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EAN : 9791038700024
192 pages
Zulma (14/01/2021)
3.54/5   50 notes
Résumé :
À la pointe sud de la baie d’Umwelt, loin du monde et hors du temps, le domaine des Descenderies a accueilli des générations de patientes.
Né de la fragile Leeloo, Malgorne grandit sous la houlette de Sigrid, entre incompréhension et possession jalouse. Il trouve bientôt refuge dans le dédale de l’extravagant labyrinthe d’ifs, de cyprès, de pins et de mélèzes imaginé par le Dr Riwald. S’il n’entend ni le ressac ni les vagues qui se déchirent sur les brisants... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (25) Voir plus Ajouter une critique
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Envie de fraîcheur saline et de poésie marine, alors n'hésitez plus à plonger dans ce très beau roman envoûtant et d'une beauté onirique ensorcelante.
Mes pensées sont encore dans ce lieu d'une beauté singulière, les Descenderies un ancien hôpital maritime du docteur Riwald dont les immenses baies vitrées baignent sur l'océan.
Ce vaisseau de pierres protégé à l'avant par l'immensité iroise et à l'arrière par un jardin labyrinthe, prend les allures étonnantes d'un fief moyenâgeux imprenable.
Malgorne, l'enfant sourd devenu roi de ce royaume sur terre comme le dieu Poséidon sur les mers est le gardien vivant des légendes portées par le souffle du vent et l'écho fantôme des cornes de brumes.

L'écriture est magnifique, poétique à souhait, un tableau de couleurs aux équinoxes somptueux et de douce rêverie. Avec Hubert Haddad, les mots s'évadent de leur enveloppe  « les vagues meurent d'être sauves dans un remous d'écume », chevauchent des territoires inconnus, se juxtaposent dans d'étranges combinaisons et rivalisent de beauté sortilège pour amadouer la violence des tragédies humaines.

L'océan chante, bouge, lèche les parois fragiles de la falaise. Il est ce rempart mais aussi le vaste transporteur des vaisseaux d'acier et des nouveaux naufragés de la mer qui s'invitent derrière la fable.
J'aime beaucoup cette manière de raconter une histoire tristement réelle dans une intemporalité surnaturelle.
J'aime la sonorité des mots, leur langage, je les visualise, je les entends et je les respire.
le lecteur est l'oreille de Malgorne, Malgorne est le maître de nos sens.

Il y a Malgorne « le cours visible des astres collait à son silence » et il y a Peirdre, la jeune fille mélancolique souffrant de solitude dans son sémaphore, sur le bec-de-l'aigle de l'autre côté de la baie « le crépuscule était sa délivrance ».
Ils sont tous les deux isolés, dans leur tour d'ivoire, la mer entre eux balayée par les lumières blanches du phare mais il suffit parfois d'un « il était une fois » pour que la vie surgisse là où on ne l'entendait plus.

J'étais dans un autre monde, dans un temps suspendu entre jardin et mer, au milieu des fleurs et des poteries, le ressac en fond sonore :
« Dans le clair-obscur du rêve tous les chemins égarent, rien ne commence ni ne s'achève et nul ne regarde où il marche ».
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L'enfant sourd entendra-t-il le chant de la sirène?

Dans son nouveau roman, initiatique et envoûtant, Hubert Haddad met en scène un enfant né sourd dans un établissement isolé au fin fond d'une baie. Un conte lumineux.

Cela commence par une naissance quasi miraculeuse dans un sanatorium transformé en «maison de repos» construit face à la mer, au bord d'une falaise, dans la baie d'Umwelt. C'est dans cet endroit reculé, à l'abri des regards – en fait la population ne préfère rien savoir des traitements qu'on y prodigue – que la fragile Leeloo met au monde un fils baptisé Malgorne. le bébé, né sourd, va devoir se débrouiller dans cet environnement hostile mais aussi protégé de la fureur du monde. Il ne pourra bénéficier de l'aide de sa mère, Leeloo étant portée disparue, emportée par l'océan. Sigrid va alors jouer le rôle de mère de substitution de même que le Dr Riwald, qui règne sur cette institution et à qui la justice a confié l'enfant. Un troisième viendra jouer un grand rôle dans l'initiation de l'enfant, Martellhus, le jardinier. C'est lui qui est en charge de la récréation du labyrinthe, un immense espace boisé devenu «un dispositif privilégié d'analyse comportementale, voire de thérapie» pour les patients. Prenant de l'âge, Martellhus confie son savoir à Malgorne qui, patiemment, va apprendre à apprivoiser cette végétation, faire des arbres des alliés qui vont lui permettre d'avancer.
Pendant ce temps, la mer sape la falaise. Jusqu'à ce jour où un effondrement important provoque la fermeture de l'institution psychiatrique.
«On dissémina les malades dans les institutions asilaires du district; quant aux membres du personnel, ils durent subir divers contrôles et interrogatoires avant d'aller postuler ailleurs selon leurs qualifications. La vieille Sigrid fut transférée dans une maison de retraite. Déserté face à l'immédiate proximité de l'océan, le domaine des Descenderies prit vite un aspect irréel qui raviva d'anciennes rumeurs combinant folie et phtisie, dégénérescence et contagiosité, sur fond d'enquête criminelle».
Martellhus et Malgorne continuent de veiller sur le domaine désormais à la merci des éléments. Seule une jeune fille répondant au doux nom de Peirdre, ose encore s'aventurer à bicyclette sur le chemin côtier pour tromper sa solitude, car son père, au décès de son épouse, a pris le commandement d'un navire. «D'évidence, le veuf avait fui les pluies infinies, battantes comme un coeur au tombeau. Il avait repris du service dans la marine marchande au lendemain des funérailles et n'était plus jamais reparu. La fin d'un amour est une fin du monde. On oublie tout au milieu des mers, la mort et la trahison. On s'oublie soi-même aux cimes de l'océan, seul endroit avec le ciel où l'infini partout s'abîme en lui-même.»
Cette apparition va envoûter Malgorne qui n'aura qu'une envie, la revoir.
Après avoir revisité une page d'histoire avec Un monstre et un chaos qui se déroulait dans la ghetto de Lodz, Hubert Haddad continue à explorer les territoires de l'enfance, les rites initiatiques et le combat contre l'adversité. Toujours aussi prenant, avec des phrases toujours aussi joliment ciselées, ce conte convoque sirène et solitude, grand large et rêves d'enfants, malédiction et soif de liberté. Laissez-vous à votre tour envoûter par la puissance poétique de ce récit.


Lien : https://collectiondelivres.w..
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Avec sa puissance narrative et sa poésie, le dernier roman d'Hubert Haddad a tout pour séduire et j'ai été séduite.
Ce roman mélange les genres, mêlant réalisme et merveilleux. Malgorne, personnage principal, est né sourd d'une jeune femme, belle et fantasque. Ils vivent sous la tutelle du Dr Riwald dont l'asile est installé dans un ancien sanatorium jugé au bord d'une falaise qui, peu à peu, se délite et sombre dans les flots. Après la disparition de sa mère et la fermeture du domaine, menacé par l'érosion, Malgorne demeure au domaine avec un gardien mutique. Sa tâche consiste à entretenir le labyrinthe végétal conçu par le médecin et dont il connait le moindre recoin. Attiré par l'océan et ses marées, Malgorne va croiser Peirdre, jeune fille enfermée dans sa mélancolie et qui hante la lande dès le crépuscule. Seule dans le sémaphore, elle écoute les sirènes des bateaux croisant au large où passe parfois son père aux commandes d'un cargo.
Ces personnages sont seuls, enfermés dans leur univers et tiraillés entre la vie et leurs rêves. Leurs destins vont s'entrecroiser sans qu'ils quittent les sentes de leur errance fantasmée, quitte à se perdre comme dans le labyrinthe mythologique du docteur Riwald.
A leur suite, nous errons le long des grèves, au sommet des falaises, nous nous perdons dans le dédale végétal sans trop savoir où nous mènera notre lecture. C'est sublime, déroutant et sublimé par la langue musicale et sensuelle d'Hubert Haddad. Ce voyage hors du temps nous fait rêver, nous bouscule et nous émeut. Les personnages semblent tout droit sortis des contes d'Andersen et l'histoire est à la fois merveilleuse et cruelle comme dans les contes.
Je me suis laissée happée avec ravissement par ce roman, entraînée dans ce monde étrange et halluciné, jardin suspendu au-dessus de l'océan.
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À la pointe sud de la baie d'Umwelt, loin du monde et hors du temps, le domaine des Descenderies , luxueux mais décrepi sanatorium en bord de mer, a accueilli des générations de patientes soigné par le cher docteur Riwald.

Descenderies, cet ancien hôpital maritime dont les immenses baies vitrées baignent sur l'océan et dont un étrange labyrinthe végétal habite son jardin, abrite notamment Malgorne, né sourd d'une jeune femme fragile et lunaire, extérieur au monde des humains et qui se contente d'observer un monde dont il imagine lui même les règles.

Sa rencontre avec une jeune femme mélancolique qui erre le long des côtes perdue dans ses pensées va bouleverser à jamais la destinée de ces deux personnages qu'on croirait issus de la mythologie.
Dans La Sirène d'Isé, aux éditions Zulma le romancier tunisien Hubert Haddad nous entraîne dans un conte qui nous emmène dans un monde fait de rêves dans un nouveau jardin entre terre et mer.

C'est un conte merveilleux, gracieux et déchirant comme le bruissement des vagues que nous propose ainsi Hubert Haddad .

Même si le sens du récit nous échappe un peu parfois, laissez vous happer et même y perdre par sa plume ô combien lyrique : chaque groupe de mot y dessine un paysage, chaque page est un ravissement pour les yeux et les oreilles ...
Lien : http://www.baz-art.org/archi..
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Dans le port d'Umwelt, quelque part sur les rives de la mer du Nord, se dresse au sommet d'une falaise soumise à la furie de l'océan la façade énigmatique de l'hôpital psychiatrique du mystérieux Dr Riwald. Ce dernier y recueille des malades que les familles ou les autorités sont bien heureuses de voir disparaître. Il y laisse cours à ses conceptions particulières des soins médicaux et de l'arboriculture : derrière le bâtiment, le Dr Riwald a élaboré un labyrinthe végétal, allégorie du cheminement que devraient suivre ses patients vers une guérison hypothétique, car personne ne ressort de l'hôpital de Dr Riwald.
Dans cet établissement menacé par l'effondrement irrégulier de la falaise échoue la belle Leeloo, enceinte, qui donne naissance à Malgorne, enfant qui sera élevé par le Dr Riwald et son infirmière en chef, Sigrid, lorsque Leeloo se sera dissoute dans l'océan. Sourd, Malgorne va grandir, devenant le maître du labyrinthe végétal, survivant à la disgrâce du Dr Riwald, et le silence qui l'environne va un jour être magnifié par une vision, celle de la belle et diaphane Peirdre. Fille d'un capitaine de supertanker, Hollandais volant qui jamais plus n'ose toucher terre, Pierdre est-elle une jeune femme, une nymphe, une apparition ou l'exploratrice d'un monde qu'elle est seule à percevoir ? Accompagnée de son étrange « amie » Miranela, Pierdre semble veiller le poul de l'océan ; et elle et Malgorne sont les sentinelles presque irréelles de ce port qui perd sa substance au rythme des saisons.
Ceci, c'est le cadre du roman de Hubert Haddad. Mais ce n'est pas l'essentiel. Il y a un autre personnage. L'océan, puissant, énigmatique, vaincu et vainqueur, porteur d'espoir et destructeur, divinité contrainte. Sa présence imprègne chaque page.
Et puis, surtout, il y a les mots. Il y a cette chose si rare de nos jours où l'on célèbre des auteurs parce qu'ils ont le vocabulaire d'un élève de quatrième : du style, de la beauté, un écrivain, un vrai, qui sait ce que veut dire écrire et maîtrise la langue.
Il est des phrases trop belles pour rester sur le papier, on a envie de les dire pour les laisser s'envoler
Si vous aimez les romans du quotidien, les critiques littéraires qui s'extasient sur « une écriture fluide » ou des oeuvres du type « C'est le matin. le jardin sent bon. Je vais faire des crêpes. Les enfants font du bruit à l'étage. Ils seront contents » et autres, passez votre chemin.
Par contre, si vous êtes capables de comprendre que « derrière l'épaule du plus bel ange palpite la nuit du cosmos » (p. 53), si vous pouvez entendre « le bruit méticuleux de la neige qui sur elle-même se dépose » (p.80), si vous savez qu'« on s'oublie soi-même aux cimes de l'océan, seul endroit avec le ciel où l'infini partout s'abîme en lui-même » (p.127), alors «  c'est maintenant l'heure d'échapper aux pieuvres des songes épiant à la croisée des miroirs » (p.126) et de parcourir ce magnifique roman, à la croisée des métamorphoses et des sublimations, de voyage entre les « ruines confuses des nonchalants chaos du temps » (p.173) et de vous laisser porter au rythme des marées qui grignotent la réalité des côtes d'Umwelt.
Umwelt, c'est aussi un mot qui signifie « monde perceptif », et qui montre combien, dans ce roman, une incertaine réalité se créée à partie des perceptions muettes de Malgorne et de la musique océane qui enchante Peirdre. Il faut se laisser porter dans ce roman pour accéder à la puissance de l'instant, de l'éphémère, qui se retrouve magnifiée par une sublime écriture, au-delà des sens.
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critiques presse (1)
LeFigaro
25 mars 2021
Un garçon handicapé, amoureux des arbres, grandit dans une clinique psychiatrique nichée au bord d’une falaise. Envoûtant.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (20) Voir plus Ajouter une citation
INCIPIT
Avertissement
C’est une histoire véridique et pourtant fabuleuse, mais elle ne m’appartient pas, elle n’appartient à personne, pas même aux rares protagonistes encore de ce monde. En second rôle d’aucune étoile, je préfère ne pas dévoiler celui qui me fut assez distraitement imparti. On comprendra à demi-mot quelle exigence m’engage à relater cette histoire invraisemblable si dramatiquement avérée.

Prologue
On naît aveugle au milieu d’une fanfare : voix, cris, bruits d’organes et d’engins, rivières du vent, appels et chants d’oiseaux. Lui ne put rien entendre une fois délogé du ventre de sa mère, pas même un souffle. Sans doute devina-t-il le monde au chaud remuement qui soudain l’entourait, tout de poussées, de glissements et d’entraves, et à cette tiède haleine modulée en ondes légères sur son visage à peine déplissé des ténèbres. Le silence existe-t-il plus qu’un cri muet de sourd ? Ployée, les seins nus, la démente à l’enfant fredonnait à son oreille. Elle psalmodiait sans paroles une complainte du fond des âges. Mais Leeloo n’était pas si folle ; ses mouvements avaient une grâce nécessaire. Dans ses bras, le nouveau-né semblait inspirer ses gestes par secrète influence. Leeloo fredonnait et parfois des mots lui venaient incompréhensiblement :
De l’eau, donnez-moi de l’eau fraîche
La neige tombe seule dans les rues
La neige monte et descend l’escalier
Donnez-moi de l’eau fraîche pour chanter
Au petit matin, la sage-femme qui l’avait assistée dans la nuit revint d’un pas précipité à son chevet comme si elle avait craint le pire. La jeune mère dormait, la tête inclinée vers l’enfant que l’infirmière de service venait de replacer dans un minuscule lit de fer.
— C’est bien de le lui avoir laissé, dit l’accoucheuse en effleurant d’un doigt le montant du berceau. Mais il ne faudrait pas la perdre de vue.
— Il n’y a pas à s’inquiéter, répondit froidement l’infirmière.
Les deux femmes échangèrent un regard vide, bouches closes. L’une et l’autre devaient se demander par quel extraordinaire cette naissance avait pu s’accomplir.

À peine éveillée, Leeloo, le front moite, s’était écriée : « Du lait, donnez-moi du lait froid ! », comme si sa vie en dépendait. Bulles remontées d’abysses dans l’écume de l’aube, les images d’un rêve lui revinrent. Elle courait, les bras serrés contre sa gorge. Une lumière poussiéreuse filtrait d’un dédale de couloirs obscurs. Chaque porte s’écartait sur une silhouette menaçante qui n’était autre que la porte suivante. Il n’y a pas d’issue, toutes les portes franchies se referment derrière elle.
Après un coup d’œil sur la fenêtre et les deux personnes en blouse dressées au pied de son lit, Leeloo s’est tournée vers l’enfant dans un sursaut d’effroi. Le berceau de fer lui paraissait si éloigné, comme un esquif à la dérive. La jeune femme concentra toute son attention sur cette créature inconnue d’elle et de l’univers quelques heures plus tôt. D’où sortait cette petite chose d’une prodigieuse fragilité ? Existait-elle pour de vrai ? Un subterfuge lui parut soudain flagrant : on avait profité de son sommeil pour intervertir les poupées ; celle du rêve, bien à elle, à cette autre un peu rouge et fripée. Dans ce cas, comment échapperait-elle à son cauchemar ?
Mais le bébé bâilla et s’étira mollement dans ses langes. Leeloo crut deviner un sourire de porcelaine sous le bouton rose du nez. Subitement, il se mit à happer l’air et à grimacer. La sage-femme s’empressa.
— On dirait qu’il a faim, dit-elle.
Leeloo reçut le nourrisson avec une expression terrifiée. Elle ressentit une brûlure à la pointe du sein, comme si sa propre chair aspirait son sang. Ses larmes apitoyèrent les soignantes qui ne saisirent rien de sa douleur.
— Il ne faut pas s’affoler, dit l’une.
— Tout ira bien, dit l’autre.

Le docteur Riwald était puissant. Personne d’autre que lui ne voulait prendre soin de Leeloo. Pas même l’ombre sans nom qui l’eût plutôt maudite. On la ramènerait donc à l’institution des Descenderies. Le docteur avait tout arrangé. On ne lui retirerait pas l’enfant, il vivrait à l’abri avec elle, côté jardins, face à la mer, dans une annexe privée de l’immense édifice. Leeloo ne comprenait rien à son sort. Après la mort du père et de la mère coup sur coup, d’un excès d’amour ou de découragement, il y avait de cela un gouffre d’années, l’ombre sans nom et deux gendarmes l’avaient conduite un jour au bout des landes, à la pointe sud de la baie d’Umwelt, dans ce drôle de château face au vide.
Il y a maintes espèces d’établissements publics ou privés en charge des corps souffrants et des âmes affolées, éperdues, expirantes d’avoir tant espéré, mais la plupart de ces lieux de relégation, soumis aux pesanteurs administratives, n’assurent que l’ordinaire de leur fonction et cèdent à l’extraordinaire au gré des circonstances.
Édifié à la fin du XIXe siècle sur l’une des plus hautes falaises de la côte, en respect de la bande littorale inconstructible d’une centaine de mètres, le vaste complexe des Descenderies fut l’un des premiers hôpitaux maritimes destinés aux poitrinaires. La peste blanche frappait en priorité les plus démunis, les ouvriers et leurs enfants, mais aussi les plus exposés à la solitude morale et à la déréliction. On l’appelait atrocement « le mal des petites bonnes », mal qui n’épargnait guère les demoiselles bien nées confiées aux pensionnats et aux instituts religieux où la dureté de la règle entretenait les foyers d’infection. À l’origine dévolue aux jeunes filles phtisiques, la fondation des Descenderies perdit sa vocation première à la suite de la découverte de la pénicilline en 1928 et plus spécialement de la streptomycine peu avant le second conflit mondial. Dans l’après-guerre, à l’heure où l’on fermait les uns après les autres ce type d’établissements devenus inutiles, en bord de mer comme en montagne, un autre motif hâta la désaffectation du sanatorium des abords d’Umwelt : les vagues de suicides de résidentes transies de solitude, comme appelées par l’immédiate délivrance, à moins de cent mètres, entre abîme et lointain. Malgré les grilles en façade surélevées de pointes de lance, les jeunes pulmoniques parvenaient à contourner les obstacles dans l’exaltation de la fièvre. Cet usage du néant frappa durablement les imaginations et se perpétua en contes et en ragots longtemps après la fermeture de l'établissement. Recyclé deux décennies plus tard en «maison de repos», litote convenue pour rasséréner le voisinage, le domaine des Descenderies accueillit jusqu’à ces dernières années petites et grandes douleurs dans l’accointance des familles en quête de tranquillité. Certains lieux marqués par l'étrangeté du sort semblent lestés de fatalité et, d’un siècle à l’autre, comme pour y souscrire, connaissent d'analogues tragédies. À l'époque pas si éloignée où l’on enfermait bien davantage pour troubles mentaux que pour actes délictueux, le docteur Riwald eut à répondre de maltraitances méthodiques envers les patients sous sa tutelle. Médecin chef et directeur en poste, il prônait en effet une méthode de soins paradoxale alors en vogue, consistant à provoquer un traumatisme
prétendument libératoire qui, dans certaines circonstances, pouvait aboutir à un homicide caractérisé, quoique dans son principe involontaire. Faire frôler la mort à des malades souffrant d’asthénies, de phobies ou de délires en tous genres était censé occasionner un état de choc salutaire, une sorte de catharsis opératoire. Mais au troisième décès lié à ces traitements, les dénonciations anonymes s’accumulant, une enquête finit par être lancée et bien nonchalamment instruite. Prononcée l’année de la grande comète, la fermeture administrative de l’établissement pour infraction grave au code de la santé publique ne fut accompagnée d’aucune mesure confiscatoire. Les patients du docteur Riwald se virent dispersés dans les asiles des environs avec l’accord des familles, tandis que les membres du personnel exempts de poursuites allèrent trouver de l’embauche ailleurs.
Le processus d’érosion de la falaise, tributaire de la nature variable des tufs géologiques, s’étant considérablement accéléré, la société gérante dut en revanche assumer la maintenance du domaine désormais incessible pour cause de risque majeur.
Modèle inaugural, l’architecture héliotropique du bâtiment aux vastes espaces intérieurs, aux fenêtres panoramiques, en ferait un site classé malgré l’avis d’expropriation lancé par le district communal. Ces décrets antinomiques résultant du conflit des compétences eurent pour résultat de bloquer avant longtemps toute ingérence publique ou privée.
Ainsi donc, hormis l’entretien et le gardiennage imputables aux parties contractuelles, rien n’affecta plus le domaine des Descenderies comme en suspens d’avenir. On changeait à l’occasion un carreau de fenêtre ou quelque faîtière brisée par les intempéries.
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Maintenant rendu aux ténèbres, comme un rempart de bronze par instants sous l'assaut aveuglant du phare du port, l'océan propage un grand bruit de déchirure. Personne face à lui, nul n'existe, tout est embruns, danse de spectres, lambeaux de rêves. L'océan noie la mémoire et les siècles. Tout chancelle et se désagrège, les vivants ne sont qu'un peu d'écume en bout de grève.
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Une cascade de flashes parcourus de zébrures à ce moment illumine la place. Il ne perçoit rien de plus quand une fulguration frappe le tympan du portail. Malgorne a senti la herse de feu le traverser, quelque chose vibre après l'éclair, ses genoux flanchent, une pierre chue heurte son épaule et roule sur ses flancs. Il la tient entre ses mains et se relève, curieusement indemne.
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Le commandant Owen était sans pardon, mais il chérissait Peirdre à sa façon, aussi l'avait-il diligemment instruite, servante inapte et scrupuleuse, à l'intendance de la maison grâce à une dotation gérée par un notaire. D’évidence, le veuf avait fui les pluies infinies, battantes comme un cœur au tombeau. Il avait repris du service dans la marine marchande au lendemain des funérailles et n'était plus jamais reparu. La fin d'un amour est une fin du monde. On oublie tout au milieu des mers, la mort et la trahison. On s'oublie soi-même aux cimes de l'océan, seul endroit avec le ciel où l'infini partout s'abîme en lui-même. p. 126
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elle n'a jamais su d'où naissent les mots. Soudain, ils volettent autour d'elle, tout près de ses oreilles, comme pour boire à ses lèvres. alors elle chante sans raison un air où il est question d'une petite sirène qui se noie dans un dé de santal et des larmes lui viennent.
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