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Philippe Giraudon (Traducteur)
EAN : 9782081217058
284 pages
Flammarion (15/09/2008)
3.46/5   58 notes
Résumé :

« Je crois que la colère ramenée des tranchées par mon père s'est emparée de moi très tôt et ne m'a plus jamais quittée. Les enfants ressentent-ils les émotions de leurs parents ? La réponse est oui, nous les ressentons. Et voilà un héritage dont je me serais bien passée. À quoi bon tout cela ? C'est comme si cette vieille guerre imprégnait ma mémoire, ma conscience. »

Doris Lessing, prix Nobel de littérature, explore la vie de ses parents, to... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (15) Voir plus Ajouter une critique
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Dans la première partie du livre, Doris Lessing choisit de détourner la vie de ses parents, de la rendre plus belle, plus normale. C'est une idée originale. Elle veut leur rendre une jeunesse qui n'a pas été abîmée par la grande guerre.
C'est ainsi qu'Alfred ne se verra pas affublé d'une jambe de bois et qu'Emily, après avoir vécu une vie d'infirmière, épousera un grand chirurgien sans pour cela éprouver un grand bonheur.
Dans la deuxième partie du livre, on retrouve les vrais personnages avec leur vraie vie, très dure.
J'ai été quelque peu déçue par la froideur de la deuxième partie comme si l'auteure se parait d'un bouclier, se réfugiait derrière des faits.
Pour le style, dans la partie romancée, il est en effet remarquable pour ses répétitions de paragraphes, sans doute, pour nous le faire entrer dans la tête.
Doris Lessing me laissera un sentiment mitigé.

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Au premier abord, on pourrait penser que l'idée de Doris Lessing est un peu saugrenue : à quoi cela sert-il de réinventer la vie de ses parents ? Mais elle avoue que "la colère ramenée des tranchées par mon père s'est emparée d'[elle] très tôt et ne [l']a plus jamais quittée". Elle précise dans l'avant-propos du livre que ses parents furent " Tous deux furent dévastés par la Première Guerre mondiale. Après avoir eu la jambe fracassée par un obus [son] père dut porter une prothèse de bois. Il ne se remit jamais de l'expérience des tranchées. (...). Sur son certificat de décès, il aurait fallu inscrire comme cause de la mort : la Grande Guerre."

Le livre, constitué de deux parties, est organisé de manière originale sinon surprenante : la première partie est une fiction : "Le roman d'Alfred et Emily" ; la deuxième ("Alfred et Emily : deux vies") est une réflexion de Doris Lessing qui évoque l'impact qu'a eu la vie de ses parents sur la sienne, en tant que personne, écrivain et femme engagée.
L'ensemble du livre est agrémenté de photos et d'un extrait du London Encyclopaedia qui relate l'histoire du Royal Free Hospital, premier hôpital public et gratuit de Londres, où travaillait la mère de Doris Lessing.

L'écrivain reprend les grands traits de caractère de ses parents pour réinventer leur histoire. Emily McVeagh est une jeune femme de la bourgeoisie londonienne. Avec sa meilleure amie Daisy, elle décide de s'engager comme infirmière au Royal Free Hospital pour défier son père. C'est le pire boulot que l'on puisse imaginer, un travail réservé alors aux femmes de basses conditions. Les conditions de travail sont effroyables, le salaire misérable, on y souffre de la faim. Comme c'est un acte de rébellion, évidemment, cela ne va pas durer très longtemps... le temps pour Emily de trouver un mari, avec qui elle s'ennuiera mais qui mourra rapidement !
Emily se découvre des talents de conteuse, c'est du moins les enfants des voisins qui lui révèlent cette corde à son arc. Qui dit contes, dit lecture, dit école... de fil en aiguille, Emily finit par monter un réseaux d'école Montessori. Pour les achalander en livres, "elle se rendit dans plusieurs librairies, où elle déclara qu'elle comptait commander un grand nombre de livres et se renseigna sur les prix des livres en gros". La mère de Doris était effectivement une lectrice invetérée à tel point qu'elle se rappelle qu'un flots de livres entraient et sortaient de la maison car sa mère étaient prise par les gens du coin "pour une sorte de bibliothécaire". En Rhodésie, c'est une bouffée d'oxygène pour la mère comme pour la fille . Doris se rappelle qu'"elle avait lu allongée sur son lit, ou assise à cet endroit même. Les livres - un lieu de paix et de sérénité, où elle pouvait se réfugier... Les livres étaient une bénédiction. La lecture était une bénédiction."
Une soupape de sécurité pour résister à la vie africaine difficile, où Emily avait cru pouvoir reconstituer la vie de salon anglais. C'est en Perse qu'Alfred et Emily décident d'aller vivre en Afrique, parce qu'en Rhodésie on disait qu'on pouvait faire fortune avec la culture du maïs. Mais c'est une toute autre réalité qui les y attendait...

Alfred, dans la fiction, est beaucoup moins présent qu'Emily. Un indice qui révèle l'obsession de Doris Lessing quant à sa mère avec qui elle ne s'entendait pas. Son père, amputé d'une jambe, qui ne mourra pas physiquement dans les tranchées de la Grande Guerre, sera vaincu des années plus tard par le diabète. Sa mère, traumatisée par tous les blessés qu'elle a vu arriver à l'hôpital, n'est plus que l'ombre d'elle même et ne se rélevera jamais. Des parents traumatisés par la guerre pèsera lourdement sur Doris : "C'était pour moi une réalité aussi présente que ce que je voyais autour de moi. Aujourd'hui encore je m'efforce d'échapper à cet héritage monstrueux, pour être enfin libre." Ces propos sont tenus en 2007.

Un livre en forme d'exutoire où la guerre est expurgée de la fiction, au mieux présente sous forme de coupes de cheveux partisanes : les femmes au carré raide sont pro-serbes ; celles au carré flou soutiennent les turcs. Et si vous êtes neutres, il n'y a plus qu'à vous tresser une natte ! Aussi ridicule que la guerre ! Un écrit d'ambiance sur une époque.

J'avoue que je ne m'attendais pas à un tel livre. J'imaginais une petite fiction tranquille. Réécrire la vie de ses parents n'est pas chose aisée. Doris Lessing parvient néanmoins à ne pas tomber le piège de la fiction d'une "vie de rêve" et de personnes "zéro défauts". Les liens entre fiction et réalité se tissent à la lecture la deuxième partie du livre, qui, toutefois, m'a donné quelques fils à retordre, par les redites et les divers sujets abordés.

Un bel hommage et une manière de rappeler que la guerre n'est pas une chose anodine (j'ai l'impression d'enfoncer une porte ouverte mais l'actualité mérite qu'on le rappelle).
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Avec "les grand-mères", j'étais restée sur une trop mauvaise opinion de Doris Lessing pour m'en tenir à cette histoire ridicule écrite dans ses dernières années et peu représentative de son oeuvre et de son talent couronné par le prix Nobel.
Doris Lessing est né en Perse en 1919, de parents anglais. Sa famille s'installe en 1924 en Rhodésie du Sud (aujourd'hui Zimbabwe) ancienne colonie britannique. Cette expérience de l'exil est très présente dans ses romans. Communiste dans sa jeunesse, elle quitte le parti en 1956. Féministe, battante, humaniste, c'est une rebelle envers sa famille d'abord, envers la société conservatrice ensuite.
Avec "Alfred et Emily", elle évoque la vie de ses parents : son père Alfred mutilé physiquement et éprouvé psychiquement par la Grande Guerre et sa mère Emily, jeune fille ambitieuse et privilégiée dont le destin médiocre altérera définitivement le caractère.
Le livre se divise en deux parties, d'où son originalité.
Dans la première tranche, elle imagine pour chacun d'eux un avenir non commun et conforme à leurs aspirations respectives : l'agriculture pour lui, la vocation d'infirmière pour elle, dans leur mère patrie.
Dans la seconde tranche, elle évoque la vraie vie de cette famille meurtrie par la guerre, émigrée en Rhodésie pour des raisons essentiellement économiques. Alfred est en proie aux soucis et vicissitudes d'une exploitation agricole peu rentable. Emily a perdu son bel enthousiasme. Elle est aigrie par les déboires et les déceptions d'une existence terne, précaire, recluse dans la brousse africaine, loin du milieu socialement et culturellement sophistiqué de son enfance. Dans ce climat triste et crispé se développe la personnalité d'une grande dame de la littérature anglaise.
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Alfred et Emily : Doris Lessing (Prix Nobel 2007)
Ce roman autobiographique de Doris Lessing, évidemment la narratrice, met en relief le poids qu'a eu la Première Guerre mondiale sur la vie de son père, Alfred, en le brisant et le laissant infirme, et sur le destin de sa mère, Emily, après que la guerre et l'émigration en Rhodésie lui avaient ôté le goût de vivre. Alors, après ce constat, D. Lessing a imaginé l'existence de ses parents si l'histoire avait pris un autre cours, si par exemple la guerre n'avait pas eu lieu…, une guerre qui avait emporté une jambe à son père et montré tant d'horreurs à sa mère infirmière pendant quatre ans.
le pari romanesque de D. Lessing était audacieux, le résultat à mon avis n'est pas à la hauteur du talent de l'auteure.
le récit de la fiction commence de façon bucolique et heureuse en 1902 dans un joli style : « Les soleils des longs étés du début du siècle dernier ne promettaient que paix et abondance, sans parler de la prospérité et du bonheur. de mémoire d'homme, on n'avait jamais vu des journées aussi imperturbablement ensoleillées. » Puis on découvre par petites touches le profil des personnages qui vont animer dans un premier temps cette reconstitution, fictive je le rappelle, du passé.
Mrs Mary Lane est une femme influente et sa fille Daisy, une jeune fille rangée et docile, timide et effacée. Emily Mc Veagh, son amie, a alors 18 ans et a tendance à défier son père, une jeune fille de caractère qui ne veut pas aller à l'université mais devenir rapidement infirmière. Daisy et Emily sont très différentes et d'aucuns se demandent comment elles peuvent être amies.
Deux frères fréquentent le cours de cricket dont les parties sont regardées avec intérêt par les trois femmes ; Harry, l'aîné, l'idole de la famille Tayler, un brillant sujet réussissant tous ses examens avec talent, et Alfred, le cadet âgé de 16 ans, le mal aimé de sa mère, peu intéressé par l'école, doué pour les sports et notamment le cricket, le protégé de Mrs Lane.
On retrouve tout ce petit monde en 1905 : Alfred a 19 ans, il travaille dans une ferme, celle des voisins, les Redway, dont le fils Bert devient un camarade. Daisy et Emily sont devenues toutes deux aides soignantes, étudiant pour devenir infirmières.
En 1907, on retrouve Emily toujours en froid avec son père John et sa belle mère ; Emily a perdu sa mère à l'âge de 3 ans. Elle est diplômée infirmière, comme son amie Daisy et toutes deux décident de donner une soirée dansante pour fêter l'événement. Là vont avoir lieu des rencontres décisives et se lier des destinées ; autant Daisy, courtisée par Alfred, triomphe sur la piste de danse, autant le souvenir de cette soirée est à oublier pour Emily.
Alfred, toujours encouragé par Mrs Lane sa « mère adoptive », a rencontré une jeune femme, Betsy : les fiançailles sont célébrées puis le mariage peu après ; pendant ce temps, Emily annonce qu'elle va épouser William Martin-White, le cardiologue de l'hôpital où elle travaille.
On retrouve les personnages en 1916 : Alfred et Betsy ont un enfant, Bert est devenu alcoolique et c'est Betsy qui tente de l'aider à vaincre ce fléau. Puis deux jumeaux vont naitre chez Alfred et Betsy.
William le mari d'Emily succombe en 1924 à une crise cardiaque. Emily, âgée alors de 40 ans, sans enfant, est perdue s'étant toujours reposée sur son mari et de grosses difficultés naissent au moment d'ouvrir le testament : la famille Martin-White refuse le droit à Emily de conserver la propriété berceau de famille, quand bien même William lui a tout légué. Les complications ne font que commencer…
Dans cette fiction, l'Angleterre est alors riche et en plein essor économique. le pays est en paix depuis la guerre des boers (1899-1901). Emily met en place une oeuvre de bienfaisance avec l'aide de Cédric son neveu et Fiona la femme de celui-ci et crée les écoles Martin-White.
Dans une seconde partie, l'auteure évoque des souvenirs qui eux sont la réalité vécue, en Angleterre puis en Rhodésie, avec la maladie de son père et la dépression de sa mère en toile de fond. Des souvenirs narrés dans un certain désordre et frisant l'ennui, racontent la faillite de la vie d'Alfred et Emily.
Autant j'avais bien aimé « Vaincue par la brousse », autant ce roman m'a vu indifférent me laissant comme un goût d'inachevé et d'incohérence.
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Doris Lessing (1919-2013) "Alfred et Emily" publié en 2008 aussi bien dans la langue originale qu'en français, traduction de Philippe Giraudon (cop. Flammarion, éditions "j'ai lu")

C'est là le premier ouvrage que je lisais de cet auteur : dans les premières pages, j'étais souvent à deux doigts d'arrêter. En effet, le livre commence par une narration de ce qu'aurait pu et dû être la vie de ses parents s'ils ne s'étaient pas rencontrés. Ces parcours sont décrits avec cette consternante mièvrerie typique des vieilles anglaises et des mauvais traducteurs : les enfants sont "délicieux", les robes "merveilleuses", la seconde mère "roucoule" en voyant la fiancée (p. 48) etc etc. Dans les premières pages, j'ai poursuivi en me disant que – tout de même – si l'auteur avait reçu le prix Nobel de littérature en 2007, ce ne devait pas être pour ce genre de roman à l'eau de rose.
Rien ne nous est épargné, depuis la fière jeune-fille riche tenant tête à son père pour devenir simple infirmière des miséreux alors qu'elle pourrait devenir rien moins que pianiste soliste (p. 43), jusqu'au splendide mariage de cette brave fille avec le grand chirurgien de réputation mondiale, puis, devenue veuve, la création d'une fondation pour les enfants pauvres (p. 104).

Mais des phrases comme "il décida qu'il agirait suivant les circonstances et continua de manger des toasts" (p. 35), la prise de conscience d'Alfred et Betsy coincés dans le mariage (p. 64-65) ou – brusquement et sans fioriture – "elle avait envie de demander : est-ce que vous vous amusez au lit ?" (p. 72), ou encore la narration aujourd'hui quasi incompréhensible de la bataille des coiffures pour refléter le conflit turco-serbe (p. 114), ainsi que par exemple l'anecdote de la femme "trayant" son propre lait pour le donner à une chatte (p. 138), bref, tous ces éléments disparates suffisent à motiver le lecteur pour qu'il vienne à bout de ce pensum de quelques 162 pages.

Heureusement, car c'est après que le livre devient intéressant, et même de plus en plus intéressant, dans une sorte de crescendo s'étendant jusqu'à la fin de l'essai de compréhension tenté par Doris Lessing pour relater et comprendre la vie de ses parents. Il y a là des remarques vraiment bien senties, bien amenées, bien vues voir citations).

Ainsi de son père, amputé d'une jambe dans les tranchées en 1914-1918 : elle ne parle pas seulement de la blessure physique, mais aussi et surtout de la commotion, de la dépression que son père assuma pendant le reste de sa vie pour avoir eu la "chance" (!) d'être amputé à la veille de la bataille de Passchendaele durant laquelle tous les autres soldats de son régiment furent tués, sans exception, si bien qu'il se trouvait être le seul survivant... ce qui le taraudait. Toujours au sujet des séquelles de la Grande Tuerie, voir la citation des pages 200-201, ainsi que celle de la page 297.

Notons, de la page 196 à la page 199, une liste des livres qu'elle a lu durant son enfance, précieuse indication de ce que lisaient alors les jeunes filles d'éducation anglaise.

Des passages entiers (par exemple pp. 210 et seq) sur l'un des thèmes les plus prisés par Doris Lessing, la relation mère-fille. Tout un poème !

Parmi tant d'autres richesses, citons encore par exemple le portrait d'un groupe de jeunes-femmes contemporaines de Doris Lessing, pp. 222-223 (voir citation)

Ce livre constitue un témoignage indispensable pour qui veut comprendre la génération de nos grands-mères, qui furent loin, très très loin d'être les «potiches» caricaturées (dénigrées) par certaines post-soixante-huitardes ignares ayant gobé certaines «mémoires d'une jeune-fille rangée».
Et comme de surcroît, c'est fort bien écrit et traduit, il n'y a aucune raison de se refuser ce plaisir de lecture…
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Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation
"Ces livres de guerre partaient du constat qu'il existe deux types d'anciens combattants : ceux qui ne peuvent s'empêcher de raconter leur guerre et ceux qui n'en disent jamais rien. Cette dernière catégorie peut sembler improbable, mais j'ai rencontré aux États-Unis un homme qui s'occupait -et s'occupe toujours - d'accompagner des soldats de la Seconde Guerre mondiale sur les lieux où ils avaient tant souffert. Il avait découvert ainsi une chose incroyable. Les épouses de ces hommes venaient avec eux, et il s'avérait qu'elles n'avaient aucune idée de ce qu'ils avaient enduré. En fait, elles en entendaient parler pour la première fois en se retrouvant avec leurs maris aux endroits où tout s'était passé.
Mon père appartenait à la première catégorie. Dès mon enfance, j'avais compris que son besoin obsessionnel de parler des tranchées était pour lui une façon de se débarrasser de ces horreurs. J'ai donc eu droit aux tranchées dans toute leur violence. Chars d'assaut, fusées éclairantes, obus et obusiers, rien n'y manquait. Pendant toute mon enfance, j'ai eu l'impression que la nuée sombre dont il parlait était sur moi et m'accablait. Je me souviens que je me bouchais les oreilles, accroupie dans la brousse. « Non, je ne veux pas. Arrête, je n'écouterai pas. » La voix de ma mère ? J'aurais pu écouter, mais c'était au-dessus de mes forces. Le destin de parents qui ont besoin à tout prix d'être entendus par leurs enfants, de leur transmettre une part de leur être, risque fort de se solder par un échec. Le besoin de mon père était, en quelque sorte, légitime. Les tranchées - oui, il fallait bien que j'accepte ce désastre. Mais ma mère aussi avait besoin d'être écoutée. Avec elle, cependant, je m'efforçais d'oublier cette urgence. Ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard, que j'ai compris que les épreuves qu'elle avait vécues pendant la guerre la dévastaient de l'intérieur, exactement comme les tranchées ne cessaient de ronger mon père.
Durant toutes les années de la guerre, ma mère soigna les hommes blessés dans les tranchées. Ceux qui pouvaient être sauvés étaient transportés dans des postes de secours locaux avant d'être envoyés en train à Londres ou dans d'autres villes anglaises. Après les grandes batailles, tous les hôpitaux de Londres étaient en état d'alerte pour accueillir les foules de victimes arrivant en ambulance, en camion, voire en charrette. On les déposait le long des couloirs, dans le moindre espace disponible.
— Nous n'avions pas de place, tu comprends, se lamentait-elle. Nous ne savions où les mettre. Les lits n'étaient pas assez nombreux. Ils étaient si jeunes, vois-tu, si horriblement jeunes, ces pauvres garçons. Ils agonisaient. Certains étaient déjà morts en arrivant. [...]"
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"UN GROUPE DE FEMMES, INFORMEL ET DÉCONTRACTÉ
Passons maintenant directement aux années de la guerre, pour découvrir les problèmes d'un groupe de jeunes femmes - nous étions une quinzaine. Elles se distinguaient par leur engagement politique. Toutes étaient socialistes ou communistes, et c'était ainsi qu'elles se voyaient elles-mêmes. En rencontrant quelqu'un, elles annonçaient d'emblée : « Je suis membre du Parti », « Je me suis inscrite quand Hitler a attaqué l'Union soviétique. » Ou encore : « J'ai quitté le Parti lorsque Staline s'en est pris à la Finlande » (ou : « lors de la signature du pacte germano-soviétique »). Autre variante : « Je suis une communiste marxiste », voire : «Je sais que les marxistes ne peuvent être sionistes, mais je suis une marxiste sioniste.»
Ce qui frappait, c'était qu'elles étaient toutes cultivées - et même remarquablement, comparé à ce qu'on voit aujourd'hui. À notre époque où les esprits sont pourris par la télévision ou Internet, il n'est pas rare qu'un critique déclare avec une apparente fierté qu'il ne peut lire Guerre et Paix à cause de sa longueur, ou Ulysse à cause de sa difficulté. Dans le passé, aucun lecteur n'aurait eu l'idée de confesser son incapacité. Quand nous nous découvrions un problème commun, il nous semblait naturel de l'approcher à travers la littérature. Je ne me souviens pas d'un autre moment où nos réunions aient ainsi exclu les hommes, mais nous savions alors qu'ils n'auraient simplement rien compris.
Chacune de nous avait une mère qui lui posait problème. Et nous avions dépassé ce stade où une fille se contente de dire en roulant des yeux : « C'est ma mère, vous savez. » II s'agissait d'une affaire sérieuse. Nous commençâmes par constater qu'à en juger par la littérature, les mémoires, les pièces de théâtre, on rencontrait auparavant des pères à l'autorité tyrannique, que redoutaient leurs fils et leurs filles. Qu'étaient-ils devenus ? Ils avaient été remplacés par des mères névrosées, qui faisaient perdre la tête à leurs filles. C'est ainsi qu'une mère, faisant apparemment une fixation sur les garçonnes des années folles, arborait jupes courtes et sautoirs pendillants, sans oublier un fume-cigarette en ambre d'au moins trente centimètres de long. Chaque matin, cette femme arrivait chez sa fille à l'heure du petit déjeuner et restait jusqu'au soir. La fille était mariée. Face à ce fait regrettable, la mère se contentait d'ignorer le mari en déclarant : « De toute façon, tu ne l'as épousé que pour m'ennuyer. » C'était un cas extrême.
(pp. 222-223)
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J’ai écrit sur mon père sous des formes multiples : dans des fragments, longs ou brefs, et dans mes romans. Il apparaît toujours nettement, sans ambiguïté, pleinement lui-même. On peut écrire une vie en cinq volumes ou en une phrase. Celle-ci, par exemple, Alfred Trayler, un homme sain et robuste fut grièvement blessé durant la Première Guerre Mondiale, s’efforça de vivre comme s’il n’était pas handicapé puis fut vaincu par diverses maladies et lorsqu’arriva la fin prématurée de son existence, il implorait : « Vous abrégez bien les souffrances d’un vieux chien, pourquoi ne pas faire pareil avec moi ? ».
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Mais dans l’imagination de ma mère, tout était en train d’arriver. Elle resta assise à regarder fixement Biddy, et c’est cet instant que je n’oublierai jamais. Elle est déconcertée, incrédule. Ses lèvres sont pâles. Entre les habitants intelligents et prévoyants de ce monde et ceux qui sont dépourvus d’imagination s’ouvre un abîme où nous tomberons peut être tous un jour. Ma mère ne peut comprendre que Biddy – ou qui que ce soit d’autre – puisse agir ainsi.
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"À présent, je me demande comment le comportement de sa propre fille aurait pu être pire pour mon père.
Pourtant nous nous comprenions très bien, lui et moi. Quand j'étais assise avec lui, en ces après-midi et ces soirées si longues, il me tenait la main et nous communiions dans la même rage de comprendre. Je crois que la colère ramenée des tranchées par mon père s'est emparée de moi très tôt et ne m'a plus jamais quittée. Les enfants ressentent-ils les émotions de leurs parents ? La réponse est oui, nous les ressentons. Et voilà un héritage dont je me serais bien passée. À quoi bon tout cela ? C'est comme si cette vieille guerre imprégnait ma mémoire, ma conscience." (p. 297)
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Vidéo de Doris Lessing
Chaque mois, un grand nom de la littérature française contemporaine est invité par la Bibliothèque nationale de France, le Centre national du livre et France Culture à parler de sa pratique de l'écriture. Javier Cercas, auteur de Terra Alta qui lui valut en 2019 le 68e prix Planeta, est à l'honneur de cette nouvelle séance du cycle « En lisant, en écrivant ».
QUI EST JAVIER CERCAS ? Né en 1962 à Ibahernando, dans la province de Cáceres, Javier Cercas est un écrivain et traducteur espagnol. Après des études de philologie, il enseigne la littérature à l'université de Gérone, pendant plusieurs années. En 2001, son roman Les Soldats de Salamine – sur fond de Guerre civile espagnole – remporte un succès international et reçoit les éloges, entre autres, de Mario Vargas Llosa, Doris Lessing ou Susan Sontag. Ses livres suivants, qui s'inspirent souvent d'événements historiques et de personnages ayant réellement existé, rencontrent le même accueil critique et sont couronnés de nombreux prix : Prix du livre européen (2016), Prix André Malraux (2018), Prix Planeta (2019), Prix Dialogo (2019). Son oeuvre est traduite en une vingtaine de langues. Il est également chroniqueur pour le quotidien El País.
De Javier Cercas, Actes Sud a publié : Les Soldats de Salamine (2002), À petites foulées (2004), À la vitesse de la lumière (2006), Anatomie d'un instant (2010), Les Lois de la frontière (2014, prix Méditerranée étranger 2014), L'Imposteur (2015), le Mobile (2016), le Point aveugle (2016), et le Monarque des ombres (2018). Son nouveau roman, Terra Alta, paraîtra en mai 2021.
En savoir plus sur les Masterclasses – En lisant, en écrivant : https://www.bnf.fr/fr/master-classes-litteraires
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