AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Benoît Coeuré (Traducteur)
EAN : 9782070728930
116 pages
Éditeur : Gallimard (22/01/1993)

Note moyenne : 4.38/5 (sur 16 notes)
Résumé :
la lente avancée du bateau à travers la nuit était comme le passage d'une pensée cohérente à travers le subconscient.Des deux côtés, baignant dans l'eau d'encre, se dressaient les énormes coffres sculptés de sombres palazzi remplis d'insondables trésors- de l'or assurément, à en juger par la faible lueur électrique jaune qui sourdait parfois par les fentes des volets.
L'atmosphère de tout cela était mythologique, cyclopéenne pour être précis: j'étais entré d... >Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
MarianneL
  21 février 2015
Publié en 1992, ce long poème en prose forme une peinture amoureuse, parfois érotique, de Venise, sirène sinueuse aux odeurs d'algues glacées, depuis la première arrivée de Joseph Brodsky en gare de Venise lors d'une nuit froide de décembre, juste après son expulsion d'Union Soviétique en 1972, inaugurant une longue série d'incursions dans la ville chaque hiver pendant dix-sept années.
Loin des hordes de touristes qui envahissent Venise à partir du printemps, cette méditation sur la beauté de pierre et d'eau de la ville, sur l'immobilité somptueuse des édifices et des statues face à l'anarchie des flots laisse entrevoir les correspondances avec Saint-Pétersbourg, la ville d'origine du poète.
«La lente avancée du bateau à travers la nuit était comme le passage d'une pensée cohérente à travers le subconscient. Des deux côtés, baignant dans l'eau d'encre, se dressaient les énormes coffres sculptés de sombres palazzi remplis d'insondables trésors – de l'or assurément à en juger par la faible lueur électrique jaune qui sourdait parfois parmi les fentes des volets. L'atmosphère de tout cela était mythologique, cyclopéenne pour être précis : j'étais entré dans cet infini que j'avais contemplé sur les marches de la stazione et voilà que je passais au milieu de ses habitants, devant une troupe de cyclopes endormis reposant dans l'eau noire et qui, de temps en temps, se dressaient et soulevaient une paupière.»
L'oeil de Brodsky capte les couleurs changeantes de Venise, depuis les brumes du matin lorsqu'elle prend «des allures de porcelaine», en passant par l'exploration crépusculaire des innombrables pièces en enfilade d'un palazzo, jusqu'aux profondeurs de la nuit où la ville tout entière «est comme un orchestre gigantesque avec les pupitres faiblement éclairés des palazzi, le choeur incessant des vagues et le falsetto d'une étoile dans le ciel d'hiver», dans cette ville qui ne doit pas devenir un musée puisqu'elle est déjà une oeuvre d'art.
Porté par la pensée mouvante comme les eaux de Venise et par l'oeil qui capte les beautés de la ville, "Acqua alta" est aussi une méditation sur le temps qui passe et la mémoire, les relations entre inanimé et vivant, entre vie et mort.
«L'oeil acquiert dans cette ville une autonomie comparable à celle d'une larme. La seule différence est qu'il ne se détache pas du corps, mais le soumet tout entier. Au bout d'un certain temps - le troisième ou le quatrième jour – le corps commence à se considérer lui-même comme le simple support de l'oeil, comme une sorte de sous-marin dont le périscope tantôt s'étire, tantôt se rétracte.»
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          130
batlamb
  23 novembre 2019
Pour Joseph Brodsky, Venise est une femme à l'odeur d'algue glacée. Comme il nous le raconte, il découvrit pour la première fois cette ville en hiver, alors que l'odeur de ces algues planait sur les canaux, durant une ballade en gondole aux côtés d'une femme sur laquelle le jeune Brodsky projetait alors tous ses fantasmes, se condamnant à la perdre rapidement de vue, puisqu'il ne la distinguait qu'à travers des rêves de palais cyclopéens peuplés de dorures. En cherchant à atteindre cette femme, il se perdit en lui-même, en ses propres reflets dans l'eau glaciale, et Venise tout entière devint l'objet de son amour, renouvelé au fil des hivers.
C'est d'ailleurs à l'hiver de sa vie que Brodsky publie cette oeuvre, sa dernière, après une vie mouvementée qui l'aura vu changer de langue d'écriture, du russe à l'anglais.
Ici, l'eau de Venise participe de sa langue, relie les différentes périodes de sa vie, et rétablit l'unité en lui d'une façon très paradoxale, car l'eau diffracte et éclate les reflets. Comme la mémoire. Brodsky se retourne sur les innombrables visites à Venise ayant succédé à son périple initial, et retrace la topographie de la ville à grand coups d'ellipses et de métaphores, d'une façon pas très éloignée de celle de Mandelstam évoquant Saint-Pétersbourg dans le Timbre Égyptien : Brodsky partage son art du rapiéçage, dans la mesure où il brouille le temps et l'espace au sein d'une narration néanmoins fluide, semble-t-il impulsée par les idées qui traversent spontanément son esprit. Livré aux méandres et aux rapides de sa pensée, il prend le risque de ne pas être cohérent. Par exemple, quand il prétend ne pas être un esthète mais un simple observateur, j'ai envie de lui répondre : « mon oeil ! », tant l'amour du beau suinte de chaque page de ce livre. Il tient aussi des réflexions que d'aucun trouveraient frivoles, voire condamnables, comme quand il nous dit que si l'on est intelligent, on est un peu décadent à 28 ans (humpf !)
Mais c'est peut-être le manque de pertinence qui permet d'être impertinent, de sortir des canaux trop souvent empruntés par les gondoles touristiques. Il en vient à se vanter de dériver vers le superficiel, de s'intéresser surtout à la surface de la ville (en particulier la surface aqueuse), plus durable selon lui que les intérieurs éphémères, où, incarné par la poussière, le temps se substitue aux habitants et à leurs objets. Un objet étant « ce qui rend l'infini intime ». Ainsi Brodsky a-t-il l'ambition de prendre l'eau pour objet, de se fondre dans quelque chose « d'aussi grand que le temps ». Car l'eau donne forme au temps, et c'est pourquoi elle engloutira un jour Venise, au rythme où vont les choses. Mais voilà, lui était éphémère, et proche de la mort au moment de déclarer son amour à cette ville et à ses eaux. de plus, il n'était pas si superficiel, comme en témoigne son érudition intimidante, dont il joue : j'oserais dire qu'il en fait un peu parade comme au carnaval. Les contradictions traversent ce livre et poussent finalement Brodsky à passer aux aveux en comparant l'incohérence de son oeuvre à celle des rêves, et les rêves à l'Italie, via Anna Akhmatova : « l'Italie est un rêve qui ne cesse de revenir pour tout le reste de la vie ». Mnémosyne accomplit son rôle en lui désignant cette poétesse tutélaire comme symbole de la femme retrouvée. Brodsky peut s'endormir à jamais, dans le cimetière de Venise où il repose maintenant.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          82
ninamarijo
  18 août 2017
Voilà un livre original, un séjour à Venise hors du commun, une ode, un poème d'amour et de tendresse à une bien aimée, Venise, la cité sortie des eaux. La plume de Joseph Brodsky intelligente et pleine d'humour nous livre un récit magistral qui nous éblouit. On lit ... on relit... c'est l'étonnement puis l'émerveillement. Avec Brodsky on erre, l'hiver, "parce que l'hiver est plus fort"," dans les rues étroites et sinueuses comme des anguilles". On pousse les portes des palazzi, des "chiesa" et à nos côtés il convoque les plus grands noms : la lumière de Giorgione et Bellini, les drapés de Tiepolo et le Titien, la musique de Vivaldi...
"Cette ville est celle de l'oeil : il darde, bat, oscille, plonge, tangue. Sa gélatine à nu s'attardé avec une jubilation atavique sur le reflets des palazzi, des talons aiguilles, des gondoles... Cette ville colle à la peu comme une algue glacée"
Plongez dans Venise et laissez votre oeil vous guider vous ne serez pas déçus !
Un pur bonheur.
Commenter  J’apprécie          160
ThibaultMarconnet
  28 avril 2020
Un poète à Venise
Joseph Brodsky nous parle de Venise comme on éveillerait sa bien-aimée, en chuchotant des mots d'amour dans le creux de son oreille. Son verbe est fin comme de la poudre d'or et salé comme l'eau de la lagune vénète. A Venise, le génie du lieu a ceci de fabuleux qu'il nous dépossède de notre moi étriqué. Voici une ville qui met à terre notre ego mesquin. Elle est un songe éveillé plus grand que les rêves les plus fous, une île qui semble marcher sur l'eau avec des jambes de bois. Nous autres humains, n'y sommes acceptés qu'à titre gracieux.
Comme une Atlantide encore épargnée par la noyade, cette cité lacustre est un labyrinthe enchanteur. Seul un Dédale pouvait imaginer une telle ville. Nul fil d'Ariane ne pourra cependant guider le voyageur : se perdre dans Venise fait partie de la règle du jeu.
Joseph Brodsky convoque sous sa plume des métaphores d'une grande beauté, d'une puissance créatrice rare et surprenante : le ressac de son imaginaire le conduit sans cesse vers des images empruntées à la vie sous-marine.
Acqua Alta se déroule sous les yeux du lecteur comme une Fata Morgana flottant au ras des canaux d'un vert d'absinthe : c'est un mirage tout imprégné d'eau et de soleil. le bestiaire de cet ouvrage se compose essentiellement de poissons et de lions – ces fameux lions qui semblent veiller sur la Sérénissime comme sur une reine de marbre. Par son regard de poète subtil, Brodsky nous invite à lever le voile sur une Venise insoupçonnée, mystérieuse, plus secrète qu'un livre fermé. Comme un ballet sur l'eau, celle-ci tournoie dans l'ivresse : ballerine vêtue de vert, de blanc et de rouge.
Au cours de sa vie fugace, Brodsky s'est rendu environ dix-sept fois dans Venise – presque chaque année et toujours en hiver. Ce fils de la Russie a trouvé là un havre de beauté inépuisable. Son livre a ceci de savoureux qu'il navigue tour à tour entre un lyrisme flamboyant ; des évocations grotesques, irréelles ; des anecdotes comiques ou dramatiques ; des parfums de légende ; de sublimes fulgurances. Acqua Alta est un kaléidoscope unique fabriqué de main de maître par un mage russe, véritable thaumaturge du langage.
Tel un médecin du beau, Brodsky tâte le pouls de Venise et se fait son scribe fidèle et inspiré. La pâle lumière des réverbères et l'ombre des eaux serpentines scintillent devant nos yeux de lecteurs envoûtés : la grâce se mêle souvent à un certain effroi.
Il y a du sable infiltré dedans ces pages ; l'odeur si évocatrice pour l'auteur des algues glacées ; l'errance passionnée d'un poète amoureux ; la froide humidité de l'hiver ; la nebbia, épais brouillard qu'aucun couteau ne peut trancher et qui habille Venise en certaines périodes, etc.
Acqua Alta est la vision d'un homme tout entier habité par la parole créatrice : un poète dont les mots courent sur le papier comme autant de flammes noires qui nous éveillent à la beauté et ressuscitent notre regard endormi.
Thibault Marconnet
16/03/2014
Lien : http://le-semaphore.blogspot..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          50
Davjo
  05 janvier 2016
Une nuit de décembre, un voyageur coiffé d'un borsalino et vêtu d'un trench coat arrive en train à Venise. Avant même de voir la dentelle verticale des façades, les coupoles recouvertes de zinc et le profil penché des campaniles, l'odeur des algues glacées l'emplit de bonheur.
Au moment de l'écriture de ce long poème en prose, il est venu dix-sept fois, il a observé dix-sept hivers le visage de cette ville. Car l'oeil est le sens roi dans une cité qui lance un défi à la beauté.
L'oeil acquiert dans cette ville une autonomie comparable à celle d'une larme.
Ici, les nuits sont pauvres en cauchemars mais elles peuvent être froides, très froides même dans les appartements de circonstance aux plafonds élevés que le poète déniche pour ses pèlerinages annuels. Tout autour la ville toute entière est comme un orchestre gigantesque.
Voilà un beau texte, très littéraire, où le poète russe cherche à comprendre sa fascination pour la cité des Doges, il mêle souvenirs personnels (visite d'un palazzo et son enfilade de pièces vides, ses tentures, ses miroirs et la poussière) et impressions fugaces, descriptions saisissantes, sans rien cacher des difficultés de la vie pratique, les difficultés à venir et à vivre ici, d'y trouver un logement, et son coeur malade qui fait peser sur sa vie comme une menace. Ce livre, écrit en anglais, fut publié en 1992, quatre ans avant la mort de Joseph Brodsky.

Lien : http://killing-ego.blogspot...
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          81

Citations et extraits (19) Voir plus Ajouter une citation
ninamarijoninamarijo   14 août 2017
Voyager sur l'eau, même pour de courts trajets, a quelque chose d'essentiel. Vous savez que vous ne devriez pas vous trouver là, tant par les yeux, les oreilles, le nez, le palais ou la paume que par les pieds qui trouvent étrange de fonctionner comme un organe des sens. L'eau remet en question le principe d'horizontalité, surtout la nuit, quand sa surface ressemble à une chaussée... Sur l'eau, votre sens de l'autre se fait plus subtil, comme s'il était affiné par un danger que vous courez l'un et l'autre et aussi bien que l'un par l'autre. Perdre le cap est une notion aussi bien psychologique que nautique.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          121
DavjoDavjo   05 janvier 2016
Les soirs d’hiver, la mer, gonflée par un vent d’est contraire remplit à ras bord les canaux et parfois les fait déborder. La ville se retrouve dans l'eau à la cheville et les bateaux, attachés comme des animaux aux murs, pour citer Cassiodore, piaffent. Ayant goûté de l'eau, le soulier du pèlerin sèche sur le radiateur de la chambre d'hôtel; l'indigène plonge dans son placard pour y pêcher sa paire de bottes en caoutchouc. Acqua alta dit une voix à la radio, et le trafic humain descend au-dessous de l'étiage.
Les rues se vident; boutiques, bars, restaurants et trattorias baissent leur rideau. Seules les enseignes restent allumées, s’autorisant enfin un peu de narcissisme tandis que le pavé fait un instant, superficiellement, concurrence aux canaux.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          80
Charybde2Charybde2   16 août 2014
C’était une nuit de vent, et avant même que ma rétine ait enregistré quoi que ce soit, je fus submergé par une sensation de bonheur total : mes narines étaient frappées de ce qui en a toujours été pour moi le synonyme, l’odeur des algues glacées. Pour certains, c’est l’herbe fraîchement coupée ou le foin ; pour d’autres les senteurs de Noël : aiguilles de pin et mandarines. Pour moi, ce sont les algues glacées – en partie à cause de la sonorité de l’expression elle-même, quasiment une onomatopée (en russe, algues est un mot superbe, vodorosli), en partie à cause de la vague incongruité et du drame subaquatique que suggère cette notion. Il est des éléments dans lesquels on se reconnaît ; à l’époque où je respirais cette odeur sur les marches de la stazione, cela faisait beau temps que drames cachés et incongruités étaient devenus mon fort.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          50
batlambbatlamb   23 novembre 2019
A tear can be shed in this place on several occasions. Assuming that beauty is the distribution of light in the fashion most congenial to one's retina, a tear is an acknowledgment of the retina's, as well as the tear's, failure to retain beauty. On the whole, love comes with the speed of light; separation, with that of sound. It is the deterioration of the greater speed to the lesser that moistens one's eye. Because one is finite, a departure from this place always feels final; leaving it behind is leaving it forever. For leaving is a banishment of the eye to the provinces of the other senses; at best, to the crevices and crevasses of the brain. For the eye identifies itself not with the body it belongs to but with the object of its attention. And to the eye, for purely optical reasons, departure is not the body leaving the city but the city abandoning the pupil. Likewise, disappearance of the beloved, especially a gradual one, causes grief no matter who, and for what peripatetic reason, is actually in motion. As the world goes, this city is the eye's beloved. After it, everything is a letdown. A tear is the anticipation of the eye's future.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          32
AmbagesAmbages   18 septembre 2018
En général, l'amour arrive à la vitesse de la lumière ; la séparation, à celle du son. C'est le passage d'une vitesse à l'autre, la déperdition, qui rend l'oeil humide.
Commenter  J’apprécie          180

Videos de Joseph Brodsky (4) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Joseph Brodsky
Joseph BRODSKY – Poète russe, Citoyen américain (DOCUMENTAIRE, 1989) Un documentaire de Christophe de Ponfilly et Victor Loupan diffusé le 6 mars 1989 sur France 3. Participants : Mikhail Barychnikov, Susan Sontag, Derek Walcott, Alexandre Guinzbourg et le poète en personne.
Dans la catégorie : Littérature russeVoir plus
>Littérature des autres langues>Littératures indo-européennes>Littérature russe (472)
autres livres classés : veniseVoir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox





Quiz Voir plus

La littérature russe

Lequel de ses écrivains est mort lors d'un duel ?

Tolstoï
Pouchkine
Dostoïevski

10 questions
329 lecteurs ont répondu
Thèmes : littérature russeCréer un quiz sur ce livre