiens, ou du suicide. La souffrance morale est également présente, d'autant que beaucoup de détenus politiques sont présents pour des infractions qu'ils n'ont pas commises.

Le style de Chalamov est descriptif. Il raconte des faits et relate des dialogues, et ce avec un regard neutre. Il montre aussi les comportements des personnages - souvent choquants pour le lecteur – sans les juger.
Pour lui, les camps sont une école de déshumanisation ; au camp, moralité et survie sont généralement incompatibles.

Malgré la gravité du sujet, la lecture de ces récits n'est jamais pénible. le ton détaché voire cynique adopté par l'auteur permet en effet au lecteur de conserver une certaine distance avec la cruelle réalité décrite.

Je recommande très vivement la lecture de ce monument de la littérature russe. Je conseille d'ailleurs de commencer d'emblée par cette édition Verdier, plutôt que par une autre édition disponible en version française qui ne comporte que des extraits choisis.
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critiques presse (1)
Liberation
08 juillet 2013
Une sélection de treize récits pour traverser le goulag vécu par Varlam Chalamov.
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (58) Voir plus Ajouter une citation
Une douleur persistante s'empara de mes muscles. Quels muscles pouvais-je bien avoir à l'époque, je l'ignore! Mais la douleur était là et elle me mettait en rage, car elle m'empêchait de m'abstraire de mon propre corps. Et puis je vis surgir en moi autre chose que la colère ou la rage. C'était l'indifférence, l'absence de peur. Je compris que tout m'était indifférent: être frappé ou pas, avoir ou non mon déjeuner, ma ration de pain. Et bien qu'on ne nous battît pas aux fouilles de prospection, à cette mission sans escorte -on ne tabassait qu'aux gisements-, je me souvenais des coups et mesurait mon courage à l'aune des gisements d'or. Cette indifférence, cette absence de peur jetèrent un pont fragile qui m'éloigna de la mort. La conscience qu'ici on n'allait pas me battre, car ici on ne battait pas, cette prise de conscience engendra de nouvelles forces et de nouveaux sentiments.

Après l'indifférence vint la peur, une petite peur: la crainte d'être privé de cette vie salvatrice, de ce travail salvateur de bouilleur, du ciel haut et froid et de la douleur persistante de mes muscles épuisés. Je compris que j'avais peur de partir d'ici et de retourner aux gisements d'or. J'avais peur et voilà tout. De ma vie, je n'avais lâché la proie pour l'ombre. Jour après jour, de la chair repoussait sur mes os. L'envie, tel est le sentiment qui me revint ensuite. Je me mis à envier mes camarades morts, ceux qui avaient péri en 1938. Je jalousai aussi mes voisins vivants en train de manger, de fumer. Mais je n'enviai jamais les gradés, ni le chef de travaux ni le chef de brigade: c'était un autre univers.

L'amour ne me revint pas. Ah, que l'amour est loin de l'envie, de la peur et de la colère! Comme il n'est pas nécessaire à l'homme! L'amour survient quand tous les sentiments humains sont déjà revenus. Il survient, il revient en dernier -d'ailleurs, revient-il vraiment? Mais il n'y avait pas que l'indifférence, l'envie et la peur pour témoigner de mon retour à la vie. La pitié à l'égard des animaux me revint avant la pitié envers l'homme.

(Maxime P88)
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J'avais du mal à écrire, et ce n'était pas seulement parce que mes mains étaient devenues calleuses, que mes doigts s'étaient recourbés autour des manches de pelle ou de pic et qu'il m'était incroyablement difficile de les déplier.
J'avais du mal à écrire parce que mon cerveau s'était épaissi comme mes mains, mon cerveau saignait comme mes mains. Il fallait ranimer, ressusciter des mots qui étaient désormais sortis de ma vie...
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Tout, l'univers tous entier était poésie: le travail, le galop d'un cheval, une maison, un oiseau, un rocher, l'amour: toute la vie entrait facilement dans les vers et s'y installait à son aise. Et il devait en être ainsi, car la poésie c'est le verbe.

Même maintenant, les strophes venaient facilement, l'une après l'autre, et bien qu'il ne notât plus depuis longtemps ses vers, qu'il en fut depuis longtemps incapable, les mots n'en venaient pas moins avec aisance, dans un rythme donné et à chaque fois extraordinaire: la rime était exploratrice, c'était l'instrument d'une quête aimantée des mots et des concepts. Chaque mot était un morceau d'univers, il répondait à la rime, et l'univers entier défilait avec la rapidité d'une machine électronique. Tout criait "prends-moi!", "non, plutôt moi!". Il n'était pas besoin de chercher. Il fallait simplement sélectionner. C'était comme s'il y avait là deux hommes à la fois: celui qui composait, qui avait lancé sa toupie à toute volée; et un autre qui choisissait et qui, de temps en temps, arrêtait la machine emballée. Et lorsqu'il vit qu'il était deux hommes à la fois, le poète compris qu'il était en train de composer de véritables poèmes. Et quelle importance qu'ils ne fussent pas notés? Transcrire, publier, tout cela n'était que vanité. Tout ce qui se crée de manière non désintéressée n'est pas le meilleur. Le meilleur est ce qui n'est pas noté, ce qui a été créé et qui a disparu, qui s'est dilué sans aucune trace, et seule cette joie de la création qu'il ressent et qu'on ne peut confondre avec rien prouve qu'un poème a été composé, que le merveilleux a été créé.

(Cherry-Brandy -sur Ossip Mandelstam- P28)
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Non, il n'est pas seulement le prophète du temps. Le pin nain est l'arbre de l'espoir : c'est l'unique arbre à feuilles persistantes de tout le Grand Nord. Dans la neige blanche étincelante, sa ramure d'aiguilles vert mat raconte le Sud, la chaleur, la vie. L'été, il est modeste et passe inaperçu : tout fleurit alentour avec vélocité pour tenter d'atteindre un plein épanouissement pendant le bref été du Nord. Les fleurs du printemps, de l'été et de l'automne se succèdent, exubérantes. Mais l'automne approche, et tombent les petites aiguilles jaunies qui laissent les mélèzes à nu, l'herbe des champs se pelotonne et se dessèche, la forêt se dénude et on peut alors apercevoir sur l'herbe jaune pâle et sur la mousse grise le flamboiement des grandes torches vertes de pin nain.
J'ai toujours considéré le pin nain comme l'arbre russe le plus poétique, bien plus que le fameux saule pleureur, le cyprès ou le platane. Et ses bûches donnent davantage de chaleur.
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Ah ce témoignage crucial a fait date et il est bienheureux que des vrais écrivains y prennent pied et en remontent avec une éloquence heureuse ce qu'il faut savoir dans une vie. Ca fait du bien de s'échapper de notre confinement -de la plus belle des façons-, de ces épreuves d'impréparation à la vie devant la mort où nous entraîne le Coronavirus et son lot de bêtises que nous assènent les politiques qui se prennent pour des médecins quand ce ne sont pas des médecins qui se prennent pour des politiques ; pour ce qui est du comportement des français on savait déjà qu'ils continuent de chanter et de danser quand l'ennemi ou la cata nous commande. On savait déjà aussi que bon nombre n'ont jamais vu une vache, à part au salon de l'agriculture. Ce n'est pas à ceux-là qu'on va leur demander s'ils savent ce qu'est la mort !..

Le brillant Dominique Fernandez dans son "Transsibérien" remonte en effet ceci de "Récits de la Kolyma" de Varlam Chalamov
"La date de la mort est-elle sûre ? Je me souviens de la magnifique élégie funèbre écrite par Varlam Chalamov dans les Récits de la Kolyma, sous le titre : Cherry-Brandy (1958). "Le poète se mourait. Ses grandes mains gonflées par la faim, aux doigts blancs, exsangues et aux ongles sales, longs et recourbés, reposaient sur sa poitrine sans qu'il les protégeât du froid. Avant il les cachait sous son caban, contre sa peau nue ; mais, à présent , son corps ne gardait pas assez de chaleur. Ses moufles, on les lui avait volées depuis longtemps ; les vols se faisaient en plein jour, pour peu que le voleur eût du toupet (...). Toute une vie, il s'était hâté vers quelque but. Et c'était merveilleux de ne pas avoir à se dépêcher, de pouvoir réfléchir lentement. Alors, sans hâte, il pensait à l'auguste uniformité des mouvements d'un moribond, à cette chose que les médecins ont comprise et décrite avant les peintres et les poètes. Le moindre étudiant en médecine connaît la face hippocratique, le masque du moribond; (....) Il mourut vers le soir. Mais on ne le raya des listes que deux jours plus tard. Pendant deux jours, ses ingénieux voisins parvinrent à toucher la ration du mort lors de la distribution quotidienne de pain ; le mort levait le bras comme une marionnette. C'est ainsi qu'il mourut avant la date de sa mort, détail de la plus haute importance pour ses futurs biographes".
Peut-être pas pour ses biographes, mais à coup sûr pour tous ceux qui seront bouleversés par ce mélange de gravité et de dérision qui marquait la vie dans les camps."

Merci à ces brillants écrivains. Ca valait vraiment le coup que Chalamov protégeât avec une précaution rare son précieux témoignage de ce qu'est capable le monde des hommes ainsi que notre Goncourt 1982, toujours aussi judicieux, nous en fasse profiter une seconde fois.
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Vidéo de Varlam Chalamov
Dans ses "Récits de la Kolyma", un recueil de nouvelles écrites après sa libération, l'écrivain russe Varlam Chalamov témoigne de l'enfer des goulags staliniens, auquel il a survécu après une vingtaine d'années de pénitence. L'histoire de Varlam Chalamov a été source d'inspiration pour Gisèle Bienne et Michaël Prazan, invités de Nicolas Herbeaux pour transmettre ce témoignage marquant et essentiel.
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