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Josée Kamoun (Traducteur)
ISBN : 2070417360
Éditeur : Gallimard (16/05/2001)

Note moyenne : 4.05/5 (sur 618 notes)
Résumé :
La vie de Seymour Levov ressemble à un cliché noir et blanc des années cinquante, un portrait de famille figé dans le bonheur. Petit-fils d'immigré juif parfaitement assimilé à l'American Way of Life, une réussite sociale exemplaire, une épouse ex-Miss New Jersey composent le tableau idyllique d'une histoire lacérée au couteau. À jamais chassé du paradis terrestre par un cancer qui le ronge : la dérive violente et jusqu'au-boutiste de sa fille Merry devenue terroris... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (78) Voir plus Ajouter une critique
Roggy
  12 mars 2019
De cette plongée dans l'Amérique héroïque de l'après-guerre et en s'attardant largement sur les années 60, Philip Roth fait émerger une force poétique pour dénoncer un monde d'illusions qui se désagrège.
Il peint un méticuleux tableau moral disséquant l'Amérique, pointant ses contradictions et lui donnant une inflexion historique, pour se pencher sur quelques-uns des grands moments de crise de la gauche américaine.
La toile de fond est la trajectoire ascendante d'immigrants de la classe moyenne juive qui avaient comme valeurs principales la force du travail et obéissaient aux règles et préceptes, obligations et interdictions envers et contre tout.
Ils étaient jeunes, beaux, et croyaient au rêve américain.
Les contes de fées finissent mal en général…
Le personnage principal, le géant aux pieds d'argile voit tout dégringoler autour de lui, ses certitudes, ses valeurs et sa morale. Sa vie explose littéralement lorsque sa fille pulvérise les normes commettant l'inimaginable mais il se bat pour continuer à paraître tout lisse dehors même si est totalement tourmenté dedans.
Culpabilité, remords, obsessions, déchéance, la dégringolade sera lente mais puissante.
Philip Roth évite la tragédie larmoyante pour se concentrer sur les questions de morale et de l'échec du rêve américain et compose un récit à son image. 
Entre regard sur l'intime et l'analyse de la société, ce roman a un grand potentiel subversif et dérangeant.
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fredho
  17 mai 2016
1968, Merry Levov, jeune fille de 16 ans fait exploser une bombe dans la poste locale de Newark et tue un homme, un acte terroriste pour manifester son rejet de la guerre du Viêt-Nam. Après l'attentat Merry s'enfuit et entre dans la clandestinité, ses parents n'auront plus de nouvelles d'elle pendant 5 ans.
Merry est issue d'une famille juive parfaitement ancrée dans les bonnes moeurs de l'Amérique, son père Seymour, un patron respecté et droit, incarne le modèle de réussite. Il est marié à Dawn une très belle irlandaise, catholique, ancienne Miss New Jersey. Tout semble idéal, la famille Levov représente le cliché du « rêve américain » alors qu'est-ce qui amène cette adolescente à bousculer ce tableau idyllique en commettant cet acte terroriste…
Le père essaie de comprendre pourquoi sa fille à basculer dans l'extrémisme. A-t-elle été manipulée, influencée, ou est-elle perturbée, Seymour ne peut imaginer que sa fille chérie soit une terroriste, une militante engagée prête à tuer.
Seymour est profondément atteint par l'acte de Merry, la culpabilité le gagne, il cherche à savoir quelle faille a-t-il commis dans l'éducation de sa fille. Mais cet événement le sort de sa naïveté et de son conformisme, il ouvre les yeux et découvre un autre horizon de l'Amérique, il porte également un regard interrogateur sur sa vie si parfaite. Seymour prend conscience de l'hypocrisie de la société américaine, de ses amies et de ses relations.
Tous les codes moraux de Seymour Levov sont entachés, « sa pastorale » est brisée et devient un paradis perdu.
Philipp Roth donne la parole au narrateur écrivain Nathan Zuckerman. Tout le roman est construit sur le point de vue de ce narrateur qui analyse la société américaine des années 1940 à 1970 et dissèque la psychologie de Seymour personnage central du roman. Un livre qui effleure le militantisme, mais Philipp Roth ne prend pas position, et visite avec réserve les travers d'une Amérique divisée.
Un grand coup coeur.
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Titania
  04 mai 2019
Il a été salué d'un prix Pulitzer, ce grand roman qui nous parle des fractures de l'Amérique, dans une époque marquée par la guerre du Vietnam, et des émeutes raciales .
Philip Roth nous raconte l'effondrement du rêve américain presque comme un journaliste, avec l'histoire particulière de Seymour Levov, dit le Suédois, et sa fille devenue terroriste qui illustre celle plus globale de la génération 68 . C'est sa manière de nous parler de conflit de génération et de rupture historique. Comme toujours chez lui, fiction et réel sont extrêmement proches.
C'est Nathan Zuckerman, le double de fiction de Roth qui recueille les paroles et porte pour nous cette douloureuse histoire d'une famille frappée de plus qu'un deuil, celui d'avoir une enfant qui porte la mort au nom d'une idéologie, rejetant toutes les valeurs auxquelles son père est attaché.
Roth ne se contente pas de la surface des choses. Il fouille et analyse chacun des membres de cette famille, comme s'ils étaient des voisins, des parents ou des amis. On peut lire des pages magnifiques sur l'amour paternel, la vie idyllique à la campagne, un artisanat minutieux. On touche du doigt les fêlures de chacun d'entre eux, puis le délitement des relations à l'épreuve du pire. Que faire lorsque celui ou celle qu'on aime est un bourreau...
C'est déchirant, parfois insoutenable, car toute tentative d'explication échoue sur le mur d'une réalité complexe qui se dérobe sans cesse. Il y a un peu de Kafka dans cette quête au bout du sordide de la fille perdue, criminelle, folle peut-être, pour la sauver d'elle même et de ses démons, la ramener dans le troupeau.
Si ce roman nous touche aussi, c'est qu'au delà du contexte local, il y a dans le personnage du Suédois , le mythe plus ancien de l'homme qui défie trop les dieux, en voulant être créateur de sa vie . Il préfigure sans doute le personnage de Coleman Silk, qui dans « La Tache » assume pleinement ses transgressions avec son isomorphisme . Dialogue compliqué entre apparence, identité et enracinement ...
Ce n'est pas une lecture facile, mais la prose magnifique, les dialogues incisifs de Philip Roth nous emmènent assez loin dans mille et unes nuances de la douleur .
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Archie
  24 août 2018
Philip Roth, récemment décédé, est reconnu comme l'un des grands romanciers américains de notre temps. Publié en 1997 et salué par de nombreux prix littéraires, Pastorale américaine est considéré comme l'un de ses chefs d'oeuvre. Dans ce livre de quatre cent cinquante pages, l'auteur se penche sur le mythe de la famille américaine idéale, pour en montrer la vanité, la superficialité et la fragilité.
En le voyant, qui pourrait penser que Seymour Levov est le petit-fils d'un modeste immigrant juif installé à Newark, banlieue de New York ? Dès l'adolescence, sa belle gueule de grand athlète blond aux yeux bleus lui vaut le surnom de « Suédois ». Sportif de haut niveau au comportement exemplaire, le Suédois est l'idole de ses camarades universitaires. Plus tard, il dirige la prospère entreprise familiale de fabrication de gants, conscient de ce qu'on appellerait aujourd'hui sa responsabilité sociétale. Avec son épouse Dawn, une reine de beauté, il forme un couple parfait, aux valeurs morales irréprochables. Ils habitent une grande maison traditionnelle en pierre, entourée de cinquante hectares de terrain, où Dawn élève des bovins. Bref, une famille modèle, des riches bobos, ou plutôt, puisque nous sommes en Amérique, l'image de ce que le narrateur préfère appeler des pionniers d'opérette.
Leur fille unique, Merry, est la prunelle de leurs yeux. Ses grands-parents en sont gâteux. Mais voilà qu'à l'adolescence, Merry se rebelle contre ses parents, la société capitaliste américaine et sa sale guerre du Vietnam, dans un crescendo qui l'amène à poser une bombe dans un endroit public... Boum ! La poste et le magasin général sautent, un homme est tué. Merry disparaît... C'était l'année 68.
Le paradis du Suédois vole en éclat. Sa confiance en lui aussi. Purgatoire de l'incompréhension, du déni et de l'absence. Lorsqu'il faut bien se rendre à l'évidence, enfer de l'auto-culpabilisation. Quelle faute a-t-il commise ? Quand a-t-il péché pour mériter cela ? Qu'a-t-il fait pour que sa fille ait ainsi « le diable en tête » ? Tout part en vrille…
Comment Philip Roth construit-il son roman ? Il confie la narration à Nathan Zuckerman, son avatar. Comme lui, Zuckerman est un romancier sexagénaire. Comme lui, il a vécu dans les quartiers juifs de Newark. Mais ce n'est qu'un personnage de fiction. Il raconte que dans son enfance, cinquante ans plus tôt, il avait admiré les exploits de Seymour le Suédois, personnage de fiction lui aussi. Revoyant le Suédois en 1995, Zuckerman retrouve chez lui la même superbe que dans sa mémoire, mais marquée d'une superficialité lisse qui pourrait dissimuler une blessure profonde. Lors d'une soirée d'anciens étudiants, il découvre la nature du drame familial vécu par le Suédois près de trente ans auparavant. A partir de ces quelques données, le narrateur va construire la biographie complète de Seymour Levov dit le Suédois, et imaginer le détail des événements de l'époque. Imperceptiblement, on passe dans un second récit, celui de la pastorale américaine proprement dite.
Pour donner tous les éléments de compréhension au lecteur, l'auteur multiplie les retours en arrière et les longues digressions, au risque parfois de l'égarer. Lorsque j'avais lu Pastorale américaine, il y a une vingtaine d'années, j'en avais trouvé la lecture difficile, parfois pesante, notamment dans la première partie. Cette fois-ci, j'ai pris beaucoup de plaisir à redécouvrir le livre et à me laisser promener avec patience dans ses méandres : ils ne sont que littérature. Et à partir de la deuxième partie, on reste suspendu aux événements dramatiques vécus par Seymour et sa famille.
L'écriture est directe, empreinte d'une ironie et d'une autodérision lucides. Mais quand le narrateur, Zuckerman, se place dans la subjectivité des personnages, il parle avec leurs mots pour exprimer leurs pensées, leurs souvenirs, leurs troubles, leurs angoisses, leurs désespoirs. Les phrases viennent par flots, personnelles, spontanées, parfois rabâchées, comme nous nous y laissons aller lorsqu'un sujet nous obsède, ou quand nous nous imaginons en train de nous justifier auprès d'une personne dont nous pensons qu'elle pourrait nous juger. Ainsi l'extraordinaire dialogue fantasmé que Seymour le Suédois rêve avoir avec Angela Davis, la redoutable et médiatique militante des Black Panthers !
Vingt ans après sa publication, Pastorale américaine est d'une actualité étonnante. 1968 avait été l'année de la révolte de la jeunesse un peu partout dans le monde. Les réquisitoires prémâchés, vomis par Merry et ses camarades contre le capitalisme et la société blanche occidentale, sont identiques, au mot près, à ceux que l'on entend de nos jours. Même sentiment lorsque le paradis construit par le Suédois achève de s'effondrer en 1973 : la famille Levov suit à la télé les retransmissions des auditions du Watergate devant le Sénat. Des millions d'Américains prennent conscience qu'ils ont reconduit à la Maison-Blanche un homme douteux qui leur fait honte.

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Sachenka
  20 août 2018
Lire Pastorale américaine, c'est (re)découvrir l'Amérique (lire ici les Etats-Unis) du 20e siècle. À l'aide, à travers quelques personnages, surtout de la famille Levov, l'auteur Philip Roth nous dresse un portrait de cette société qui pourrait sembler idéale, parfaite au premier coup d'oeil mais que, en tant qu'observateur attentif, il a réussi à trouver les fissures et les failles qui ne feront que s'aggrandir et dévoiler les faillites du rêve américain.
La première partie est narrée par Nathan Zuckerman. Écrivain, on le retrouve aussi dans quelques uns des romans de Philip Roth, c'est le double de l'auteur lui-même. Ce Zuckerman se rend à une réunion des anciens élèves de son lycée. le cinquantième, je crois. J'adore ces romans où des personnages jètent un regard critique sur leur entourage et se remémorent le passé. Quand un tel personnage est écrivain, sa capacité d'analyse et d'introspection est encore meilleure. Et quand il est d'origine juive, ça apporte une dimension supplémentaire. Mais voilà que les souvenirs d'enfance de Zuckerman se portent plutôt sur «le Suédois», de son vrai nom Seymour Levov, un autre élève de son école plus âgé de quelques années. Blond, athlétique, intelligent, courageux (il s'est engagé dans les Marines), le plus américain de tous les juifs. Un héros, l'idole de tous, quoi !
Les deux autres parties du roman se concentrent sur la vie adulte de Seymour Levov. Les affaires prospères de son père (une compagnie de confection de gants), son éloignement de la communauté juive, son mariage avec une irlandaise catholique qui battera de l'aile, ses difficultés avec sa fille révoltée, etc. Ainsi donc, sa famille qui aurait pu paraître parfaite ne l'est pas. Tout n'est qu'une illusion ? Peut-être est-ce un concept qui n'existe pas dans la vraie vie. En effet, plusieurs des événements secouant sa famille font écho à des faits marquants de l'histoire des Etats-Unis, comme les tensions raciales, la Révolte de Newark de 1967, la Guerre du Vietnam et les manifestations contre ce conflit, des attentats à la bombe, le Watergate, la révolution sexuelle, etc. Finalement, les Américains ne sont pas meilleurs ni plus heureux qu'ailleurs. Adultère, chirurgie esthétique, spiritualité et sectarisme, tous cherchent quelque chose qui leur échappe. C'est un peu long par moment mais je suis preneur.
Ainsi donc, la vie idéalisée par tous, cette Pastorale américaine, n'est qu'un rêve. La réalité n'est qu'un chaos auquel on essaie de se raccrocher en se faisant croire que tout va bien. Quand on y pense réellement, on ne comprend personne et personne ne nous comprend non plus. Nous sommes seuls. Et, une fois qu'on s'en rend compte, le retour en arrière n'est plus possible. C'est un peu démoralisant quand on y pense. Mais bon, la vie de Seymour Levov est assez exceptionnelle. Et que dit le dicton ? The higher you climb, the harder you fall. Ce qui aide à faire passer le tout, c'est l'écriture de Philip Roth, un des meilleurs écrivains américains, selon moi. Je me suis laissé emporter par son histoire et, surtout, ses personnages, plus grands que nature. Ces derniers sont tellement complets, complexes… vivants. Il faut dire que ça aide quand quelques uns, à commencer par Seymour, sont inspirés de personnes réelles. Dans tous les cas, son récit prenait des airs de biographie.
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jcfvcjcfvc   28 octobre 2009
Seymour Levov, dit «le Suédois», ancien athlète, bon citoyen admiré de tous, est un homme brisé. Merry, sa fille adorée, est devenue une terroriste. A-t-il été un bon père?

"Or survient la fille perdue, la fille en cavale, cette Américaine de la quatrième génération censée reproduire en plus parfait encore l'image de son père, lui-même image du sien en plus parfait et ainsi de suite... survient la fille en colère, la malgracieuse, qui crache sur son monde et se fiche éperdument de prendre sa place dans la lignée Levov en pleine ascension sociale, sa fille, enfin, qui le débusque comme un fugitif, qui le pousse la première dans la transhumance d'une tout autre Amérique; sa fille et ces années soixante qui font voler en éclats le type d'utopie qui lui est cher, à lui. Voilà la mort rouge qui contamine le château du Suédois, et personne n'en réchappe. Voilà sa fille qui l'exile de sa pastorale américaine tant désirée pour le précipiter dans un univers hostile qui en est le parfait contraire, dans la fureur, la violence, le désespoir d'un chaos infernal qui n'appartient qu'à l'Amérique.

C'est le dysfonctionnement total du commerce entre les générations comme on l'a vécu naguère, où chacun connaissait son rôle et prenait les règles très au sérieux, c'est la fin des échanges qui nous avaient acculturés depuis l'enfance, tous tant que nous sommes; la lutte pour la réussite des fils d'immigrés, jusque-là rituelle, vient de prendre un tour pathologique. Et où, je vous le demande? Dans le manoir d'un gentleman-farmer, notre Suédois hyperbanal, un type d'équerre comme un paquet de cartes, qui attendait une évolution diamétralement opposée des choses, et qui n'était en rien préparé à ce qui allait se produire. Comment aurait-il pu deviner, avec toute sa bonté soigneusement calibrée, qu'il fallait payer si cher pour vivre dans l'obéissance? L'obéissance, on la choisit pour faire baisser les enjeux, au contraire. Belle épouse. Belle maison. L'affaire se porte comme un charme. Son tyran de père, il le manipule assez bien. Il en jouit un maximum, de son paradis personnel. Ainsi vivent les gens qui réussissent. Ce sont de bons citoyens. Ils ont conscience de leur chance. Ils en sont reconnaissants. Dieu leur sourit. Quand il y a des problèmes, on s'adapte. Or, subitement tout change, et ça devient impossible. Plus rien ne sourit à personne. Et alors qui peut s'adapter? Voilà quelqu'un qui n'est pas fait pour que la vie batte de l'aile - ne parlons pas de l'invraisemblable. D'ailleurs qui est fait pour l'invraisemblable? Personne. Qui est fait pour la tragédie et la souffrance absurde? Personne. La tragédie de l'homme qui n'était pas fait pour la tragédie, c'est la tragédie de tout homme.

Il ne cessait de se regarder vivre de l'extérieur. La lutte de sa vie, c'était d'enfouir ce drame. Mais comment faire? De toute sa vie il n'avait jamais eu l'occasion de se demander:
«Pourquoi est-ce que les choses sont ce qu'elles sont?» Pourquoi se tourmenter lorsque les choses vont toujours à merveille. «Pourquoi les choses sont-elles ce qu'elles sont?» C'est la question sans réponse, et, jusque-là, il avait eu le bonheur d'ignorer même que cette question se posait.

Après toute la tension et l'effervescence qu'il nous avait fallu à nous, gens sur le retour, pour remonter le cours du temps jusqu'à cette heure où son passage nous indifférait tout à fait, et ressusciter ainsi l'innocence de notre promotion au milieu du siècle, l'allégresse de l'après-midi commençait à faire long feu, et je commençais à entrevoir la chose même qui avait dû laisser perplexe le Suédois jusqu'à l'instant de sa mort: comment avait-il pu devenir le jouet de l'histoire? L'histoire, l'Histoire de l'Amérique, celle qu'on lit dans les livres, qu'on apprend à l'école, était parvenue au vieux village paisible d'Old Rimrock dans le New Jersey, dans une cambrousse où on ne l'avait jamais vue pointer le nez depuis que l'armée de Washington avait pris deux fois ses quartiers d'hiver sur les hauteurs de Morristown. L'histoire, qui n'avait pas mordu de façon radicale sur le quotidien du petit peuple depuis la guerre d'Indépendance, avait retrouvé le chemin de ces collines enclavées et, contre toute attente, avec son génie de l'imprévu, elle avait mis à sac la demeure bien rangée des Seymour Levov, n'y laissant que décombres. On se représente toujours l'histoire comme un processus à long terme, mais, en réalité, c'est un agent très soudain.


Sérieusement, tout en évoluant avec Joy sur cette musique désuète, je me mis à m'imaginer pour ma gouverne ce qui avait bien pu définir au héros de Weequahic une destinée en tout point contraire à celle qu'on lui aurait imaginée du temps que cette musique et son invite sentimentale étaient de saison, et que le Suédois, son quartier, sa ville et son pays connaissaient leur âge d'or, le sommet de leur assurance, avec toutes les illusions dont l'espoir est porteur. Tout en tenant serrée dans mes bras Joy Halpern qui pleurait sans bruit sur la vieille rengaine qui nous enjoignait à nous tous, sexagénaires, de «rêver pour que les rêves se réalisent», je fis entrer le Suédois sur la piste. Ce soir-là, Chez Vincent, pour mille raisons excellentes, il n'avait pu se résoudre à me le demander. Pour autant que je sache, il n'avait pas l'intention de me le demander. La raison de sa présence n'était peut-être nullement de me faire écrire son histoire. C'était peut-être plutôt moi qui me trouvais là pour le faire.

Ça n'a rien à voir avec le basket.

Lorsque j'étais gosse, il était bien le seul à m'avoir inspiré, comme à tant de gamins, le désir d'être un autre. Mais se vouloir dans la gloire d'un autre, qu'on soit enfant ou adulte, est intenable pour des raisons psychologiques si l'on n'est pas écrivain, et pour des raisons esthétiques si on l'est. En revanche, embrasser son héros dans sa descente aux enfers, se laisser envahir par sa vie au moment où tout conspire à le diminuer, s'imaginer en proie à la même infortune, s'impliquer non pas dans son triomphe en cette heure irréfléchie où il polarise notre adulation, mais dans le désarroi de sa chute tragique, voilà qui mérite réflexion.

Me voici donc sur la piste de danse avec Joy, et je pense au Suédois, à ce qui est arrivé à son pays en l'espace d'à peine vingt-cinq ans, entre les années triomphales de la guerre au lycée de Weequahic et le moment où sa fille a fait exploser une bombe, en 1968; je pense à cette mystérieuse, cette troublante, cette extraordinaire transition historique. Je pense aux années soixante et au désordre causé par la guerre du Vietnam, aux familles qui ont perdu leurs enfants, et à celles qui ne les ont pas perdus; mais les Seymour Levov font partie des premières. C'étaient des familles progressistes, pleines de tolérance, de gentillesse, de bonne volonté, qui, justement, ont eu des enfants déchaînés, qui sont allés en prison, qui ont pris le maquis, qui sont passés en Suède ou au Canada. Je pense à la chute vertigineuse du Suédois, qui a dû s'en imputer la responsabilité. C'est par là qu'il faut commencer. Il n'y est pour rien, qu'à cela ne tienne. Il se tient quand même pour responsable. C'est ainsi depuis toujours, il porte des responsabilités monstrueuses, il se contrôle, mais il contrôle aussi tout ce qui menace de déborder, il donne le meilleur de lui-même pour que son monde ne se défasse pas. Oui, pour lui, il va de soi que la cause du désastre est une transgression. Quelle autre explication pourrait-il trouver? Il faut que ce soit une transgression, une seule, même s'il n'y a que lui pour la reconnaître comme telle. Le désastre qui le frappe tient à un manquement de sa part, croit-il.
Mais voilà, lequel?

Je dissipai l'aura du dîner Chez Vincent, où je m'étais empressé de conclure étourdiment que tout était aussi simple qu'il y paraissait, et je fis monter sur scène le jeune homme que nous allions tous suivre en Amérique, notre chef de file sur la voie de l'intégration, qui se sentait ici chez lui à la manière même des wasps, qui était américain sans se forcer: non pas parce que c'était le Juif qui trouve un vaccin, le Juif de la Cour suprême, le plus brillant, le plus éminent ou le plus fort, mais au contraire en vertu de son isomorphisme avec le monde wasp où il trouvait sa place par sa banalité, son naturel, son côté américain moyen. Sur les accords sirupeux de Dream, je m'arrachai à moi-même et à la fête des retrouvailles, et je me mis à rêver. Je rêvai une chronique réaliste. J'entrepris de jeter les yeux sur sa vie; non pas sa vie de dieu ou de demi-dieu dont les triomphes nous faisaient exulter gamins, mais sa vie d'homme aussi vulnérable qu'un autre. C'est ainsi que sans savoir pourquoi - or voici que, comme on dirait ailleurs - je le trouvai à Deal, New Jersey, dans la villa de bord de mer, l'été des onze ans de sa fille, du temps qu'elle ne décollait pas de ses genoux, l'affublait de toutes sortes de tendres sobriquets et ne pouvait «résister», comme elle disait, à l'envie d'explorer du bout du doigt ses oreilles si parfaitement collées à son crâne. Entortillée dans une serviette, elle traversait la maison en courant pour prendre un maillot sec sur la corde à linge, et criait: «Me regardez pas, vous autres!»; plusieurs soirs, elle avait fait irruption dans la salle de bains au moment où il se lavait, et s'était écriée à sa vue: «Oh pardonnez-moi, j'ai pensé que...», à quoi il avait rétorqué: «Ouste! Veux-tu bien fiche-le-camper.» Cet été-là, un soir qu'ils rentraient de la plage en voiture, ivre de soleil, affalée contre son épaule nue, elle avait levé les yeux vers lui et lui avait demandé avec un mélange d'innocence et d'audace, en jouant à la grande avant l'heure: «Papa, embbbbrasse-moi comme tu embbrasses mmmmaman!» Saoulé de soleil lui aussi, plein d'une fatigue voluptueuse après une matinée passée à se laisser rouler par les grosses vagues avec elle, il avait constaté en baissant les yeux dans sa direction que la bretel
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mariecesttoutmariecesttout   05 février 2014
On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d’arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d’espoirs, d’arrogance; on ne veut pas faire le tank, on laisse son canon, ses mitrailleuses et son blindage; on arrive devant autrui sans le menacer, on marche pieds nus sur ses dix orteils au lieu d’écraser la pelouse sous ses chenilles; on arrive l’esprit ouvert, pour l’aborder d’égal à égal, d’homme à homme comme on disait jadis. Et, avec tout ça, on se trompe à tous les coups. Comme si on n’avait pas plus de cervelle qu’un tank. On se trompe avant même avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux; on se trompe quand on est avec eux; et puis quand on rentre chez soi, et qu’on raconte la rencontre à quelque un d’autre, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n’y voit que du feu, ce n’est qu’illusion, malentendu qui confine à la farce. Pourtant, comment s’y prendre dans cette affaire si importante- les autres- qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d’autrui et ses mobiles cachés? Est-ce qu’il faut pour autant que chacun s’en aille de son côté ,s’enferme dans sa tour d’ivoire , isolée de tout bruit, comme les écrivains solitaires, et fasse naître les gens à partir de mots, pour postuler ensuite que ces êtres de mots sont plus vrais que les vrais, que nous massacrons tous les jours par notre ignorance? Le fait est que comprendre les autres n’est pas la règle, dans la vie. L’histoire de la vie, c’est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. C’est même comme ça qu’on sait qu’on est vivant: on se trompe. Peut être que le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui, et continuer, rien que pour la balade. Mais si vous y arrivez, vous..alors vous avez de la chance.
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ATOSATOS   28 juin 2018
«  On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d'arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d'espoirs, d'arrogance, ; on ne veut pas faire le tank, on laisse son canon, ses mitrailleuses et son blindage ; on arrive devant autrui sans le menacer on marche pieds nus sur ses dix orteils au lieu d'écraser la pelouse sous ses chenilles ; on arrive l'esprit ouvert, pour l'aborder d'égal à égal , d'homme à homme, comme on le disait jadis. Et, avec tout ça, on se trompe à tous les coups. Comme si on avait pas plus de cervelle qu'un tank.On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux ; on se trompe quand on est avec eux ; et puis quand on rentre chez soi, et qu'on raconte la rencontre à quelqu'un, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n'y voit que du feu, ce n'est illusion, malentendu qui confine à la farce.Pourtant, comment s'y prendre sans cette affaire si importante- les autres – qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d'autrui et ses mobiles cachés ? Est-ce qu'il faut pour autant que chacun s'en aille de son côté, s'enferme dans sa tour d'ivoire, isolée de tout bruit, comme les écrivains solitaires, et fasse naître les gens à partir des mots pour postuler ensuite que ces êtres de mots sont plus vrais que les vrais, que nous massacrons tous les jours par notre ignorance ?
Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie.
L'histoire de la vie , c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau.
C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe.
Peut -être que le mieux serait de renoncer à avoir tord ou raison sur autrui, et continuer que pour la balade. Mais si vous y arrivez vous...alors vous avez de la chance »
Philip Roth. Pastorale américaine, Le paradis de la mémoire. Extrait.
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BazartBazart   29 mai 2017
« Je me sens solitaire », lui disait-elle quand elle était toute petite, et ne réussit jamais à deviner où elle avait attrapé ce mot. Solitaire. Comment imaginer un mot plus triste dans la bouche d’une enfant de deux ans ? mais elle savait dire tant de choses si jeune, elle avait appris à parler si facilement, au début, si intelligemment – peut-être était-ce la cause de son bégaiement, tous ces mots qu’elle connaissait mystérieusement avant que les autres enfants en soient capables d’articuler leur propre nom, peut-être était-ce la charge émotive trop lourde d’un vocabulaire qui comporte la phrase « je me sens solitaire ».
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   26 avril 2019
_ C'était en 68, à l'époque où on commençait tout juste à faire n'importe quoi. Les gens ont subitement été forcés de comprendre ce que c'était que la folie. Tout cet étalage public. A bas les inhibitions. L'autorité impuissante. Les gosses qui pètent les plombs, qui se mettent à intimider tout le monde. Les adultes ne savent plus quoi penser, quoi faire. C'est une comédie ? Elle est vraie cette "révolution" ? On joue à quoi ? Aux gendarmes et aux voleurs ? Qu'est-ce qui se passe ? Les jeunes mettent le pays à feu et à sang et les adultes commencent à déjanter à leur tour. Mais pas Seymour. Lui il faisait partie de ceux qui savent où ils vont. Il comprenait qu'il y avait quelque chose de détraqué, mais ce n'était pas un partisan d'Hô Chi Minh, comme sa grosse fille chérie. C'était juste un papa gâteau et un père libéral. Le roi-philosophe de la vie ordinaire. Il l'avait élevée dans toutes les idées modernes - il faut être rationnel avec ses enfants. Tout peut être permis, tout est pardonnable. Elle avait horreur de ça. En général on a du mal à admettre à quel point on en veut aux enfants des autres. Mais elle, elle te rendait la tâche facile. Elle était malheureuse, elle était arrogante - une petite chieuse dès l'instant où elle est née. Ecoute, j'en ai moi des gosses, j'en ai une flopée - je sais comment ils sont quand ils grandissent. Leur égoïsme, c'est un trou noir galactique. Mais c'est une chose d'engraisser, une chose de se laisser pousser les cheveux, d'écouter du rock trop fort, et c'en est une autre de passer les bornes et de poser des bombes. Ca c'est un crime inexpiable. Mon frère n'a jamais pu s'en remettre. Cette bombe a fait sauter sa vie.(..) C'était exactement ce qu'elle voulait. En fait, il était dirigé contre lui, cet attentat. Et ils ont réussi. Ils l'ont eu. la bombe aurait aussi bien pu exploser dans leur séjour. la violence qui a été faite à sa vie a été atroce. Horrible.
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Vidéo de Philip Roth
Chaque vendredi matin, Valérie Expert vous donne rendez-vous avec Gérard Collard pour leurs coups de c?ur... Voici les références des livres présentés dans l'émission du 17 mai 2019 :
Pénis d'orteil de Rieko Matsuura aux éditions Picquier Poche https://www.lagriffenoire.com/17154-litterature-japonaise-penis-d-orteil.html
Inventer les couleurs de Gilles Paris et Aline Zalko aux éditions Giboulées https://www.lagriffenoire.com/143819-romans-pour-enfants-inventer-les-couleurs.html
Autobiographie d'une courgette de Gilles Paris aux éditions J'ai Lu https://www.lagriffenoire.com/24168-poche-autobiographie-d-une-courgette.html
Coiffeur pour monstres de Alexandre Lacroix et Eglantine Ceulemans aux éditions Père Castor 9782081428546
Luca de Franck Thilliez aux éditions Fleuve Noir https://www.lagriffenoire.com/1002492-nouveautes-polar-luca.html
La Chambre des morts de Franck Thilliez aux éditions Pocket https://www.lagriffenoire.com/21416-poche-la-chambre-des-morts.html
Les carnets de cuisine De Toulouse Lautrec: S'encanailler à Paris de Muriel Lacroix aux éditions Chêne 9782812316333 sortie de 22 mai 2019
Pourquoi écrire ? de Philip Roth aux éditions Folio 9782072798054
Le tonneau magique de Bernard Malamud et Josée Kamoun aux éditions Rivages https://www.lagriffenoire.com/?fond=produit&id_produit=1003630&id_rubrique=1
Le vol de la Joconde: roman de Dan Franck aux éditions Grasset https://www.lagriffenoire.com/142646-romans-historiques-le-vol-de-la-joconde---roman.html
100 grands films pour les petits de Lydia Boukhrief et Nicolas Boukhrief aux éditions Gründ https://www.lagriffenoire.com/1002341-livre-sur-le-cinema-100-grands-films-pour-les-petits.html
Belphégor de Arthur Bernède aux éditions Libretto https://www.lagriffenoire.com/144846-divers-litterature-belphegor.html
Écouter le noir sous la direction d'Yvan Fauth aux éditions Belfond 9782714481894
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