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ISBN : 2258162831
Éditeur : Les Presses De La Cite (28/02/2019)

Note moyenne : 5/5 (sur 1 notes)
Résumé :
Les plus belles histoires d'amour ne meurent jamais.

Les plus belles histoires d’amour ne meurent jamais.
Elles continuent de vivre dans nos souvenirs et les coïncidences cruelles que notre esprit invente.
Mais quand, pour Nathy, ces coïncidences deviennent trop nombreuses, doit-elle croire qu’il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous ?
Qui s’évertue à lui faire revivre cette parenthèse passionnelle qui a failli balayer sa... >Voir plus
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Citations et extraits (5) Ajouter une citation
JIEMDEJIEMDE   23 février 2019
Regarde-toi, Nathalie. T’es belle. T’es tout sourire. T’es romantique. T’es plus croustillante qu’une frite à la sauce brune dans une poutine.
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mimo26mimo26   12 février 2019
2019

J’arrive porte M.

J’essaye de repousser ces souvenirs qui tambourinent dans mon crâne, les uns après les autres, comme s’ils voulaient à nouveau défiler, exister, revivre pour de vrai.

Je parviens tant bien que mal à chasser les images d’avant le décollage, en 1999, le passager pour Chicoutimi, Flo surexcitée, mais pas complètement les accords de guitare. La partie la plus raisonnable de mon cerveau tente de faire preuve d’autorité : Ma belle, arrête de délirer !

Je range la liste des membres d’équipage dans la poche de mon uniforme et je serpente entre les voyageurs qui attendent. Sagement, pour la plupart. Seuls quelques-uns, plus pressés, ou arrivés trop tard pour trouver un siège libre, commencent à former une ligne devant la porte d’embarquement. Les passagers ne monteront pas dans l’avion avant vingt minutes, pourtant je sais d’expérience que petit à petit, les gens se lèveront pour allonger la file d’attente improvisée, au lieu d’attendre patiemment assis.

J’aurais préféré.

Ça aurait été plus simple pour tous les observer.

Je me sens stupide d’être venue jusqu’à la salle d’embarquement, alors que tous les collègues m’attendent déjà en cabine. A dévisager ainsi chaque passager. Aucun, d’ailleurs, ne vient me demander de renseignements, ni pour Chicoutimi, ni pour nulle part. Mon esprit continue de jouer au ping-pong entre passé et présent, obsédé par les coïncidences entre aujourd’hui et il y a vingt ans : un vol Paris-Montréal, avec Flo, qui décolle porte M, piloté par le commandant Ballain, avant d’enchaîner sur L.A. Je tente une nouvelle fois de me raisonner. D’ordinaire, être hôtesse de l’air ne m’empêche pas d’avoir les pieds sur terre.

Ce n’est pas la première fois que je ressens cette impression d’avoir déjà vécu la même scène, dans le même couloir, à la même porte d’embarquement, dans le même avion, avec les mêmes équipages, et de ne plus savoir quelle heure il est, ni qui je suis, ni où je vais, Pékin, Pointe-Noire ou Toronto, surtout quand les vols se répètent trop rapidement et que les jetlags s’accumulent. Oui, elle est fréquente cette sensation de déconnexion, hors sol, hors temps, après l’enchaînement des nuits de vol, en revenant chez moi.

Mais jamais en partant !

Jamais en arrivant de Porte-Joie après cinq jours de repos.

Malgré moi, malgré ce qui me reste du sens des réalités, je scrute chaque visage dans la salle d’embarquement, et plus encore, je me concentre pour écouter chaque son.

Même si je n’ose pas me l’avouer, pas vraiment, je sais ce que je cherche dans cette salle d’attente surpeuplée.

Une casquette écossaise !

Des cheveux bouclés, peut-être aujourd’hui argentés.

Et à défaut de les trouver, entendre une discrète mélodie jouée à la guitare sèche dans un coin de l’aéroport.

Quelle gourde !

Tout en laissant mon regard inspecter le hall, je tente d’apaiser mon trouble. La Nathalie d’aujourd’hui n’a-t-elle rien compris ? N’a-t-elle pas assez souffert ? La Nathy d’il y a vingt ans ignorait ce qui l’attendait… mais pas la Nathalie d’aujourd’hui ! Je ne vais pas laisser les fantômes venir me tirer les pieds pour trois coïncidences ridicules. La porte M du terminal 2E en 2019 n’a rien à voir avec celle de 1999. Des écrans ont surgi partout, géants aux murs ou miniatures, entre les mains des voyageurs. Certains, pour les recharger, pédalent ou les placent dans des box fermés à clé ! Les salles d’embarquement sont devenues des stations-service où l’on fait le plein de batterie avant de partir.

Mes yeux pourtant, malgré moi, poursuivent leur traque, ils se sont posés au moins trois fois sur chaque voyageur… Les jeunes, stupidement, et ceux de cinquante ans, évidemment… Aucun ne lui ressemble, de près ou de loin. Aucun ne porte de guitare ni aucun autre instrument. Aucun ne joue de quoi que ce soit pour les autres. Chacun possède sa propre musique et l’écoute en silence, branché sur ses propres écouteurs.

Le dieu farceur doit avoir épuisé son stock de blagues. Le passé ne revient jamais, même si la vie est truffée de souvenirs qui viennent vous chatouiller. On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau, comme disent les Grecs, les Japonais ou je ne sais quel peuple soi-disant empreint de sagesse. On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau, même si elle s’écoule aussi lentement que la Seine au bout de mon jardin. La vie est un long fleuve tranquille, avec une cascade de temps de temps, histoire de provoquer quelques petits clapotis, et surtout de ne pas pouvoir la remonter à contre-courant…

So long, Yl…

— Nathy ?

La voix me sort de ma rêverie. Je me retourne. Flo se tient derrière moi. Uniforme impeccable et chignon blond perlé de gris, quelques rides en plus depuis notre dernier vol pour Kuala l’hiver dernier, mais excitée comme une ado qui va faire son premier tour de moto.

— Nathy, répète Flo, qu’est-ce que tu fais ? Viens vite. Tu ne devineras jamais !

— Quoi ?

— Y a Robert dans l’avion.

Robert ?

Je veux répondre mais le prénom se bloque dans ma gorge.

Robert ?

Tous les traits de mon visage se paralysent. Comme je peux, je m’accroche à ma valise. Flo remarque que je titube, elle éclate de rire et me soutient en posant ses mains sur mes épaules.

— Oui ! Robert Smith, ma grande ! Le chanteur des Cure.Je te jure, il vit encore ! Ils tournent encore, ils sont dans l’avion ! Putain, Nathy, j’ai l’impression d’avoir vingt ans de moins !

.......

J’ai encaissé le choc. En apparence du moins. Les millions de kilomètres passés à somnoler à côté du cockpit aident à fonctionner en mode sourire automatique. J’ai suivi Flo jusqu’à l’Airbus, les jambes en coton, et je me suis appuyée à la carlingue pour accueillir chaque passager de la classe économique, laissant à Flo le soin de s’occuper de la business et de ses ex-stars de la pop anglaise qui jouent au Métropolis, la salle de concert historique de Montréal, dans trois jours. Le lendemain de notre retour.

Mon cœur continue de battre à une vitesse supersonique alors que j’écoute Jean-Max débiter son baratin en prenant l’accent québécois : « Ici le commandant Ballain, attachez vos ceintures les chums, on a fini de gazer, ça va clancher. »

Une bonne blague du pilote fait davantage pour la réputation de la compagnie qu’un bon plateau-repas, paraît-il. Les passagers rient de bon cœur. Les hôtesses qui volent avec Jean-Max pour la première fois aussi, subjuguées par l’humour du commandant poivre et sel. Seuls Georges-Paul, Flo et Sœur Emmanuelle, les plus expérimentés des navigants, jouent les blasés. Georges-Paul envoie un dernier message sur son portable, Flo rajuste son chignon avant de retourner servir le champagne à ses rock stars oubliées, tandis que Sœur Emmanuelle frappe dans ses mains.

Au boulot !

J’exécute la pantomime des consignes de sécurité, affublée de mon masque de Dark Vador, parfaitement coordonnée avec Georges-Paul et Charlotte, ma petite stagiaire protégée. Nous avons intérêt à ne pas nous planter dans la chorégraphie, Sœur Emmanuelle nous surveille avec la raideur d’une maîtresse de ballet. Elle est la dernière des chefs de cabine à considérer que le rappel des consignes présente un intérêt. Je suis certaine que si elle pouvait, elle interdirait les portables, la lecture de magazines et même les conversations privées pendant que les hôtesses les miment. Ou bien elle préviendrait les passagers qu’après l’exposé, y a interro pour vérifier si tout le monde a bien écouté.

Le rappel des consignes de sécurité, sous le contrôle de Sœur Emmanuelle, dure deux fois plus de temps que d’ordinaire, mais permet, petit à petit, aux battements de mon cœur de s’apaiser.

Je continue d’occuper mes pensées en m’activant dans les allées, je rassure un enfant qui pleure, je déplace un voyageur compréhensif pour que deux amoureux séparés puissent voyager ensemble, je m’assois enfin avant que l’Airbus décolle et que Jean-Max annonce « Ostie, restez assis, le char va décoller ! ».

Ma respiration retrouve un rythme normal alors que l’avion s’éloigne de Paris. Georges-Paul précise que nous sommes déjà au-dessus de Versailles. Ceux qui l’entendent se penchent vers le hublot pour vérifier, et confirment, impressionnés.
Je suis à peu près apaisée, je crois, mais la voix de Flo continue de cogner en écho dans mon cerveau : Y a Robert dans l’avion ! Robert Smith, ma grande ! Le chanteur des Cure. Je te jure. Je n’arrive pas à distinguer si ces mots sont ceux d’il y a vingt minutes, ou ceux d’il y a vingt ans. Je n’ai plus envie de jouer au jeu des probabilités, je me contente d’ajouter cette nouvelle coïncidence à la liste des précédentes : un vol Paris-Montréal, piloté par Jean-Max Ballain, accompagnée par Florence… et le groupe Cure au grand complet en business class ! Une seule de ces coïncidences aurait dû suffire à me rendre folle. Peut-être, au fond, est-ce leur accumulation qui m’aide à continuer de chercher une explication, à me dire que je suis victime d’une caméra cachée, ou d’une mauvaise blague, ou d’une hallucination. Que tout ça n’est qu’un simple concours de circonstances, une de ces anecdotes incroyables qui n’arrivent qu’une ou deux fois dans une vie et qu’ensuite, quand tout s’est calmé, on aime transformer en bonne histoire à raconter.

A qui ? A qui pourrais-je la raconter ?

La raconter, ce serait avouer. Avouer l’effroyable. Avouer ma malédiction. Celle que j’ai emmurée, pendant toutes ces années.



L’avion ronronne maintenant, flottant au-dessus d’une mer de nuages. Je me lève, je sers les plateaux-repas, je rapporte des couvertures supplémentaires, j’explique comment on baisse les sièges, comment on éteint les lumières, puis je laisse l’avion se taire. Plonger dans le noir et le silence.
Assise seule à l’arrière de l’appareil, la tête appuyée contre le rideau du hublot, je me perds dans mes pensées. Je me persuade qu’il reste une différence entre le vol de 1999 et le vol d’aujourd’hui, une différenc
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mimo26mimo26   12 février 2019
12 septembre 2019

— J’y vais.

Olivier est assis devant la table de la cuisine, les mains jointes en porte-gobelet autour de sa tasse de café ; son regard traverse la fenêtre et le porte bien plus loin, bien au-delà des confins du jardin, bien au-delà de l’atelier, jusqu’aux brumes de la Seine. Il me répond sans même se tourner vers moi.

— Tu es vraiment obligée ?

J’hésite. Je me lève et tire la jupe de mon uniforme. Je n’ai pas envie d’engager une longue conversation. Pas maintenant. Pas le temps. Je me contente de sourire. D’ailleurs, lui aussi. C’est sa façon de poser les questions sérieuses.

— Je suis convoquée à Roissy, terminal 2E, à 9 heures. Faut que je passe Cergy avant l’ouverture des bureaux.

Olivier n’ajoute rien, ses yeux suivent les courbes du fleuve, les caressent du regard comme pour en apprécier la perfection infinie, au ralenti, avec cette même patience qu’il prend pour évaluer l’arrondi d’une tête de lit, la cambrure d’une commode dessinée sur mesure, l’angle des poutres d’une pièce voûtée. Cette intensité avec laquelle il me regarde toujours, quand je sors de la douche et me glisse dans le lit. Cette intensité qui à cinquante-trois ans me rend belle, encore, à m’en faire frissonner. Dans ses yeux. Dans ses yeux uniquement ?

Tu es vraiment obligée ?

Olivier se lève et ouvre la porte-fenêtre. Je sais déjà qu’il va avancer d’un pas et jeter les miettes du pain d’hier à Geronimo, le cygne qui a construit son nid au bout de notre allée, sur les berges de la Seine. Un cygne apprivoisé qui défend son territoire, et par la même occasion le nôtre, mieux qu’un rottweiler. Nourrir Geronimo, c’est le rituel d’Olivier. Olivier aime les rituels.

Je devine qu’il hésite à me reposer sa question, cette question rituelle à chaque fois que je m’en vais :

Tu es vraiment obligée ?

Depuis le temps, j’ai compris que cette question d’Olivier ne se résume ni à un trait d’humour un peu répétitif, ni à me demander si j’ai deux minutes pour prendre un café avant de filer. Son Tu es vraiment obligée ? va bien au-delà, il signifie, tu es vraiment obligée de continuer ce foutu boulot d’hôtesse de l’air ?, de nous quitter quinze jours par mois, de continuer à parcourir le monde, de vivre en décalé, Tu es vraiment obligée ?, maintenant que la maison est payée, maintenant que les filles sont élevées, maintenant que nous n’avons plus besoin de rien. Tu es vraiment obligée de garder ce travail-là ? Olivier m’a posé la question cent fois : qu’ont-ils de plus, les chalets des Andes, de Bali ou du Canada, que notre maison de bois que j’ai construite pour vous de mes dix doigts ? Olivier m’a proposé cent fois de changer de métier : tu pourrais travailler avec moi à l’atelier, la plupart des femmes d’artisan s’associent à leur mari. Tu pourrais faire la comptabilité ou le secrétariat de la menuiserie. Plutôt que de claquer notre fric à payer des sous-traitants incompétents…

Je sors de mes pensées et prends ma voix enjouée de business class.

— Allez, faut pas que je traîne !

Pendant que Geronimo se gave de baguette tradi aux céréales, je suis des yeux la course d’un héron cendré qui s’envole au-dessus des étangs de la Seine. Olivier ne répond pas. Je sais qu’il n’aime pas le bruit des roulettes de ma valise sur son parquet d’épicéa. Ma petite colère régulière gronde dans ma tête. Oui, Olivier, je suis obligée ! Mon job, c’est ma liberté ! Tu restes et je pars. Tu restes et je reviens. Tu es le point fixe et moi le mouvement. On fonctionne ainsi depuis trente ans. Dont vingt-sept avec un anneau au doigt. Dont presque autant en élevant deux enfants. Et plutôt bien, tu en conviens ?

Je monte l’escalier pour prendre mes bagages dans notre chambre. J’en soupire d’avance, mais Olivier pourrait me torturer à la varlope ou la chignole, jamais je ne lui avouerais à quel point ça me saoule de charrier cette foutue valise dans tous les escaliers, escalators et ascenseurs de la planète. A commencer par les dix marches de notre chalet. Tout en les gravissant, je visualise dans ma tête mon planning du mois, Montréal, Los Angeles, Jakarta. Je me force à ne pas penser à cette invraisemblable coïncidence, même si malgré moi, les années défilent et me ramènent vingt ans en arrière. J’y réfléchirai plus tard, quand je serai seule, au calme, quand…

Je bute contre ma valise et manque de peu de m’étaler sur le parquet de la chambre.

Mon armoire est ouverte !

Mon tiroir est entrouvert.

Pas celui de mes bijoux, pas celui de mes écharpes, pas celui des produits de beauté.

Celui de mes secrets !

Ce tiroir qu’Olivier n’ouvre pas. Ce tiroir qui n’appartient qu’à moi.

J’avance. Quelqu’un l’a fouillé, j’en suis immédiatement persuadée. Les bibelots, les petits mots d’enfant de Laura et Margot ne sont pas rangés à leur place. Les bleuets et épis de blé séchés, ramassés dans le champ de mon premier baiser, sont émiettés. Les Post-it roses d’Olivier, Tu me manques, bon vol, ma fille de l’air, reviens vite, sont dispersés. Je tente de me raisonner, peut-être me fais-je des idées, troublée par cet étrange enchaînement de destinations, Montréal, Los Angeles, Jakarta. Peut-être est-ce moi qui ai tout mélangé, comment pourrais-je m’en souvenir, je n’ai pas ouvert ce tiroir depuis des années. Je commence presque à m’en persuader quand un reflet brillant attire mon regard, sous le tiroir, sur une lame du parquet. Je me penche, écarquille les yeux sans y croire.

Mon galet !

Mon petit galet inuit. A priori, il n’a pas bougé de mon tiroir depuis près de vingt ans ! Il y a donc peu de chances qu’il ait sauté tout seul sur le plancher. Ce caillou de la taille d’une grosse bille est la preuve que quelqu’un a mis son nez dans mes affaires… récemment !

Je peste tout en glissant le galet dans la poche de mon uniforme. Je n’ai pas le temps d’en discuter avec Olivier. Pas plus qu’avec Margot. Ça attendra. Après tout, je n’ai rien à cacher dans ce tiroir, seulement des souvenirs délaissés, abandonnés, dont personne d’autre que moi ne connaît l’histoire.

En sortant de la chambre, je passe la tête dans celle de Margot. Ma grande ado est allongée sur son lit, portable calé sur l’oreiller.

— J’y vais.

— Tu me ramènes des Coco Pops ? J’ai vidé le paquet ce matin !

— Je ne vais pas faire les courses, Margot, je vais travailler !

— Ah… et tu reviens quand ?

— Demain soir.

Margot ne me demande pas le nom de ma destination, ne me souhaite pas bon courage, et encore moins bon voyage. Elle remarque à peine désormais quand je ne suis pas là. Elle roule presque des yeux étonnés le matin quand elle me découvre au bout de la table du petit déjeuner, avant qu’elle ne file au lycée. Ça non plus, je ne l’avouerai pas à Olivier, mais à chaque nouvelle mission remonte la nostalgie de ces années, pas si lointaines, où Margot et Laura pleuraient à s’en rendre hystériques à chacun de mes départs, où Olivier devait les arracher à mes bras, où elles passaient leurs journées les yeux au ciel pour apercevoir maman, et guettaient mon retour devant la plus haute fenêtre montées sur un escabeau spécialement conçu par papa, où je n’apaisais leur détresse qu’à coups de promesses. Leur rapporter un cadeau du bout du monde !
.......

Ma petite Honda Jazz bleue file au milieu des champs nus grillés par un gros soleil orange. Cent vingt kilomètres de nationale séparent Roissy de notre chalet de Porte-Joie. Une route à camions, que je ne m’amuse plus depuis longtemps à doubler. Olivier prétend que j’irais plus vite en péniche. C’est presque vrai ! Depuis trente ans, j’ai emprunté la nationale 14 à toutes les heures du jour et de la nuit, avec dans les jambes des vols de douze heures et dans la tête des jetlags d’au moins autant. Certains ont peur de l’avion, j’ai pourtant connu bien plus de frayeurs sur ce tapis gris déroulé à travers le Vexin que sur tous les tarmacs de la planète où j’ai décollé ou atterri, pendant trente ans, à raison de trois ou quatre vols par mois. Trois ce mois.

Montréal du 12 au 13 septembre 2019

Los Angeles du 14 au 16 septembre 2019

Jakarta du 27 au 29 septembre 2019

Je ne vois rien d’autre de la route nationale que le carré de tôle gris d’un camion hollandais qui respecte scrupuleusement les limites de vitesse devant moi. Pour m’occuper, je me livre à un calcul compliqué. Un calcul de probabilités. Mes derniers souvenirs de probas remontant au lycée, donc à l’âge de Margot, c’est loin d’être gagné. Combien Air France, au départ de Roissy, propose-t-il de destinations long-courriers ? Plusieurs centaines au moins ? Je choisis la fourchette basse et j’arrondis à deux cents. J’ai donc une chance sur deux cents de me retrouver à Montréal… Jusque-là, rien d’étonnant, j’y suis retournée deux ou trois fois depuis 1999. Mais quelle est la probabilité d’enchaîner Montréal et Los Angeles ? Même si je suis une cancre en maths, le résultat doit ressembler à quelque chose comme 200 fois 200. Je tente de visualiser les chiffres sur le tableau gris du fond du camion, pile devant moi. On doit monter à une série de quatre zéros, donc une chance sur plusieurs dizaines de milliers… Et si on ajoute une troisième destination consécutive, Jakarta, la probabilité grimpe donc à 200 fois 200 fois 200. Un nombre à six zéros. Une chance sur plusieurs millions d’enchaîner les trois vols le même mois ! C’est à la fois totalement incroyable… et pourtant écrit noir sur blanc sur la feuille envoyée par les gars du planning…. Montréal, Los Angeles, Jakarta… Le tiercé dans l’ordre !

Juste avant la montée de Saint-Clair-sur-Epte, le Hollandais se range sur un parking, sans doute pour aller prendre son petit déjeuner dans un routier. Ma Jazz se sent soudain pousser des ailes. J’appuie sur l’accélérateur tout en continuant d’aligner les zéros dans ma tête.

Le tiercé dans l’ordre… Après tout, une chance sur un million, ça reste une chance… Celle à laquelle s’accroche chaque joueur qui noircit une grille de Loto. R
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mimo26mimo26   12 février 2019
28 septembre 1999

Porte M.

J’arrive pressée et stressée à Roissy. Laura couve une otite. Depuis son entrée en CP, c’est la deuxième. J’ai hésité entre prendre une journée enfant malade ou la laisser à Olivier. En rejoignant la porte M, la tension n’est pas retombée. L’avion est annoncé avec une demi-heure de retard, les navigants sont autorisés à se dégourdir les jambes en attendant.

La salle d’embarquement pour Montréal ressemble à un baraquement de réfugiés après l’exode. Trop de passagers et pas assez de sièges. Des voyageurs patientent assis par terre, des enfants courent, des bébés pleurent. Je file m’acheter un magazine quand un voyageur se plante devant moi, inquiet pour sa correspondance pour Chicoutimi au Canada.

Chicoutimi ? Rien que le nom m’évoque les grands lacs et les forêts de sapins, sauf que le passager n’a pas vraiment la carrure d’un bûcheron, plutôt du genre à se faire dévorer en une bouchée par un grizzly. Mon Chicoutimini se dandine devant moi, le nez à hauteur de mes seins et l’envie évidente d’y coller ses mains. Peut-être ne m’a-t-il abordée que pour ça, pour s’approcher de mon décolleté et renifler mon parfum. A trente-trois ans, je me suis habituée aux compliments, tactiques et tactiles, j’ai appris à les gérer, et à ne pas laisser n’importe qui capturer mes yeux gris, reflets verts quand ils sont en colère, reflets bleus quand ils sont amoureux. Je les cache le plus souvent sous une mèche brune, assez longue pour que je puisse l’accrocher à une pince quand je suis en vol, et la mordiller ou l’enrouler autour de mon nez, une fois posée. Mon tic, mon toc, que je me fais pardonner d’un sourire, qui, paraît-il, transforme mon petit visage un peu trop ovale en une grosse balle de tennis fendue en deux, et mes deux yeux de billes en rayon laser.

Je réponds en conservant une distance de sécurité, toute mèche retombée.

— Ne vous inquiétez pas, le commandant de bord pourra certainement rattraper le retard pendant le vol.

Bébé-bûcheron n’a pas l’air convaincu. Je ne mens pas pourtant, le commandant Ballain a pour habitude de ne pas trop respecter les limites de vitesse dans le ciel. Trop pressé d’arriver à destination ! Trop pressé de rejoindre l’hôtel. Le beau pilote quadra, avec son sourire à la Tom Cruise, la casquette bien posée sur son crâne, m’a draguée il y a quelques années, alors qu’on partageait un mojito dans le hall du Comfort Hotel de Tokyo. J’avais répondu que j’étais mariée, bien mariée, et même maman d’une adorable petite Laura. Il avait regardé la photo de mon bébé, avec un attendrissement digne de Dussollier dans Trois hommes et un couffin, puis ajouté que j’avais de la chance, et mon mari plus encore, qu’il n’avait pas d’enfants ni de femme, et n’en aurait jamais. C’est le prix de la liberté, avait-il conclu en se levant pour se diriger vers une petite Japonaise avec des socquettes bleues et un papillon de la même couleur dans les cheveux.

Bébé-bûcheron a fini par s’éloigner et rejoindre la foule des réfugiés. L’hôtesse chargée de l’embarquement, une fille stoïque que je ne connais pas, attend patiemment, talkie-walkie collé à l’oreille. Je lui adresse un petit signe amical, je jette un regard furtif vers les passagers… lorsque je le vois.

Pour être exacte, je l’entends d’abord. Une étrange petite musique qui détonne parmi les cris des enfants, les noms des retardataires martelés par les haut-parleurs, dernier appel pour Rio, pour Bangkok, pour Tokyo, le bruit des réacteurs vibrant de l’autre côté des baies vitrées.

Une musique douce et entêtante.

Je l’entends d’abord, puis je l’écoute. Puis je cherche d’où elle vient. Alors seulement je le remarque.

Il est assis un peu à l’écart des autres passagers, presque à la frontière de la porte N, coincé derrière un tas de valises qui semblent abandonnées, sous l’immense affiche d’un A320 filant dans un ciel étoilé.

Seul au monde.

Il joue.

Personne d’autre que moi ne semble l’écouter.

Je m’arrête. Il ne me voit pas, il ne voit personne, je crois. Il est assis sur son siège, jambes repliées, les genoux presque à hauteur de sa poitrine, et, doucement, fait glisser ses doigts sur les cordes de sa guitare.

En sourdine, comme pour ne pas déranger les voisins. Il joue pour lui. Seul dans sa galaxie.

Je reste à le regarder.

Je le trouve craquant avec sa casquette écossaise rouge posée sur ses cheveux longs et bouclés, avec son visage fin, presque effilé, museau et bec plutôt que nez et lèvres, avec son corps d’oiseau fragile. Dans la salle d’embarquement, des types lisent Le Monde, d’autres L’Equipe, d’autres un livre, d’autres dorment, d’autres parlent, et lui, les yeux mi-clos, bouche entrouverte, laisse ses mains jouer seules, tels des enfants sans surveillance.

Combien de temps je reste ainsi à le regarder ? Dix secondes ? Dix minutes ? Bizarrement, ma première pensée est qu’il ressemble à Olivier. Qu’il possède ce même regard clair, un regard de pleine lune, une lucarne allumée dans la nuit, rassurante et inaccessible. Ce guitariste est aussi sec qu’Olivier est rond, aussi brindille qu’Olivier est tronc, mais tous les deux dégagent le même charme. Celui qui m’a immédiatement séduite chez mon futur mari, cet après-midi où je suis restée à l’observer dans son atelier, à l’observer en communion avec un guéridon qu’il sciait, dégauchissait, rabotait, ponçait, chevillait, vernissait, lasurait… Ce halo solaire des êtres solitaires. Olivier est artisan, ce guitariste artiste, mais à cet instant, ils me paraissent identiques, dévoués entiers à leur art.

Comme j’admire ces hommes ! Moi la bavarde, la fêtarde qui adore tant les départs, les rencontres et les partages. Je crois qu’au fond, moi qui ne rêve que de nouveaux horizons, qui à chaque nouvelle destination plante une punaise de couleur sur le planisphère de ma chambre et ne serai rassasiée que quand chaque centimètre du poster sera troué, je crois que le jardin secret des hommes représente la plus ultime des terres à explorer. Je crois que si je continue d’aimer Olivier, tout en maudissant ses silences, ses absences même assis à la même table ou allongé dans le même lit, c’est parce que j’éprouve toujours la fierté d’être celle qu’il regarde quand il revient de son long voyage intérieur. D’être celle à qui il réserve ses mots rares. D’être la seule dont, parfois, il prend la main pour lui ouvrir les grilles de son jardin. Je suis amoureuse de la façon qu’a Olivier d’être libre, sans quitter son atelier. Moi qui pourtant déteste les meubles, les planches, les copeaux et la sciure, le bruit des perceuses, le va-et-vient des égoïnes. Moi qui n’aime que la lumière, les rires et la musique.

— Nathy ?

La voix me fait sortir de ma rêverie. Florence se tient derrière moi. Ma blondinette a l’air tout excitée. Elle a crié. Sans doute étais-je partie loin dans mes pensées.

— Nathy, insiste Flo. Nathy, tu ne devineras jamais !

Elle sautille sur place, agitée comme une gamine qui va faire son premier tour de manège. Le foulard de son uniforme n’est plus qu’une boule de soie chiffonnée entre ses doigts.

— Quoi ?

— Y a Robert dans l’avion !

— Robert ?

J’ai un moment d’hésitation, avant de répéter.

— Robert ? Non… Ne me dis pas qu’il y a aussi Raymond, Gaston, Léon ?

Flo éclate de rire.

— Smith, espèce de débile !

Smith ? Des Smith, vers l’Amérique du Nord, il y en a dix par avion.

— Waouh, Mister Smith ? Really ? Mister Bobby Smith ?

J’ignore complètement de qui il peut s’agir. Flo me fixe comme si j’étais une chimpanzé tout juste descendue de son bananier.

— Robert Smith, je te dis ! Putain, Nathalie, le chanteur des Cure, le zombie ébouriffé, le sosie d’Edward aux mains d’argent. Il chante à Montréal demain soir. Il est là, en business, avec tout son groupe et son staff.
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mimo26mimo26   12 février 2019
— J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.

— Je ne comprends pas, maman.

Je referme le livre et me penche un peu plus sur le lit de Laura.

— Eh bien, tu vois, le renard ne reverra jamais le Petit Prince. Mais comme le Petit Prince a les cheveux blonds, la couleur des champs de blé, chaque fois que le renard les regardera, il pensera à son ami. Comme ton amie Ofelia qui a déménagé au Portugal cet été. Même si tu ne la revois jamais, chaque fois que tu entendras parler de ce pays, ou de son prénom, ou que tu verras une fille avec des cheveux noirs et frisés, tu repenseras à elle. Tu comprends ?

— Oui.

Laura attrape son doudou Caneton puis secoue la boule à neige de la Sagrada Familia avant de la reposer sur la table de chevet. Elle réfléchit, fronce les sourcils, saisie d’un doute.

— Mais maman, si jamais je n’entends pas parler du Portugal, ou d’une fille qui s’appelle comme elle, ou qui a les mêmes cheveux frisés, ça veut dire qu’Ofelia, je vais l’oublier ?

Je serre Laura dans mes bras, j’éponge mes larmes au duvet jaune de la peluche.
— Pas si tu l’aimes très fort, ma chérie. Plus tu l’aimeras fort et plus tu croiseras dans ta vie des choses qui te feront penser à elle.

Olivier passe la tête par la porte de la chambre, agite sa montre, il est l’heure de dormir. Laura est entrée au CP, c’est déjà une année importante, l’année la plus importante de toutes. Avant toutes les autres années les plus importantes de toutes. Je ne discute pas, je remonte le drap sur Laura.

Elle m’attrape le cou pour un dernier câlin.

— Et toi, maman ? Il y a quelqu’un que tu as aimé si fort que tu ne veux pas l’oublier ? Tellement fort que toute ta vie, tu croiseras des choses qui te feront penser à lui ?
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"Les amoureux du roman ne se sentiront pas trahis et, au contraire, trouveront que c'est un magnifique écrin". Fred Duval dévoile à Michel Bussi les planches réalisées par Didier Cassegrain.
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