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Alice Ferney et ses partenaires particuliers
Interview : Alice Ferney à propos de L'Intimité

 

 

Article publié le 04/09/2020 par Solène Spiguelaire

 

Voilà près de 30 ans qu'Alice Ferney creuse le sujet du sentiment amoureux et des relations humaines dans ses livres. On aura compris dès le titre que L'Intimité ne fera pas exception, et poursuit une réflexion littéraire autour du couple, de l'enfantement et de la paternité entamée en 1993 avec Le Ventre de la fée. Si les thèmes abordés dans ce livre sont donc tout à fait courants en littérature, l'autrice choisit d'explorer des possibilités, situations et revendications tout à fait contemporaines comme l'asexualité, la liberté dans le couple et dans les choix des femmes d'aujourd'hui.

 

C'est ainsi qu'on suit les vies croisées d'Alexandre, Sandra et Alba, des personnages aux aspirations et aux doutes variés, comme des reflets d'une diversité moderne à la fois effrayante et libératoire. Nous avons voulu en savoir plus sur l'élaboration de ce roman, qui visiblement s'est imposé à l'autrice plus qu'elle ne l'aurait d'abord intellectualisé.

 

© Catherine Gugelmann / Opale / Actes Sud

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le titre de votre ouvrage, L’Intimité, appellation évocatrice mais possiblement ambivalente ? 

Je prends le mot dans son acception commune, comme délimitation d’un espace opposé à l’espace public et plus réduit que l’espace privé. L’intimité, ce n’est pas l’intériorité et en même temps c’est proche. C’est le domaine réservé de soi-même. Physiquement, ce pourrait être ce qu’on appelle l’aura, l’espace dans lequel ne pénètre que celui ou celle qu’on invite à s’approcher si près. Intellectuellement, c’est le lieu de la discrétion et de la confiance, là où on sait que ce qu’on dit ne sera pas répété.


Dans La Conversation amoureuse, vous exploriez déjà avec minutie les rouages des relations intimes et amoureuses. Qu’est-ce qui vous pousse à examiner si précisément ces mécaniques ? Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans l’étude de ce sujet ?
 
Je ne saurais pas répondre à cette question. J’ai souvent écrit sur d’autres sujets que celui des relations intimes et amoureuses. Je dirais que mon véritable objet d’intérêt ce sont les relations humaines en général.

Comment vous est venue l’idée de faire entrer en collision ce père veuf, Alexandre, et cette femme célibataire revendiquant son refus de sa propre maternité, Sandra ? Ne sont-ils pas deux personnages diamétralement opposés ?

Ca m’est venu complètement par hasard ! Je n’ai rien décidé d’avance. Pour une fois, je me suis laissée écrire sans savoir où j’allais. Je cherchais le réalisme, une vérité incarnée. J’ai choisi d’ouvrir le roman sur un couple qui part à la maternité et ensuite j’ai laissé filer l’histoire. On peut faire cela, il suffit d’être le lecteur d’un texte qu’on a le droit de continuer : j’ai continué ! Mon fil était la modernité, l’actuelle diversité des possibles, la nouvelle liberté des individus dans ces domaines autrefois très contraints de l’amour, du mariage et de la procréation. J’ai le sentiment que notre époque m’a donné ce roman.

 
Les femmes (Ada, Sandra, Alba…) gravitant autour d’Alexandre structurent L’Intimité en plusieurs parties. On sent néanmoins qu’Alexandre demeure le personnage pivot de cette histoire. Pourquoi, face à pléthore de voix féminines, avoir fait le choix de centrer la narration sur ce personnage masculin ?

Même réponse : hasard. La première femme disparaît, la seconde est une voisine, la troisième est une nouvelle partenaire, c’est la vie même !

 

A l’heure de la libération de la parole sur des orientations et pratiques sexuelles méconnues ou mal vues jusque-là, évoquer la notion d’asexualité vous a-t-il paru essentiel ?

Ce que j’écris ne me paraît jamais essentiel, ou du moins ça ne l’est que pour moi : j’ai envie d’explorer un sujet, je le fais ! L’asexualité ne m’intéressait pas en tant que telle (même si j’ai découvert quelque chose !), elle avait pour mission de faire réfléchir l’auteur et le lecteur au nouveau concept de « stérilité sociale ». Que penser de gens qui ne sont pas stériles mais qui veulent un enfant sans avoir de relations sexuelles fécondantes – et qui trouvent légitime de mettre à contribution les autres ? Voilà à quoi je voulais penser. Par ailleurs le discours d’Alba me paraissait moderne : inouï et proféré avec assurance, cohérent en théorie et difficile en pratique.

 
Vous écrivez : “Il avait cette idée que les liens amoureux sont une construction, une sorte de cathédrale élaborée par le coeur volontaire qui en fait peu à peu son abri. Homme ou femme, l’aimé était l’allié, l’associé, le bâtisseur avec lequel s’exhausser. La vie amoureuse était cette occasion de créer, et de s’améliorer, parce que l’autre devenait le spectateur de votre existence et vous le sien.” Peut-on voir dans le couple la possibilité de se réaliser ?
 
LA possibilité non, mais UNE possibilité bien sûr. La solitude et la vie d’éternel célibataire n’attirent pas tellement de gens il me semble. La compagnie, la différence, la contradiction, la discussion, l’opposition même sont des éléments positifs dans le déploiement de soi-même. En revanche, faire reposer sur le couple la réalisation de soi me paraît dangereux. Chaque vie est unique et chacun est l’artisan de sa propre existence au sein de la société des hommes, avec eux, avec leur aide.


Votre livre paraît lors de la rentrée littéraire de l’automne 2020. Allez-vous lire certains livres à paraître en même temps que le vôtre ?

Bien sûr ! Comment ignorer ce que font les contemporains ?! J’ai déjà lu quelques parutions de mon propre éditeur. Le nouveau livre de Muriel Barbery m’a fait l’effet d’un joyau, Une rose seule m’a envoûtée et bouleversée. En dehors des émotions et de la beauté du langage, c’est un merveilleux texte sur le Japon, pour un lecteur qui n’en connaîtrait presque rien, une véritable invitation au voyage. J’ai lu avec jubilation Le Petit Polémiste de Ilan Duran Cohen, et avec beaucoup de curiosité – et de plaisir – Le Palais des orties de Marie Nimier dont le talent sans cesse renouvelé est impressionnant. J’ai envie de lire Yoga d’Emmanuel Carrère, Chavirer de Lola Lafon. A suivre…

 
 
Alice Ferney à propos de ses lectures 
 

Quel est le livre qui vous a donné envie d'écrire ?

C’est l’objet lui-même, le codex dans sa matérialité qui m’a donné envie d’« écrire des livres ».


Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?

Il y en a beaucoup ! En vrac : La Princesse de Clèves. Les Hauts de Hurlevent. Le Lys dans la vallée. Les Illusions perdues. La Cousine Bette. Les Travailleurs de la mer. Un cœur simple. Tandis que j’agonise. Un roi sans divertissement. Pastorale américaine. Ce pas et le suivant. Le Livre des nuits. Le Temps où nous chantions. Falaise des fous… !!

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

J’ai l’impression de faire des découvertes à chaque âge. La toute première fut une version allégée de Moby Dick, j’avais 13 ou 14 ans.



Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Lord Jim, de Joseph Conrad.


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Je n’ai pas honte d’ignorer encore un auteur ou un livre, on ne cesse jamais d’ignorer ! Je puis vous répondre en évoquant les grands livres que je veux absolument lire : L’Homme sans qualités, Ulysse.


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Poésie du gérondif, de Jean-Pierre Minaudier. Le Dépeupleur, de Beckett. Perles assurément, méconnues je ne sais pas !



Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Je ne vois pas, mais de toute façon je ne me sentirais pas assez sûre de mes connaissances pour exprimer pareil jugement.

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

J’ai une citation d’auteur parlant de l’écriture : Claude Roy disait « J’écris pour lire ce que je ne savais pas que j’écrirais.»



Et en ce moment que lisez-vous ?

La Muse démocratique, de Mona Ozouf.

 

 

Découvrez L'Intimité d'Alice Ferney, publié aux éditions Actes Sud

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