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EAN : 9782070368792
377 pages
Gallimard (18/02/1977)
3.69/5   1961 notes
Résumé :
Qu'un jeune garçon apprenne qu'il n'est pas le fils de son père, qu'il décide de ne pas se présenter à ses examens et de partir au hasard de certaines rencontres : jusque-là, rien que de très commun. Mais qu'il croise la route tordue de faussaires en tout genre, d'enfants qui trafiquent de la fausse monnaie ou de tricheurs ès sentiments, et l'histoire se transforme en une folle épopée où les différents... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (110) Voir plus Ajouter une critique
3,69

sur 1961 notes
Au risque de ne pas brosser la majorité dans le sens du poil, je vais donner un avis honnête, qui n'engage que moi mais qui est tellement différent de ceux que j'avais pu lire qu'il peut éventuellement être utile à certaines et certains.
J'avais beaucoup entendu parler de la réputation de ce livre sans jamais toutefois avoir cherché à en connaître plus. C'est donc à peu près vierge d'a priori que j'entamai ce roman :

Acte I : les faux espoirs...

Après un bref moment d'euphorie suscitée par la joie de me plonger dans un grand vieux classique, m'attendant à être happée par l'histoire ou le style ou les deux, une quelconque magie qui aurait pu opérer, je me suis rendue compte que je m'ennuyais effroyablement et, chose qui ne m'est quasiment jamais arrivée, j'ai laissé tomber après 10 chapitres tellement ce livre ne m'accrochait pas du tout, mais alors ce qui s'appelle pas du tout.

Les dialogues où les personnages parlent au passé simple étaient artificiels au possible à mes yeux et sonnaient faux comme une casserole à mes oreilles ; je ne m'identifiais à personne, l'histoire ne présentais pas un grand attrait de prime abord. Bref, j'ai vécu une réelle déception avec ce livre et, si vous avez le courage, essayez de passer le cap du chapitre 10. (Il est vrai que je sortais d'une lecture qui m'avait enthousiasmée et d'un style hyper pêchu, ceci pouvant expliquer cela.)

Acte II : le syndrome musée d'art moderne...

Néanmoins, étant d'un naturel obstiné, j'ai décidé, après plusieurs mois, d'en reprendre la lecture. Est-ce par masochisme ? est-ce par sensation de rater quelque chose ? Je ne saurais le dire.

Je me suis donc fait violence pour retourner m'engluer dans la mélasse de cette lecture. Je ne le regrette pas car j'ai pris un peu plus de plaisir à la lecture (m'attendant à mal) et découvert les véritables intentions de l'auteur. Elles sont exprimées assez clairement, je crois, dans le chapitre 3 de la deuxième partie. En somme, faire un roman sur le processus de gestation d'un roman.

Assez lumineusement, Gide nous dévoile tous les points faibles de son livre, risque d'ennuyer le lecteur, aspect artificiel de l'ouvrage, etc. C'est donc très courageux à lui d'avoir pris le parti de faire ce livre sachant les obstacles auxquels il se heurterait.

C'est un travail très rigoureux qu'a livré l'auteur, une mise en abîme, un procédé stylistique élaboré mais, cela ne veut pas dire pour moi chef d'oeuvre et c'est en cela que je le compare à un tableau de musée d'art moderne : si vous comprenez la démarche mais que vous n'êtes pas enthousiasmé par la réalisation finale, vous passez pour une débile qui n'a rien compris, exactement comme lorsque devant un tableau que vous comprenez mais que vous jugez abject, vous vous entendez répondre que vous êtes ignorante en art.

Pour conclure, il y a une certaine virtuosité dans ce livre, mais cela ne signifie pas pour moi une virtuosité certaine car ce n'est vraiment pas un livre qui me transporte ou qui fasse palpiter quoi que ce soit en moi, or si je lis, ce n'est pas pour voir un exercice formel d'un auteur façon James Joyce, c'est pour ressentir quelque chose résonner en moi. À vous de voir, je vous ai donné mon avis, mon tout petit avis, c'est-à-dire, pas grand chose.
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Après Yourcenar, dans la catégorie, "je ne connais que lui mais bon sang pourquoi je ne l'ai pas encore lu ?", voici André Gide. Avec la circonstance aggravante que c'est un Prix Nobel et les meilleurs savent.

Est-ce que je vais vous ressortir la crainte de l'Académisme comme raison d'une lecture si tardive... ? Peut-être... Alors que si j'avais réfléchi un peu à ce que je savais (homosexualité assumée à une époque où le coming out n'était pas trop in), j'aurais pu me douter que le style avait peu de chances d'être totalement rigide.

Bref, les challenges comme souvent (y compris mon Nobel) m'ont poussé à cette lecture et j'en suis fort aise. Après le contexte de ma lecture, retraçons brièvement le contexte du livre. C'est un roman "de la maturité", puisqu'il l'écrit passé 50 ans, au sommet de sa gloire et en déclarant que c'est son premier roman (pas gentil pour les autres, notamment Les Nourritures Terrestres qui lui valut sa renommée dès l'âge de 26 ans).

On sent en tout cas un auteur totalement à l'aise et qui mène une narration à plusieurs points de vue, avec un livre dans le livre, des extraits d'un journal d'un personnage principal, et un narrateur à la première personne qui apparaît subrepticement, le plus souvent comme guide de lecteur, mais parfois comme suiveur impuissant des personnages. J'ai trouvé cette narration particulièrement drôle et réjouissante, elle a allégé toute la lecture.

On peut se dire déçu du sujet et de l'histoire en elle-même, qui ne sont pas ébouriffants. L'auteur semble vouloir s'intéresser à plusieurs problématiques (l'amitié, les premières amours, les vieux couples, le suicide) et semble y jeter successivement certains des personnages, sans forcément chercher une cohésion, et en plus en nous faisant le coup de l'auteur qui se laisse guider par la réalité. On ne se fera pas avoir si facilement... mais on prend plaisir aux débats sur l'écriture du réel ou sur sa réinvention, et on n'oublie pas que Gide a été contemporain dans sa jeunesse d'un certain Zola et on comprend qu'il se plaise à déconstruire le naturalisme.

Je ne passerais pas sous silence un aspect qui ne peut que choquer : un inceste oncle-neveu, tranquillement décrit, sans envisager une seconde le côté délictueux de la chose. Gide évite les détails scabreux mais ne laisse tout de même planer aucun doute sur la réalité de la chose. Il l'aborde tellement naturellement que j'ai mis du temps à m'en "offusquer" (tranquillisez-vous je n'appelle pas au boycott !) et cela m'a fait me demander deux choses: quelles raisons ont amené Gide à évoquer ce genre de relations et pourquoi ai-je mis autant de temps à le relever ? Pour la première, je pense que l'époque des années folles permettait plus de libertés dans l'imagination et Gide cherchait peut-être à tester les limites de son lectorat, lui dont l'homosexualité assumée avait du lui valoir déjà certains jugements de ses contemporains. Quitte à être mal vu, autant aller jusqu'au bout ? Ce n'est qu'une hypothèse que je vous livre là. Pour la deuxième, je pense que le talent de Gide permet d'installer doucement l'histoire et de faire accepter comme naturel ce genre d'amour oncle-neveu. Pour éviter qu'on ne renchérisse sur la pédophilie, précisons tout de même que le neveu est majeur (tout juste bachelier mais on peut le supposer) et consentant voire lui-même en demande (même si l'influence de l'ascendance ne peut qu'interroger sur le consentement). Tout cela n'a pas gâché mon plaisir de lecteur, mais m'a quand même poussé dans mes retranchements.

Vous vous en doutez après cette critique, originalité de la narration oblige, cela me donne bien envie de remettre le Gide et le couvert pour une prochaine lecture... histoire de déguster certaines nourritures terrestres ?



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J'ai attaqué ce roman sans à priori aucun, sans connaissance particulière sur l'auteur, avec simplement dans l'idée de découvrir Gide. Or il est rare que je lâche un livre en cours de route, mais dans le cas présent je n'ai pas dépassé le quart. Je n'ai pas vu l'intérêt de m'en infliger plus... Les choses ne commençaient pas mal pourtant. le jeune homme décidant de quitter sa famille, partir brutalement en abandonnant tout et sans un sous en poche. le courage de se tenir debout face au monde sans toit, sans argent, sans rien, et de faire un pas en avant...

Malheureusement, l'histoire continue d'avancer. S'allongeant. S'encombrant de fioritures. Digressant. Et peu à peu, m'a envahi l'impression... D'entendre Gide s'écouter écrire. Nous connaissons tous une personne qui aime plus que tout le son de sa voix, et pourrait discourir des heures pour ne rien dire. Ah, mais qu'est-ce que j'écris bien ! Je suis en train d'inventer une nouvelle forme de roman, c'est incontestable. Et que dire de cette mise en abîme de ma vie. Allez, encore une petite scène. Allez, on déconstruit, on délaye ! C'est cela, la forme de la nouveauté ! Et la valise, tient, insistons sur sa description, ça ne sers à rien mais c'est cela qui est beau.

Certes. Mais là c'est un peu gros.

Par ailleurs, l'histoire m'a paru traiter m'a paru moins homosexuelle que pédérastique... Voir pédophilique par moment. Un vieux beaux ou deux tournant autours des jeunes éphèbes, et passant aux suivants une fois la date de péremption de tous ces Ganymède passée. Quand ils ne vont pas directement reluquer les gamins dans les librairies. A peu près aussi romantique et émouvant qu'une intrigue entre Juliette et le père de Roméo ; aussi sympathique que le beau-père de Lolita...

L'agacement me gagnait. Ce qui n'est jamais bon dans le métro parisien. A Dieu va monsieur Gide, je n'ai pas pris la bonne porte pour vous rencontrer. Heureusement, il y en a beaucoup d'autres.
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Les Faux-Monnayeurs est un livre qui sort de l'ordinaire et qui se présente comme le roman d'un roman. Nous sommes tout de suite plongés dans l'histoire, le roman commence in media res par la découverte par Bernard de sa bâtardise. Les personnages sont nombreux , Gide nous offre une multiplicité des points de vue. le livre est divisé en trois parties dont deux qui se déroulent à Paris et une à Saas-Fée en Suisse. Edouard est un jeune homme qui tient son journal, il veut écrire les faux-monnayeurs et va se lier d'amitié avec Bernard. Ce dernier va dérober la valise d'Edouard à la gare alors qu'il parle avec son neveu, Olivier. La découverte du journal par Bernard nous permet d'en apprendre plus sur les personnages, il prend une fonction informative. L'intrigue est complexe, il n'y a quasiment aucune description mais Gide se justifie dans son journal. L'action s'organise autour d'une bande d'adolescents qui s'affranchissent de leur famille. de nombreux thèmes sont présents : l'adolescence, l'amitié, l'homosexualité, les relations familiales et l'écriture d'un roman. Edouard initient les plus jeunes, une relation de maître/disciple s'installe avec Olivier et Bernard. Ce livre peut se lire comme un roman d'apprentissage dans lequel les ados évoluent vers l'âge adulte. Ils vont découvrir l'amour, voyager, rencontrer de nouvelles personnes et se remettre en question. Ce livre est unique dans son genre, il présente une réflexion sur le roman extrêmement intéressante. Gide m'a conquise avec ce premier roman et je compte bien lire d'autres livres de cet auteur. LISEZ LE !
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Un titre énigmatique et une histoire qui commence à Paris par la lettre féroce que Bernard envoie à son père adoptif ; il vient d'apprendre qu'il est un « bâtard », selon la terminologie de l'époque. Fracassant début de roman dont il ne faut pas attendre d'autre conséquence que la liberté qu'elle octroie au jeune homme en coupant tout net les ponts avec sa famille. Renverrait-elle à celle que prend l'auteur avec la composition de ce roman si peu orthodoxe ? La première partie se noue, au moment de leur baccalauréat, autour de Bernard et Olivier auxquels se joint bientôt Edouard, plus âgé, qui arrive d'Angleterre. Le livre commence par prendre forme autour du journal d'Edouard découvert par Bernard dans la valise qu'il lui a subtilisée. Il est ensuite bien délicat de rendre compte de toute la série d'événements simultanés affectant les trajectoires individuelles des personnages dans ce roman à tiroirs.

Même l'enquête, évoquée en filigrane concernant une affaire de maison close et un réseau de fausse monnaie écoulée par une bande de lycéens (animée par Georges le frère cadet d'Olivier), n'est qu'un écran. C'est une piste se profilant entre d'autres dans ce mille-feuille d'histoires, parfois alambiquées, qui se juxtaposent et s'entrecroisent et dont ne sont pas exclues des allées et venues entre présent et passé, mais dont les tenants et les aboutissants importent peu, il faut l'avouer. Des nombreux personnages qu'on y rencontre tous, peu ou prou, sont à un moment donné principaux puis secondaires ou vice-versa, mais ceux d'Edouard, l'écrivain en train d'écrire, et de Passavant, le dandy mondain, qui se pique de littérature, auteur de «La Barre fixe», représentent chacun un pôle nettement plus identifiable autour duquel gravitent leurs satellites.

La deuxième partie du roman, en Suisse (Saas-Fé), est encore un prétexte. de nouveaux personnages (Boris et sa psychanalyste) et toujours plus de complexité, puisqu'il s'avère que le journal d'Edouard, connu au début grâce à Bernard, n'est que la préhistoire d'un roman en gestation : « Les Faux-Monnayeurs ». Roman futur d'Edouard dans le roman présent d'André. Ainsi Gide embarque-t-il le lecteur dans les arcanes de sa création littéraire avec toutefois assez de recul et d'ironie, décelables dans les propos verbeux qu'il prête à Edouard (2ème partie, chapitre 3), pour faire penser qu'il ne prend pas forcément au sérieux sa propre tentative romanesque. Du coup la fausseté de la monnaie qui s'écoule dans le roman peut prendre une tout autre signification. J'y vois une parabole mettant en jeu les fondements de l'écriture. Au royaume du faux chacun ici a bien sa place : Edouard et Passavant, dans leur genre, l'illustrant à merveille avec leur appétence pour l'artifice ou la phrase creuse. La littérature n'est-elle pas finalement une forme d'illusion, de fausse-monnaie ? On sent bien que ce questionnement traverse la composition gidienne. La troisième partie se déroule à la pension Vedel, où le jeune Boris, venu retrouver son grand-père, trouvera une fin tragique (issue d'un fait divers réel relevé par Gide). Rien ne s'achève mais tout se transforme, se poursuit en apparence, dans ce vrai/faux roman. Gide, qui jauge et examine aussi ses personnages, leur façon de fonctionner dans le récit comme s'ils lui échappaient en somme, semble prendre le lecteur à témoin de cette autonomie. Roman nouveau ou nouveau roman, je ne sais pas, mais Gide novateur sûrement.

Dans le flot ininterrompu et tonique de théories et de réflexions qui parcourt l'ensemble (sur l'homosexualité, l'éducation, le couple, la paternité, la création littéraire, l'amour, le mariage, les femmes etc.), on fait tout aussi bien de se laisser porter par la vague d'énergie qui s'en dégage au risque d'y prendre la tasse. C'est la nouveauté de sa construction qui autorise peut-être Gide à faire de l'homosexualité un des sujets majeurs du livre selon moi. Les multiples départs d'intrigues sont autant de prétextes, dans cette composition en abyme, qui lui permettent en creux de dévoiler ce qui doit rester très discret : l'amour entre personnes de même sexe, l'ambivalence des sentiments. Dans cet espace conquis sur les conventions on aurait pu espérer qu'il propulse les personnages féminins or ils sont à la peine. Vraiment rien d'original : Laura, la femme du pasteur Vedel, Pauline, la mère d'Olivier, toutes piégées par le mariage, dévouées à leur mari et leurs enfants, lâchées par les amants ou résignées, seule Sarah s'en tire un peu mieux, on est en 1925, mais tout de même.

Une bonne relecture toutefois. Suscitant réflexions - intérêt majeur du livre. Une phrase de G. Painter en conclusion : « le but visé par les Faux-Monnayeurs n'est pas de transmettre une monnaie, même authentique, fabriquée par Gide, mais de permettre au lecteur d'accéder à son indépendance en frappant la sienne »
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Elle s'est assise sur la descente de lit, entre les jambes de Vincent, pelotonnée comme une stèle égyptienne, le menton sur ses genoux. Après avoir elle-même bu et mangé, elle commence :

"J'étais sur la Bourgogne, tu sais , le jour où elle a fait naufrage. J'avais dix-sept ans. C'est te dire mon âge aujourd'hui. J'étais excellente nageuse ; et pour te prouver que je n'ai pas le cœur trop sec, je te dirai que, si ma première pensée a été de me sauver moi-même, ma seconde a été de sauver quelqu'un. Même je ne suis pas bien sûre que ce n'ait pas été la première. Ou plutôt, je crois que je n'ai pensé à rien du tout ; mais rien ne me dégoûte autant que ceux qui, dans ces moments-là, ne songent qu'à eux-mêmes ; si : les femmes qui poussent des cris. Il y eut un premier canot de sauvetage qu'on avait empli principalement de femmes et d'enfants ; et certaines de celles-ci poussaient de tels hurlements qu'il y avait de quoi faire perdre la tête. La manœuvre fut si mal faite que le canot, au lieu de se poser à plat sur la mer, piqua du nez et se vida de tout son monde avant même de s'être empli d'eau. Tout cela se passait à la lumière de torches, de fanaux et de projecteurs. Tu n'imagines pas ce que c'était lugubre. Les vagues étaient assez fortes, et tout ce qui n'était pas dans la clarté disparaissait de l'autre côté de la colline d'eau, dans la nuit. Je n'ai jamais vécu d'une vie plus intense ; mais j'étais aussi incapable de réfléchir qu'un terre-neuve, je suppose, qui se jette à l'eau. Je ne comprends même plus bien ce qui a pu se passer ; je sais seulement que j'avais remarqué dans le canot, une petite fille de cinq ou six ans, un amour ; et tout de suite, quand j'ai vu chavirer la barque, c'est elle que j'ai résolu de sauver. Elle était d'abord avec sa mère ; mais celle-ci ne savait pas bien nager ; et puis elle était gênée, comme toujours dans ces cas-là, par sa jupe. Pour moi, j'ai dû me dévêtir machinalement ; on m'appelait pour prendre place dans le canot suivant. J'ai dû y monter puis sans doute j'ai sauté à la mer de ce canot même ; je me souviens seulement d'avoir nagé assez longtemps avec l'enfant cramponnée à mon cou. Elle était terrifiée et me serrait la gorge si fort que je ne pouvais plus respirer. Heureusement, on a pu nous voir du canot et nous attendre, ou ramer vers nous. mais ce n'est pas pour ça que je te raconte cette histoire. Le souvenir qui est demeuré le plus vif, celui que jamais rien ne pourra effacer de mon cerveau ni de mon cœur : dans ce canot, nous étions entassés, une quarantaine, après avoir recueilli plusieurs nageurs désespérés, comme on m'avait recueillie moi-même. L'eau venait presque à ras bord. J'étais à l'arrière et je tenais pressée contre moi la petite fille que je venais de sauver, pour la réchauffer et pour l'empêcher de voir ce que, moi, je ne pouvais pas ne pas voir : deux marins, l'un armé d'une hache et l'autre d'un couteau de

cuisine ; et sais-tu ce qu'ils faisaient?... Ils coupaient les doigts, les poignets de quelques nageurs qui, s'aidant des cordes, s'efforçaient de monter dans notre barque. L'un des deux marins... s'est retourné vers moi qui claquais des dents de froid, d'épouvante et d'horreur : "S'il en monte un seul de plus, nous sommes tous foutus. La barque est pleine." Il a ajouté que dans tous les naufrages on est forcé de faire comme ça ; mais naturellement on n'en parle pas.

"Alors, je crois que je me suis évanouie ; en tout cas, je ne me souviens plus de rien, comme on reste sourd assez longtemps après un bruit trop formidable. Et quand, à bord du X... qui nous a recueillis, je suis revenue à moi, j'ai compris que je n'étais plus, que je ne pourrais plus jamais être la même, la sentimentale jeune fille d'auparavant ; j'ai compris que j'avais laissé une partie de moi sombrer avec la Bourgogne, qu'à un tas de sentiments délicats, désormais, je couperais les doigts et les poignets pour les empêcher de monter et de faire sombrer mon cœur."...
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[ Incipit ]

PREMIERE PARTIE
Paris
I

« C'est le moment de croire que j'entends des pas dans le corridor », se dit Bernard. Il releva la tête et prêta l'oreille. Mais non : son père et son frère aîné étaient retenus au palais ; sa mère en visite ; sa soeur à un concert ; et quant au puîné, le petite Caloub, une pension le bouclait au sortir du lycée chaque jour. Bernard Profitendieu était resté à la maison pour potasser son bachot ; il n'avait plus devant lui que trois semaines. La famille respectait sa solitude ; le démon pas. Bien que Bernard eût mis bas sa veste, il étouffait. Par la fenêtre ouverte sur la rue n'entrait rien que de la chaleur. Son front ruisselait. Une goutte de sueur coula le long de son nez, et s'en alla tomber sur une lettre qu'il tenait en main : « Ca joue la larme, pensa-t-il. Mais mieux vaut suer que de pleurer. »
Oui, la date était péremptoire. Pas moyen de douter : c'était bien de lui, Bernard, qu'il s'agissait. La lettre était adressée à sa mère ; une lettre d'amour vieille de dix-sept ans ; non signée.
« Que signifie cette initiale ? Un V, qui peut bien aussi être un N... Sied-il d'interroger ma mère ?... Faisons crédit à son bon goût. Libre à moi d'imaginer que c'est un prince. La belle avance si j'apprends que je suis le fils d'un croquant ! Ne pas savoir qui est son père, c'est ça qui guérit de la peur de lui ressembler. Toute recherche oblige. Ne retenons de ceci que la délivrance. N'approfondissons pas. Aussi bien j'en ai mon suffisant pour aujourd'hui. »
Bernard replia la lettre. Elle était de même format que les douze autres du paquet. Une faveur rose les attachait, qu'il n'avait pas eu à dénouer ; qu'il refit glisser pour ceinturer comme auparavant la liasse. Il remit la liasse dans le coffret et le coffret dans le tiroir de la console. Le tiroir n'était pas ouvert ; il avait livré son secret par en haut. Bernard rassujettit les lames disjointes du plafond de bois, que devait recouvrir une lourde plaque d'onyx. Il fit doucement, précautionneusement, retomber celle-ci, replaça par-dessus deux candélabres de cristal et l'encombrante pendule qu'il venait de s'amuser à réparer.
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L'analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l'homme éprouve ce qu'il s'imagine éprouver. De là à penser qu'il s'imagine éprouver ce qu'il éprouve... Je le vois bien avec mon amour: entre aimer Laura et m'imaginer que je l'aime-entre m'imaginer que je l'aime moins, et l'aimer moins, quel dieu verrait la différence? Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire. Et, s'il suffit d'imaginer qu'on aime, pour aimer, ainsi suffit-il de se dire qu'on imagine aimer, quand on aime, pour aussitôt aimer un peu moins, et même pour se détacher un peu de ce qu'on aime- ou pour en détacher quelques cristaux. Mais pour se dire cela ne faut-il pas déjà aimer un peu moins?
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"Que cette question de la sincérité est irritante ! Sincérité ! Quand j'en parle, je ne songe qu'à sa sincérité à elle. Si je me retourne vers moi, je cesse de comprendre ce que ce mot veut dire. Je ne suis jamais que ce que je crois que je suis -- et cela varie sans cesse, de sorte que souvent, si je n'étais là pour les accointer, mon être du matin ne reconnaîtrait pas celui du soir. Rien ne saurait être plus différent de moi, que moi-même. Ce n'est que dans la solitude que parfois le substrat m'apparaît et que j'atteins à une certaine continuité foncière ; mais alors il me semble que ma vie s'alentit, s'arrête et que je vais proprement cesser d'être. Mon coeur ne bat que par sympathie ; je ne vis que par autrui ; par procuration, pourrais-je dire, par épousaille, et ne me sens jamais vivre plus intensément que quand je m'échappe à moi-même pour devenir n'importe qui."
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Un jour vient où l'être vrai reparaît, que le temps lentement déshabille de tous ses vêtements d'emprunt; et, si c'est de ces ornements que l'autre est épris, il ne presse plus contre son coeur qu'une parure déshabitée, qu'un souvenir... que du deuil et du désespoir.
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Vidéo de André Gide
CHAPITRES : 0:00 - Titre
M : 0:06 - MÉCHANCETÉ - Henry Becque 0:16 - MÉDECINE - Jean de Villemessant 0:28 - MÉDISANCE - Gabriel Hanotaux 0:39 - MÉNAGE - Claude Roy 0:51 - MODESTIE - Laurent de la Beaumelle 1:01 - MONDE - Comte de Oxenstiern 1:11 - MOQUERIE - Léon Brunschvicg 1:21 - MORT - Alphonse Rabbe 1:31 - MOT - Michel Balfour
N : 1:42 - NAISSANCE ET MORT - Alexandre Dumas 1:55 - NÉANT - Villiers de L'Isle-Adam
O : 2:07 - OISIVETÉ - Noctuel 2:21 - OPINION DES FEMMES - Suzanne Necker 2:41 - OPTIMISME - André Siegfried
P : 2:52 - PARAÎTRE - André Gide 3:02 - PARLER - Maurice Donnay 3:14 - PARLER SANS BUT - Oscar Comettant 3:26 - PAROLE - Pierre Dac 3:38 - PASSION - Comte de Saint-Simon 3:49 - PÈRE - Francis de Croisset 4:00 - PERFECTION DE LA FEMME - Alfred Daniel-Brunet 4:12 - PESSIMISME - Ernest Legouvé 4:24 - PEUPLE - Gustave le Bon 4:35 - PHILOSOPHIE - Georges Delaforest 4:49 - PLEURER - Malcolm de Chazal 4:57 - POSE - Jean Commerson
R : 5:16 - RAISON - Albert Samain 5:28 - RÉCEPTION - Fernand Vandérem 5:45 - RÉFLÉCHIR - Julien Benda
5:56 - Générique
RÉFÉRENCE BIBLIOGRAPHIQUE : Jean Delacour, Tout l'esprit français, Paris, Albin Michel, 1974.
IMAGES D'ILLUSTRATION : Henry Becque : https://libretheatre.fr/wp-content/uploads/2017/02/Becque_Atelier_Nadar_btv1b53123929d.jpg Jean de Villemessant : https://www.abebooks.fr/photographies/Disdéri-Hippolyte-Villemessant-journaliste-patron-Figaro/30636144148/bd#&gid=1&pid=1 Gabriel Hanotaux : https://books.openedition.org/cths/1178 Claude Roy : https://www.gettyimages.ca/detail/news-photo/french-journalist-and-writer-claude-roy-in-1949-news-photo/121508521?language=fr Laurent Angliviel de la Beaumelle : https://snl.no/Laurent_Angliviel_de_La_Beaumelle Léon Brunschvicg : https://www.imec-archives.com/archives/collection/AU/FR_145875401_P117BRN Alexandre Dumas : https://de.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Dumas_der_Ältere#/media/Datei:Nadar_-_Alexander_Dumas_père_(1802-1870)_-_Google_Art_Project_2.jpg Villiers de L'Isle-Adam : https://lesmemorables.fr/wp-content/uploads/2020/01/2-Villiers-jeune.jpg Noctuel : https://prixnathankatz.com/2018/12/08/2008-benjamin-subac-dit-noctuel/ Suzanne Necker : https://www.artcurial.com/en/lot-etienne-aubry-versailles-1745-1781-portrait-de-suzanne-necker-nee-curchod-1737-1794-huile-sur#popin-active André Siegfried : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/02/09/31001-20160209ARTFIG00272-andre-siegfried-figure-tutelaire-de-la-geographie-electorale-contemporaine.php André Gide : https://www.ledevoir.com/lire/361780/gide-et-le-moi-ferment-du-monde Maurice Donnay : https://www.agefotostock.com/age/en/details-photo/portrait-of-charles-maurice-donnay-1859-1945-french-playwright-drawing-by-louis-remy-sabattier-from-l-illustration-no-3382-december-21-1907/DAE-BA056553 Oscar Comettant : https://fr.wikipedia.org/wiki/Oscar_Comettant#/media/Fichier:Oscar_Comettant-1900.jpg Pierre Dac : https://www.humanite.fr/politique/pierre-dac/presidentielle-1965-pierre-dac-une-candidature-moelle-732525 Saint-Simon : https://www.britannica.com/biography/Henri-de-Saint-Simon Francis Wiener de
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