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EAN : 9782355221101
200 pages
Zones (12/10/2017)
4.06/5   45 notes
Résumé :
En 1685, le Code noir défendait " aux esclaves de porter aucune arme offensive ni de gros bâtons " sous peine de fouet. Au XIXe siècle, en Algérie, l'État colonial interdisait les armes aux indigènes, tout en accordant aux colons le droit de s'armer. Aujourd'hui, certaines vies comptent si peu que l'on peut tirer dans le dos d'un adolescent noir au prétexte qu'il était " menaçant ".
Une ligne de partage oppose historiquement les corps " dignes d'être défendus... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
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J'ai découvert ce livre en lisant un article dans Libération (dont j'ai d'ailleurs mis un extrait sur Babelio) intitulé "Le ju jitsu est utile contre la police, contre les maris, les pères, les patrons".
Les journalistes avaient interviewés Elsa Dorlin et le sujet de son livre m'avait interpellé. En effet on entend souvent dire qu'une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, et qu'il faut empêcher cela notamment en légiférant, ce qui est bien entendu nécessaire. Toutefois on ne parle jamais, ou très rarement, de donner aux femmes les moyens de se protéger seules et tout de suite, de se défendre physiquement. le mythe du prince charmant qui vole au secours des jeunes femmes en détresse à la vie dure. Intriguée, j'ai tout de suite eu envie de lire « Se Défendre ».

C'est maintenant chose faite et je ne regrette pas cette lecture très enrichissante. Ce livre est dense, Elsa DROLIN a fait un travail remarquable en abordant la problématique de l'autodéfense et de la violence légitime. Elle traite la question sous des aspects très variés : politique, sociologique, culturel, historique, philosophique, le tout de manière très claire. le livre se lit facilement si ce n'est les nombreux renvois vers une liste de notes impressionnante à la fin de l'ouvrage. C'est le seul bémol, l'auteure en voulant être exhaustive nous noie un peu sous les références. J'ai fini par attendre la fin de chaque partie pour aller lire les notes sinon ma lecture était beaucoup trop coupée.

Mis à part cela la lecture est très abordable et nous en apprend beaucoup. On y parle de féminisme bien entendu et de la place de la femme dans la société. Place de laquelle découle son incapacité à se défendre. C'est une hérésie de penser qu'un être aussi faible puisse se défendre. Une femme bien comme il faut est discrète, prend peu de place, ne fait pas de grands gestes, la gestuelle du combat n'est pas pour la gent féminine. Pour peu qu'elles essaient de défendre leurs droits que ce soit par le biais de leurs idées ou en apprenant physiquement à se défendre on les traite de folles ou d'hystériques. Ce fut notamment le cas des suffragettes. En réalité maintenir les femmes dans l'incapacité physique de se défendre est aussi un moyen de les maintenir sous l'emprise d'un paternalisme qui ne date pas d'hier et de ménager la virilité de certains hommes (oui pas tous quand même ne faisons pas de généralité).

Pour autant cet ouvrage ne se limite pas au féminisme : on aborde aussi les thèmes de l'esclavage, du racisme, au travers du Ku Klux Klan et du mouvement des Black Panther, sont également abordés les droits des personnes homosexuelles et des transgenres, le port des armes aux Etats Unis, le vigilantisme... Les thèmes étudiés sont illustrés par des exemples qui peuvent datés ou être récents. Certaines questions sont toujours d'actualité, d'autres beaucoup moins mais tout est toujours relié à la problématique de l'autodéfense et de la violence, ce qui permet d'éviter la sensation d'une lecture décousue.

Tenter de résumé le contenu d'un livre aussi dense est peine perdue et surtout ne serait pas d'une grande utilité mais ce livre mérite d'être lu ne serait-ce que parce qu'il aborde la problématique sous un angle différent.

Challenge ABC 2017-2018
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Une ligne de démarcation sépare les sujets dignes de se défendre et d'être défendus, des corps vulnérables et violentables, acculés à des tactiques défensives qui relèvent de l'autodéfense, à ne pas confondre avec le concept juridique de la légitime défense. Elsa Dorlin se concentre ici sur des moments de passage à la violence défensive et retrace une généalogie, une histoire constellaire des « éthiques martiales de soi ».
La précision, la rigueur, la densité de son argumentation sont telles qu'en rendre compte en détail serait ambitieux. Nous en rapportons ici les grandes lignes mais invitons vivement les lecteurs curieux à se précipiter sur cet ouvrage.
(...)
Comment répondre à la violence ? Ces différentes réponses apportée à différentes époques et surtout les analyses qu'en proposent Elsa Dorlin, aideront à définir les nôtres. Un livre riche, savant et nécessaire.

Article (très) complet sur le blog de la Bibliothèque Fahrenheit 451 :

Lien : https://bibliothequefahrenhe..
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Les anthropologues, les historiens, les journalistes et chacun d'entre nous savent que la violence est partout. L'écoute d'une émission de France Culture m'a fait penser que le livre d'Elsa Dorlin était important. Je suis déçu. Si vous avez d'autres occupations, passez cette critique.

Le prologue de « Se défendre » rapporte la violence subie par deux victimes dans l'impossibilité de résister. le premier cas est la torture infligée en 1802 à Millet de la Girardière qui fut assis sur une lame tranchante jusqu'à ce que mort s'ensuive. La scène est spectaculaire, mais son exemplarité est douteuse : la victime, accusée d'avoir fomenté une révolte sanglante, était un grand propriétaire de la Guadeloupe et son châtiment avait paru démesuré aux contemporains. Plus adapté au premier des deux thèmes du livre — les violences faites aux Africains-Américains et aux femmes —, est l'exemple de Rodney King, un noir désarmé, lynché en 1991 par des policiers qui furent acquittés par un jury blanc parce qu'ils se prétendaient menacés par la défense du suspect.

Suivent des exemples d'autodéfense dans des situations de violence asymétrique. Les danses martiales des esclaves noirs aux Antilles et aux États-Unis symbolisaient la défense de victimes désarmées face à leurs agresseurs armés. Toutefois elles sont mieux attestées en tant que danses qu'en tant que techniques de défense : l'auteure ne décrit pas leur usage défensif et cite en référence 78 les guerriers Fang au Gabon et les Boxers en Chine. le jiujitsu des suffragettes voulait réduire l'asymétrie de la violence entre les femmes qui résistaient à l'arrestation et les bobbies entraînés au maintien de l'ordre. L'auteure cite ensuite le ghetto de Varsovie où les juifs tentaient de se procurer des armes pour un combat sans espoir, et le krav maga qui est une technique de commando surentraîné plutôt qu'une méthode d'opposition du faible au fort.

On trouve au milieu du livre quelques pages sur Hobbes et Locke sous le titre « l'État ou le non-monopole de la violence », à contrepied de la thèse de Hobbes. L'auteure fait suivre les horreurs du vigilantisme, du lynchage et du Ku Klux Klan. le rapprochement avec Locke suggère, sans l'affirmer, que le droit naturel imprescriptible à la défense armée de soi et de sa propriété ont permis la bonne conscience des vigilants et le laisser-faire tacite de Washington, auxquels s'ajoutent le système judiciaire corrompu et la défense délirante de la femme blanche contre le mythe du violeur noir.

Viennent ensuite deux chapitres bien documentés sur Robert Williams, théoricien de la défense armée, sur le mouvement Black Panther, puis — la transition passant par le « virilisme » de ce dernier — sur le mouvement gay féminin. Ces chapitres se limitent aux États-Unis au tournant des années 70. le domaine européen apparaît dans les années 90 avec l'apologie d'un roman de vengeance, « Dirty Week-end », auquel l'auteur consacre deux chapitres, et avec la critique des récentes campagnes d'affiches contre les violences conjugales (« Ces photos contraignent la vue dans l'indifférence de la pensée, elles l'épuisent et prennent de force notre imaginaire en le gavant d'impuissance jouissive » [?] p 162). le livre s'achève par le meurtre de Trayvon Martin en 2012 par George Zimmerman, « un vigilant de l'état racial », scandaleusement acquitté en 2013.

Ce livre est manifestement une compilation d'articles et de cours. Il forme un puzzle très lacunaire, y compris sur les thèmes d'élection de l'auteure, les droits des Africains-Américains et des femmes dans les États-Unis des années 70. Il est difficile à lire : l'auteure use de néologismes qu'elle ne définit pas (biomilitantisme, thanatoéthique, agnotologie), de titres et intertitres non informatifs, et souvent de tournures obscures comme p 30 « Le fantasme d'un corps hyperboloïde [?], d'un déploiement à l'infini de son existence musculaire [?], est le creuset d'une subjectivité pathogène, dépouillée de toute habilité effective [?] ». le livre est conclu ainsi : « La peur comme projection renvoie ainsi à un monde où le possible se confond tout entier avec l'insécurité, elle détermine désormais le devenir assassin de tout “bon citoyen”. Elle est l'arme d'un assujettissement émotionnel inédit des corps, mais aussi d'un gouvernement musculaire [?] d'individus sous tension, de vies sur la défensive ». Accessoirement, le livre pratique l'écriture inclusive, ce qui n'est pas gênant mais parfois hasardeux, par exemple « Un type d'individu.e.s [?] toujours présumé.e.s coupables » (p 28-9).
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Des juifs du Ghetto de Varsovie qui décident de mourir les armes à la main plutôt qu'en attendant passivement leurs bourreaux, en passant par les suffragistes anglaises qui importent le Jujitsu pour riposter aux violentes attaques de la police, et au Black Panther Party qui se démarquait du Mouvement pacifiste des droits civils conduit par le Pasteur Luther King, Elsa Dorlin écrit une philosophie de la violence au service des opprimé-es.

Dans ses premiers chapitres, l'ouvrage est une histoire du droit de se défendre à travers les âges, de qui peut porter une arme, un peu à la manière de Camus dans L'homme révolté, histoire de la révolte, ou de Surveiller et punir, histoire du châtiment par Michel Foucault. Sont typiquement exclu-es du droit de se défendre, les esclaves, les femmes, deux catégories qui ont un propriétaire, qui ne s'appartiennent pas, et les colonisés renvoyés à des moeurs sauvages, violentes, et qu'il convient donc de civiliser, et de se protéger. le droit de porter une arme et de se défendre individuellement, privilège des hommes et des propriétaires pour défendre leurs biens, sera progressivement codifié dans le droit, allant des personnes privées à la puissance publique des états et des démocraties. Juridiquement, la justice deviendra un droit régalien des états qui, seuls, détiendront le monopole de la violence. A l'exception toutefois des "vigilants", résiduellement tolérés aux Etats-Unis, séquelle historique d'un état ségrégationniste où les afro-américains paient un lourd tribut en terme de morts violentes, et aussi du deuxième amendement de leur constitution qui permet à tout citoyen de s'armer. La figure du justicier reste très prégnante dans la culture étatsunienne (vigilantisme).

Les chapitres 6 et 7 sont particulièrement ardus sur les sujets de l'intersectionnalité, de l'anticapitalisme et du racialisme assignant à résidence, ils opposent féministes noires et féministes blanches, querelle malheureusement actuelle, malgré une vive critique par l'autrice des "safe spaces" qui ne seraient pas si "safe".

C'est au chapitre 8 que le cas des femmes est abordé de façon substantielle avec l'étude du cas Bella, l'héroïne de Dirty Week-end, roman d'Helen Zahavi paru en 1991 en Grande-Bretagne, et aussitôt ridiculement mis à l'index par la censure anglaise. Les censeurs n'ont, en effet, pas apprécié le constat des multiples agressions, de la plus vénielle à la plus grave, que subissent les femmes dans l'espace public et chez elles, constat que fait très bien Bella. Ni qu'elle introduise dans cette insécurité permanente sa "puissance d'agir" en trucidant les importuns, contrant ainsi les représentations victimisantes communément admises, qui vont de pair avec des stratégies politiques de recours à la protection de l'état dont on voit ce qu'elles donnent : plaintes pour coups, agressions et viols rarement prises en compte par la justice, non traitées, voire refusées, femmes laissées sans protection face à l'agresseur intime, victimes accusées d'imprudence, voire victimisation de l'agresseur, dans ces inversions dont les patriarcaux ont le secret, etc.
La norme dominante est la féminité vulnérable : scopophilie, voyeurisme sadique, érotisation des femmes sans défense et de leurs corps blessés ou de leurs cadavres outragés qui plombent aussi le cinéma, les séries et la littérature noire. Les insupportables et incessantes campagnes de dénonciation des violences faites aux femmes en sont les témoins. En montrant des femmes à terre, couvertes de bleus, levant en signe de seule défense une main ensanglantée en premier plan, elles sont un tribut offert aux agresseurs en situation de puissance, capables de battre, blesser et tuer, et elles humilient les victimes toujours montrées dans l'impuissance, alors que les corps des agresseurs eux, restent hors champ. Elles montrent, selon Elsa Dorlin, les failles d'un féminisme qui n'a pas construit pour toutes une communauté dans laquelle puiser une "rage auto-protectrice", d'être, non pas en sécurité, mais en capacité d'élever sa puissance. Autrement dit, l'autodéfense en réponse aux agressions ne constitue pas ou plus une option politique pour le féminisme. Leur stratégie politique est le recours aux aides financières et à la protection de l'état à l'évidence patriarcal, dont on sait ce qu'elles donnent. le nombre de tuées semble incompressible.

Tout en reconnaissant d'un coup d'oeil les fragiles, les abîmées, celles qu'ils pourront attaquer, les dominants sont ignorants des autres, précise Elsa Dorlin. Ils sont engagés dans des postures cognitives qui leur épargnent de voir les autres, là où les gens du care, les femmes, les racisé-es, vivant en hétéronomie, catégories sociales cantonnées aux soins, elles/eux, sont engagés dans la considération et l'observation fine de l'objet de leurs attentions et soins dans le but de survivre. Un jour, il faudra sortir les couteaux comme énonçait, pour les mêmes raisons, Christiane Rochefort. Un ouvrage empowering à mettre entre toutes les mains.
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Un essai dense, touffu, parfois difficile à lire, mais bien argumenté.
L'autrice expose sa thèse dès les premières lignes : le pouvoir étatique peut légitimer OU empêcher la défense des personnes. Pour celles et ceux qui sont considéré•e•s comme menaçant•e•s ou dangereux•euses, ne restent que des pratiques subalternes d'autodéfense.
Elle postule que l'État défend les individus DÉJÀ reconnus comme légitimes à se défendre. Pour cela elle étudie les archives des luttes des corps des dominé•e•s : comment s'organise l'autodéfense des esclaves, des juifs, des femmes...

Un exemple avec le port d'armes. Outil d'autodéfense, il est autorisé (armée, police, nobles...) ou interdit (les indigènes dans les colonies) de manière différenciée, et cela varie selon les époques et les groupes.

L'État délégue parfois son droit à la violence à des citoyens, qui développent une justice extra-légale : le vigilitantisme s'est par exemple développé aux USA avant la guerre de Sécession. Des citoyens se prennent pour des héros, organisent des lynchages populaires (jusqu'au XXè s.) dans une logique raciste et conservatrice.
D'autres citoyens sont sévèrement réprimés quand ils se font eux-mêmes justice, par exemple les mouvements antiségrégationnistes prônant l'autodéfense armée comme les Black panthers.

L'autodéfense de groupes opprimés bascule parfois dans la recherche d'une sécurité à tout prix : par exemple des justiciers trans et gays qui voulaient nettoyer San Francisco des homophobes, ont créé une norme masculine et blanche avec un sifflet pour alerter, stigmatisant ainsi les "queers of color".

Ainsi l'autrice déroule différents exemples historiques d'autodéfense, et dépeint toutes les nuances de ce mode de fonctionnement.

Les exemples de violences policières envers les afroaméricains ouvrent et clôturent cet ouvrage, afin de rappeler l'existence d'injustices épistémiques. L'État ne défend pas chaque citoyen de la même manière. Certains doivent trouver des modes de défense alternatifs, et l'autrice constate que l'autodéfense est parfois la seule pratique de résistance possible.
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critiques presse (2)
LaViedesIdees
17 avril 2018
Elsa Dorlin analyse les traditions d’autodéfense politique de groupes définis comme minoritaires dont l’affirmation politique est perçue comme une menace par ceux qui détiennent une position dominante. Une généalogie du pouvoir au prisme des résistances qu’on lui oppose.
Lire la critique sur le site : LaViedesIdees
LeMonde
07 décembre 2017
Dans « Se défendre », la chercheuse rend justice à la violence que les opprimés déploient face à leurs oppresseurs. Un superbe retour à la vérité charnelle de la politique
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (27) Voir plus Ajouter une citation
Tsahal excelle alors dans l’attaque éclair « incapacitante », qui désorganise et désoriente l' »ennemi », le choque, et dans la concentration des actions offensives qui neutralisent son centre vital à l’aide d’unités, désormais non mixtes, surentraînées au combat au corps à corps, aux dépens d’une conception plus classique de la défense statique sur une ligne de front. Malgré sa réputation d(armée « bricolée », « improvisée », Tsahal expérimente, dans le cadre d’une politique de colonisation, une stratégie militaire de l’autodéfense inédite, en passe d’être labellisée et exportée comme l’une des tactiques contre-insurrectionnelles les plus efficaces au monde. Peu importe qu’il s’agisse d’appliquer ces principes à un individu, à un groupe, à une milice ou à une armée, à des civils ou à des militaires, aux « violences sexuelles », à la « délinquance » ou au « terrorisme », le principe est le même : Israël devient un modèle opératoire de « société de sécurité », à partir d’une expérience paramilitaire de techniques d’autodéfense bientôt érigées en principe d’une civilité sécuritaire.
Dès 1949, le terme de krav maga (« combat rapproché ») apparaît et est utilisé en même temps que Kapap (« combat en face-à-face »). En 1953, Imi Lichtenfeld est l’un des initiateurs d’une codification du système de combat à mains nues à partir de trente-cinq techniques de base – dont le principe est qu’elles soient constamment renouvelées, testées, adaptées à l’actualité des situations. En 1958, il devient chef instructeur militaire de krav maga. Le krav maga s’est définitivement imposé comme l’appellation officielle du système de combat défensif au sein de Tsahal – faisant de cette armée un produit d’exportation rentable. En 1964, Lichtenfeld quitte l’armée et fonde le premier club civil de krav maga à Netanya, poursuivant son travail d’élaboration des principes de base que l’on peut analyser selon quatre exigences majeures : adaptabilité (situation/contexte), efficacité (défense), universalité (pratiquant.e.s), diffusion (culture nationale). À partir des années 1980, le krav maga sera plébiscité dans le monde entier comme l’un des systèmes de combat défensif à mains nues considéré comme le plus « réaliste », mais aussi l’un des produits made in Israël parmi les plus rentables. Mais le krav maga est aussi bien plus que cela : une pratique de soi, une pratique citoyenne, une culture nationale, dans un contexte où sa généralisation entretient un monde où le krav maga s’impose comme le seul mode d’être possible. Son succès actuel ne s’explique pas seulement par le fait d’une technique réputée la plus opératoire, la plus « réaliste », pour se défendre. Ce qui se joue en vérité avec sa diffusion, c’est la généralisation d’une culture défensive qui transforme la société civile elle-même, le monde vécu de chaque individu. Si le krav maga est une technique de combat « réaliste », c’est au sens où elle produit un réel dans lequel elle se présente comme la seule posture viable possible.
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L’histoire de l’autodéfense est une aventure polarisée, qui ne cesse d’opposer deux expressions antagoniques de la défense de « soi » : la tradition juridico-politique dominante de la légitime défense d’une part, articulée à une myriade de pratiques de pouvoir aux diverses modalités de brutalité qu’il s’agira ici d’excaver, et l’histoire ensevelie des « éthiques martiales de soi », d’autre part, qui ont traversé les mouvements politiques et les contre-conduites contemporaines en incarnant avec une étonnante continuité une résistance défensive qui a fait leur force.
Je propose ici d’arpenter une histoire constellaire de l’autodéfense. Tracer cet itinéraire n’a pas consisté à piocher parmi les exemples les plus illustratifs, mais plutôt à rechercher une mémoire des luttes dont le corps des dominé.e.s constitue la principale archive : les savoirs et cultures syncrétiques de l’autodéfense esclave, les praxis d’autodéfense féministe, les techniques de combat élaborées en Europe de l’Est par les organisations juives contre les pogroms…
En ouvrant cette archive, qui compte bien d’autres récits, je ne prétends pas faire œuvre d’histoire mais bien travailler à une généalogie. Dans ce ciel-là, fort sombre, la constellation scintille du fait des échos, des adresses, des testaments, des rapports citationnels qui relient de façon ténue et subjective ces différents points lumineux. Les textes majeurs qui constituent le socle de la philosophie du Black Panther Party for Self Defense rendent hommage aux insurgé.e.s du ghetto e Varsovie ; les patrouilles d’autodéfense queer sont dans un rapport citationnel avec les mouvements d’autodéfense noire ; le ju-jitsu pratiqué par les suffragettes anarchistes internationalistes anglaises leur est accessible en partie du fait d’une politique impériale de captation des savoirs et savoir-faire des colonisé.e.s, de leur désarmement.
Ma propre histoire, mon expérience corporelle ont constitué un prisme à travers lequel j’ai entendu, vu, lu cette archive. Ma culture théorique et politique m’a laissé en héritage l’idée fondatrice selon laquelle les rapports de pouvoir ne peuvent jamais toujours complètement se rabattre in situ sur des face-à-face déjà collectifs, mais touchent à des expériences vécues de la domination dans l’intimité d’une chambre à coucher, au détour d’une bouche de métro, derrière la tranquillité apparente d’une réunion de famille… En d’autres termes, pour certain.e.s, la question de la défense ne cesse pas quand s’arrête le moment de la mobilisation politique la plus balisée mais relève d’une expérience vécue en continu, d’une phénoménologie de la violence. Cette approche féministe saisit dans la trame de ces rapports de pouvoir ce qui est traditionnellement pensé comme un en-deçà ou un en-dehors du politique. Ainsi, en opérant ce dernier déplacement, j’entends travailler non pas à l’échelle des sujets politiques constitués, mais bien à celle de la politisation des subjectivités : dans le quotidien, dans l’intimité d’affects de rage enfermés en nous-mêmes, dans la solitude d’expériences vécues de la violence face à laquelle on pratique continûment une autodéfense qui n’en a pas le label. Au jour le jour, que fait la violence à nos vies, à nos corps et à nos muscles ? Et, eux, à leur tout, que peuvent-ils à la fois faire et ne pas faire dans et par la violence ?
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« Un tribunal de la Guadeloupe, par jugement du 11 brumaire an XI (2 novembre 1802), a condamné Millet de la Girardière à être exposé sur la place de la Pointe-à-Pitre, dans une cage de fer, jusqu’à ce que mort s’ensuive. La cage qui sert à ce supplice a huit pieds de haut. Le patient qu’on y enferme est à cheval sur une lame tranchante ; ses pieds portent sur des espèces d’étriers, et il est obligé de tenir les jarrets tendus pour éviter d’être blessé par la lame. Devant lui, sur une table qui est à sa portée, on place des vivres et de quoi satisfaire sa soif ; mais un garde veille nuit et jour pour l’empêcher d’y toucher. Quand les forces de la victime commencent à s’épuiser, elle tombe sur le tranchant de la lame, qui lui fait de profondes et cruelles blessures. Ce malheureux, stimulé par la douleur, se relève et retombe de nouveau sur la lame acérée, qui le blesse horriblement. Ce supplice dure trois ou quatre jours. » (Joseph Elzéar Morenas, Précis historique de la traite des Noirs et de l’esclavage colonial, 1828)
Dans ce type de dispositif, le condamné périt parce qu’il a résisté ; parce qu’il a désespérément tenté d’échapper à la mort. L’atrocité de son supplice tient au fait que chaque mouvement corporel de protection contre la douleur s’est transformé en torture ; et peut-être est-ce là ce qui caractérise en propre de tels procédés d’anéantissement : faire du moindre réflexe de préservation une avancée vers la souffrance la plus insoutenable. Il n’est pas question de discuter ici du caractère inédit de telles tortures dont le système colonial moderne n’a certainement pas le monopole. (…)
(…) La technique employée semble cibler la capacité de (ré)agir du sujet comme pour mieux la dominer. Le dispositif répressif mis en place, en même temps qu’il exhibe et excite les réactions corporelles, les réflexes vitaux du condamné, les constitue comme ce qui fait à la fois la puissance et la faille du sujet. En face de lui, l’autorité répressive n’a nul besoin de le présenter dans une forme d’impuissance absolue pour s’affirmer. Au contraire, plus la puissance subjective est mise en scène dans ses efforts répétés, désespérés, pour survivre, plus l’autorité répressive la gouverne tout en disparaissant derrière la présence d’un bourreau passif et fantoche. Ce gouvernement mortifère du corps s’effectue dans une telle économie de moyens que le supplicié paraît même se mettre à mort lui-même. (…) En même temps, cette technologie de torture a pour seule finalité de l’achever, mais de telle sorte que plus il se défendra, plus il souffrira. (…)
Ce dispositif de mise à mort considère que celui qui lui est soumis peut faire quelque chose, et il vise, stimule, encourage précisément ce dernier élan de puissance dans ses moindres retranchements comme pour mieux l’interpeller dans son inefficience, le transmuer en impuissance. Cette technologie de pouvoir produit un sujet dont on « excite » la puissance d’agir pour mieux l’empoigner dans toute son hétéronomie : et cette puissance d’agir, bien que toute entière tournée vers la défense de la vie, en est réduite à n’être qu’un mécanisme de mort au service de la machine de pénitence coloniale. On voit ici comment une dispositif de domination entend persécuter le mouvement propre de la vie, cibler ce qu’il y a de plus musculaire dans cet élan.
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La stratégie de la violence défensive s’apparente à une dynamique insurrectionnelle seule capable de modifier en profondeur les rapports de pouvoir. Robert Williams
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L’armée de la nation, l’armée composée des fils du peuple est contre le peuple au service du patron (…). En attendant de servir à la guerre étrangère, le soldat, en effet, sert encore et sert toujours à la guerre sociale. Georges Yvetot
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Vidéo de Elsa Dorlin
Rencontre avec Elsa Dorlin au TNBA à l'occasion de la parution de son ouvrage "Sexe, genre et sexualités : introduction à la philosophie féministe" aux éditions Puf. En partenariat avec l'Université Bordeaux Montaigne et la Société de philosophie de Bordeaux.
Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2517646/elsa-dorlin-sexe-genre-et-sexualites-introduction-a-la-philosophie-feministe
Note de musique : © mollat Sous-titres générés automatiquement en français par YouTube.
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