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EAN : 9782207142219
Éditeur : Denoël (03/10/2019)

Note moyenne : 3.98/5 (sur 109 notes)
Résumé :
Après le très remarqué Sukkwan Island et son premier album personnel, Paiement accepté, Ugo Bienvenu, auteur complet, figure de proue de la nouvelle animation, poursuit son exploration du futur.

En 2120, le data est devenu si volumineux qu'il faut commencer à effacer des données. Toute archive frappée d'un visa d'élimination par le corps des « Prophètes », chargé d'opérer les choix cruciaux, doit être supprimée. Yves, archiviste humaniste du Bureau ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (29) Voir plus Ajouter une critique
berni_29
  21 décembre 2019
Préférence système est un roman graphique, à la fois visionnaire, cruel, humaniste et poétique, signé Ugo Bienvenu.
Étant encore plutôt novice en matière de BD, très timoré en matière de récit d'anticipation, je suis venu vers cette histoire avec quelques hésitations. Je ne regrette pas ce choix car le plaisir fut au rendez-vous.
Imaginez un monde sous la dictature du superficiel... Imaginez un monde où la culture disparaitrait sous l'effet du trop plein d'information et de stockage... Imaginez un monde qui traque, menace celles et ceux qui s'indignent de cela, veulent outrepasser cette loi...
Préférence système est bien plus qu'un récit d'anticipation. C'est un récit d'initiation, d'éducation qui nous parle d'un monde où la mémoire se perd et nous questionne avec intelligence sur le sens d'une telle dérive.
Ici il est question aussi de parentalité, de transmission, c'est un magnifique thème traité avec sensibilité et originalité.
Nous sommes dans le Paris futuriste des années cinquante, c'est-à-dire 2050 et les années suivantes. Pas si futuriste que cela quand on y réfléchit un peu... Alors le récit devient glaçant comme si ce futur improbable nous apparaissait brusquement dans un présent cyniquement évident.
C'est un monde saturé de données, il faut libérer sans cesse de l'espace pour le buzz, les selfies, l'information de masse, tout ce qui est futile, éphémère, abrutit les cerveaux et les âmes.
Alors, c'est un monde où certaines oeuvres d'art délaissées par le public sont condamnées à disparaître, être purgées : ainsi par exemple le fabuleux 2001 l'Odyssée de l'espace, mais aussi des oeuvres théâtrales, romanesques, poétiques que plus personne ne lit désormais. Ainsi il s'agit de faire disparaître Alfred de Musset, Victor Hugo, ou bien Stanley Kubrick pour libérer de la place sur un espace de stockage saturé.
Vous l'aurez compris : nous sommes à quelques encablures, à peine, d'un tel monde...
Un des employés en charge de cette élimination s'appelle Yves Mathon. En toute illégalité, il décide de sauver les oeuvres qu'il chérit pour les copier dans la mémoire du robot domestique Mikki. Sa femme Emmy semble inquiète de cette prise de risque. C'est un monde où transgresser est très dangereux. Des robots enquêteurs Dupont et Dupond, aussi ridicules qu'inquiétants, vont commencer à fouiner et repérer les agissements d'Yves.
Le couple va devoir fuir loin, très loin à la campagne, avec le robot familial qui porte aussi leur enfant, une petite fille qu'Yves et Emmy ont déjà prénommée Isi. S'ensuit alors une seconde partie qui m'a emporté dans des pages où l'action se mêle à des émotions fortes. C'est une sorte d'ode à la nature, au voyage et à la poésie.
Il y a quelque chose dans le graphisme qui tient du pop art. On peut aimer ou ne pas aimer cet esthétisme, il n'empêche qu'il sert totalement l'histoire.
Ici les juges censeurs sont sans visage et font froid dans le dos.
Cette oeuvre m'a fait penser à Farenheit 451.
J'ai aimé ce dialogue entre Yves et Mikki, évoquant la différence entre l'être humain et le robot, l'androïde évoquant avec admiration notre capacité à savoir nous émouvoir. C'est touchant.
Sans dévoiler la fin du récit, il y a quelque chose de touchant aussi lorsque le robot Mikki fait apprendre par coeur à Isi, qui grandit à ses côtés, des poèmes et des chansons, au cas où, on ne sait jamais, il devait disparaître à son tour.
Par coeur... cette expression n'a jamais été aussi à propos pour dire combien la transmission est quelque chose de beau...
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ithaque
  17 février 2020
Emballée par cette histoire du début à la fin !
Pas pour le dessin cependant, c'est le genre de trait que je referme vite fait d'habitude : ça sent l'ordi au kilomètre, les couleurs au karcher, les visages différenciables surtout à leurs accessoires. Et en fait, on s'en fiche, une fois le pied dedans, le récit se propulse de lui-même par un scénario de crack.
Déroulant jusqu'à son terme le fil logique d'une société du clic et du like, l'auteur passe à son aboutissement, flippant parce que très plausible : un mur de fichiers numérisés où est stockée l'intégralité des données, pêle-mêle, sans aucune échelle de valeurs. Tout se vaut, tout est éligible à la valeur sur l'unique base du succès médiatique, Stanley Kubrick et Rimbaud broyés à la moulinette par le dernier tweet débile d'une star d'un jour : ils n'avaient pas fait autant de nombre de vues, les bouffons.
Une petite merveille d'abrutissement des peuples, un kit à la perlimpinpin premier choix.
Le job de Yves : virer des données pour faire de la place à d'autres, car on est à saturation de la mémoire. Devant la commission chargée de valider la destruction définitive d'un fichier, Yves est bourrelé de remords, il ne peut défendre un dossier que si son taux de consultation est suffisant. Il va trouver un moyen pour soulager sa conscience, à ses risques et périls, en utilisant Mikki, son robot domestique, qui se trouve par ailleurs porter l'enfant de Yves et de sa femme.
A noter au passage que l'auteur ne paraît pas gorgé d'optimisme pour le futur des relations homme-femme : Si pendant longtemps sur le podium du pouvoir mal utilisé, l'homme a figuré plus souvent qu'à son tour, là tout est arrangé, la femme rivalise avec brio dans la connerie. Et d'la flûte, encore loupé !
De ce 1er thème du nivellement des valeurs en découle un 2e : une société où il n'y aurait plus de références communes, juste un éparpillement sur des succès éphémères. Finis les films culte, les oeuvres classiques, le passé. La communication se restreint à l'instantané.
« Nous nous sommes construits par les histoires et nous serons effacés par les données ». Quelques phrases bien décochées nous mettent en orbite au bon moment ici et là.
Le verdict final des statistiques, c'est lui aussi bien sûr qui commande les prises de décision de Mikki, le robot ; au cours de leurs nombreux dialogues socratiques, il explique à Yves que ses choix ne sont jamais que le croisement de données. Malgré tout, il exprime un souhait, il voudrait pouvoir dormir, connaître le sommeil comme les humains. Sur le thème croisé déshumanisation de l'homme/ conscientisation des robots, on a de très belles tranches. Pure réussite : les arrêts sur image fixés sur Mikki, muet, impassible, mais qui pense. Je pense notamment à la scène où Yves et Mikki sont assis dans le compartiment d'un train, regardant tous les deux par la vitre, pensifs, et on est possédé par l'envie de comparer ces pensées.
Ugo Bienvenu évite avec talent la surenchère : il nous épargne une débauche de sur-technologie. Comme porté par un trait elliptique qui serait déjà passé de l'autre côté des impasses du progrès, il nous dépose étrangement dans un foisonnement de nature intemporel et particulièrement apaisant. le temps long des saisons et des éléments est magnifiquement rendu (insectes très bien dessinés pour le coup).
Le thème principal de cette bd très riche est la transmission ; pouvons nous faire l'impasse sur l'histoire et la culture ; tout se vaut-il ; une société peut-elle exister sans un socle commun comme liant. Mikki, le robot décroissant, sera l'intermédiaire entre Yves et sa fille , la petite Isi, avec cette image insolite et puissante d'un robot qui confie ses fichiers à la mémoire humaine.
L'auteur, imbibé d'un univers cinématographique, en injecte les cases et le fil du récit, c'est un enrichissement sous-marin très réussi et judicieux de ce scénario passionnant.
Une bd qui apporte beaucoup de plaisir, fait souvent pouffer, émeut maintes fois, et donne à tergiverser à rallonge les jours suivants, continuant à méditer sur ces questions finement scénarisées par Ugo Bienvenu. Bravo à lui.
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jamiK
  08 avril 2020
C'est une variante sur le thème de Fahrenheit 451, remise au goût du jour, futuriste pour un lecteur de 2020.
Concernant la conservation des données culturelles, faut-il faire de la place pour les photos de vacances d'un citoyen lambda qu'il partagera sur le réseau au dépend de films que plus personne ne regarde, d'artiste du XIXe ou XXe siècle. J'ai aimé cette modernisation intelligente et innovante de ce thème classique soulevant des questions sur la valeur des données, des créations, servie par un graphisme froid pour cette ambiance aseptisée. Et ça fait froid dans le dos et donne à réfléchir sur notre propre société. Cette bande dessinée, très différente de son modèle, parvient à remuer, à impressionner, à questionner c'est une lecture marquante et forte.
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Estelleeb
  28 mars 2020
"Si John-Streamy72 veut continuer de partager ses vidéos sur youtube, si Kamelia-72 veut continuer de poster ses photos de vacances [...] Que penseriez-vous si nous disions à K-Rineohmygod qu'elle ne peut plus montrer son corps sur Instagram ? » ... le topo est donné : Comment continuer à poster sur les réseaux sociaux ou diffuser de l'information de masse dans une société où la capacité de stockage est limitée ? Quelles oeuvres culturelles méritent d'être sacrifiées pour gagner en mémoire artificielle ? À l'heure du cloud et de la donnée illimitée, Ugo Bienvenu nous offre dans ce roman graphique, une vision glaçante d'une société futuriste - en 2050 - non loin de la nôtre. À mi-chemin entre 1984 de Georges Orwell et le Meilleur des mondes de Aldous Huxley, il met en scène Yves Mathon qui, chargé de libérer des données (pour ne pas saturer les big data) va faire le choix d'en sauver, à l'encontre des principes d'une société hyper controlée. En choisissant l'oeuvre au contenu « juste des choses que je trouvais belles », Yves va mettre en difficulté sa famille, mais à quel prix ? Je m'arrête là pour ne pas trop en dévoiler mais préparez-vous à des remises en questions - individuelles et collectives - car Ugo Bienvenu va plus loin que le thème de l'intelligente artificielle et des big data en abordant également des sujets plus humanistes comme la filiation ou encore celui de la religion.
Graphiquement c'est également une belle réussite, l'identification est totale. Particulièrement sensible au trait rétro d' Ugo Bienvenu, la froideur des personnes et le réalisme des dessins nous immergent complètement dans cette dystopie contemporaine colorée. Et comme pour les personnages dans Paiement accepté (2017), toute ressemblance avec des personnes existantes n'est pas vraiment... fortuite ? ;)
Gros coup de coeur de mon côté, vraiment ne passez pas à côté de cette bande dessinée, qui même refermée, continue de faire cogiter !
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LeScribouillard
  04 janvier 2020
Vous connaissez le mantra : d'un côté il y a ceux qui disent que les films français, c'est forcément de la m****, et donc qu'il faut surtout pas que les producteurs français quittent leurs bonnes vieilles comédies bas de plafond pour se mettre à faire du cinéma de genre. Et puis il y a ceux qui pensent que le problème vient de l'oeuvre en elle-même plutôt que du groupe ethnique de ses concepteurs, et donc qu'un film français n'est théoriquement pas obligé de se placer sous la trinité Kev Adams / Jeff Tuche / Christian Clavier. Je pense la seconde hypothèse un peu plus vraisemblable.
Avec ma vidéo sur Wrong (qui est le gros outsider de mes tops 2019 — on en reparle dans un article susceptible de faire un peu plus de vues), j'avais fait un peu vite la besogne en déclarant que les français avaient autant de chances de faire de la qualité que les américains. Oui, mais. Tout d'abord, il y a les impératifs du marché de la nationalité qui nuisent à la production d'oeuvres à contre-courant (les comédies pourries rapportent, donc tu fais que ça), ensuite il y a la culture qui est un facteur déterminant au contenu de l'oeuvre ; ainsi la qualité peut se trouver au rendez-vous mais ne pas parler au spectateur car il sera habitué à un autre système de la gestion de la mise en scène, de l'éclairage, du scénario, ect. Ainsi nous avons d'un côté les films étasuniens ou inspirés de la méthode US, basés sur la gestion de l'action et de la rythmique et l'implacable fusil de Tcheckov ; le récit s'y définit comme une construction dont le sommet constitue le final et qui doit paraître dépouillée de tout élément superflu. Dans la méthode européenne, c'est tout le contraire : l'oeuvre est définie par sa texture plutôt que son action, un vide qu'on laisse pour faire place aux émotions et aux dialogues sur la pluie et le beau temps, qui sont censés par exemple dans un drame français retranscrire les errances mentales de l'auteur autour de son thème et ainsi trouver quelques liens de résonance avec le spectateur.
Et ça explique pas mal de choses. D'un côté on a le risque d'accoucher de blockbusters débiles avec presque pas d'émotions mais toute l'emphase mise sur l'action, d'un autre on a le risque de produire un drame français chiant comme la mort qui lui mise tout sur les dialogues. Et le public veut de l'héroïsme, donc il se tourne vers plus facilement vers les amerloques. D'où l'expression : « boring like a french film ». À partir de ce moment, vous avez en France deux possibilités :
• prendre la méthode US et y mêler quelques brins de french touch, ce qui semble le plus indiqué, mais pas forcément le plus abouti. Vous pouvez réussir à mêler une vraie imagerie de blockbuster avec une intrigue et une imagerie semblables en tout point tout en y ajoutant un aspect plus que novateur car votre pays ne possède pas l'aura de l'Amérique triomphante et se fera par conséquence plus terre-à-terre, mais vous faire allumer quand même par (du moins une certaine frange de) la critique (Le chant du loup) ; vous pouvez faire une construction de scénario à la Nolan avec une dimension artistique importante, mais vous planter sur certains points dans votre ambition et ainsi être à jamais voués aux gémonies par un public intransigeant (Vidocq) ; vous pouvez enfin laisser complètement tomber le côté français pour adopter le côté US avec des acteurs américains, mais à trop vouloir imiter sans forcément détenir le savoir-faire, votre film pourrait vite ressembler à une caricature de grosse franchise (Valérian & la cité des 1000 planètes) ;
• prendre la méthode « film français » et jouer la carte à fond.
Et c'est justement le parti pris de Préférences systèmes, qui… Pardon, c'est pas un film mais une BD ? Oui, mais c'est pareil sauf que ça bouge pas : on se voit obligés d'effectuer quand même des choix de cadrage, de script, de dialogues, d'expressions sur la figure des personnages ; de sorte qu'il pourrait aussi bien s'agir d'un film que d'une BD (d'où l'absurdité d'adapter en film Ces jours qui disparaissent par exemple, mais bon c'est le réal de Palmashow qui s'y colle, donc espérons).
Et c'est justement le parti pris de Préférences systèmes, qui fait du pur drame français avec de la SF, parlant ainsi de notre monde et son devenir tels qu'ils sont perçus par le français contemporain… et comment dire ? Y'a du pour et y'a du contre.
Analyse
Donc Préférences systèmes, c'est l'histoire de Yves Mathon, qui bosse pour l'État afin d'effacer les données informatiques devenues inutiles à stocker. Parce qu'on a beau être dans le turfu, bah fatalement un jour ou l'autre on a plus assez de matériaux pour fabriquer assez de disques durs. Sa femme elle bosse pour une web-série sponsorisée sur Playmobil, et leur droïde domestique porte leur gosse dans un utérus artificiel en remplissant son rôle de néo-épouse Moulinex. Tout va bien dans le meilleur des mondes, jusqu'au jour où on lui demande de supprimer 2001, l'odyssée de l'espace… Et on va dire que ça lui plaît moyen.
Préférences systèmes, c'est donc l'histoire de notre passé, qu'est-ce qu'on garde d'autrefois, qu'est-ce qu'on garde de notre humanité. Ce qui s'exprime de deux manières différentes : d'un côté un questionnement sur qu'est-ce qui fait qu'on est pas des robots (surtout quand les robots ont l'air plus humains que vous), d'un autre la disparition de la culture et des connaissances d'autrefois et des opinions divergentes au profit de la culture mainstream. L'aspect contemplatif met l'accent sur la nature face à un monde de plus en plus aseptisé, et en même temps complexe et incompréhensible. Qu'est-ce qu'on va garder de tout ça ? Comment on doit construire notre monde ?
Qualités / défauts
Sauf que bon, tout ça, ça a été fait un paquet de fois. Dès lors, quelle utilité de se pencher sur un raisonnement purement sensoriel plutôt qu'intellectuel, qui nous apporterait des réponses concrètes ? Et même comme ça, est-ce qu'on a pas déjà un sacré paquet d'oeuvres de ce calibre ? Ce qui nous amène à plusieurs impasses :
• la thématique du robot qui s'humanise : on l'a vue des centaines de fois, déclinée de toutes les manières possibles, que ce soit avec la saga Blade Runner, la saga Star Wars, la saga Terminator… Bref, difficile de faire quelque chose de nouveau avec ça, et de ne pas lasser le lecteur d'un thème si souvent revu.
• le syndrome du film français bavard : le gros défaut qu'on pourrait imputer à la plupart des films français est qu'ils ne montrent pas assez par l'image et font tout passer par le dialogue ; on se retrouve avec des monologues démonstratifs, peu réalistes dans un univers qui tend justement à l'être, nous montrer la vie de tous les jours plutôt que l'iconiser comme le cinéma américain. Je pourrais m'étendre davantage dessus en vous faisant un exposé d'après mon sensei M. Mendola… Mais ce serait bien trop long et bien trop hors-sujet.
• le fait qu'on appuie un peu trop sur l'aspect dystopique : c'est pas nouveau en France, toutes les sociétés bureaucratiques ne respectent forcément qu'une logique purement mercantile ou dogmatique. Supprimer 2001 parce qu'il encombre les disques de stockage, soit, mais dire que la daube qu'on balance à la plèbe est sacro-sainte, là c'est un peu forcer le trait. « On en est là, agent Mathon ! Si John-Streamy 72 veut continuer de partager ses vidéos sur Youtube, si Kamelia-72 veut continuer de poster ses photos de vacances, on en est là ! » « Que pensez-vous qu'il se passera si nous disons à K-Rineomygod qu'elle ne peut plus montrer son corps sur Instagram ? Ce sera l'Apocalypse, Yves ! La fin du monde occidental ! »
- Bon, déjà, si on en était à un point aussi extrême, je pense qu'on se mettrait à consommer autrement que sur le Web. Je dis pas que l'État opterait pour la décroissance (faut pas rêver), mais il se réserverait les derniers octets disponibles pour les annonces qu'il ferait au peuple, lui ou les entreprises privées, et nous vivrions avec moins de technologie tout en dépensant autant (il n'y a qu'à voir comment les niveaux de vie ont baissé alors que la vie devient de plus en plus chère).
- Ensuite, avant de vider ce que possède de plus précieux le patrimoine humain pour le remplacer par du superficiel qui marche, faudrait déjà avoir enlevé le superficiel qui marche pas. Donc ça voudrait dire déjà pas mal de vidéos de chats qui parviennent pas à buzzer, des sites sur lesquels on va jamais, des photos à l'intérêt limité. Et pour ça, il faudrait superviser tout Internet… Des milliards de milliards de sites non-stop à mettre à la poubelle, et une poignée de stars du Net produirait assez de contenu pour qu'on soit obligés de continuer d'élaguer ? C'est un peu gros quand même.
- Après, bah je suis désolé mais à mettre que les aspects peu reluisants de ce que les gens vont voir sur Internet, on finit par donner une fois de plus l'air de dire « Ah là là, c'était mieux avant quand il y avait pas les jeunes pour regarder ces machins pourris ». Je pense que même les gens qui regardent ce genre de daubes savent que leur vie en dépend pas au point de descendre dans les rues. Ça pourrait être donné sur le ton de l'humour et de la satire… sauf que nous sommes dans un livre tout ce qu'il y a de plus sérieux.
• et puis il y a cette dimension moralisatrice que je trouve de plus en plus importante dans la SF transhumaniste française ; je n'ai pas encore lu les romans de Laurent Alexandre (un grand ami du blog ), mais ça se faisait déjà bien sentir dans Transparence : on dit tout ce qu'on pense qui va pas dans notre mode de vie, dans notre société, comment il faudrait vivre, comment il faudrait se comporter… Sauf que bien souvent ce sont des vérités que tout le monde sait déjà.
Bref, pas de quoi intéresser la plupart d'entre vous. Pourtant, c'est sans compter des atouts franchement inattendus :
• premièrement, l'aspect graphique. Avec l'avènement du tout-numérique s'est forgée dans l'imagerie populaire l'idée d'un avenir propre, lisse et sans fioritures ; ici, le monde moderne se fait tellement aseptisé qu'il en devient inquiétant. Les casques futuristes sont grotesques et difformes sans jamais qu'on n'en explique l'utilité ; les textures luisent bizarrement, dénuées de toute aspérité humaine ; les robots inspecteurs mais aussi celui du final se trouvent en pleine vallée de l'étrange avec une laideur géométrique et dans leurs couleurs mettant mal à l'aise. le rôle pour la dystopie de déranger est donc ici respecté par ce côté kafkaïen et rigide, qui se traduit également par les planches de format carré et les dessins façon « fil-de-fer ».
• deuxièmement, l'aspect entrepreneurial. L'auteur a bien compris comment marchait une entreprise, avec les cadres paternalistes, qui se veulent sympathiques, qui vous disent quoi faire et quoi penser ; « on compte sur toi », « tu vas quand même pas nous faire ça après tout ce qu'on a vécu »… Comme dirait Philippe Pascot, « le salaud, c'est celui qui raconte des blagues, qui connaît le nom de tes enfants ; t'as envie de te ranger du côté du salaud ».
• et enfin, le retournement de situation au milieu du récit. À ce moment, on entend presque l'auteur nous dire : « Tu l'avais pas vue venir, celle-là, hein ? » Et c'est tant mieux. Parce qu'en plus d'une prise de risques qu'on voit pas tous les jours dans les fictions standard, on bascule d'un coup dans quelque chose de beaucoup moins bavard, de beaucoup plus introspectif, retranscrivant la psychologie des différents personnages avec une justesse de la mise en scène, aussi bien dans les silences que les dialogues.
Là où nous croyions que le héros serait Yves, c'est finalement son robot qui prend le devant de la scène et parvient à réinventer au moins en partie le processus d'humanisation. Dès de la première planche, nous constatons son évolution de manière intime : d'abord découvrant la vie et les savoirs qu'elle contient, puis devenant enceint et donc la créant, et enfin en éduquant la fille pour créer une dernière étape de son cheminement qui survivra à sa mort : celle de la transmission. Et une histoire aussi universelle, même si j'ai pas vraiment eu d'empathie pour les personnages, je dois reconnaître que c'est superbement mis en scène et pas du tout cliché.
Conclusion
Bref, Préférences systèmes ne m'a pas entièrement convaincu : c'est une expérience sensorielle qu'on aurait pu pousser bien plus loin, un drame psychologique qui aurait pu être bien plus poignant. Mais je reconnais aussi que c'est pas la même génération, et que je serais sans doute plus sensible à l'aspect humain si j'avais été un adulte qui a vu notre monde se transformer pour de plus en plus nous échapper des doigts.
Quoi qu'il en soit, Ugo Bienvenu nous prouve une chose avec cet ouvrage : vous avez pas d'argent pour faire un film de genre français ? Faites-le en BD ! Et avec ça on arrivera peut-être à casser quelques stéréotypes sur l'idée que les français sont incapables de faire de la bonne SF ou du bon cinéma et les gens accepteront enfin de financer autre chose avec leurs impôts que Rendez-vous chez les Malawas. Ça pourra pas faire de mal à leur culture…
Lien : https://cestpourmaculture.wo..
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critiques presse (8)
Culturebox   24 août 2020
Dans "Préférence Système", le dessinateur Ugo Bienvenu s'interroge sur la mémoire de l'humanité, désormais dépendante de la capacité des serveurs informatiques.
Lire la critique sur le site : Culturebox
Sceneario   06 janvier 2020
L’intrigue est réellement captivante. Dans une froideur ambiante, elle se déroule linéairement, nous réservant à certains moments des rebondissements imparables, cruels, jusqu’à nous amener à un final qu’on aurait aimé moins ouvert. Les quelques 160 pages s’avalent sans difficulté presque goulument, preuve qu’Ugo Bienvenu est arrivé à titiller intelligemment notre curiosité et nos émotions.
Lire la critique sur le site : Sceneario
Telerama   11 décembre 2019
Supprimer un film de Kubrick pour faire un selfie… Dans “Préférence système”, le dessinateur Ugo Bienvenu imagine un monde où la culture disparaît sous l’effet du trop plein. Une dystopie au plus près du réel, pour alimenter notre réflexion du présent.
Lire la critique sur le site : Telerama
BoDoi   17 octobre 2019
Ugo Bienvenu offre une piste, poétique et légère, certes, mais il laisse le reste du champ de réflexion – immense – au lecteur, ce qui semble un peu facile. Ou à tout le moins peu satisfaisant. Préférence système n’est pas un mauvais livre, sûrement pas. Mais il n’est pas le grand livre de SF qu’il aurait pu être avec une telle idée de départ.
Lire la critique sur le site : BoDoi
Actualitte   08 octobre 2019
Tour à tour récit d'anticipation, d'éducation et de voyage, Préférence système est de loin le projet le plus touchant d'Ugo Bienvenu à ce jour.
Lire la critique sur le site : Actualitte
BDZoom   07 octobre 2019
« Préférence système » est une œuvre à la fois visionnaire, humaniste et contestataire. Elle nous explique clairement que nous portons déjà en nous le futur de l’(notre) humanité.
Lire la critique sur le site : BDZoom
ActuaBD   04 octobre 2019
Le découpage et la composition des séquences témoignent de l’expérience d’Ugo Bienvenu dans l’animation. Il est ainsi capable d’alterner, sans que la lecture soit heurtée, moments contemplatifs, scènes d’action et dialogues soutenus.
Lire la critique sur le site : ActuaBD
BDGest   01 octobre 2019
Un ouvrage vraiment passionnant, à la mise en scène surprenante et efficace qui pose les bases d'une interrogation essentielle sur demain et ses perspectives inquiétantes.
Lire la critique sur le site : BDGest
Citations et extraits (7) Voir plus Ajouter une citation
EstelleebEstelleeb   24 mars 2020
C’est avec les histoires que les hommes ont créé le monde. En adhérant à une histoire commune... Notre problème, aujourd’hui, c’est que nous n’adhérons plus aux histoires. Parce qu’elles n’ont plus le temps de s’ancrer, plus le temps de résonner. Nous nous sommes construits par les histoires et nous seront effacés par les données...
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enisabenisab   19 janvier 2020
-Mandat de destruction D-489... exécutable à 15h30 salle 72, bâtiment G.
-Franchement... La totalité de l’œuvre, tout, commentaires, articles et dossiers afférents tiennent sur 6 GO... On en est là ?
-On en est là, agent Mathon ! Si John-Streamy72 veut continuer de partager ses vidéos sur youtube, si Kamelia-72 veut continuer de poster ses photos de vacances, on en est là ! Que penseriez-vous si nous disions à K-Rineohmygod qu'elle ne peut plus montrer son corps sur Instagram ? Ce serait l'apocalypse, Yves ! La fin du monde occidental !
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Alma93Alma93   13 août 2020
Arrêtez les pendules...
Coupez le téléphone, empêchez le chien d'aboyer pour l'os que je lui donne.
Faites taire les pianos, et sans roulements de tambours, sortez le cercueil à la fin du jour.
Que les avions qui hurlent au-dehors, dessinent ces trois mots : il est mort.
Nouez voiles noirs aux colonnes des édifices, gantez de noir les mains des agents de police.
Il était mon nord, mon sud, mon est et mon ouest.
Ma semaine de travail...
Mon dimanche de sieste.
Mon midi, mon minuit.
Ma parole, ma chanson.
Je croyais que l'amour ne se finirait jamais.
J'avais tort.
Que les étoiles se retirent : qu'on les balaye.
Démontez la lune et le soleil.
Videz l'océan.
Arrachez les forêts.
Car rien de bon ne peut advenir désormais.

Funeral Blues, poème de W.H. Auden (1938)
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Alma93Alma93   13 août 2020
- Ce qui fait de vous des individualités, c'est votre perception parcellaire du monde.
Nous, les robots, vous envions votre capacité à sélectionner des parties du réel, d'en isoler des constituants et de vous construire à partir d'eux.
C'est ce qui vous permet de faire des choix que nos calculs, nos associations mathématiques ne permettront jamais.
Vous vous attachez à un détail jusque-là insignifiant, et ce détail par vous devient tout.
Votre nature, c'est finalement de ne rien pouvoir résoudre.
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Alma93Alma93   13 août 2020
- Vous allez de gauche à droite puis de droite à gauche, vous vous arrêtez deux secondes avant de vous mettre à trottiner sans raison valable sur quelques mètres pour vous remettre à marcher...
Vous êtes un mystère pour nous, et même pour vous, parfois.
-Ca, je ne te le fais pas dire, nous sommes une espèce étrange ! J'aimerais savoir comment vous, les robots, pensez.
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Videos de Ugo Bienvenu (6) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Ugo Bienvenu
À l'occasion du Festival International de la Bande Dessinée 2020, Ugo Bienvenu vous présente "Préférence système" aux éditions Denoël Graphic.
Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2349914/ugo-bienvenu-preference-systeme
Notes de Musique : Youtube Library
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