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André Green (Autre)Gustave Aucouturier (Autre)
EAN : 9782070372270
288 pages
Gallimard (02/10/1980)
3.77/5   569 notes
Résumé :
Le sujet de ce roman est l'immersion dans la folie du personnage principal, Goliadkine, qui, déjà peu équilibré, perd complètement la raison par une série de circonstances et finit dans un asile. L'auteur n'abandonne jamais son personnage et, à tous moments, suit les progrès de sa folie. Goliadkine ne cesse de voir son double, qui serait l'auteur de tous ses malheurs. Sa folie en arrive même à lui faire provoquer en duel ce sosie imaginaire : son double devient son ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (48) Voir plus Ajouter une critique
3,77

sur 569 notes
Une histoire de folie, de conflit intérieur qui dédouble le héros Goliadkine, petit fonctionnaire sans envergure : son double ne le quitte plus dans sa vie quotidienne à Saint-Petersbourg. Situation absurde, mais aussi cocasse, rien ne lui est épargné, l'entraînant dans une spirale paranoïaque qui le mènera à l'asile.
S'agit-il d'un sosie ou d'un fantôme imaginaire issu de son cerveau dérangé ?

La question, laissée à la libre interprétation du lecteur, peut être élargie, me semble-t-il à une préoccupation plus large, que Dostoïevski affectionne : Où se trouve la frontière entre Délire et Réalité ?
Ceci rappelle inévitablement Bachmatchkine, le fonctionnaire étriqué du Manteau de Gogol , Gogol et ses nouvelles fantastiques qui a influencé toute une génération d'auteurs russes, dont bien sûr Dostoïevski, comme en témoigne cette nouvelle.
L'irrationnel et l'incertain, la contradiction, l'impulsion jouent un rôle essentiel pour lui dans les réactions humaines, ce sont des thèmes récurrents dans nombre de ses oeuvres. Cette nouvelle, oeuvre de jeunesse, l'illustre déjà très bien me semble-t-il.

Un seul bémol de taille : l'écriture n'est pas toujours aussi limpide que ses grands romans ultérieurs que j'ai lus avec beaucoup plus de plaisir, en particulier le chef d'oeuvre " Crime et Châtiment " ; mais surtout, le récit aurait pu , à mon humble avis, être raccourci. C'est la première fois que je ressens un peu d'ennui à la lecture d'une oeuvre de cet immense écrivain. Désolée, Fedor !
Si on doit retenir une seule de ses oeuvres, ce n'est certainement pas celle-ci, néanmoins, comme il le disait lui-même dans le " Journal d'un écrivain " des années plus tard : " l'idée en était assez lumineuse ".
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"Voili-voilà" comme dirait Iakov Pétrovitch Goliadkine «conseiller titulaire» d'une administration russe, vivant à Pétersbourg.
Monsieur Goliadkine "notre héros" comme l'écrit Dostoïevski rencontre son double sur un pont, une nuit. Et ce double va transformer sa vie en ronde infernale.
Très jeune, Dostoïevski écrivit à son frère qu'il avait le projet de devenir fou. C'était en somme un projet de vie. L'aliénation sociale, mentale, émotionnelle, thèmes chers à l'écrivain, se mêlent dans ce roman "de jeunesse" qui reçu un accueil glacial à sa sortie. Dostoïevski tenta de le réécrire sans y parvenir.
Je me suis plongée dans la psychose paranoïaque de Iakov Pétrovitch Goliadkine avec empathie et enthousiasme. Avec cette question : comment ce roman va-t-il se terminer ? Résistant à l'envie de lire les dernières pages, j'ai cheminé dans l'esprit malade de Goliadkine, car ce qui intéresse Dostoïevski n'est pas la description de la maladie, mais son cheminement dans la vie et l'esprit de son héros. Goliadkine est d'abord aliéné par une société codifiée à l'extrême, ou la place, le rang dans la société, le travail, détermine la personnalité du sujet. D'ailleurs Goliadkine s'inquiète toujours d'être à sa place, "dans le bon ton" comme il dit, d'avoir le discours adéquat, bref une aliénation de classe sociale très forte et déshumanisante. Iakov Pétrovitch Goliadkine aspire à rompre les barrières sociales, son échec va déclencher l'apparition du double. Il veut être désormais un "autre". Plus fort, plus sûr de lui, pur et parfait. Mais cet "autre" est aussi son ennemi, son double maléfique et malicieux.
La paranoïa de "notre héros" s'agrandit, tout le monde complote contre lui, tous sont ralliés à son double que l'on trouve plus drôle, plus spirituel, plus à l'aise en société, plus habile, plus intelligent, meilleur travailleur et .... plus jeune. Car l'entourage de Goliadkine, même son domestique voient son double. La réalité elle-même est contaminée. Et plus Monsieur Goliadkine veut s'expliquer, plus il s'enfonce dans les affres de son cauchemar. Il perd aussi peu a peu l'usage correct et courant du langage. Son parlé est aussi désordonné, désarticulé et bousculé que son esprit. Atteint d'une forme de jargonaphasie, Goliadkine perd pied, jusqu'à l'abdication.
Le double est un roman drolatique et désespéré, flou et fou comme Iakov Pétrovitch Goliadkine.
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Vertigineux. Ce livre est vertigineux.
Il commence dans le Pétersbourg de la Russie impériale avec cet incipit prometteur : « Il était tout près de huit heures quand Jacob Piètrovitch Goliadkine, conseiller titulaire, sortit d'un long sommeil, bâilla, s'étira, se décida enfin à ouvrir tout à fait les yeux. ». Une narration classique bien assise par un narrateur invisible apparemment au fait du récit qu'il veut nous conter. Bien.
Mis en confiance par ces premières lignes, le lecteur suit avec un intérêt plein de bienveillance l'affairement de Goliadkine. Ce dernier finit de s'ébrouer, se regarde dans un miroir pour n'y trouver qu'une image « si insignifiante en elle-même qu'elle n'avait de quoi arrêter au premier regard l'attention de personne ». Puis on apprend qu'il a loué pour la journée un splendide coupé bleu ciel ainsi qu'une livrée pour son domestique. Quelque chose de grand se prépare.
Allons-y pour la satire des moeurs bureaucratique sous l'empire, pourrions-nous nous dire. Il y aura assurément des scènes de saouleries humiliantes, des réconciliations émues et peut-être un duel ou un pari d'argent. Apprêtons-nous aussi à rire du ridicule de ce pauvre homme au physique ingrat et aux ambitions sans doute d'autant plus grotesques.
Si ce n'était que cela...
Car très vite, on perd tout surplomb ricanant. Certes, il y a des côtés farce dans ce qui arrive à Goliadkine. Les scènes avec son domestique ont à voir avec les tirades d'un maître à son valet rusé. Ses amours entre l'idéale Clara et l'obscure logeuse allemande sont celles d'un vieux barbon sur le retour. Et heureusement qu'il y a ces quelques courtes respirations comiques.
Pour le reste, impossible de garder le pied sur quelque chose de stable. Impossible aussi de vous expliquer ce qui se passe dans ce roman. Goliadkine fait beaucoup d'allées et venues. Loue des voitures, rencontre des gens. Il se rend sur son lieu de travail. Dépense beaucoup d'argent. S'entremet avec quelques-uns de ses collègues. Il soupire auprès de Clara aussi. Un peu.
Et partout, avec lui, s'infiltre, tantôt enjôleur, tantôt grimaçant, tour à tour humble et méprisant son double exact. C'est-à-dire un personnage qui porte le même nom que lui, qui parvient par des moyens obscurs mais imparables à pénétrer les mêmes cercles. Et qui n'en est pas lui pour autant. le lecteur en veut pour preuve que les autres personnages du roman voient bien deux Goliadkine tout comme Goliadkine lui-même. Et trouvent cela tout à fait normal.
Ce Goliadkine le jeune, l'autre donc, a tout du djinn malfaisant, de l'émanation d'un cerveau agité. Mais sur la foi du narrateur imperturbable et des autres personnages qui en cautionnent la présence, que faut-il croire ? Nos prémonitions de lecteur averti ou la vraisemblance romanesque qu'assoit l'assurance de la narration ?
A mesure que l'on avance, il est de plus en plus difficile de se repérer. C'est que notre Jacob Piètrovitch est lui-même assez perdu. Il ne cesse de tourner et de virer, de trouver essentiel avec la dernière énergie ce qu'il mettra la même fougue à combattre l'instant d'après. D'aller ici ou de repartir là-bas. de dire ou de taire.
Autour de lui, on se rit, on se gausse. Peu à peu, de personnage falot et inexistant, Goliadkine va devenir, si l'on en croit ce que nous en dit le narrateur omniscient au moins, l'objet de toutes les attentions, de toutes les moqueries. Partout, on ne regarde que lui. Partout on devine sa honte et son embarras.
Avec une grandeur d'âme exemplaire, notre héros va tenter de s'expliquer, d'être chevaleresque. Il va poursuivre tel ou tel haut fonctionnaire dont il estime la considération et se perdre devant lui en obscures justifications à propos de « ceci ou cela ». Réalisant soudain à quel point il se noie, il se répand alors dans de lourdes larmes émues, incapable de réparer ce qu'il ne comprend même pas avoir commis. Et tout cela sous le regard de son double hilare. Alors on repart pour une nuit agitée, une lettre écrite ou reçue, une justification alambiquée, une autre course dans Pétersbourg gelée.
Et nous, lecteurs, nous sommes ballotés. Nous sommes dans la tête de Goliadkine, nous vivons chacun de ses émois, de ses frayeurs. Nous frissonnons avec lui à chacune des trahisons qu'il ressent si intimement. Et puis, tout de même, nous ne pouvons porter crédit à tout cela. Nous voyons bien qu'il s'agit d'un délire. D'une remarquable peinture de ce que Freud appellera des années après la psychose paranoïaque. Pourtant nous en sommes aussi, la narration nous englue dans ce discours et nous souffrons d'être Goliadkine, d'être son double parfois aussi. Emportés par la grandiloquence de l'âme russe, par la bêtise d'une bureaucratie n'ayant d'autre fonction que de s'entretenir elle-même, nous rageons dans le froid et la neige. Nous grelottons de désespoir.
Ce serait un roman fantastique si l'on croyait à l'hypothèse du double venu d'un autre monde. Ce serait un cas clinique d'une précision exemplaire si l'exergue ne l'appelait pas « poème pétersbourgeois ». Ce serait une satire sociale si la folie ne rodait pas.
On ne peut renoncer à aucune de ces lectures et pas une pourtant n'épuise ce roman. Plus grave peut-être, la douleur et la confusion du personnage résonnent avec tant d'acuité qu'on ne peut rester sur le bord à seulement admirer le talent littéraire qui sait nous les restituer. Seul quelqu'un fréquentant intimement ces contrées peut nous les peindre ainsi. Et si nous y sommes si sensibles, n'est-ce pas alors qu'elles nous rappellent quelque paysage connu à nous aussi ? Voilà qu'à nouveau, nous glissons.
Vertigineux !
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« le double » (en russe : Двойник), deuxième roman de Dostoïevski est très différent du premier » Les pauvres gens » car il s'attèle à un sujet cher à l'auteur : la folie. Il affuble son héros d'un nom prometteur qui voudrait dire « Nu » ou « insignifiant ».

Au début on peut parler d'hallucination : Goliadkine voit apparaître un double, une réplique de lui, comme dans un miroir. En regardant de plus près, il est plus jeune : on les désignera donc le jeune, et l'aîné (que l'auteur appelle souvent « notre héros »). En fait, c'est plus compliqué, on est au-delà d'une simple hallucination car tout le monde voit les deux personnages… mais est-ce vraiment le cas ?

On hésite entre le dédoublement de la personnalité, le délire paranoïde et le fantastique, de type Dr Jekill et Mr Hyde, durant une bonne partie du récit.

On a un dédoublement de la personnalité, un délire de persécution : son double est mieux apprécié que lui, toute sa hiérarchie le dénigre. Il est constamment dans la suspicion, et surtout l'interprétation, ce qui donne des cogitations incessantes, parfois obscures.

L'état de notre fonctionnaire se dégrade brutalement dans le froid, la neige, la boue qui sont omniprésent au propre et au figuré. Analogie avec le froid de son âme ? En tout cas, cela joue un rôle dans la décompensation des troubles.

On peut aussi faire le parallèle avec : le petit moi étriqué, enfermé de Goliadkine, les pulsions de vie qui s'expriment chez son double qui semble sociable mais manipulateur, en gros comme le théorisera Freud plus tard : le ça, le moi et dans le rôle du surmoi le médecin, que l'on rencontre deux fois dans le récit, ou l'administration et ses règles rigides…

On sent la fascination de Dostoïevski pour la folie, l'aliénation mentale, il en perçut certains aspects, alors que c'était le flou artistique à son époque. On reste dans le visuel, alors que les hallucinations sont souvent auditives (entendre des voix, les ondes émises par les extraterrestres…) en tout cas il réussit très bien à mettre en évidence le mode de fonctionnement de son héros, à nous faire entrer dans son mental.

Ce livre a été écrit, pour la première fois, en 1846 (le terme psychose a été évoqué pour la première fois en 1845 !) : on a parlé de « démence précoce » à la fin du XIXe siècle et schizophrénie au début du XXe… la première classification psychoses et névroses remontant à Kraepelin en 1898 mais Dostoïevski était mécontent de son texte et aurait voulu le réécrire entièrement.

Un texte hallucinant et halluciné percutant, dérangeant, qui rappelle « le journal d'un fou » ou « le manteau », donc un hommage à Gogol au passage. L'auteur met bien en évidence avec son style torturé, les paroles étranges et le récit heurté de la « folie » dont le rythme va crescendo. Freud a dû apprécié ce texte, lui qui aimait à dire : « j'ai bien compris Dostoïevski mais j'ai suffisamment de patients ».

Ce court roman est très particulier, avec plusieurs niveaux de lecture, on l'aime ou le déteste, en tout cas, il ne laisse pas indifférent car il soulève beaucoup de réflexions et je ne suis pas sûre d'avoir donné envie de le lire, tant ma critique est décousue…


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Après le chef d'oeuvre Crime et Châtiment, équivalent russe des Misérables, ancêtre de n'importe quel thriller dans la tête d'un tueur, voici Le Double, pendant du célèbre Horla de Maupassant, qu'il me fallait absolument lire, vu qu'il a inspiré le grandiose Black Swan, avec Natalie Portman. Le motif du doppelganger est aussi une de mes passions dans l'art et la fiction.

Et nous voila donc à suivre les péripéties de Jacob Pietrovitch Goliadkine, ou l'incarnation de la loose et de la maladresse absolues, qui fait passer les personnages de Bourvil, Pierre Richard, Ben Stiller ou Steve Carell au cinéma pour des vainqueurs à qui tout réussit. Goliadkine est un fonctionnaire insignifiant, qui n'a de cesse de se targuer de sa spontanéïté absolue, qu'il oppose aux manières hypocrites, aux chemins détournés affectionnés par la société et les gens du monde... Mais il est en permanence en train d'étudier son apparence, de répéter, de préparer ce qu'il va faire, dire, comment il va le dire. Lorsqu'il se met à parler, et cela même lorsque la parole doit le sortir d'une situation critique, il s'enfonce à un point toujours plus délirant dans des scories, des bafouillages ridicules de plus en plus marécageux, faits de "Comment dirais-je? Il y a ceci et cela", de répétitions d'adresses à son interlocuteur à n'en plus finir, de "Cher Monsieur" excessifs quand bien même son double n'arrêtera pas de le ridiculiser. Il songe à certaines décisions qu'il annule juste après ou ne parvient pas à exécuter. Et surtout, dès le début du récit, il offense son entourage en s'invitant à une fête dont il avait été précédemment refoulé, par un stratagème, lui qui n'a eu et n'aura de cesse de prétendre que jamais, au grand jamais il n'en fera usage. Il y a donc une énorme contradiction au sein de ce personnage, en plus d'un dialogue intérieur perpétuel. Mikhail Bakhtine parle du "Double double", de trois voix, c'est tout à fait ça, et cela prépare le terrain pour le phénomène de dédoublement qui va avoir lieu.

Surgit donc un double de Goliadkine, qui est tout ce qu'il ne peut pas être pour les autres : agréable, remarqué, bien intégré, faisant rire tout le monde, efficace au travail, qui va où il veut aller, qui grimpe les échelons avec une rapidité remarquable, et ne se perd pas en conjectures et zigzags verbaux. Ce double est fourbe, opportuniste et le mal incarné pour le Goliadkine originel, qui est outragé en public par lui et tente d'ouvrir les yeux à son entourage au sujet de son mystérieux jumeau, en vain : tous gardent à l'esprit l'offense de Goliadkine premier du nom à la fête, son comportement toujours plus ahurissant, et toute l'incorrection dont il accuse son double se reporte sur lui. On devine aisément la suite de sa spirale infernale, que nous fait vivement partager Dostoïevski, avec la même efficacité que celle de Raskolnikov dans Crime et Châtiment, si ce n'est quelques passages moins mémorables.

Le roman est, comme d'habitude, très riche en interprétations. Freud voit du narcissisme, de l'homosexualité refoulée de la part de Goliadkine qui se défile et veut à tout prix voir son double bon quelles que soient les crasses qu'il commet envers lui, en plus d'une misogynie croissante. Goliadkine déteste et en même temps voudrait être cet autre lui parfait, doté de toutes les qualités pour accomplir tout ce qu'il désire en société. Il y a tout un discours social sur le paraître, l'art de se comporter. Le fameux double reste ambigu, tout le monde le voit et l'adore, et comme dans Black Swan, Goliadkine est peut-être le seul à reporter sa propre apparence sur lui après tout... Goliadkine est lui-même très complexe, défendant une franchise qu'il n'a pourtant pas, voulant absolument faire partie d'un cercle dont il est rejeté, fustigeant la valeur des ronds de jambe alors qu'il n'arrêtera jamais d'essayer d'en faire dans des tentatives toujours plus ridicules qui se solderont par l'effet inverse, tout en continuant à clamer son absence de chichis dans un embrouillamini verbal toujours plus apocalyptique! La fin nous offre une scène mémorable digne d'un film expressionniste, visuel récurrent chez cet auteur, et ouvre les portes vers la pensée de René Girard sur le bouc émissaire.

Dostoïevski est un auteur génial, l'écrivain russe de la folie. Sa maîtrise de la psychologie nous fait véritablement vivre le processus erratique du personnage, comme dans Crime et Châtiment. Tout n'y est pas parfait, et on est évidemment loin de l'ampleur du grand roman de 1866, mais ça m'a marqué à coup sûr sur le long terme. L'humour de la narration est également fort plaisant. Quel plaisir de retrouver ce génie plongé au coeur du délire, tellement pertinent, dans le dédale et la brume des rues pétersbourgeoises à l'image du chaos de l'esprit de son protagoniste! Pour parler comme le verbeux Goliadkine : "Comment dirais-je? Il y a ceci et cela, Maupassant et Dostoïevski..."

Il faut que je lise davantage de récits sur le double...
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Citations et extraits (26) Voir plus Ajouter une citation
[...] ... Dans la poignée de mains de jeunes collègues qui l'encerclaient, à l'improviste, et, comme par un fait exprès, au moment le plus pénible pour M. Goliadkine, apparut M. Goliadkine cadet, gai comme toujours, avec son petit sourire de toujours, piaffant comme toujours, bref : farceur, sauteur, enjôleur, rigoleur, agile de la langue et agile de la jambe, comme toujours, comme auparavant, comme la veille par exemple en une minute extrêmement désagréable pour M. Goliadkine aîné. Hilare, papillonnant, tourbillonnant, avec un sourire qui était comme un "bonsoir" adressé à tout le monde, il s'introduisit dans le cercle des fonctionnaires, serra la main à celui-ci, frappa sur l'épaule de celui-là, donna une rapide accolade à un troisième, expliqua à un quatrième à quoi venait de l'employer Son Excellence, où il avait été, ce qu'il avait fait, ce qu'il avait rapporté ; embrassa droit sur la bouche un cinquième, probablement son meilleur ami ... bref, tout se passa exactement comme dans le rêve de M. Goliadkine l'ancien. Quand il se fut trémoussé tout son soûl, quand il eut achevé, avec chacun à sa manière, de les travailler tous en sa faveur et de faire à chacun, que ce fût utile ou non, des gentillesses à coeur joie, M. Goliadkine le jeune, soudain et sans doute par erreur, puisque jusqu'alors il n'avait pas trouvé moyen de remarquer la présence de son ami plu âgé, tendit aussi la main à M. Goliadkine l'ancien. Par erreur sans doute aussi, bien qu'il eût eu tout loisir d'observer le vil M. Goliadkine le jeune, notre héros saisit avidement la main tendue si inopinément, et la serra avec vigueur et cordialité, la serra dans une sorte de surprenant élan intérieur, dans une sort d'émotion éplorée. Notre héros s'était-il laissé leurrer par le premier mouvement de son indécent ennemi, ou bien avait-il été pris de court, ou bien encore avait-il eu au fond de lui même le sentiment et la conscience de son état d'infériorité, il est difficile de le dire. Toujours est-il que M. Goliadkine l'ancien, dans la plénitude de son bon sens et de son libre arbitre, et devant témoins, serra solennellement la main de celui qu'il qualifiait son ennemi mortel. Mais quelles ne furent pas sa surprise, son indignation et sa rage, quelles ne furent pas l'horreur et la honte de M. Goliadkine aîné, quand son adversaire et mortel ennemi, l'infâme M. Goliadkine cadet, voyant l'erreur de l'innocente victime de ses persécutions et de ses perfides supercheries, sans la moindre vergogne, sans le moindre sentiment de charité et de pudeur, avec une insolence et une grossièreté intolérable, arracha d'un coup sa main à celle de M. Goliadkine aîné ; bien plus encore, il secoua sa main comme s'il l'avait de la sorte souillée dans quelque chose d'abominable ; bien plus encore, il cracha de côté avec accompagnement du geste le plus outrageant ; bien plus encore, il tira son mouchoir et à l'instant même, de la façon la plus incivile, s'essuya l'un après l'autre les doigts qui venaient de passer quelques secondes dans les mains de M. Goliadkine l'ancien. Durant qu'il agissait de la sorte, M. Goliadkine le jeune, selon sa laide habitude, tournait exprès les yeux autour de lui, afin que tous remarquassent sa conduite, et regardait les assistants l'un après l'autre, s'efforçant visiblement de suggérer à chacun tout ce qui pouvait s'imaginer de plus désobligeant concernant M. Goliadkine. Il sembla que le comportement de l'écoeurant M. Goliadkine cadet eût suscité la réprobation générale des fonctionnaires qui assistaient à la scène : même la jeunesse évaporée laissait paraître son déplaisir. Il y eut tout autour un murmure et un bourdonnement de voix. Ce mouvement général ne pouvait échapper aux oreilles de M. Goliadkine l'ancien. Mais soudain une simple plaisanterie venue à point nommé, et qui jaillit incidemment des lèvres de M. Goliadkine le jeune, brisa, anéantit les derniers espoirs de notre héros et fit de nouveau pencher la balance du côté de son mortel et encombrant ennemi. ... [...]
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A travers la fenêtre ternie de la chambre, il sentit peser sur lui le regard morose d'un petit jour d'automne, trouble et délavé ; il y avait tant de hargne dans ce regard, tant d'aigreur dans la grimace qui l'accompagnait qu'aucun doute ne put subsister dans l'esprit de M. Goliadkine ; non, il ne se trouvait pas dans quelque royaume enchanté, mais bel et bien dans la capitale, la ville de Saint-Pétersbourg, dans la rue "aux six boutiques", dans son propre appartement au troisième étage d'une maison de rapport.
Après avoir fait cette importante découverte, Goliadkine referma fébrilement les yeux, comme s'il eût regretté les visions de son dernier rêve et désiré les retrouver ne fût-ce qu'un instant.
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Fuir, se fuir lui-même, se cacher à lui-même. Oui, c’était bien cela. Disons même plus. Non seulement notre héros cherchait de toutes ses forces à se fuir lui-même mais encore il aurait donné cher pour pouvoir s’anéantir d’une façon définitive, pour être, sur le champ, réduit en cendres.
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- Non, vous savez, n’est-ce pas, Anton Antonovitch, ce que je dis, ce que je me dis en moi-même, c’est que moi, par exemple, je mets un masque seulement quand la nécessité s’impose, c'est-à-dire uniquement pour le carnaval ou bien les réunions joyeuses, en parlant au sens propre, mais je ne me masque pas devant les gens au quotidien, parlant dans un autre sens, plus caché.
Voilà ce que je voulais dire, Anton Antonovitch.
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Monsieur Goliadkine martyrisé se précipite dehors et entreprend de louer un fiacre, pour voler directement jusqu'à son Excellence, et, à défaut, au moins chez Andréï Filippovitch, mais - horreur ! les cochers refusent catégoriquement de prendre Monsieur Goliadkine : 'n'est-ce pas, c'est pas possible d'en conduire deux pareil ; n'est-ce pas, Votre Noblesse, un homme bien, ça essaie de vivre honnête, et pas n'importe comment, et ça existe jamais par paire".
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