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EAN : 9782378804046
L' Iconoclaste (11/01/2024)
3.83/5   315 notes
Résumé :
Inlassablement, jour après jour, une mère apprend à son fils son travail, celui de soigner, de réparer les autres. Une nuit, ce dernier se rend dans le hameau du Fond du puits où il découvre l'erreur commise par sa mère des années auparavant. Face à cette révélation, il ne sait pas comment réagir.
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Critiques, Analyses et Avis (78) Voir plus Ajouter une critique
3,83

sur 315 notes
Sera-t-il possible, comme elle l'a tenté pour ne pas nous effrayer, que l'écrivaine dissimule son talent derrière un fromage à pâte molle ?
Je crains bien que ce ne soit là peine perdue !
Car jamais peut-être n'avait on aussi profondément raconté les tréfonds de l'âme humaine, les choses qui ne sont pas ou qui se définissent mal, qui effraient, les cauchemars accrochés à la vie sans devoir jamais s'y diluer.
Le mot a été ici tourné et retourné pour apercevoir l'indicible.
"La langue des choses cachées" est un roman de Cécile Coulon, paru en janvier 2024 aux éditions "L'iconoclaste".
C'est un récit sidérant, sombre et désespérant.
Un récit teinté de surnaturel et entaché par des éclaboussures du cloaque de la condition humaine.
Il me semble que la littérature n'avait pas pris une telle gifle depuis "le faussaire" de Jean Blanzat.
C'était bien avant l'invention du normatif code-barre.
Mais là, il n'a pas pu s'interposer entre le mot et l'émotion.
La langue a retrouvé de sombres accents mystérieux que l'on avait perdus de vue sans même s'en apercevoir.
Le mot est neuf.
Le style lui semble ancestral, aussi vieux que le souffle qui modèle ce récit initiatique et terrifiant.
Le fils a pris la relève d'une mère qui n'avait plus la force des longues marches.
Il est arrivé au "Fond du Puits" pour guérir un enfant.
Il va y dénouer un drame vieux de plusieurs années ...
La langue est riche, l'idée est précise.
Le tout est teinté d'une sombre poésie.
Les chapitres sont très courts.
Les phrases emportent les destins comme le Gave roule les galets au fond de son lit.
La manière de raconter est hors du temps, à la fois ancienne et renouveau de la littérature.
Ce livre est magnifique.
Que Dieu me savonne et qu'Edmond me pardonne mais voilà un prix Goncourt qui aurait du corps, du panache et du style !
Mais rien sur le fromage à pâte molle !

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Cécile Coulon, sans doute inspirée par le côté sombre de l'humain, cherche la langue des choses cachées. Mais dire les choses en leur attribuant des qualificatifs sombres, noirs, violents, voir mystérieux ne suffit pas toujours à les faire ressentir comme telles, à donner du corps au récit, à susciter l'émotion. Toutefois Cécile Coulon s'améliore. Depuis Une bête au paradis son style poétique s'est affirmé en même temps que son univers a pris des couleurs et du relief. Gageons qu'avec un peu plus de maturité et un peu moins d'assurance en son talent, elle arrive à quelque chose de vraiment abouti.
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Le guérisseur revient au village

Dans ce conte tragique servi par une langue poétique, Cécile Coulon raconte comment le retour d'un fils au village va réveiller de douloureux souvenirs. Appelé à reprendre le rôle de guérisseuse de sa mère, il va découvrir tous les maux qui gangrènent la communauté.

Nous sommes à une époque qui n'est précisément définie dans un lieu qui ne l'est pas davantage, pas plus que les personnages qui portent des noms génériques, le fils, la mère, la femme, le prêtre. Bref, tous les ingrédients du conte sont rassemblés pour nous offrir un récit aussi sombre que lumineux.
Sombre, parce que l'atmosphère est lourde, les crimes odieux. Quand le prêtre accueille le fils, de retour au Fond du Puits après un long exil, il espère qu'il succèdera à sa mère qui avait le don de soigner les corps et les âmes. Dès ses premiers pas dans le village, il ressent ce trouble, comprend que la violence des hommes continue de régir le quotidien de la communauté: «les bûches tanguent près du feu, la table est rongée par le viol, le couloir suinte, la saleté gonfle le vieux papier. Une odeur d'air froid et de volets pourris hante la chambre».
Et si le père est un homme affreux, il aimerait sauver son fils sur lequel «il plante des yeux fous, ivres d'angoisse, furieux de peur». Mener à bien sa mission n'est pas chose facile pour ce successeur à la sensibilité exacerbée qui ressent d'emblée le mal qui préside aux destinées de ce microcosme et qui s'est instillé partout, dans les murs et dans les meubles, dans les corps et les âmes. Lui qui parle la langue des choses cachées, peut-il «rétablir l'équilibre du monde»?
Quand un enfant vient le chercher pour se rendre au chevet de sa grand-mère qui agonise, il se retrouve à l'endroit même où sa mère était venue soulager cette femme et comprend qu'ici résonnent «toutes les voix de toutes les femmes du Fond du puits depuis mille ans».
On le sait, Cécile Coulon aime s'imprégner de l'esprit du lieu pour dérouler ses histoires, comme dans Seule en sa demeure ou Une bête au paradis. Il n'en va pas autrement ici, dans cet endroit où suinte la violence et où règne le mutisme.
Où le temps est peut-être venu de parler cette langue des choses cachées pour ne plus laisser le viol impuni, pour ne plus subir le machisme ordinaire qui semble être inscrit dans les gènes.
Alors nous voilà du côté lumineux de ce roman, celui qui s'appuie sur les horreurs et la noirceur pour chercher une voie (voix) nouvelle.
Prenez la peine de lire quelques pages de ce livre à voix haute et vous comprendrez immédiatement son lyrisme hypnotique. La mélodie de ce texte d'une grande poésie ne vous lâchera plus. Alors vous ici parlerez la langue des choses cachées que Cécile Coulon enseigne ici dans toute sa pureté, comme une source cristalline s'écoulant au flanc d'une colline.
NB. Tout d'abord, un grand merci pour m'avoir lu jusqu'ici! Sur mon blog vous pourrez, outre cette chronique, découvrir les premières pages du livre. Vous découvrirez aussi mon «Grand Guide de la rentrée littéraire 2024». Enfin, en vous y abonnant, vous serez informé de la parution de toutes mes chroniques.

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La mère l'a éduqué, entraîné, instruit pour que rien de ce monde ne lui soit étranger, pour qu'il prenne un jour, sa place. le fils déploie ce que la mère lui a appris, il est seul à entendre les cris, le seul à parler la langue des choses cachées, là où s'affrontent les forces. Il convoque et voit le passé.
Il m'a été difficile d'entrer dans ce roman, sa lecture n'est pas très aisée. Et puis j'ai été happé par l'écriture à la fois poétique et brutale de Cécile Coulon. Elle nous entraîne dans les ténèbres de la condition humaine. Un exercice littéraire très original, une plongée dans ce que l'âme a de plus noir, un récit très actuel contrairement à son apparence.
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Gardienne d'un savoir ancestral, la Mère sait la langue des choses cachées, Elle vient lorsqu'on l'appelle, dans les endroits reculés, désertés par les médecins. Elle est le dernier recours, l'ultime rempart contre la mort. Mais la mère se fait vieille à présent, courbée par le poids de la fatigue et de la misère des hommes, elle a formé son fils pour prendre sa relève. Avec cette première mission en solitaire, qui le mène au Fond du Puits, dans un hameau marqué par les drames et les secrets, le jeune homme, sensible et empathique, s'apprête à passer son baptême du feu, pour le meilleur… mais peut-être aussi pour le pire…

Quelle est envoûtante la plume de Cécile Coulon. Elle nous cueille en quelques phrases bien senties, vibrantes d'une puissante force évocatrice, pour ne plus nous lâcher, le temps, trop court, d'une parenthèse à la fois enchantée et terrifiante. Car ici, la poésie de la langue, n'est là que pour mieux révéler la noirceur du coeur des hommes. Dans ce village où “les hommes ont été plus violents encore que sur des champs de bataille”, l'horreur et l'indicible se dissimulent près de l'âtre, au sein même du foyer…

Hommes bourreaux, femmes victimes, colère muselée trop longtemps, le fils, malgré son inexpérience mais avec toute sa compréhension du monde, est là pour réparer ce qui a été brisé, rétablir l'équilibre rompu par de mauvaises décisions… Il en ressort un texte puissant, fascinant, empreint de fantastique, qui se lit comme un conte cruel. Un texte court mais extrêmement rythmé, qui se lit d'une traite mais nous appelle à revenir saisir quelques bribes, pour la beauté des mots qui tintent à l'oreille, ou pour la puissance des émotions qu'ils soulèvent. Un roman étonnant, comme habité, qui ne laissera pas indifférent…
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critiques presse (9)
Marianne_
05 février 2024
Avec « La Langue des choses cachées », la prolifique Cécile Coulon revient avec un récit noir, halluciné, au verbe virtuose.
Lire la critique sur le site : Marianne_
Bibliobs
02 février 2024
Dans son nouveau roman, l'autrice du « Roi n'a pas sommeil » conte l'apprentissage du fils d'une guérisseuse, envoyé par elle dans un village reculé pour y aider ses sombres habitants.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LeFigaro
02 février 2024
Cécile Coulon fournit ce que l'époque attend d'elle. Son galimatias obéissant aux codes du moment doit être pris au sérieux: il est un symptôme.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LePoint
31 janvier 2024
Une sorcière, son fils, un passe monstrueux... Le dernier ouvrage de la romancière et poétesse est un conte gore et poétique.
Lire la critique sur le site : LePoint
Culturebox
31 janvier 2024
Le dernier roman de Cécile Coulon, publié aux éditions de L'Iconoclaste, explore les mystères de la nature et de l'âme humaine. Une langue ciselée et poétique pour dire la noirceur des hommes et la brutalité des paysages.
Lire la critique sur le site : Culturebox
LaTribuneDeGeneve
31 janvier 2024
Dans la Langue des choses cachées, roman aussi court qu'incisif, la Française de 33 ans, également poète, ne laisse aucune échappatoire. Même aux secrets !
Lire la critique sur le site : LaTribuneDeGeneve
LaLibreBelgique
26 janvier 2024
Dans “La langue des choses cachées”, son 9e roman, l'écrivaine française Cécile Coulon parle de la violence des hommes, de la tentative de résilience des femmes et de l'avènement d'une nouvelle génération d'hommes.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
SudOuestPresse
22 janvier 2024
Dans « La Langue des choses cachées », l’Auvergnate Cécile Coulon, 33 ans, prodige de la littérature néoféministe, s’embarque dans la forêt glaciale d’un conte de Grimm #Metoo
Lire la critique sur le site : SudOuestPresse
LeFigaro
09 janvier 2024
Une nuit, un jeune homme aux pouvoirs surnaturels est appelé au chevet d’un enfant malade dans un village isolé. Un conte qui plonge dans les ténèbres de la condition humaine.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (35) Voir plus Ajouter une citation
Ce fils fragile est mauvais signe : sa mère et lui rétablissent, depuis toujours, l'équilibre du monde. Ils ne tombent pas ....
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Un langage qui se tait pour mieux comprendre, qui s’oublie pour mieux savoir, un langage amplifié de gestes invisibles, de légendes lourdes et scintillantes.
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Le raffut est tel qu'il secoue la tête comme une vieille mule, et ce que le prêtre prend pour de l'orgueil n'est autre qu'une douleur vivace d'être de ce monde sans être de ces gens.
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(Les premières pages du livre)
Prologue
Car c’est ainsi que les hommes naissent, vivent et disparaissent, en prenant avec les cieux de funestes engagements : leurs mains caressent et déchirent, rendent la peau si douce qu’on y plonge facilement des lances et des épées. Rien ne les effraie sinon leur propre mort, leurs doigts sont plus courts que ceux des grands singes, leurs ongles moins tranchants que ceux des petits chiens, pourtant ils avilissent bêtes et prairies, ils prennent les rivières, les arbres et les ruines du vieux monde. Ils prennent, oui, avec une avidité de nouveau-né et une violence de dieu malade, ils posent les yeux sur un carré d’ombre et, par ce regard, l’ombre leur appartient et le soleil leur doit sa lumière et sa chaleur. Ils se nourrissent des légendes qui font la terre ronde et trouée, le ciel bleu et fauve, ils construisent des villes géantes pour des vies minuscules et la haine de cette petitesse les pousse à toutes les grandeurs. En amour, ils ne comprennent rien aux secousses du cœur et du sexe, ils tentent de les apaiser, leurs forces sont fragiles, leurs corps mal préparés aux tempêtes des sentiments. Ils ont trouvé un langage pour tout dire ; avec ce trésor, ils s’épuisent à convaincre qu’ils sont les chefs, les puissants, les vainqueurs.
Qu’importe qu’ils violent des femmes, des enfants, des frères ou des inconnus, qu’importe qu’ils vident des océans et remplissent des charniers, tout est voué à finir dans un livre, un musée, une salle de classe, tout sera transformé en statue, en compétition, en documentaire. Alors, qu’importe qu’ils incendient des bibliothèques, des villages et des pays entiers, qu’ils martyrisent ceux qu’ils aiment, il faut pour vaincre tout brûler, et regarder les flammes monter au-dessus des forêts jusqu’à ce qu’elles forment sous l’orbe des nuages de grandes lettres illisibles. Qu’importe qu’ils passent sur cette terre plus vite qu’un arbre, une maison, une tortue ou un rivage, ils sont si beaux, avec leurs yeux pleins d’amour et leurs mains pleines de sang, ils sont si beaux, avec leurs corps comme des brindilles, ils se tiennent droit, ils imitent les falaises, ils se croient montagnes ou sommets, ils sont si beaux dans leur soif capable de tarir les sources les plus anciennes, ils sont si beaux dans la timidité du premier baiser, cela ne dure qu’une seconde mais après ils ne seront plus jamais grands. Oui, c’est ainsi que les hommes naissent, vivent et disparaissent.
Au milieu de cette foule aveugle, titubante, certains comprennent les choses cachées. Ils devinent en silence les grands tremblements du corps, les affaissements soudains du sang, ils possèdent le don, la force. Ils se mêlent aux autres et les soignent, les apaisent, ils ressemblent à des hommes et des femmes mais ils portent en eux des décennies de douleur et de joie, ils connaissent le feu, ils l’ont en eux, ils maîtrisent les flammes. Comme des chiens de berger autour d’un troupeau affolé par l’orage, ces gens-là s’approchent d’un corps et immédiatement le corps parle avec eux, s’exprime, ils entendent, écoutent, répondent, ils guérissent, dans un fond de ferme, près d’un lit sale, à côté d’un berceau cassé, ils guérissent, voilà, on les appelle pour cela, mais c’est bien autre chose que nous ne comprenons pas.
Ils ont appris, très tôt, la langue des choses cachées.

À mi-pente, l’odeur du sang et des trembles mouillés lui parvint. Il avait marché longtemps : la journée finissait à mesure que la colline, derrière lui, s’arrondissait, et qu’une autre, devant lui, s’élevait. Le hameau gisait là, sous ses yeux abîmés par la bruine, il voyait un filet de maisons gris et noir de part et d’autre de ce qui ressemblait à une rivière, si étroite qu’elle disparaissait presque entre les arbres. Il distinguait deux ponts, bombés, plutôt larges, qui enjambaient fièrement le cours d’eau. L’église, toute menue dans cette vallée, tendait vers les nuages son clocher silencieux. D’où il se trouvait, il compta vingt maisons, trois longs bâtiments à l’écart – des étables –, une route qui piquait à l’entrée du village et sortait de l’autre côté avant de remonter.

C’était sa première fois.
Sa mère, âgée, ne quittait plus leur maison, à trente kilomètres. Quand on l’avait appelée, cette fois-ci elle s’était tournée vers son fils et il avait compris. Il prenait son tour. Il faisait suite.
– Où dois-je aller ?
– Entre deux basses collines. Il n’y a qu’un seul lieu-dit : le Fond du Puits. Ne traîne pas, tu es attendu.
– Et si je me perds ?
– Tu ne te perdras pas. C’est pour ça que les braves gens font appel à nous : car nous ne nous perdons jamais. Tâche de t’en souvenir.
Puis elle avait préparé un bagage léger et il était parti pour une journée de marche, les yeux fixés sur les basses collines à l’horizon, qui enfermaient un village où les âmes perdues avaient appelé.

Sur le chemin dix fois il s’était retourné, croyant sentir sa mère derrière lui. Mais rien ne bougeait, ni les trembles verts et longs, ni les prairies débordées par leurs fleurs. Le vent brisa le paysage en milieu de journée, il crut y entendre la voix de sa mère. Il devait avancer vite, passer la colline, arriver avant la nuit. Là, on attendait sa venue, il comprendrait, avait-elle dit, quelqu’un viendrait l’accueillir, on l’emmènerait dans une maison, et ça commencerait au bord d’un lit, près d’un malade. Cent fois il avait accompagné sa mère quand elle était appelée – il n’y avait pas d’autre manière de le dire, elle était appelée –, quand les hommes ne savaient plus où demander de l’aide. Les hôpitaux étaient trop loin, les médecins absents, les vieux refusaient d’être soignés autrement que par des coupeurs de feu, des guérisseurs, des rebouteux. Les noms qu’on donnait à sa mère, elle s’en accommodait, et quand son fils lui demandait comment elle se définissait, elle répondait : « Nous voyons des choses cachées et il n’y a pas de mot pour cela. »
Alors elle laissait celles et ceux qu’elle nommait « braves gens » utiliser le langage qu’ils voulaient pendant qu’elle apprenait le sien à son fils. Aujourd’hui, sur un chemin sans bornes, il partait seul accomplir cette tâche. Voir les choses cachées.

C’est une manière douce – trop douce – de raconter. Ce garçon, cheminant à dos de basse colline pour atteindre le Fond du Puits, ce garçon, jeune comme une tige, moins joli qu’un enfant mais plus qu’un adulte, ce garçon, pour les langues habituées aux choses cachées qu’il s’en va voir,
ce garçon est un drame.

Le Fond du Puits repose toujours à l’ombre : l’eau y est fraîche, l’herbe plus verte que sur les deux seins pelés qui l’entourent, une seule route le traverse, un clocher le grandit. Les maisons y sont bien rangées. Les vivants persistent à vivre. On ne quitte jamais le Fond du Puits sur ses deux jambes, mais toujours portés par d’autres. Des sorciers insolents ont fait ici de grands feux pour attraper le soleil et le soleil les a punis : plus jamais il ne vient. Parfois il effleure, en de rares occasions, il brûle les yeux, la peau éclate en bulles rouges sur le dos des enfants, alors on se terre encore plus loin, dans les arrière-cuisines et sous les appentis en bord de rivière. Le Fond du Puits s’appelle ainsi car, du sommet de la colline où le garçon se trouve, on n’imagine pas que la terre puisse accepter des endroits pareils.
Il comprend pourquoi sa mère l’a envoyé à sa place : elle n’a plus l’âge de marcher jusque-là. Elle n’a plus l’âge d’affronter cette solitude, ces vallées enfoncées. Lui doit apprendre que le soleil, ici, est un meurtrier, que l’eau est si froide qu’elle écrase le ventre, que la nuit les deux collines se rapprochent pour tenir entre leurs cuisses les maisons au chaud jusqu’à l’aube. Sa mère n’a plus l’âge d’entrer en ces lieux. Il le sent, depuis la pente qui tourne entre des bosquets de genêts et des corridors de fleurs de carotte. Il n’y a aucun troupeau, aucun barbelé aux rives des champs, pas d’affût de chasse à l’orée des bois. Entre les basses collines, il n’y a rien que le Fond du Puits.
Il se demande s’il en sortira vivant.

La nuit tombe : le prêtre attend devant la croix plantée dans un rocher gris, il a appelé la mère le matin, il sait où la trouver, comment l’atteindre. Lorsqu’il demande, elle vient. Mais la mère est vieille : le prêtre ne sait pas que cette fois son fils arrive. Quand la silhouette du garçon apparaît au pied de la colline, le prêtre, noir d’habit et d’iris, pense qu’un voyageur s’est égaré. Il avance promptement, ne souhaitant pas être dérangé quand la vieille viendra, mais alors que sur ce chemin à peine plus large qu’un grand cercueil les deux hommes se rapprochent, le prêtre reconnaît immédiatement l’étranger. Il y a dans sa démarche, dans son reste d’enfance, la trace de la mère, son pas inaudible, son calme, sa chevelure volante, mal peignée, et son dos droit malgré les trente kilomètres à pied. Le garçon s’arrête au milieu du chemin, il incline la tête et murmure :
– Vous savez qui je suis.
Le prêtre esquisse un sourire.
– Vous êtes le fils de votre mère et vous êtes arrivé bien vite. Suivez-moi.
Ils reprennent route côte à côte. De loin, on croirait des amis qui se rendent à un dîner sous les arbres, mais vite ils disparaissent, la nuit est entièrement là. Deux hiboux se répondent de l’autre côté du pont : le prêtre veut dire quelque chose, que c’est bon signe quand on arrive d’entendre ces hululements, rarement les oiseaux nocturnes souhaitent la bienvenue, mais c’est la première fois que le garçon vient ici et le prêtre sent son cœur battre à ses côtés à mesure qu’ils pénètrent dans la rue principale. Les maisons dorment : les deux hommes passent le pont, les chaussures du prêtre claquent sur les pavés inégaux et les savates du garçon glissent, il semble marcher sur l’air, pense le religieux. Le gave est furieux : le prêtre entend l’eau éclater sur les roches, il croit sentir le pont se dérober sous ses pieds. La rivière se retourne dans son li
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Ce travail — sa mère dit que c’est un métier comme un autre et qu’il n’y a pas de mot mieux trouvé pour définir ce qu’ils font — permet aux familles de résister aux secousses du temps et du sol, il inspire les romanciers, les pasteurs et les sorcières, il déterre les vieilles histoires et enfouit celles qui ont besoin, encore, de mûrir. Mais si quelqu'un trouble le processus, si une voix recouvre celle des choses cachées, alors le fils sent trembler un autre monde, plus violent, plus noir, un lieu d’horreur. p. 82
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