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EAN : 9782371190542
928 pages
Éditeur : Piranha (20/01/2017)

Note moyenne : 4.32/5 (sur 31 notes)
Résumé :
Géorgie, 1917. Stasia, la fille d'un chocolatier de génie, rêve d'une carrière de danseuse étoile à Paris lorsque, à tout juste dix-sept ans, elle s'éprend de Simon Iachi, premier-lieutenant de la Garde blanche. La révolution qui éclate en octobre contraint les deux amoureux à précipiter leur mariage.

Allemagne, 2006. Niza, l'arrière-petite fille de Stasia, s'est installée à Berlin depuis plusieurs années pour fuir le poids d'un passé familial trop do... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (18) Voir plus Ajouter une critique
Dandine
  20 juillet 2020
C'etait Borges qui avait ecrit: “Des divers instruments de l'homme le plus etonnant est sans doute le livre. Tous les autres sont des extensions de son corps. le microscope, le telescope, des extensions de sa vue; le telephone est extension de la voix; nous avons la charrue et l'epee comme extension de son bras. Mais le livre est autre chose: le livre est une extension de la memoire et de l'imagination". Ce livre pourrait servir d'exemple a Borges, une extension reussie de la memoire et de l'imagination.

C'est une saga familiale sur cinq generations, des centaines de pages pleines d'amour et de haine, de peu de joie et de beaucoup de tristesse, d'ideaux eclates, de blessures et de morts, de blessures physiques et morales, celles faites a d'autres et celles qu'on s'inflige soi-meme, et de morts, de nombreuses morts, pas toutes naturelles, pas toutes de vieillesse.

Une epopee classique sur l'effondrement d'une famille, d'une culture, d'un environnement social. Sur un siecle. Avec tous les changements survenus avec le temps. Et autour de cette famille, c'est le destin epique d'un pays, captif d'une grande puissance, sequestre par elle et claquemure dans un systeme totalitaire, tyrannique: la Georgie.

La narratrice, Niza, mene une enquete effrenee pour reconstruire l'archeologie familiale, ses petits secrets et ses grandes entreprises, les peripeties de la vie de chaque generation, et transmettre ce recit a sa jeune niece, Brilka, lui transmettre la memoire de la famille, comme un talisman conferant un meilleur avenir.

Tout commence au debut du XXe siecle par un georgien qui concocte une recette de chocolat euphorisant, mais qui peut avoir des effets malefiques. La recette passera les generations par les filles, jusqu'a Niza, qui par son recit abolit la malediction qui y est imbriquee.
Les femmes sont les grandes protagonistes de cette saga, toutes de grandes heroines de tragedie. Un seul homme dans cette famille, Kostia, mais de nombreux autres, recueillis par les femmes de la lignee, aimes par elles, et qui seront les instruments de leurs malheurs.

8 chapitres, un par protagoniste (et portant son nom comme titre), precedes d'un prologue narrant les efforts d'un chocolatier qui reve d'enraciner les saveurs et l'esprit de Vienne en Georgie mais est depossede par la revolution bolchevique.
Je passe en revue ces chapitres, et leurs hero[ine]s:
1.- Stasia. La fille du chocolatier, reve de devenir danseuse a Paris, mais sera vite mariee a un officier de l'armee rouge, servant toujours loin d'elle, qui lui fera deux enfants pendant ses breves permissions. Sans arret a sa recherche, elle rencontrera d'autres femmes qu'elle aimera et qui la marqueront a vie, surtout une poetesse d'avant-garde, Sopio, immolee par la revolution et dont elle elevera l'enfant, Andro. Cet enfant sera le premier d'une lignee de garcons que les descendantes du chocolatier aimeront, une apres l'autre, des amours toujours tragiques. Stasia ne reviendra a sa passion de la danse que pour son arriere petite-fille, Niza, qui se rappellera toujours son ultime pas de deux.
2.- Christine. La petite soeur de Stasia. Tres belle, elle se mariera a un haut fonctionnaire du regime, mais devra ceder ses faveurs au “petit grand homme", comme est designe ici le terrible Beria des services secrets. Son mari se suicidera et elle se brulera la moitie de la figure a l'acide. C'est elle qui acceuillera plus tard le fils et le petit fils d'Andro.
3.- Kostia. Frere de Stasia. Communiste convaincu, il s'enrolera dans l'arme de mer et y fera une belle carriere, devenant un grand ponte. Il sera tres dur avec les siens et poursuivra sans relache Andro, qui avait pris le parti de nationalistes pro-allemands, et toute sa descendance. Il fera tout pour l'envoyer au goulag et des annees plus tard faire torturer et tuer le fils de celui-ci, qui avait eu le malheur d'engrosser bien malgre lui sa fille Elene. le parti est sa patrie. le parti est sa vraie famille.
4.- Kitty. La fille de Stasia. Elle aimera Andro, sera torturee a cause de lui, perdra l'enfant qu'elle porte de lui et ne pourra plus en avoir. Eternelle opposante, elle sera exfiltree hors de l'URSS avec l'aide d'un ami de Kostia poste a Londres et arrivera a faire une fulgurante carriere de chanteuse. Louve solitaire malgre un pitoyable amour lesbien, elle finira par se suicider.
5.- Elene. La fille de Kostia, qui l'eloigne des siens pour lui offrir une education a Moskou. Mais Elene se revolte, se cloitre dans une apathie provocatrice et par defi viole le fils qu'Andro a eu au goulag, et qui a ete recueilli par Christine, Misha. Kostia la fera avorter de force, et elle le fuira pour s'aboucher avec des marginaux, reprouves par le regime et par son pere. Elle aura deux filles, de deux peres differents, que son pere lui soustraira pour les eduquer a sa maniere.
6.- Daria. La plus belle des filles d'Elene. La preferee de son grand-pere Kostia qui la choie. Elle snobe sa soeur Niza jusqu'a ce que celle-ci se mette en danger pour lui permettre de jouer un premier role au cinema. Elle devient une petite star, mais mariee a un homme qui la maltraite, elle decline, et dans son desespoir finit par se suicider (ou etait-ce un accident? On ne saura jamais).
7.- Niza. Elle n'est pas belle mais tres intelligente. Delaissee et meprisee par le grand-pere qui les a recueillies, elle trouvera un soutien aupres de son arriere grand-mere Stasia, qui lui passera peu a peu les histoires de la famille. Elle aussi, comme les femmes des generations anterieures, s'eprend d'un rejeton du vieux Andro, de Miro, fils de Misha (que sa mere avait viole). Mais elle veut fuir, loin de sa famille, et lui est un indecis, alors elle part seule, grace a un mariage blanc, pour l'Allemagne, ou elle vivote jusqu'a ce qu'apres quelques annees un telephone de sa mere lui apprenne que Brilka, la fille de Daria, a fait une fugue et lui enjoint de la ramener a la maison. Elle rattrappera la fillette de 12 ans, et constatant son desarroi, decidera de lui ecrire et lui dedier l'histoire de la famille, tout le deroulement d'espoirs et de douleurs, pour qu'elle puisse surpasser des fatalites hereditaires. C'est comme si Niza, qui c'etait eloignee pour ne plus souffrir, reprenait par le truchement de Brilka le chemin de retour vers sa famille, et cette fois en essayant de cicatriser les blessures du passe et de prendre, avec et pour Brilka, un nouveau depart.
8.- Brilka. le chapitre est vide. Rien n'est ecrit. Ce sera a Brilka de l'ecrire, et Niza espere surement que ce sera un chapitre plus heureux, ou au moins plus serein.

Brilka, qui vit au moment ou l'URSS s'est effondree et n'est plus que la Russie, ou la Georgie a retrouve son autonomie, peut etre une nouvelle page, une page blanche. Chez tous les autres personnages, tous ceux et toutes celles qui l'ont precede, le totalitarisme a laisse ses traces, des traces douloureuses de peche et de faute. Dans un long deroulement de situations-limite les protagonistes delabrent, desagregent les categories morales, trespassant souvent la fine ligne, la frontiere floue qui separe la cruaute des bonnes intentions. C'est le dilemme bien connu de la fin et des moyens, epluche ici a l'echelle de la famille, de gens proches entre eux. La cruaute est plus significative, plus notoire, chez les hommes, qui ont tous ou presque laisse une partie de leur ame a la guerre ( et il y en a eu, des externes et des internes fratricides, en ce siecle! ), mais les femmes n'en sont pas denuees pour autant.

C'est donc une lecture qui prend aux tripes. Bien sur, il y a eu des moments ou je me suis dit que c'etait trop long, sans raison veritable; des moments ou la repetitivite de l'action m'a agace. Les meres, generation apres generation, ne s'occupent pas de leurs propres enfants, elles les laissent a d'autres, et souvent s'occupent mieux d'enfants etrangers; ou pas vraiment etrangers, mais de la lignee parallele, celle qui est poursuivie par les hommes et aimee par les femmes. Generation apres generation, les descendantes de Stasia aimeront les descendants de son amie Sopio, qui en paieront le prix. Et elles s'occuperont des enfants qu'ils feront avec d'autres femmes. Une repetitivite qui peut lasser, voire exasperer. Et tous les personnages attrapent a un moment ou un autre des pulsions destructives. Tous changent abruptement et sont detruits par ou dans ce changement. Comme une recette litteraire rabachee a l'exces. Et les incipits de chaque chapitre, slogans communistes ou vers de poetes dissidents, qui n'eclairent presque jamais la suite, eux aussi m'ont semble courir apres la recette du best-seller pour intellos. Bref, tout n'est pas parfait dans ce livre. Et pourtant il emeut souvent, il prend aux tripes. Il recele de tres belles pages. Malgre les longueurs c'est un livre absorbant. Une des belles oeuvres produites en la peripherie de l'empire russe, dans la meilleure tradition de la litterature russe, bien qu'elle air ete redigee en allemand. Si je veux la caracteriser en un mot: opulente. Ou fastueuse. Ou luxuriante. Choisissez vous-meme (apres l'avoir lue, ce que je conseille).
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Dixie39
  26 mai 2018
Il ne faut pas que ses 955 pages vous effraient. Je connais des livres de 200 pages qui me sont tombés des mains. Celui-ci ne m'a pas lâché.
J'en ressors ébahie, légèrement groggy et tellement admirative de Nino Haratischwili que je ne tarderai pas à ouvrir un autre de ses livres. Cette jeune autrice, vivant depuis une quinzaine d'années seulement en Allemagne, a réussi le pari fou de nous faire vivre, à travers l'histoire d'une famille de 1917 à nos jours, la réalité politique, sociale et humaine de son pays d'origine : la Géorgie, et d'une bonne partie de l'ancien bloc de l'Est (Union soviétique et RDA confondues). Et tout cela dans sa langue d'adoption.
"Toi et moi, et la légende, nous vivons. Alors nous devons essayer d'en faire quelque chose."
Le récit commence par la fugue de Brilka (adolescente un peu paumée et révoltée, qui a fui la Géorgie dans l'espoir de rejoindre Vienne) et l'obligation dans laquelle se trouve Niza (sa tante vivant en Allemagne et qu'elle n'a pas vu depuis son enfance) de la ramener chez elle. Niza va alors entreprendre l'écriture d'un livre pour Brilka, afin de lui raconter l'histoire de sa famille – ces racines si précieuses qui vous aident à tenir debout…
"C'est peut-être ce jour-là précisément que j'ai compris aussi que dans la courte et banale histoire de ma vie étaient déjà inscrites beaucoup d'autres vies qui côtoyaient mes pensées et mes souvenirs, que je collectionnais et qui me faisaient grandir. Et que les histoires que j'aimais tant soutirer à Stasia n'étaient pas des contes qui me transportaient dans un autre temps, elles constituaient la terre ferme sur laquelle je vivais."
Dans les veines de Brilka coule le sang des Iachi. Tout commence avec un célèbre chocolatier et un breuvage amer et doux, suave et sucré, chaud sans être brûlant : un mystérieux chocolat lié aux destins singuliers de cette famille que vous aurez du mal à quitter.
Je ne vous raconterais rien de plus. Il faut le lire et vous laisser emporter.
Les personnages foisonnent, mais vous ne vous y perdrez pas. Un arbre généalogique dans le revers de la couverture vous permettra de mieux situer les protagonistes. Les personnages féminins sont admirables. Pour ma part, Kitty, Stasia et Niza font partie de ceux dont j'ai eu le plus de plaisir à suivre l'histoire. Et Christine aussi…
Il y a tellement de thèmes abordés dans le livre de Nino Haratischwili, que je ne retiendrais que ceux qui m'ont le plus marqué :
– la lente désillusion que fut le socialisme, l'extermination de masse qui en découla, et tout ce que l'on sait mais qui est montré ici, de façon un peu différente car vu par le prisme de ce pays particulier qu'est la Géorgie, berceau de Staline ;
– le pouvoir de la terreur sur les êtres humains ;
– la place laissée aux femmes dans cette société prétendument égalitaire : celles qui le refusent, celles qui l'acceptent ;
– de si belles réflexions sur ce que sont l'exil, le déracinement et cette nécessité de l'intégration, si difficile ;
– la danse et ses illusions ;
– la chute du mur, ses espérances et ses désillusions ;
– cette vague de liberté qui a déferlé après la chute du mur de Berlin ;
– le prix de la vengeance : aussi élevé que l'on y renonce ou qu'on l'assouvisse ;
– les promesses que l'on se fait et qu'on ne tient pas toujours ; celles que l'on fait aux autres et qu'on n'oublie jamais ;
– …
Je m'arrête là, tant me semble si dérisoire cette liste qui ne vous donnera qu'un si maigre aperçu de la richesse de cette histoire.
Cette huitième vie, je vais la relire. Pour la beauté de son style, pour ses personnages hors normes, pour toutes ces citations en début, milieu ou fin de chapitre, qui apportent tellement à la narration, pour tout ce que je ne vous dis pas non plus…
"Tu n'as plus à avoir peur, ni de la foudre et du tonnerre, ni d'un malheur ou de la mort. J'ai écrit contre la malédiction. J'ai essayé d'écarter de ton chemin tous les obstacles et pièges. Tu vas quand même trébucher, tomber, mais je serais là, je t'aiderai autant que possible à te relever. Désormais je serais là, pour le reste de ma vie. Et c'est la seule promesse que je puisse faire à quelqu'un. Je te la fais, à toi."
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traversay
  27 février 2017
Un grand merci à la masse critique de Babelio et aux Editions Piranha pour m'avoir invité à la dégustation de la huitième vie, aussi onctueux qu'un bon chocolat chaud (ceux qui l'ont lu comprendront).
Ah, la Géorgie ! Quant on a eu la chance de la visiter, même sur un laps de temps relativement court, c'est un pays qu'on n'oublie pas. Pour ses habitants, chaleureux et bons vivants, et pour ses paysages d'une beauté à couper le souffle. Pour qui connait (un peu) la Géorgie, la Huitième vie de Nino Haratischwili est un pur bonheur, une saga familiale sur six générations qui embrasse l'ensemble du XXe siècle. Mais pour qui ignore tout ou presque de ce pays, que d'aucuns considèrent à tort comme une « région » russe, toujours cette confusion entre Union soviétique et Russie, pour celui ou celle-là, le voyage dans le temps et l'espace sera sans doute fort dépaysant et mouvementé. Cette fresque au long cours qui commence au début du XXIe siècle et s'y achève, se permet un flashback qui va occuper les 960 pages du livre au gré de la remontée du temps, en suivant de façon croisée les personnages d'une même famille géorgienne, et ceux qu'ils côtoient. On pense évidemment au « grand » roman russe mais le caractère caucasien du livre et de son auteure (même si Nino Haratischwili vit en Allemagne depuis près de 15 ans et écrit en allemand) lui donne souvent un ton différent qui n'est pas si loin du réalisme magique latino-américain, en particulier celui que l'on retrouve dans les premiers livres de la chilienne Isabel Allende. Tout au long de la huitième vie, la romancière fait résonner la grande Histoire dans l'intimité des existences et de la famille Iachi, dont quelques uns des membres successifs ont droit à un chapitre particulier. Ce qui n'empêche pas Nino Haratischwili de mener plusieurs intrigues en parallèle, tout en rappelant à intervalles réguliers les grands événements du siècle et leurs conséquences directes ou collatérales chez les Iachi. C'est assez vite l'histoire de l'Union soviétique qui donne le tempo en particulier quand son « guide » s'appelle Staline (son nom n'est jamais prononcé dans le livre comme si son origine géorgienne était une raison supplémentaire de le honnir). Les personnages du livre sont ballotés par les mouvements de l'histoire et leurs contradictions mêmes y sont ancrées. le roman est d'ailleurs basé sur de multiples oppositions au sein de la famille Iachi, ses membres se construisant ou se détruisant dans ces antagonismes intimes. Il serait trop long d'énumérer tous les personnages de cette saga séculaire, chacun d'entre eux est amoureusement défini avec force détails par la romancière, avec leurs qualités et leurs défauts, et une destinée le plus souvent funeste. On pourrait reprocher au livre son côté mélodramatique mais les tragédies personnelles s'inscrivent dans le cheminement d'un siècle terrible et Nino Haratischwili les décrit avec une belle humanité. Dense et luxuriant, La huitième vie se lit comme un feuilleton passionnant avec moult rebondissements. Tout commence avec une recette de chocolat chaud, doté de pouvoirs magiques, qui passera de mains en mains, et qui constituera une sorte de sortilège récurrent souvent malheureux pour les Iachi. Il n'est pas besoin d'en savoir plus pour embarquer dans cette croisière vers le grand large romanesque.

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hcdahlem
  15 juin 2017
« Brilka, qui s'est elle-même rebaptisée et a exigé d'être nommée ainsi avec un tel entêtement que les autres ont fini par oublier son nom véritable. Même si je ne te l'ai jamais dit, je voudrais tellement t'aider, Brilka, tellement t'aider à écrire ou réécrire ton histoire autrement. C'est pour ne pas m'en tenir à le dire, mais pour le prouver aussi que j'écris tout ça. Pour cette seule raison. Je dois ces lignes à un siècle qui a trompé et abusé tout le monde, tous ceux qui espéraient. Je dois ces lignes à une impérissable trahison, qui s'est abattue comme une malédiction sur ma famille. Je dois ces lignes à ma soeur, à qui je n'ai jamais pu pardonner de s'être envolée sans ailes cette fameuse nuit, à mon grand-père, à qui ma soeur avait arraché le coeur, à mon arrière-grand-mère, qui, à quatre-vingt-trois ans, dansa avec moi un pas de deux, à ma mère, qui a cherché Dieu… Je dois ces lignes à Miro, qui m'a infusé l'amour comme un poison, je dois ces lignes à mon père, que je n'ai jamais pu connaître vraiment, je dois ces lignes à un fabricant de chocolat… »
Dès les premières pages de ce somptueux roman, le lecteur sait à quoi s'en tenir. En un peu moins de mille pages (pensez à vous réserver quelques longues plages de lecture avant d'attaquer ce pavé), il va avoir droit à une formidable traversée d'un siècle vu à travers le microcosme d'une famille géorgienne, à travers des personnages attachants, répugnants, fantasques, amoureux, idéalistes jusqu'à cette Brilka, née en 1993, et à qui le livre est dédié. Elle sera «la huitième vie» et aura la lourde tâche de réussir là où les autres ont échoué, n'ayant pas réussi à comprendre ce que pouvait vouloir dire le mot liberté. Si l'ordre de mission est clair, il n'en est pas moins très difficile à atteindre : « Passe à travers toutes les guerres. Passe à travers toutes les frontières. Je te dédie tous les dieux et tous les rosaires, toutes les brûlures, tous les espoirs décapités, toutes les histoires. Passe au travers. Tu en as les moyens, Brilka. Pense au huit. Nous serons tous reliés à jamais dans ce chiffre, nous pourrons nous écouter les uns les autres à jamais, par-delà les siècles. Tu en seras capable. Sois tout ce que nous avons été et n'avons pas été. Sois lieutenant, funambule, marin, comédienne, cinéaste, pianiste, amante, mère, infirmière, écrivain, sois rouge, et blanche, et bleue, sois le chaos et sois le ciel, sois eux et sois moi, et ne sois rien de tout cela, danse surtout d'innombrables pas de deux. Passe à travers cette histoire, laisse la derrière toi. »
Le huitième livre est par conséquent celui qui reste à écrire, celui de la dernière descendante de cette lignée que l'on suivra de génération en génération tout au long d'un XXe siècle plein de bruit et de fureur, de déchirements et de grandes espérances.
Ce roman est en fait un concentré de sept livres, chacun portant le prénom d'un membre de la famille: Stasia, Christine, Kostia, Kitty, Elene, Daria et Niza.
Stasia Iachi, né en 1900, est la mémoire de la famille, celui qui accompagne les nouvelles générations, celui qui détient les secrets, celui dont personne ne saurait remettre en cause le statut d'autorité morale.
Christine, sa demi-soeur née en 1907, femme superbe, mais dont la beauté causera aussi son malheur, est l'autre éminence grise qui traversera le siècle. Kostia (1921) et Kitty (1924) sont les deux enfants de Stasia, aussi différents dans leur caractère que dans leur destin. Ils se retrouveront en première ligne durant la Seconde guerre mondiale. Tandis que Kostia s'engage très tôt pour le nouveau pouvoir et l'avenir radieux promis par les dirigeants soviétiques. Un engagement qu'il ne reniera jamais, préférant la compromission et la trahison pour bénéficier de quelques privilèges. Sa soeur Kitty sera la rebelle de la famille – l'un de mes personnages préférés – qui sera contrainte à l'exil et découvrira loin de sa famille, à Vienne puis Londres, le destin des exilés. En revanche, elle partagera la solidarité des bannis, entamera une carrière de chanteuse, trouvera l'amour et aura l'occasion de retourner de l'autre côté du rideau de fer pour un concert à Prague en… 1968 ! Elene, la fille de Kostia née en 1953, aura beaucoup de mal à trouver sa voie, déchirée entre la voie choisie par sa tante et l'héritage familial incarné par son père. Une indécision qui se reflètera aussi dans sa vie sentimentale. À 17 ans elle mettra au monde Daria, fruit de sa brève liaison avec Vassili et qui choisira la carrière cinématographique. Trois ans plus tard, en 1973, naîtra Niza qui elle choisira la littérature. C'est du reste la narratrice compulsive de cette épopée : « C'est peut-être ce jour-là précisément que j'ai compris aussi que dans la courte et banale histoire de ma vie étaient déjà inscrites beaucoup d'autres vies qui côtoyaient mes pensées et mes souvenirs, que je collectionnais et qui me faisaient grandir. Et que les histoires que j'aimais tant soutirer à Stasia n'étaient pas des contes qui me transportaient dans un autre temps, elles constituaient la terre ferme sur laquelle je vivais. Accroupie devant la porte du bureau de Kostia, retenant mon souffle, les poings serrés par la concentration, je compris que je voulais, plus que tout, faire dans la vie ce que venait de faire cette femme aveugle et néanmoins si clairvoyante : réunir ce qui s'était dispersé. Rassembler les souvenirs épars qui ne font sens que lorsque tous les éléments forment un tout. Et nous tous, sciemment ou inconsciemment, nous dansons, suivant une mystérieuse chorégraphie, à l'intérieur de ce puzzle reconstitué. »
Il y aurait encore tant à dire sur cette famille et sur ce roman qui nous permet de découvrir la Géorgie, ses légendes et son destin. « le pays dont la langue ne connaît pas de genre (ce qui ne revient en aucun cas à l'égalité entre les sexes). Un pays qui, le siècle dernier, après cent trente-cinq ans de tutelle tsariste et russe, réussit à instaurer la démocratie, démocratie qui tint quatre ans avant d'être renversée par les bolcheviks, Russes pour la plupart, mais Géorgiens aussi, qui proclamèrent la République socialiste de Géorgie et, du même coup, une des (quinze) républiques de l'Union soviétique. le pays est resté un membre de cette Union pendant soixante-dix ans. Ont suivi de nombreux bouleversements, des manifestations réprimées dans le sang, de nombreuses guerres civiles, et enfin la démocratie si ardemment désirée – bien que cette appellation reste une question de perspective et d'interprétation. Je trouve que notre pays peut être tout à fait drôle (je veux dire : pas seulement tragique). Que dans notre pays, il est aussi tout à fait possible d'oublier, comme il est possible de refouler. Refouler ses propres blessures, ses propres fautes, mais aussi la douleur injustement infligée»
Mais je préfère vous laisser le plaisir de découvrir par vous-même comment un fils de chocolatier réussit à assurer le destin de sa famille au fil des générations grâce à une boisson magique, transmise sous le sceau du secret le plus absolu. « Son arôme à lui seul était si intense et envoûtant qu'on ne pouvait s'empêcher de se précipiter dans la direction d'où il émanait. Ce chocolat, épais et consistant, noir comme la nuit avant un violent orage, était consommé en quantité réduite, chaud, mais pas brûlant, dans des tasses de petite dimension et – autant que possible – avec des cuillers d'argent. Son goût était incomparable, sa dégustation tenait d'une expérience supraterrestre, de l'extase spirituelle. » Je vous promets la même expérience à la lecture de ce roman extraordinaire !

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LillyMaya
  27 février 2017
Si vous aimez les sagas familiales,
Si vous aimez quand la petite histoire se mêle à la Grande Histoire (ici la Géorgie et la Russie des années 1900 à nos jours),
Si vous aimez les pavés (plus de 900 pages)...
Alors ce roman est fait pour vous !
Je ne m'attendais pas à un tel pavé lorsque j'ai sélectionné ce roman parmi les choix de la Masse Critique de janvier...le nombre de page n'était pas indiqué...
La prochaine fois, je ferais plus attention, car le délai de 30 jours, m'a légèrement mis la pression...
Mais ce qui est bien avec les MC, c'est que l'on découvre des oeuvres vers lesquelles on ne serait pas allé naturellement. Et, si La Huitième vie (pour Brilka) n'avait pas croisé mon chemin via Babelio, je pense que je ne l'aurais jamais lu.
Merci donc à Babelio et à Piranha :) J'aime beaucoup la qualité de leurs livres. le papier doux et légèrement crème est un régal pour la lecture, je trouve que c'est très reposant pour les yeux.
Qu'ai-je pensé de ce roman ?
J'ai eu très peur au début, car le prologue est plutôt brouillon, et je me suis dis que si tout le reste du livre était comme cela, je n'allais pas y arriver. Heureusement, il ne s'agit que de la mise en place. le reste du roman est très bien écrit.
Pourtant, il ne s'agit pas d'un coup de coeur, mais je pense sincèrement que les amateurs du genre y trouveront largement leur compte !
J'ai apprécié découvrir un peu plus l'histoire de cette période troublée dans les pays de l'Est, mais je me suis parfois perdue dans tout ces conflits. Pourtant, cela m'a permis de découvrir le coeur du conflit, la vie là-bas à cette époque.
La longueur du roman fait que j'ai parfois oublié certains évenements qui étaient à nouveau évoqués plus loin...et je ne me souvenais même plus de ce qui s'était passé.
Cependant, le récit reste cohérent, et on ne se perd pas trop dans tous les personnages. Chacun a sa propre personnalité, et ils se différencient bien les uns des autres. Un arbre généalogique sur le rabat de la couverture, permet de bien visualiser qui est qui !
L'auteure étant elle-même géorgienne, ce roman est aussi sa façon de nous partager l'histoire de son pays !
Une découverte donc, mais un sujet relativement lourd avec L Histoire très agitée de ces pays, et l'histoire agitée des personnages aussi.
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Citations et extraits (25) Voir plus Ajouter une citation
Dixie39Dixie39   08 avril 2018
Autrefois, quand j'avais ton âge, Brilka, je me suis souvent demandée ce qu'il en serait si, au fil du temps, la mémoire collective du monde avait retenu et oublié toutes sortes d'autres choses. Si toutes les guerres, tous ces innombrables rois, les souverains, les chefs et les combattants étaient tombés dans l'oubli et qu'il n'était resté dans les livres que des êtres humains qui avaient construit une maison de leurs mains, cultivé un jardin, découvert une girafe, décrit un nuage et chanté la nuque d'une femme ; je me suis demandée ce qui nous donne à croire que ceux dont le nom demeure sont meilleurs, plus intelligents et plus intéressants pour la seule raison qu'ils ont résisté au temps. Où sont les oubliés ?
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Dixie39Dixie39   13 avril 2018
Pas de larmes ("Non, non, nous n'avons pas pleuré ! Qu'est-ce que les larmes nous auraient apporté à ce moment-là ? Un soulagement ? Les larmes ne servent qu'à remplir des trous, à remplacer quelque chose. Mais quand on a devant soi la personne pour laquelle on veut verser des larmes on ne pleure pas, on utilise le temps qu'on a, les larmes peuvent bien attendre d'être versées plus tard").
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hcdahlemhcdahlem   15 juin 2017
La Géorgie déclara son indépendance et rétablit l’Acte de restauration de l’indépendance de 1918. Le drapeau géorgien flottait au-dessus du palais du gouvernement (rebaptisé « maison du Parlement ») et un nouvel hymne national fut créé. Nous étions dorénavant libres, personne n’ayant cependant l’air de savoir précisément ce que signifiait « être libre ». Les multiples manifestations, les émeutes, les débordements politiques et les débats parlementaires fougueux mirent un terme à ce calme et, au bout de sept mois seulement, la garde nationale et la Mkhedrioni fomentèrent le putsch contre Gamsakhourdia.
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HamisoitilHamisoitil   19 avril 2017
Je dois ces lignes à une infinité de larmes versées, je me dois ces lignes à moi, qui ai quitté le pays natal pour me trouver et finalement me perdre encore plus ; mais surtout, c'est à toi, Brilka, que je dois ces lignes.
Je te les dois parce que tu mérites la huitième vie. Parce qu'on dit que le chiffre huit est égal à l’infini , au fleuve de l'éternel retour. Je t'offre mon huit.
Nous sommes liées par un siècle. Un siècle rouge. A tout jamais, plus huit. C'est ton tour, Brilka. J'ai adopté ton coeur et catapulté le mien au loin. Accepte mon huit.
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hcdahlemhcdahlem   15 juin 2017
Approche-toi, fais attention, prends ma main, oui, c’est bien, et regarde. Tu vois ce motif ? Je regardai attentivement les ornements colorés sur le tapis rouge. – Ils sont faits d’une multitude de fils isolés. Chacun de ces fils est à lui seul une histoire, tu comprends ? J’opinai, songeuse, sans être sûre de la comprendre. – Tu es un fil, je suis un fil… À nous deux nous formons un petit motif, et réunies à beaucoup d’autres fils nous composons tout un décor. Les fils sont tous différents, plus ou moins fins ou épais, et de couleurs différentes. Les motifs sont difficiles à déchiffrer séparément, mais lorsqu’on les observe réunis, ils révèlent des choses fantastiques. Regarde ici, par exemple. N’est-ce pas merveilleux ? Ce décor est tout simplement fabuleux ! La densité de nouage, le nombre des nœuds et les différentes structures des coloris, tout cela ensemble constitue la texture du tapis. Je trouve que c’est vraiment une bonne image.
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