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EAN : 9782348037689
250 pages
La Découverte (05/09/2019)
2.95/5   11 notes
Résumé :
" Je suis française. Pas française à moitié, par alliance ou par alliage. Que ce soit du sol et du sang, ma géométrie est hexagonale. Contrairement aux 40% de Français dont un grand-parent est né à l'étranger, j'appartiens à ces 60% qui puisent leurs racines assez loin dans ce qu'on appelait la Gaule, pour autant que ce pays ait jamais existé ailleurs que dans Astérix ou les vieux livres d'école. Avec de lointains apports italiens, espagnols, anglo-saxons ou germain... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
Les passés, les identités et les vies que certains voudraient nous imposer

En introduction, Elise Thiébaut parle de sa géométrie hexagonale, de ses ancêtres francais, du terme souche utilisé par les amateurs d'identité nationale, « la souche, partie inférieure du tronc d'un arbre, est ce qui reste après qu'il a été coupé ou arraché. C'est la trace morte, le plus souvent, de ce qu'on était ». J'apprécie beaucoup chez cette autrice, l'ironie, l'utilisation de métaphores et d'images, la prise en compte d'éléments biographiques, dans ses solides argumentations. Elle revient sur des idéologues (Alain Soral, Eric Zemmour, Renaud Camus, Alain Finkielkraut, etc.), leurs éructations sur le « grand remplacement », les inventions d'un passé qui n'a jamais existé…

Elle décide de s'intéresser « d'un peu plus près à cette histoire qui s'accomplit pour ainsi dire en mon nom », de regarder du coté de cette identité supposée, d'examiner les adorateurs de la blanchitude physique et morale souvent couplée à une haine des féministes et des femmes, « C'est pourquoi j'ai voulu m'intéresser à ce fameux roman national dont je serais l'héroïne ou la future victime expiatoire »

Elise Thiébaut discute, entre autres, du patriarcat « rapport de domination favorable aux êtres humains pourvus d'un pénis », des polémistes et de leur nostalgie, des grands mots et des « valeurs » abstraite de liberté et d'égalité, du privilège de n'avoir pas à faire état de son identité ou de ses origines, des assignations subies et des stigmatisations non endurées, de ne pas avoir à se justifier de ce qu'aurait pu faire un grand-parent (elle abordera plus loin, la question d'un engagement Croix-de-feu), de vivre « sans conséquences négatives du racisme », de l'effet positif du « privilège blanc », d'un héritage mitigé ou contrasté…

Elle poursuit avec la « foule sentimentale », les modèles dans la construction de l'identité, les lectures monolithique de l'histoire, la colonisation de la droite par certaines idées de l'extrême-droite, la pensée raciste décomplexée, l'union sacrée d'Emmanuel Macron « autour des valeur du travail et de la famille. Pétain a dû frétiller dans son cercueil »…

L'amour ethnocentrique, les crétins congénitaux issus de l'endogamie aristocratique, la fureur des tests d'ancestralité, la génétique dite « récréative », « Il me semblait important de m'intéresser à ces miroirs aux alouettes qui véhiculent, sous des dehors bon enfant, des stéréotypes identitaires parés d'un vernis scientifique parfois trompeurs », les cultures et les profils génétiques de supermarché, l'« origine France ? »…

« Au contraire, ma quête des origines m'a permis de remettre l'histoire des femmes au coeur de mon récit pour me réapproprier ma généalogie dans sa dimension intime, romanesque, mais aussi politique ». Des interrogations, des faces cachées, des interdits, des non-dits, nos histoires loin de la légende dorée du récit national…

J'apprécie l'expression du « sexuellement transmissible et mortelle à 100% appelée communément la vie ». Cela témoigne, une nouvelle fois, du ton souvent ironique de l'autrice, de sa faculté à dire simplement les choses dans le langage de tous les jours. ADN, gènes, génome, recomposition, blancheur de peau (arrivée très tard, aux alentours de 6000 ans avant l'ère qui est considérée comme notre – J.C.). Chaque être est « le fruit d'une combinaison unique et inédite ». Malgré l'interdiction du recours aux tests en France, sur internet la recherche de « racines » est un commerce aussi lucratif qu'illusoire. L'autrice nous rappelle qu'aussi longtemps que deux êtres pourront « avoir une relation sexuelle féconde, et que leur enfant sera capable d'engendrer, on aura affaire à la même espèce ».

A partir des tests d'ancestralité, Elise Thiébaut discute du passé supposé des membres de sa famille, des liaisons surprenantes avec certaines régions du monde, des haplo-groupes (« c'est-à-dire des groupes ayant un ancêtre commun qui a laissé une ou plusieurs marques sur leur ADN »), des caractéristiques génétiques communes à diverses populations, de la couleur des privilèges, du racisme systémique « qui fait de moi la norme », des regards sur le physique, des assignations sociales, des préjugés liés au nom, des pourcentages ne disant rien sur « ce que nous sommes »…

Donc des origines nommées françaises, un arbre génétique à explorer. L'autrice souligne que « la génétique des populations est d'abord une science comparative ». Elle explore les chemins et les métissages, les rêves et l'« aptitude à raconter des histoires », la différence d'expression des gènes d'une personne à l'autre, l'ADN mitochondrial, la part de Neandertal, les projections du connu vers la préhistoire, les vies de femmes réelles et mythiques effacées par l'écriture masculine de l'histoire…

J'ai particulièrement été intéressé par le chapitre « Française à tout prix », la soi-disant séduction à la française, « C'est le mythe de la séduction à la française, souvent invoqué pour justifier les agressions sexuelles, le viol ou cette forme de sexisme bienveillant qui consiste à se glorifier de ne pas fermer une porte à pleine volée sur une femme », les victimes de cette « vaste supercherie patriarcale », le galant homme et la femme galante, l'obsession des apparences et l'industrie du luxe, les innombrables naissances miraculeuse et les enfants dits « naturel·les », la centralité de la filiation paternelle, l'indépendance et l'autonomie des femmes « de mauvaise vie », l'absence de femmes comme figures d'identification, les folies identitaires, l'hybridation de longue date des Homo sapiens, les destins de « Maman ou Putain », la condamnation des prostituées et non des prostitueurs, l'histoire merveilleuse et les réalités révoltantes à Hollywood, les filiations cachées qui filtrent à travers les prénoms donnés aux enfants…

« En matière d'origine, l'histoire nous dit que nos ancêtres ont toujours menti ». Elise Thiébaut aborde les « « faux » célèbres destinés à alimenter le bastringue identitaire », l'invention du type « caucasien », le devenir blanc récent des êtres humains en Europe…

A l'inverse des élucubrations, l'autrice recherche dans ses lignées réelles et imaginaires « des modèles alternatifs », les personnages féminins non réduites à des accessoires ou des alibis sexués de héros masculins. Elle nous propose de regarder de coté, des Amazones, des femmes poétesses et épistolières, des femmes révolutionnaires, de Théroigne de Méricourt…

Je souligne le chapitre « Traversées coloniales », ce que fut la colonisation et les guerres du refus de la décolonisation, l'amnésie des crimes commis en Algérie, l'Ecole de Jules Ferry (et de Paul Bert. En complément possible, Les guenilles colonialistes accrochées à nos écoles), les « scènes primitives », l'esclavage et la traite négrière, les déportations de millions d'êtres humains… Il nous faut en effet « décoloniser le paradis ».

Je remercie l'autrice d'avoir cité le Guide du Paris colonial et des banlieues auquel j'ai participé.

Des noms et des démons, la revendication risible des identitaires – mais pas seulement – de la chrétienté comme racine de l'Europe, la liberté de conscience arrachée à la charge virale du catholicisme, les fantômes de l'extrême-droite d'avant la seconde guerre mondiale, la participation des réseaux religieux aux manifestations – contre l'ivg, le pacs, le mariage pour toustes, la pma pour les couples de lesbiennes, etc. – et leur refus de l'égalité au nom de la complémentarité, « Je ne sais pas où ces individus sont allés chercher que la famille traditionnelle faisait le bonheur des enfants ou des adultes », les prénoms et les délires xénophobes, les « quenelles de Vulcain »…

Chacun·e peut avoir des aïeux aux passés troubles ou peu recommandables, il ne faut pas le nier (en complément possible, Sabine Moller, Karoline Tschuggnall, Harald Welzer : « Grand-Père n'était pas un nazi ». National-socialisme et Shoah dans la mémoire familiale). L'avant et la seconde guerre mondiale, « le non-dit, l'impensé de cette histoire était l'antisémitisme », un grand-père Croix-de-feu, le plus lointain en territoire colonisé, et celles et ceux qui chantèrent l'Internationale dans de multiples langues dont en breton…

En épilogue, « Ce qui nous tue », Elise Thiébaut parle des Rohingas, du Myanmar (Birmanie), de relations avec l'environnement et de nos déjections en Asie, des cancers et des affections liées aux pollutions environnementales ici, du dioxyde de titane et de la fabrication du « blanc »…

Faut-il le préciser, l'autrice « n'aime ni la généalogie, ni les test génétiques ». Moi non plus, et pas seulement parce que né par hasard dans ce pays (mes grand-parent·es immigré·es – y furent naturalisé·es). Les paniques identitaires sont révélatrices de la haine de l'égalité et de la liberté (Laurence de Cock, Régis Meyran : Paniques identitaires. Identité(s) et idéologie(s) au prisme des sciences sociales)...
Une invitation à suivre les possibles histoires de l'ADN comme une remontée réelle ou imaginée dans les temps, à regarder du coté de ceux et particulièrement de celles qui furent invisibilisées, à examiner le roman national et ses mythes, à aborder l'exclusif universalisme masculin, à comprendre l'imbrication du colonialisme et de la république… Sans oublier les bifurcations vers de noires histoires ou des espaces plus lumineux, le tout nappé d'humour et d'une volonté farouche d'égalité et de liberté…


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Le roman national tel que certains voudraient le conter n'est pas si simple et linéaire qu'ils l'idéalisent ou tentent de l'imposer.
L'auteure est une française banale sur le papier. Elle reconnait que l'on peut la qualifier de « Française de souche » (ses ancêtres vivaient déjà en France à la Révolution) et « dans la norme » (blanche, hétérosexuelle, mariée et mère de famille). Loin d'elle l'idée de choquer quiconque par de tels raccourcis. Non, elle, elle s'est interrogée sur le sens de ces qualificatifs réducteurs. Aussi, elle a décidé de questionner ses origines et de se poser la très intelligente question : qu'est-ce qu'être Française ou Français ? Quelle est cette « identité nationale », sur quoi se fonde-t-elle et que représente-t-elle réellement ?
En se basant sur l'histoire de sa propre famille, mais aussi sur les études et les écrits de scientifiques ou d'historiens notamment, elle tord le cou au mythe des Gaulois telle une peuplade hermétique à tout échange, pour laisser apparaitre une réalité beaucoup plus nuancée. Elle met en évidence que l'identité, si chère à certains, n'est pas une question franco-française mais le résultat d'interactions mondiales.
Vous suivrez avec délice la journaliste féministe dans ses pérégrinations et dans ses découvertes. La plume est joyeuse, les phrases sont percutantes et le style est enjoué malgré un sujet sérieux et clivant.
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Un voyage dans l'histoire d'une Française qui raconte aussi l'histoire d'une France.
Au départ c'est un test ADN qui remonte les traces des femmes dans l'histoire et qui finit par raconter celle de l'autrice.
Le tout sur fond de réflexion féministe et autour du racisme séculaire qui existe chez toute bonne famille de l'hexagone.
C'est captivant et on se laisse porter par cette histoire fouillée.
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Citations et extraits (9) Voir plus Ajouter une citation
Bien sûr, notre sentiment national, comme tous les sentiments, est loin d’être univoque et, parfois, il n’est pas partagé. Il n’y a que les « identitaires » pour croire que l’histoire française est un tout, une sorte de monolithe auquel on devrait adhérer sans condition. Pour avoir l’honneur d’en faire partie, il faudrait selon eux non seulement être né-e en France, mais aussi porter un prénom français inscrit dans le calendrier des saints chrétiens, ou s’engager à agiter le drapeau bleu, blanc, rouge, à la barbe des terroristes, voire, pour les personnes issues de l’immigration, chanter à tue-tête La Marseillaise en guise de gratitude.
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C’est le mythe de la séduction à la française, souvent invoqué pour justifier les agressions sexuelles, le viol ou cette forme de sexisme bienveillant qui consiste à se glorifier de ne pas fermer une porte à pleine volée sur une femme
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Se vanter d'être "de souche" est aussi absurde [...] que se satisfaire d'avoir un bidet dans sa salle-de-bain - bien que les bidets soient un fleuron de notre culture nationale, comme ma mère aimait à le souligner.
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la souche, partie inférieure du tronc d’un arbre, est ce qui reste après qu’il a été coupé ou arraché. C’est la trace morte, le plus souvent, de ce qu’on était
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Je ne sais pas où ces individus sont allés chercher que la famille traditionnelle faisait le bonheur des enfants ou des adultes
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