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Josée Kamoun (Traducteur)
ISBN : 2070417360
Éditeur : Gallimard (16/05/2001)

Note moyenne : 4.06/5 (sur 441 notes)
Résumé :
La vie de Seymour Levov ressemble à un cliché noir et blanc des années cinquante, un portrait de famille figé dans le bonheur. Petit-fils d'immigré juif parfaitement assimilé à l'American Way of Life, une réussite sociale exemplaire, une épouse ex-Miss New Jersey composent le tableau idyllique d'une histoire lacérée au couteau. À jamais chassé du paradis terrestre par un cancer qui le ronge : la dérive violente et jusqu'au-boutiste de sa fille Merry devenue terroris... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (53) Voir plus Ajouter une critique
fredho
17 mai 2016
1968, Merry Levov, jeune fille de 16 ans fait exploser une bombe dans la poste locale de Newark et tue un homme, un acte terroriste pour manifester son rejet de la guerre du Viêt-Nam. Après l'attentat Merry s'enfuit et entre dans la clandestinité, ses parents n'auront plus de nouvelles d'elle pendant 5 ans.
Merry est issue d'une famille juive parfaitement ancrée dans les bonnes moeurs de l'Amérique, son père Seymour, un patron respecté et droit, incarne le modèle de réussite. Il est marié à Dawn une très belle irlandaise, catholique, ancienne Miss New Jersey. Tout semble idéal, la famille Levov représente le cliché du « rêve américain » alors qu'est-ce qui amène cette adolescente à bousculer ce tableau idyllique en commettant cet acte terroriste…
Le père essaie de comprendre pourquoi sa fille à basculer dans l'extrémisme. A-t-elle été manipulée, influencée, ou est-elle perturbée, Seymour ne peut imaginer que sa fille chérie soit une terroriste, une militante engagée prête à tuer.
Seymour est profondément atteint par l'acte de Merry, la culpabilité le gagne, il cherche à savoir quelle faille a-t-il commis dans l'éducation de sa fille. Mais cet événement le sort de sa naïveté et de son conformisme, il ouvre les yeux et découvre un autre horizon de l'Amérique, il porte également un regard interrogateur sur sa vie si parfaite. Seymour prend conscience de l'hypocrisie de la société américaine, de ses amies et de ses relations.
Tous les codes moraux de Seymour Levov sont entachés, « sa pastorale » est brisée et devient un paradis perdu.
Philipp Roth donne la parole au narrateur écrivain Nathan Zuckerman. Tout le roman est construit sur le point de vue de ce narrateur qui analyse la société américaine des années 1940 à 1970 et dissèque la psychologie de Seymour personnage central du roman. Un livre qui effleure le militantisme, mais Philipp Roth ne prend pas position, et visite avec réserve les travers d'une Amérique divisée.
Un grand coup coeur.
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isabellelemest
28 décembre 2014
Un très grand roman sur le rêve américain et son échec.
Cette fiction fait partie de la "trilogie américaine" de Roth, où l'auteur, relativement méconnu dans son pays, essaie de composer une symphonie du malaise américain, et de la faillite d'un rêve universaliste de bonheur, d'intégration et de réussite mis à mal par la guerre du Vietnam et les remises en cause qui en ont découlé.

C'est l'histoire d'un drame humain et familial que semble nous narrer ce roman. Loin de l'autofiction, il met en scène, non un narrateur centré sur sa propre histoire, mais une légende vivante, Seymour Levov surnommé "the Swede", le "Suédois", un bel athlète qui a fait les grandes heures de son lycée de Weequahic - celui de la communauté juive de Newark - dont il est devenu le mythique champion de basket, de base-ball et de football. Issu d'une famille d'immigrants juifs d'Europe de l'est, qui en deux générations ont réussi à bâtir une entreprise florissante de confection de gants, il en représente l'aboutissement, l'apogée, il est l'image même de l'intégration aux valeurs américaines, grand, blond, sportif, bien élevé, travailleur, bon époux, bon père, entrepreneur de talent. En bon citoyen, il s'est engagé dans les Marines avant la fin de la guerre, s'y est fondu dans le moule national, et s'est même payé le luxe d'épouser Miss New Jersey, une reine de beauté issue d'un milieu modeste d'immigrants irlandais catholiques, faisant fi du communautarisme et acceptant le défi d'un mariage mixte, sous le signe des valeurs de la réussite individuelle venue couronner ceux qui acceptent de travailler dur et de respecter les règles.
Mais ce rêve se fissure et la faille apparue avec le bégaiement de la fille unique du couple, Merry, une fillette aimante, vive, intelligente et gracieuse, va se creuser à l'adolescence. Malgré - ou à cause des tentatives de traitements psychothérapeutiques de sa dyslexie, la jeune fille devient progressivement agressive et rebelle, se passionne et s'emballe contre la guerre du Vietnam (en dépit de l'assentiment de sa famille), crie, insulte ses parents, va seule à New York fréquenter des opposants à la guerre.
Puis c'est le drame, et l'acte terroriste qu'accomplit Merry, seule ou avec des complices, peu importe, puis sa disparition, annoncent la descente aux enfers de ses parents et du trop parfait "Swede".
Ce roman du bonheur et de la réussite se transforme en une douloureuse introspection, celle de tous les parents lorsque leur enfant déraille et s'engage dans une voie sans issue. Où ai-je failli, quelles erreurs avons-nous faites, comment tant d'efforts d'équilibre, de compromis, de succès, d'amour parental, ont-ils pu mener à un fiasco si terrible ? Comment comprendre l'incompréhensible ? Mais le Suédois n'est pas au bout de son calvaire, car sa rencontre avec sa fille déchue et méconnaissable est une épreuve insoutenable, aux antipodes de tout ce qu'il avait souhaité pour lui et les siens.
La dernière partie couronne cette faillite, avec la découverte de trahisons inimaginables qui achèvent de frapper le Suédois dans ce qu'il a de plus cher.
Une composition impeccable en trois parties, qui s'inspire du Paradis perdu de Milton, et avec cette fresque de la chute aux enfers, la peinture d'un rêve brisé, celui du melting-pot, de l'assimilation, de la réussite américaine brassant les communautés et les réconciliant autour de la dinde de Thanksgiving. Roth se livre à un constat pessimiste, la société fondée après la victoire de 1945 n'a pas mené à l'épanouissement de tout citoyen méritant et à l'effacement des communautés issues des diverses immigrations. le rêve idyllique d'un bonheur et d'une réussite ouverts à tous, pour peu qu'ils s'en donnent la peine, la pastorale américaine, la symphonie optimiste et bucolique d'une terre partagée par tous et leur offrant ses richesses, était une cruelle illusion.
L'évocation du bonheur perdu, de la beauté du corps innocent et gracieux de la fillette Merry, de l'harmonie avec la nature campagnarde où elle a grandi et dont elle connaissait toutes les plantes et les fleurs, donne lieu à de poignantes complaintes élégiaques.
Toutefois malgré la sincérité de la douleur paternelle, et malgré les doutes et interrogations du Suédois, le plus poignant reste son incapacité à comprendre les autres - ce qu'il admet lui-même à la toute fin du récit - leur motivations et leur altérité. Il a beau se torturer à essayer de comprendre le pourquoi de ses souffrances, cette intelligence-là lui sera à jamais refusée car il vit dans ses certitudes et ses préjugés, ses valeurs d'une Amérique phare du monde, que l'histoire a mis à mal. le rêve parfait d'une harmonie entre classes sociales (sous le signe du paternalisme patronal) et communautés diverses s'écroule car il n'était qu'un leurre auquel le Suédois a eu la naïveté de se laisser prendre. Il masquait mal une réalité violente et multiforme qu'il se refuse à voir, dans sa bonne conscience tourmentée mais intacte. En ce sens son itinéraire individuel devient emblématique de toute une société, de toute une nation.
Lu en V. O. ce qui n'est pas sans mérite, car l'écriture de Ph. Roth est riche et complexe, tant par sa syntaxe que par son vocabulaire.
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Under_The_Moon
25 novembre 2012
Et me voilà venue à bout de Pastorale américaine !
Il m'aura fallu un certain temps - pour ne pas dire un temps certain ... - pour m'y habituer. Cela s'explique d'abord par le fait que c'est une lecture imposée (dur de conjuguer lecture imposée et plaisir de lire dans la même phrase!).
Bien sûr, Philip Roth est un pilier de la littérature américaine contemporaine. Et oui, difficile de ne pas passer par l'étape Roth aujourd'hui. Surtout si on parle de lettres américaines juives. Alors dans ce cas-là ne pas connaître Roth est impardonnable. C'est qu'il doit faire partie des Dix Commandements de la littérature américaine du 20ème siècle - de la deuxième moitié du moins.
C'est pour cela qu'il faisait partie de ma PAL. J'aurai voulu commencer par un autre, mais tant pis, en fin de compte il n'y a rien à regretter !
Etant donné le nombre de critiques déjà postées je ne vais pas faire un énième résumé de l'histoire. Histoire, plutôt une fresque familiale pour être exacte.
La première moitié du livre a été très pénible à mon goût, en grande partie à cause des descriptions sans grand intérêt qui s'y trouvent. Par contre la deuxième moitié, ... celle-là je l'ai dévoré !
Certes vous penserez sans doute - à juste titre - que ça fait beaucoup pour finalement apprécier un livre, mais très sincèrement, la 2ème moitié est tellement forte tant par son contenu que par la façon dont elle est écrite que j'en ai quasiment oublié le dur périple que j'ai dû endurer au départ !
Pour apprécier ce roman, il m'a aussi fallu le comprendre. En effet, je n'en ai pas vu l'intérêt instantanément.
En réalité, Pastorale américaine, c'est l'Histoire de l'émergence de l'Amérique moderne vue à travers la famille Levov. Famille d'immigrants juifs qui parviennent grâce aux valeurs chères à nos amis américains (persévérance, économie libéraliste et travail) à réaliser et vivre pleinement le rêve américain dans toute sa splendeur.
Mais c'est surtout le revers de ce rêve, la déchéance et l'anéantissement de la famille Levov qui est au coeur du récit. Et la façon dont Roth a construit son récit est en quelque sorte une anatomie de ce désastre ; dont les flashback incessant traduisent un côté presque obsessionnel à cette recherche de sens.
C'est donc un portrait quasi cauchemardesque que Philip Roth dresse du fameux Rêve Américain ici déchu- d'où la référence au poème de John Milton "Paradise Lost" qui guide la construction des 3 parties du roman.
Ce Rêve qu'on nous vend alors sans cesse à la télévision, dans les film,... ne serait-il qu'un piège ? Une abîme dans laquelle ceux qui y rentre sont amenés à sombrer ?
Beaucoup de questions auxquelles l'auteur ne répond pas, même si les dernières conclusions et portraits sont tirés au vitriol...
Je ressors donc totalement convaincue par cet écrivain dont le style est agréable et le propos pertinent. Alors pourquoi pas la 5ème étoile ? A cause de ces fameuses descriptions !!!!
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PiertyM
23 avril 2016
Nathan Zuckerman est écrivain, il est marqué par un ami d'école Jerry Levov, mais encore par son grand frère, Seymour Levov. Celui-ci rencontre Zuckerman des années bien plus tard alors qu'il vient d'être opérer de la prostate, il veut écrire sur son père...mais il meurt...en fait il voulait écrire sur lui-même...plutôt sur sa fille. Sa fille Merry!!! Une étonnante fille qui à seize ans , malgré ses bégaiements, crache sa bile contre une Amérique engagée dans la guerre au Vietnam, une Amérique dont le rêve serait d'avoir un capitalisme à broyer les hommes...
Un livre d'une grandeur à couper le souffle!
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Bazart
29 mai 2017
>Pastorale Américaine de Philip Roth, paru en 1997 et récompensé du prix Pulitzer.
Un roman qui nous plonge dans l'Amérique des années 60, accompagnés des guerres et bouleversements économiques et sociétaux.
Construit sur le mode du flash back entre le présent et ses souvenirs qui hantent son personnage principal, le livre de Roth fait plus de 400 pages et raconte le destin d'un américain d'origine juive : Seymour Irving Levov, juif blond aux yeux bleus de Newark, surnommé «le Suédois», de sa jeunesse flamboyante où il était le champion adulé de tous. à sa vie adulte pleine de déceptions et de trahisons...
Comme souvent Roth excelle à émietter considérablement le rêve américain avec des personnages qui vont apprendre à leurs dépens les dessous de ce rêve américain qui n'est qu'une chimère.
Un de ces très grands romans qui révèle les failles qui se cachent derrière le vernis brillant des façades des familles parfaites, traité avec le mordant et l'intelligence chère à un des plus grands romanciers américains du 20ème siècle dont on attend chaque année un Prix Nobel qui ne vient pas.
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Citations & extraits (64) Voir plus Ajouter une citation
jcfvcjcfvc28 octobre 2009
Seymour Levov, dit «le Suédois», ancien athlète, bon citoyen admiré de tous, est un homme brisé. Merry, sa fille adorée, est devenue une terroriste. A-t-il été un bon père?

"Or survient la fille perdue, la fille en cavale, cette Américaine de la quatrième génération censée reproduire en plus parfait encore l'image de son père, lui-même image du sien en plus parfait et ainsi de suite... survient la fille en colère, la malgracieuse, qui crache sur son monde et se fiche éperdument de prendre sa place dans la lignée Levov en pleine ascension sociale, sa fille, enfin, qui le débusque comme un fugitif, qui le pousse la première dans la transhumance d'une tout autre Amérique; sa fille et ces années soixante qui font voler en éclats le type d'utopie qui lui est cher, à lui. Voilà la mort rouge qui contamine le château du Suédois, et personne n'en réchappe. Voilà sa fille qui l'exile de sa pastorale américaine tant désirée pour le précipiter dans un univers hostile qui en est le parfait contraire, dans la fureur, la violence, le désespoir d'un chaos infernal qui n'appartient qu'à l'Amérique.

C'est le dysfonctionnement total du commerce entre les générations comme on l'a vécu naguère, où chacun connaissait son rôle et prenait les règles très au sérieux, c'est la fin des échanges qui nous avaient acculturés depuis l'enfance, tous tant que nous sommes; la lutte pour la réussite des fils d'immigrés, jusque-là rituelle, vient de prendre un tour pathologique. Et où, je vous le demande? Dans le manoir d'un gentleman-farmer, notre Suédois hyperbanal, un type d'équerre comme un paquet de cartes, qui attendait une évolution diamétralement opposée des choses, et qui n'était en rien préparé à ce qui allait se produire. Comment aurait-il pu deviner, avec toute sa bonté soigneusement calibrée, qu'il fallait payer si cher pour vivre dans l'obéissance? L'obéissance, on la choisit pour faire baisser les enjeux, au contraire. Belle épouse. Belle maison. L'affaire se porte comme un charme. Son tyran de père, il le manipule assez bien. Il en jouit un maximum, de son paradis personnel. Ainsi vivent les gens qui réussissent. Ce sont de bons citoyens. Ils ont conscience de leur chance. Ils en sont reconnaissants. Dieu leur sourit. Quand il y a des problèmes, on s'adapte. Or, subitement tout change, et ça devient impossible. Plus rien ne sourit à personne. Et alors qui peut s'adapter? Voilà quelqu'un qui n'est pas fait pour que la vie batte de l'aile - ne parlons pas de l'invraisemblable. D'ailleurs qui est fait pour l'invraisemblable? Personne. Qui est fait pour la tragédie et la souffrance absurde? Personne. La tragédie de l'homme qui n'était pas fait pour la tragédie, c'est la tragédie de tout homme.

Il ne cessait de se regarder vivre de l'extérieur. La lutte de sa vie, c'était d'enfouir ce drame. Mais comment faire? De toute sa vie il n'avait jamais eu l'occasion de se demander:
«Pourquoi est-ce que les choses sont ce qu'elles sont?» Pourquoi se tourmenter lorsque les choses vont toujours à merveille. «Pourquoi les choses sont-elles ce qu'elles sont?» C'est la question sans réponse, et, jusque-là, il avait eu le bonheur d'ignorer même que cette question se posait.

Après toute la tension et l'effervescence qu'il nous avait fallu à nous, gens sur le retour, pour remonter le cours du temps jusqu'à cette heure où son passage nous indifférait tout à fait, et ressusciter ainsi l'innocence de notre promotion au milieu du siècle, l'allégresse de l'après-midi commençait à faire long feu, et je commençais à entrevoir la chose même qui avait dû laisser perplexe le Suédois jusqu'à l'instant de sa mort: comment avait-il pu devenir le jouet de l'histoire? L'histoire, l'Histoire de l'Amérique, celle qu'on lit dans les livres, qu'on apprend à l'école, était parvenue au vieux village paisible d'Old Rimrock dans le New Jersey, dans une cambrousse où on ne l'avait jamais vue pointer le nez depuis que l'armée de Washington avait pris deux fois ses quartiers d'hiver sur les hauteurs de Morristown. L'histoire, qui n'avait pas mordu de façon radicale sur le quotidien du petit peuple depuis la guerre d'Indépendance, avait retrouvé le chemin de ces collines enclavées et, contre toute attente, avec son génie de l'imprévu, elle avait mis à sac la demeure bien rangée des Seymour Levov, n'y laissant que décombres. On se représente toujours l'histoire comme un processus à long terme, mais, en réalité, c'est un agent très soudain.


Sérieusement, tout en évoluant avec Joy sur cette musique désuète, je me mis à m'imaginer pour ma gouverne ce qui avait bien pu définir au héros de Weequahic une destinée en tout point contraire à celle qu'on lui aurait imaginée du temps que cette musique et son invite sentimentale étaient de saison, et que le Suédois, son quartier, sa ville et son pays connaissaient leur âge d'or, le sommet de leur assurance, avec toutes les illusions dont l'espoir est porteur. Tout en tenant serrée dans mes bras Joy Halpern qui pleurait sans bruit sur la vieille rengaine qui nous enjoignait à nous tous, sexagénaires, de «rêver pour que les rêves se réalisent», je fis entrer le Suédois sur la piste. Ce soir-là, Chez Vincent, pour mille raisons excellentes, il n'avait pu se résoudre à me le demander. Pour autant que je sache, il n'avait pas l'intention de me le demander. La raison de sa présence n'était peut-être nullement de me faire écrire son histoire. C'était peut-être plutôt moi qui me trouvais là pour le faire.

Ça n'a rien à voir avec le basket.

Lorsque j'étais gosse, il était bien le seul à m'avoir inspiré, comme à tant de gamins, le désir d'être un autre. Mais se vouloir dans la gloire d'un autre, qu'on soit enfant ou adulte, est intenable pour des raisons psychologiques si l'on n'est pas écrivain, et pour des raisons esthétiques si on l'est. En revanche, embrasser son héros dans sa descente aux enfers, se laisser envahir par sa vie au moment où tout conspire à le diminuer, s'imaginer en proie à la même infortune, s'impliquer non pas dans son triomphe en cette heure irréfléchie où il polarise notre adulation, mais dans le désarroi de sa chute tragique, voilà qui mérite réflexion.

Me voici donc sur la piste de danse avec Joy, et je pense au Suédois, à ce qui est arrivé à son pays en l'espace d'à peine vingt-cinq ans, entre les années triomphales de la guerre au lycée de Weequahic et le moment où sa fille a fait exploser une bombe, en 1968; je pense à cette mystérieuse, cette troublante, cette extraordinaire transition historique. Je pense aux années soixante et au désordre causé par la guerre du Vietnam, aux familles qui ont perdu leurs enfants, et à celles qui ne les ont pas perdus; mais les Seymour Levov font partie des premières. C'étaient des familles progressistes, pleines de tolérance, de gentillesse, de bonne volonté, qui, justement, ont eu des enfants déchaînés, qui sont allés en prison, qui ont pris le maquis, qui sont passés en Suède ou au Canada. Je pense à la chute vertigineuse du Suédois, qui a dû s'en imputer la responsabilité. C'est par là qu'il faut commencer. Il n'y est pour rien, qu'à cela ne tienne. Il se tient quand même pour responsable. C'est ainsi depuis toujours, il porte des responsabilités monstrueuses, il se contrôle, mais il contrôle aussi tout ce qui menace de déborder, il donne le meilleur de lui-même pour que son monde ne se défasse pas. Oui, pour lui, il va de soi que la cause du désastre est une transgression. Quelle autre explication pourrait-il trouver? Il faut que ce soit une transgression, une seule, même s'il n'y a que lui pour la reconnaître comme telle. Le désastre qui le frappe tient à un manquement de sa part, croit-il.
Mais voilà, lequel?

Je dissipai l'aura du dîner Chez Vincent, où je m'étais empressé de conclure étourdiment que tout était aussi simple qu'il y paraissait, et je fis monter sur scène le jeune homme que nous allions tous suivre en Amérique, notre chef de file sur la voie de l'intégration, qui se sentait ici chez lui à la manière même des wasps, qui était américain sans se forcer: non pas parce que c'était le Juif qui trouve un vaccin, le Juif de la Cour suprême, le plus brillant, le plus éminent ou le plus fort, mais au contraire en vertu de son isomorphisme avec le monde wasp où il trouvait sa place par sa banalité, son naturel, son côté américain moyen. Sur les accords sirupeux de Dream, je m'arrachai à moi-même et à la fête des retrouvailles, et je me mis à rêver. Je rêvai une chronique réaliste. J'entrepris de jeter les yeux sur sa vie; non pas sa vie de dieu ou de demi-dieu dont les triomphes nous faisaient exulter gamins, mais sa vie d'homme aussi vulnérable qu'un autre. C'est ainsi que sans savoir pourquoi - or voici que, comme on dirait ailleurs - je le trouvai à Deal, New Jersey, dans la villa de bord de mer, l'été des onze ans de sa fille, du temps qu'elle ne décollait pas de ses genoux, l'affublait de toutes sortes de tendres sobriquets et ne pouvait «résister», comme elle disait, à l'envie d'explorer du bout du doigt ses oreilles si parfaitement collées à son crâne. Entortillée dans une serviette, elle traversait la maison en courant pour prendre un maillot sec sur la corde à linge, et criait: «Me regardez pas, vous autres!»; plusieurs soirs, elle avait fait irruption dans la salle de bains au moment où il se lavait, et s'était écriée à sa vue: «Oh pardonnez-moi, j'ai pensé que...», à quoi il avait rétorqué: «Ouste! Veux-tu bien fiche-le-camper.» Cet été-là, un soir qu'ils rentraient de la plage en voiture, ivre de soleil, affalée contre son épaule nue, elle avait levé les yeux vers lui et lui avait demandé avec un mélange d'innocence et d'audace, en jouant à la grande avant l'heure: «Papa, embbbbrasse-moi comme tu embbrasses mmmmaman!» Saoulé de soleil lui aussi, plein d'une fatigue voluptueuse après une matinée passée à se laisser rouler par les grosses vagues avec elle, il avait constaté en baissant les yeux dans sa direction que la bretel
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mariecesttoutmariecesttout05 février 2014
On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d’arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d’espoirs, d’arrogance; on ne veut pas faire le tank, on laisse son canon, ses mitrailleuses et son blindage; on arrive devant autrui sans le menacer, on marche pieds nus sur ses dix orteils au lieu d’écraser la pelouse sous ses chenilles; on arrive l’esprit ouvert, pour l’aborder d’égal à égal, d’homme à homme comme on disait jadis. Et, avec tout ça, on se trompe à tous les coups. Comme si on n’avait pas plus de cervelle qu’un tank. On se trompe avant même avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux; on se trompe quand on est avec eux; et puis quand on rentre chez soi, et qu’on raconte la rencontre à quelque un d’autre, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n’y voit que du feu, ce n’est qu’illusion, malentendu qui confine à la farce. Pourtant, comment s’y prendre dans cette affaire si importante- les autres- qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d’autrui et ses mobiles cachés? Est-ce qu’il faut pour autant que chacun s’en aille de son côté ,s’enferme dans sa tour d’ivoire , isolée de tout bruit, comme les écrivains solitaires, et fasse naître les gens à partir de mots, pour postuler ensuite que ces êtres de mots sont plus vrais que les vrais, que nous massacrons tous les jours par notre ignorance? Le fait est que comprendre les autres n’est pas la règle, dans la vie. L’histoire de la vie, c’est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. C’est même comme ça qu’on sait qu’on est vivant: on se trompe. Peut être que le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui, et continuer, rien que pour la balade. Mais si vous y arrivez, vous..alors vous avez de la chance.
+ Lire la suite
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BazartBazart29 mai 2017
« Je me sens solitaire », lui disait-elle quand elle était toute petite, et ne réussit jamais à deviner où elle avait attrapé ce mot. Solitaire. Comment imaginer un mot plus triste dans la bouche d’une enfant de deux ans ? mais elle savait dire tant de choses si jeune, elle avait appris à parler si facilement, au début, si intelligemment – peut-être était-ce la cause de son bégaiement, tous ces mots qu’elle connaissait mystérieusement avant que les autres enfants en soient capables d’articuler leur propre nom, peut-être était-ce la charge émotive trop lourde d’un vocabulaire qui comporte la phrase « je me sens solitaire ».
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cprevostcprevost12 mars 2013
On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d’arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d’espoirs, d’arrogance ; (…) on arrive l’esprit ouvert, pour l’aborder d’égal à égal, d’homme à homme, comme on disait jadis. Et avec tout ça on se trompe à tous les coups. (…) On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux ; on se trompe quand on est avec eux ; et puis quand on rentre chez soi, et qu’on raconte la rencontre à quelqu’un d’autre, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n’y voit que du feu, ce n’est qu’illusion, malentendu qui confirme la farce. Pourtant, comment s’y prendre dans cette affaire si importante – les autres – qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d’autrui et ses mobiles cachés ? Est-ce qu’il faut pour autant que chacun s’en aille de son côté, s’enferme dans sa tour d’ivoire, isolée de tout bruit, comme les écrivains solitaires, et fasse naître les gens à partir de mots, pour postuler ensuite que ces êtres de mots sont plus vrais que les vrais, que nous massacrons tous les jours par notre ignorance ? Le fait est que comprendre les autres n’est pas la règle, dans la vie. L’histoire de la vie s’est se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y a avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. C’est même comme ça que l’on sait qu’on est vivant : on se trompe. Peut-être le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui, et de continuer rien que pour la balade. Mais si vous y arrivez, vous … alors vous avez de la chance
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fredhofredho10 mai 2016
Ce jugement plein de mansuétude qui se donnait comme un refus de juger pouvait bien être un phénomène récent, et sa compassion tout neuve. ça arrive, quand les gens meurent. Le différend qui nous séparait devient caduc, et ces mêmes personnes dont, vivantes, nous trouvions les tares insupportables, offrent désormais une image très engageante, et ce qu'on aimait le moins avant-hier devient, dans la limousine qui suit le corbillard, sujet de compassion amusée, voire d'admiration.
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Vidéo de Philip Roth
Bande annonce du film American Pastoral, adaptation du roman de Philip Roth
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