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EAN : 9782246366539
319 pages
Grasset (19/01/2005)
3.84/5   58 notes
Résumé :

Elève consciencieux et intelligent, Antoine Bloyé ira loin. Aussi loin que peut aller, à force de soumission et d'acharnement, le fils d'un ouvrier et d'une femme de ménage. Ce n'est que parvenu au faîte de sa dérisoire ascension sociale qu'Antoine Bloyé constatera à quelles chimères il a sacrifié sa vie. Dans un style dont la sobriété fait toute la puissance, Antoine Bloyé constitue un portrait féroce des mœurs et des conventions de la petite bourgeoisi... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (17) Voir plus Ajouter une critique
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Antoine Bloyé, c'est vous, c'est moi, c'est tout le monde, c'est personne…Et pourtant, elle raconte tant sur notre monde du vingt-et-unième siècle, cette vie banale, cette vie de travailleur, la vie de cet homme qui, dira-t-on plus tard, a su profiter d'un ascenseur social.

Né dans une famille humble, pourtant déjà mieux lotie que ne l'étaient ses parents, Antoine fait partie de ces quelques élèves « remarqués pour leurs capacités, et que l'on considère dignes de bénéficier d'un enseignement complémentaire un peu plus étoffé que le certificat d'études. Pas par bonté d'âme, mais par pragmatisme : l'industrie est en plein essor et réclame des bras et des cerveaux, et il faut former des travailleurs. C'est ainsi qu'il se retrouve aux Arts et Métiers à Angers. Studieux et compétent, ouvert sur le monde qui éclaire d'un jour neuf l'humilité de ses origines.

Le parcours est sans surprise, diplôme, errance affective jusqu'à ce que des parents soucieux de caser leur fille ne posent une option sur le jeune homme prometteur.

Et c'est la réussite, pour un temps, pour les apparences, comme en témoigne le train de vie.

Trop âgé pour partir au front, c'est tout de même la guerre qui rattrapera notre homme pour une fin de carrière dans la déchéance.

C'est la politique du verre à moitié vide qui se dessine chapitre après chapitre, et on imagine l'exercice qui consisterait à reprendre le même déroulement avec le verre à moitié plein! Il vaut mieux en effet avoir un moral d'acier pour ne pas sombrer dans le désespoir face au constat des manipulations dont nous sommes l'objet, par des êtres eux-aussi manipulés. La question est : qui est le maitre des manipulations?

Le recrutement, la formation des travailleurs résultait d'une vision à court terme, bousculée sans état, d'âme par la guerre, et intégrée dans un plan d'ensemble obscur. Mais si l'on compare à notre situation actuelle, on a bien l'impression qu'il n'y a plus de plan du tout, et que le navire glisse sur des eaux incertaines ayant perdu tout plan de route.


C'est écrit simplement, sans lyrisme, sans effet de manche, est c'est d'autant plus efficace.

Un roman marquant.


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Antoine Bloyé est mort… Vive Antoine bloyé ! Car ce livre raconte la vie du défunt.

Une vie qui passe comme un rêve, La vie d'un personnage qui suit sa route, bon élève, employé modèle, cadre compréhensif capable d'entendre les récriminations des ouvriers. Un homme qui semble s'exprimer peu et qui avance dans sa vie comme un train suit ses rails sans paraître se poser de question.

C'est du moins le ressenti que l'auteur, Paul Nizan, offre au lecteur. Un récit sans émotions : on se marie, on progresse dans l'échelle sociale, on a des enfants, on vit de terribles deuils et malgré tout cela, aucun état d'esprit ne se fait sentir. Ce fait est sans aucun doute lié à la troisième personne du singulier, employée par l'auteur qui se place en témoin passif de cette vie.


Cependant si l'on s'intéresse aux événements qui ont constitué cette vie, ce roman ne manque pas d'intérêt. Né en 1864 , Antoine Bloyé sera témoin du second empire, acteur dans la révolution industrielle et pour lequel aucun train ni aucune motrice n'aura de secret, il observera de loin la commune de Paris, se fera le témoin du mécontentement ouvrier et verra naître l'internationale, subira les effets de la première guerre mondiale, personnage principal d'un roman historiquement passionnant.


Un livre long à lire en raison d'une infinité de détails de la vie quotidienne, de considérations techniques pas toujours très compréhensibles, ce qui n'empêche pas la lecture, de réflexions quasi philosophiques sur l'être humain, détails qui ne sont pas précisés par hasard, il faut y voir une critique de la bourgeoisie par l'observation d'un individu issu d'une famille de « prolétaires » arrivé par son mariage et son ascension, dans un milieu bourgeois. On peut d'ailleurs qualifier ce récit d'autobiographique car il trouve son origine dans la vie du père de l'auteur qui connut un chemin de vie similaire, qui progressa sur l'échelle sociale parallèlement à l'évolution technique pour décliner en même temps que le XIXème siècle et s'effondrer avec le XXème siècle naissant.


En lisant ce récit, je n'ai pu m'empêcher de me rappeler les romans d'Emile Zola dans lesquels les différences sociales sont fortement marquées, qui se situent à la même période et qu'il serait intéressant de lire après ce livre, particulièrement la bête humaine qui aborde un sujet commun avec Antoine Bloyé, celui du début des chemins de fer et de l'apparition du syndicalisme.


Ce roman publié en 1933 mérite d'être lu par le plus grand nombre.

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Grandeur et décadence d'Antoine Bloyé

Avec Antoine Bloyé, Paul Nizan a écrit le roman de la trahison. Mais aussi un traité sur la lutte des classes, un essai sur la relation père-fils et un cri de révolte qui n'a rien perdu de son actualité.

La mort, omniprésente de ce livre et dans l'oeuvre de Paul Nizan, se devait d'accueillir le lecteur dès les premières pages du livre. C'est donc sous la forme d'un faire-part de décès que nous faisons connaissance de l'homme qui sera au coeur de ce roman: « Dans les journaux de la ville, dans le Populaire, dans le Phare, on lisait: ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu'ils viennent d'éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine Bloyé, Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d'Orléans,
Officier de l'Instruction Publique. Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l'église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures. »
Pour accompagner le défunt à sa dernière demeure, on trouve au premier rang son épouse Anne et son fils Pierre, témoins et héritiers d'une histoire qui aurait pu être belle, si le tragique ne l'avait rattrapée en chemin. Car Antoine a grimpé les échelons les uns après les autres, fils de prolo, il a travaillé et réussi un beau parcours scolaire, même si dès la première année de collège, il a compris qu'il ne faisait pas partie du même monde que les enfants de notable qu'il côtoyait alors, comme le fils du commandant Dalignac. À partir de ce moment, il est confronté à un terrible dilemme. Plus il va grimper et plus il va sentir qu'il passe d'une autre – mauvais – côté. Qu'il trahit les «siens». Un malaise qui ne va cesser de grandir et qui va entraîner Antoine vers une douloureuse remise en cause lors de déambulations solitaires.
Ce que décrit très bien le roman trouvera plus tard une traduction politique tranchante faite par Nizan lui-même: «la culture bourgeoise est une barrière. Un luxe. Une corruption de l'homme. Une production de l'oisiveté. Une contrefaçon de l'homme. Une machine de guerre.»
Dans son éclairante préface, Anne Mathieu, co-fondatrice du Groupe Interdisciplinaire d'Études Nizaniennes, appuie où cela fait mal: «en nous faisant partager ses espoirs, ses doutes, ses regrets, en décrivant les moindres méandres de ses pensées, Nizan donne au problème de l'héritage culturel prolétarien et de l'oppression culturelle bourgeoise une prégnance rude, froide, quasi physique, dans laquelle le lecteur est entraîné avec malaise.» Avant d'ajouter que ce roman terriblement noir «appelle à la révolte. Contre la mort, contre la bourgeoisie, contre cette société où l'on ne promet que le conformisme des machines, contre ce monde du scandale où l'homme se perd.»
Si la minutie des descriptions peu ennuyer un lecteur d'aujourd'hui, la force du message n'a elle rien perdu de son actualité, plus de 150 ans après. le combat pour faire de la devise de notre République une réalité trouve – surtout en période de crise – un écho immédiat. Si les rêves des communistes se sont effondrés avec la chute des régime si prétendaient les incarner, l'envie de davantage de liberté, d'égalité et de fraternité persiste.


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« Antoine n'avait jamais trouvé le temps de faire le point : il attendait. Il attendait peut-être de découvrir qu'il était heureux…Rien ne l'avait intéressé particulièrement à lui-même, que de brefs accents fièvreux. Rien ne lui avait signalé les occasions où il était été un homme, jamais il ne s'était sérieusement demandé le sens de l'expression, être un homme. A peine avait-il connu le sens des mots de son milieu : être « quelqu'un ». Et après tout, entre quarante et cinquante ans, il avait été « quelqu'un », au sens où les bourgeois l'entendent (…). Comme cela lui avait été arraché, il s'apercevait brutalement que ce n'était rien, que c'était un succès qui ne comptait pas, un succès qui ne lui lassait rien. Il se sentait mis à nu et plus pauvre qu'il ne l'avait jamais été. »
Me voilà bien démunie au moment d'écrire un billet sur Antoine Bloyé. Nous finissons la troisième semaine de confinement en ce début de printemps 2020 et il semblerait qu'il nous en reste autant, peut-être plus. J'ai lu cet ouvrage lentement et je dois bien l'avouer laborieusement pendant cette période. Ma concentration mise à mal, diminuée, s'est lancée dans cette lecture comme dans une ascension laquelle a nécessité des étapes, des refuges, quelques rétropédalages pour redessiner la voie à suivre. Je ne me sentais pas à la hauteur du texte sous mes yeux et ce sentiment me poursuit aujourd'hui pour en dire quelque chose. Ma seule conviction partageable : c'est un très grand roman et l'écriture y est remarquable.
Nous faisons connaissance avec Antoine Bloyé sur son lit de mort, lors des heures lugubres de sa veillée, en présence de son épouse, son fils et des proches, connaissances qui défilent. Nous sommes dans les années 1930 en province. Ensuite la narration reprend la biographie de cet homme, de sa naissance à sa fin de vie dépressive. Antoine Bloyé n'est pas un héros, ni un salaud. Il est un homme de son temps, fils d'ouvrier issu du monde rural, bon élève à qui les études réussissent et ouvrent une voie meilleure, plus confortable que l'univers prolétaire dans lequel il a grandi. Il se mariera, aura deux enfants, dont une fille aînée qu'il aura la douleur de perdre après des années de maladie. Il prendra du galon, déménagera de promotion en pavillon plus bourgeois, louant un dévouement exemplaire à son métier, à son emploi, seul moteur de son quotidien.
C'est évidemment bien plus qu'une vie que nous découvrons au fil des pages. Au-delà d'un parcours ordinaire, c'est la peinture d'une France du début du siècle, des rouages d'une société à l'industrie toujours croissante et aux places sociales encore très inscrites et respectées comme telles. Cependant on oublie très vite le presque siècle qui nous sépare de cette période, seules les vieilles locomotives nous le souviennent, car la voix de Paul Nizan, oui sa voix, son ton, son écriture précise, limpide, percutante, incroyablement moderne dans une langue admirable, profonde, de celle qui vous font grandir – on y mesure chaque mot, chaque phrase nous embarque et pèse l'idée, le sentiment, l'ambivalence – la parole donc de Paul Nizan m'est apparue si contemporaine, si actuelle. Tout le long de cette lecture, je l'ai entendue, cette voix. Elle s'est imposée à moi comme la voix d'un jeune homme de son temps, notre temps. Sans en avoir l'air, sans jugement féroce, pointant la véracité des faits, leur enchaînement, la précision des détails dans la ronde de nos semblables, des scènes ordinaires aux plus dramatiques, des rituels qui nous rassemblent aux regroupements professionnels, il démontre (dénonce ?) la fadeur d'une existence toute tendue par le travail, par le chemin tracé de l'emploi, lequel en plus de nourrir un homme et sa famille ouvre la potentielle ascension, voie de la réussite, le croit-on. Antoine Bloyé s'y engage sans trop y réfléchir sinon poussé par une ambition première, simple : gagner un univers qui l'intéresse davantage et qui lui permettra, une fois la mécanique lancée, de le mener vers une vie plus aisée, et surtout bien établie à laquelle il n'aura jamais pensée, ni peut-être même rêvée. « Il faut gagner sa vie, il faut faire son travail, pensait-il, on lui avait toujours enseigné ces choses-là, comme des vérités que personne n'a pensé à mettre en question depuis que le monde tourne. Mais tout ce qu'il aurait pu atteindre lui coulait entre les doigts comme du sable de mer qu'on verse dans le désoeuvrement des vacances : tout son travail cachait le désoeuvrement essentiel. »
Tant qu'il se sentira utile et nécessaire, tant que sa fiabilité sera au service et à pied d'oeuvre, il marchera droit dans le défilé d'un présent aux lendemains sans surprise. Au surgissement d'une injustice qui jettera le doute sur la qualité de sa posture, puisque son équilibre tenait seul à son métier, Antoine commencera à vaciller et à ressentir un corps, une tête pensante et toute l'ambivalence de ses sentiments ravalés jusque là. « Antoine avait longtemps vécu à l'intérieur de ces fortifications élevées autour de lui, autour de ce bon mari, de ce bon travailleur, de tous ces bons « personnages » qu'il avait été, il avait longtemps pris part à la conspiration en faveur de la vie, de cette vie qui n'était pas la vie. Et voici : il révoquait la certitude en doute, il rejetait ces haies protectrices, ces boulevards dérisoires, ces farces solennelles : il n'y avait plus qu'un vertige intérieur, un tourbillon d'une puissance sans pitié, un gouffre marin qui tournait doucement au fond de sa poitrine et absorbait dans son mouvement aveugle toutes les apparences, toutes les assurances qui passaient à portée de son avide attraction. Toutes les eaux vont à la mer, toutes les épaves vont aux abîmes, - ces choses arrivaient parce qu'une des barrières qui lui avaient caché la mort, le néant, s'était abattue, la barrière sociale de l'orgueil, la barrière du métier, parce qu'il avait eu un jour un avertissement du côté du coeur, pour si peu… »
La malhonnêteté et l'ingratitude malgré son investissement sans faille, le mépris des dominants qui règnent sur le système le heurteront de plein fouet l'obligeant à faire retour sur ses choix ou non-choix, à s'interroger sur le désir, les plaisirs et les essentiels dont il s'était malgré lui dépourvu.
Paul Nizan interroge alors la place. La place sociale, la place nécessaire à se faire pour exister aux yeux des autres, la place à imposer pour survivre, celle qu'on se choisit ou qu'on nous prédestine. Cette question est éternelle et nous traverse tous dans la vie que nous tentons de construire ou poursuivre ou endurer….Antoine s'éprouve en traître à l'égard de son propre père et du monde ouvrier auquel il appartenait, car il est devenu un patron et a rejoint ceux qui commandent, ordonnent, régulent. Même s'il le fait loyalement, sans jamais démériter de son engagement, sans jamais compter ses heures auprès des hommes qu'il encadre, il n'appartient plus au groupe de ses origines, lequel s'il n'est pas aux pouvoirs semble avoir préservé les valeurs solidaires du partage et l'ancrage au réel. « La manifestation redescendit vers le Toulon. Antoine la regardait descendre en chantant : il était seul, les grévistes emportaient avec eux le secret de la puissance ; ces hommes sans importance emportaient loin de lui la force, l'amitié, l'espoir dont il était exclu. Ce soir-là, Antoine comprenait qu'il était un homme de la solitude, un homme sans communion. (…) Il détestait alors les ouvriers, parce qu'il les enviait en secret, parce qu'il savait au plus profond de lui-même qu'il y avait plus de vérité dans leur défaite que dans sa victoire de bourgeois. »
Est-ce utile de dire combien cette vision sur le travail dominant, conduisant les voeux, orientations, aliénant jusqu'à nos désirs, les rendant muets, puisque c'est ainsi que tout le monde vit pour nourrir un pays, une économie, le travail comme une servitude et espérer y trouver du mieux pour sécuriser….est-ce utile de dire combien ce livre parle de nous, de notre société, déjà, encore. Si les rites et codes semblent moins probants, moins ancrés et respectés entre les castes, la justice sociale toujours autant vulnérable reste menacée et le travail joue toujours le rôle trop pressant d'inscription au groupe ou de facteur d'exclusion, sans omettre carte d'identité parfois encore trop réductrice.
Paul Nizan à travers la vie ordinaire et le désarroi toujours singulier d'un homme, son introspection troublée, presque naïve et donc désespérée de tout ce temps perdu, nous bouscule, nous émeut, nous dérange aussi et témoigne de notre tentative consciente ou non, constante, courageuse et humble de créer un chemin, le sien, au mieux, au plus heureux, au moins malheureux…« Ce n'était plus de la mort corporelle qu'il avait peur, mais du visage informe de toute sa vie, de cette image vaine de lui-même, de cet être décapité qui marchait dans la cendre du temps à pas précipités, sans direction, sans repères. Il était ce décapité, personne ne s'était rendu compte qu'il avait tout le temps vécu sans tête. Comme les gens sont polis…personne ne lui avait jamais fait remarquer qu'il n'avait pas de tête…Il était trop tard, il avait tout le temps vécu sa mort. »
L'émotion réside dans ce retour au père, à qui Paul Nizan semble s'adresser avec ce personnage fictif ; et la filiation, laquelle il faut égaler, dépasser ou honorer, nous offre ou nous encombre toujours d'un héritage et d'origines impossibles à effacer. C'est un hommage authentique, sans flatterie ni idéalisation, la reconnaissance d'un homme par son fils, lui-même devenu homme gagné par la lucidité et l'âpreté de l'expérience. « Mais il n'est pas dans la coutume des hommes que les fils pénètrent toutes les pensées qui se forment dans la tête des pères comme de grosses bulles douloureuses, et les fils ne sont pas des juges sans passions. »
Ce roman est celui d'une prise de conscience, tardive ou non qu'importe ! Elle se fait rarement sans remous, sans souffrance, sans regrets peut-être. Antoine Bloyé, dès lors, nous relie à sa cause car le sens des choses, le destin que l'on s'écrit ou qui nous choit….Et le monde auquel on participe sans recul, par duplication, fatalité ou éducation, et qu'on oublie parfois d'observer, de penser, de parler…impossible de finir mes phrases, ces dimensions n'appellent que l'infini des points suspendus au mystère, et plus près de nous encore à la catastrophe qui nous incombe et qui nous oblige à prendre part, position dans la protection de notre planète et des institutions pour nous y réunir….
En ces temps de confinement, je n'aurai pas trouvé consolation dans l'histoire de cet homme. Mais la rencontre avec Paul Nizan, écrivain brillant, éternellement jeune et talentueux dans sa perception de ses contemporains et de l'universel commun, la découverte de sa langue ciselée, à aucun moment futile, exigeante et belle, furent d'un réel réconfort en ces jours troubles et une invitation, toujours à renouveler, d'un retour aux essentiels.
« Antoine n'avait pas de loisirs pour d'autres mouvements humains que les mouvements du travail. Comme tant d'hommes, il était mené par les exigences, les idées, les jugements du travail, il était absorbé par le métier. Point d'occasion de penser à soi, de méditer, de se connaître, de connaître le monde. (…) Pendant quatorze ou quinze ans, il n'y eut pas d'homme moins conscient de soi et de sa propre vie, moins averti du monde qu'Antoine Bloyé. Il vivait sans doute, qui ne vit pas ? Il suffit d'avoir un corps bien étanche pour imiter les attitudes de la vie. Il agissait, mais les ressorts de sa vie, les mobiles de son action n'étaient pas en lui. L'homme ne sera-t-il donc toujours qu'un fragment d'homme, aliéné, mutilé, étranger à lui-même ? »
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"L'homme qui cherche à s'élever travaille souvent à préparer sa chute."
Alfred Auguste Pilavoine

"Il connaît le prix de la liberté. Il sait déjà que tout se paie, le repos par la peine, la liberté par les coups, l'amour par l'ennui et la vie par la mort."

"Antoine Bloyé" est le 1er roman (1933) de Paul Nizan qui jusqu'alors avait publié des essais et des pamphlets rendant compte de l'engagement politique, dénonçant la société coloniale, l'aliénation sociale et la bourgeoisie sous la IIIe République.

"Dans les journaux de la ville, dans le Populaire, dans le Phare, on lisait :
Ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu'ils viennent d'éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine Bloyé,
Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d'Orléans,
Officier de l'Instruction Publique.
Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l'église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures."

Nantes. À l'aube des années 1930. Antoine Bloyé vient donc de s'éteindre dans son lit. À 63 ans. Il laisse une épouse, Anne et un fils, Pierre. Sa fille aînée, Marie-Antoinette, enfant délicate, est morte à 6 ans. Après la veillée funèbre et le passage glacé par un cimetière qui l'est tout autant en compagnie de quelques-unes de leurs connaissances de la petite-bourgeoisie provinciale, le narrateur nous ramène à la vie d'Antoine Bloyé dont le terme vient rappeler que toute dette doit s'acquitter :

"Rien ne se perd finalement des comptes qui sont établis dans le monde."

On comprendra a posteriori, la dernière page tournée, que tout le roman repose sur un scrupuleux bilan comptable dont les colonnes crédit et débit trouvent un équilibre fragile dès lors que chaque degré gravi dans la société s'accompagne immanquablement, comptablement, d'un reniement douloureux de ses origines et de ses rêves.

"Trois ans d'école, dix-sept et trois font vingt… Vingt ans. Si je dure jusqu'à soixante ans, c'était le tiers… il me restait deux tiers de vie… Un an de Montpellier, vingt et un ans… Six ans de chemins de fer, sur les machines… Vingt-sept ans, j'étais marié… Ma fille est morte quand j'avais trente-cinq ans… Nous sommes en 1905, j'ai quarante ans, j'aurai quarante et un ans le mois prochain… Terrifiant…"

Le parcours d'Antoine, fils d'un facteur à la gare d'Orléans, "un homme pauvre ; il connaît qu'il est attaché à une certaine place dans le monde, une place décrétée pour la vie entière, une place qu'il mesure d'avance comme une chèvre attachée mesure l'aire ronde de sa corde" et d'une femme de ménage qui parle le patois et ne sait pas lire, se confond avec la révolution industrielle alors à son apogée à la charnière du XIXe et du XXe siècles.

Le fils d'Antoine Bloyé s'interroge :

"En somme, quel homme était donc mon père ?"

Ce récit de vie sobrement écrit à la 3e personne se garde, avec autant de bonheur que d'adresse, des effets pompeux. Point de lamentations pathétiques ni de récriminations vociférantes portées par une écriture empesée qui se fourvoierait dans des détails abscons. Bien au contraire, l'écriture de Paul Nizan, qui signe ici le roman du père, tire sa force de sa simplicité. Car oui, "Antoine Bloyé" emprunte beaucoup à la vie du père de l'auteur sans être strictement autobiographique ; cet éloignement aidant à la lucidité qui raconte sans fard l'envers du décor de l'ascension sociale et l'inhérent changement de classe.

Élève brillant qui décroche une bourse pour intégrer l'École des arts et métiers d'Angers, Antoine va quitter les bords du Blavet, et tourner le dos à l'insouciance de l'enfance et à sa classe d'origine pour gravir, avec une application patiente et dévouée, les marches de la réussite sociale.

"Comment se refuseraient-ils à abandonner le monde sans joie où leurs pères n'ont pas eu leur content de respiration, de nourriture, le content de leur loisir, de leurs amours, de leur sécurité ?"

Il ne sera pas un ouvrier aigri - non pas lui ! - il sera de ceux qui agissent en tentant de déciller les yeux de leurs congénères

"Un jour, dans la cour des chantiers, il monte sur un tas de poutrelles au moment de la sortie et il parle à ses compagnons de la nécessité de faire grève."

... avant de renoncer. Cet essai non transformé lui ouvrira néanmoins les portes tranquilles d'une promotion sans éclats, comme allant de soi. Maintenir l'équilibre, encore, entre aspiration et quotidien.

"II n'avait pas assez d'imagination pour se décrire son avenir, il adhérait à la vie présente. Il ne pensait pas au lendemain."

Autre tentative avortée, celle de goûter au plaisir et à la liberté dans les bras de Marcelle, accorte et peu farouche tenancière de bistrot

"Marcelle, le refus de parvenir, c'est le côté du grand vent, une marche difficile […]"

auxquels, avec une prudence résignée, il préfèrera l'ennui feutré au côté d'Anne Guyader, jeune fille de bonne famille qui a vu en Antoine un moyen de quitter le foyer familial sans déchoir.

"Anne, c'est le côté abrité du monde, le coton de la paix, l'air étale, les bons sentiments et l'approbation du père, de ses chefs, c'est le côté de l'ordre."

Il lui faudrait être bien dupe pour ne pas sentir "qu'un piège de tranquillité, d'avenir se tissait autour de lui."

Tourné tout entier vers son métier dans cette usine, "le séjour de son importance", où

"Antoine n'avait pas de loisirs pour d'autres mouvements humains que les mouvements du travail. Comme tant d'hommes, il était mené par les exigences, les idées, les jugements du travail, il était absorbé par le métier. Point d'occasion de penser à soi, de méditer, de se connaître, de connaître le monde. […] Pendant quatorze ou quinze ans, il n'y eut pas d'homme moins conscient de soi et de sa propre vie, moins averti du monde qu'Antoine Bloyé."

employé fiable et apprécié, Antoine va aller au gré des promotions vers des villes de plus en plus grandes, occuper des maisons de plus en plus cossues, élargir son cercle et fréquenter des personnes de plus en plus en vue. Cependant, gardant la conscience aiguë d'où il vient, il s'élève autant qu'il s'écartèle,

"Il y avait une résistance dans Antoine qui l'empêchait de franchir certains pas."

contrairement à son épouse qui, née dans cette société, aimerait recevoir la bourgeoisie provinciale ; exposer son train de vie n'est-il pas le plus sûr marqueur de la réussite sociale ?

"Anne avait choisi un jour pour "recevoir", le deuxième vendredi de chaque mois : cette cérémonie avait marqué pour elle une étape de son progrès social."

Mais ce monde-là n'est pas celui d'Antoine. le travail reste son seul équilibre et lui offre, selon toute apparence, la reconnaissance d'un monde auquel, il le sait, il n'appartient pas. C'est qu'Antoine n'a jamais tout à fait réussi à accepter la promotion sociale à laquelle il a pourtant oeuvré des années durant, partant en vacances au bord de l'océan à Quiberon, "un mois arraché à l'existence du travail" à "cette vie des usines, une erreur irréparable dont personne ne s'apercevait", peinant à goûter avec son fils des moments complices où il se sentirait enfin "sans failles et sans contradictions."

Mais les questions macèrent :
Où est sa place ? Se serait-il perdu en chemin ?
Qui a-t-il trahi ? son père ? alors que dès le départ il avait "sent[i] un commencement de séparation, il n'[était] plus exactement de leur sang et de leur condition, il souffr[ait] déjà comme d'un adieu, comme d'une infidélité sans retour."
Les fils doivent-ils venger leur père ? son fils, Pierre, le vengera-t-il ?
Est-il un imposteur ? un transfuge ?

"Il vivait sans doute, qui ne vit pas ? Il suffit d'avoir un corps bien étanche pour imiter les attitudes de la vie. Il agissait, mais les ressorts de sa vie, les mobiles de son action n'étaient pas en lui. L'homme ne sera-t-il donc toujours qu'un fragment d'homme, aliéné, mutilé, étranger à lui-même ?"

La transgression, la trahison du milieu d'origine appellent-elles une punition ? Y a-t-il là une faute à expier ?

Voilà qui me remet en tête une phrase trouvée dans Fief de David Lopez : "Réussir, c'est trahir."

Il semblerait que oui.
Un presque rien va faire sortir Antoine des rails sur lesquels sa vie filait, lui échappait depuis des années, alors qu'il n'avait eu, légitimement, que "les ambitions des jeunes gens [qui] sont bien souvent limitées au désir de dépasser leur père."

Il suffira que le dévoué Antoine Bloyé soit convaincu d'une seule faute pour que se rompe l'équilibre et s'amorce la dégringolade.

"— Bloyé, tu ne savais donc pas ? Mais il a eu une sale histoire, il a été envoyé en dégringolade, je ne sais pas trop oui [...]
Dégringolade, c'était le mot qu'ils employaient, c'était presque un mot de métier, comme les militaires disaient limoger. C'était cela : une chute."

Viendra alors le temps d'avoir le temps, celui entre autres de dresser un bilan introspectif

"Toutes les eaux vont à la mer, toutes les épaves vont aux abîmes, - ces choses arrivaient parce qu'une des barrières qui lui avaient caché la mort, le néant, s'était abattue, la barrière sociale de l'orgueil, la barrière du métier, parce qu'il avait eu un jour un avertissement du côté du coeur, pour si peu…"

de cette vie ordinaire, courageuse, mais aliénante. Antoine Bloyé a oublié de vivre.

"Il y avait des moments où il aurait voulu abandonner cette existence qu'il menait, pour devenir quelqu'un de nouveau, quelqu'un d'étranger, qui serait vraiment lui-même. Il s'imaginait, tout seul, perdu, comme un homme qui n'a pas laissé d'adresse, et qui fait des choses et qui respire."

Terrible.

Qu'importe que Paul Nizan ait écrit ce roman en 1933. Beaucoup ont dit qu'il a su saisir une époque et ses contemporains, et c'est vrai que les chamboulements qu'a connus la société du début du XXe siècle sous la IIIe République y sont formidablement croqués.
Je termine ma lecture en saluant la richesse de la réflexion qui m'est proposée :

• "Antoine Bloyé" est-il le récit d'une ascension sociale que l'ingratitude de la hiérarchie fauche en plein élan ?
• celui d'une trahison de classe ? du père ?
• celui de la chute attendue/convenue/programmée d'un homme venu du prolétariat et que les petits-bourgeois n'ont jamais reconnu comme un des leurs et aux yeux desquels il n'a pas existé ou si peu ?
• dégringoler était-il, au final, son inéluctable destin ?

Cette biographie du père, écrite dans une langue dont les phrases simples rehaussées de moments poétiques font toute la beauté, est un hommage digne à un homme qui n'avait que son instruction et sa vaillance pour s'élever par le travail et entrer dans un monde qui ne pouvait être le sien. J'admire, au passage, que la violence de la chute de cet employé modèle ne donne pas lieu à un déferlement d'amertume abreuvé par une écriture revancharde.

Enfin, eu égard aux remarquables qualités intrinsèques du récit et de l'écriture de Nizan, je m'abstiendrai de faire la comparaison avec les romans d'Émile Zola qui confessait,

"J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole."

Car si à la lecture d'"Antoine Bloyé", on a une pensée, bien sûr, pour le maître de Médan, la langue de Nizan, elle, est d'une militante sobriété. Nulle hypertrophie. Pour le meilleur d'un roman qui sonde des sujets (relation du fils à son père, aliénation sociale, lutte des classes, etc.) toujours d'actualité sous notre Ve République.

"La vie est bien une lutte quand même, tu sais…"

Lu pour la sélection anniversaire 5 ans des #68premieresfois

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Citations et extraits (54) Voir plus Ajouter une citation
Antoine prenait parti pour cette colère. Il était parmi ces hommes, leurs histoires étaient ses histoires. Grand lui racontait ses « ennuis », les maladies de ses enfants, l'usure de sa femme. Antoine formait alors des pensées ouvrières : entre Marcelle et le service des trains, il oubliait complètement qu'il pourrait être un jour, demain, du côté des maîtres. Il n'avait pas assez d'imagination pour se décrire son avenir, il adhérait à la vie présente. Il ne pensait pas au lendemain. Il était un machiniste parmi tous les autres, un homme soumis à tous les commandements, qui dominait seulement une machine dont il connaissait les façons. Il ne pensait pas que ces années finiraient, – tout le temps du moins qu'il était sur sa machine, ou dans la chambre de son amie...
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INCIPIT
C’était une rue où presque personne ne passait, une rue de maisons seules dans une ville de l'Ouest. Des herbes poussaient sur la terre battue des trottoirs et sur la chaussée, des graminées, du plantain. Devant le numéro 11 et le numéro 20 s'étalaient les taches d'huile déposées par les deux automobiles de la rue.
Au numéro 9, le marteau qui figurait une main tenant une boule, comme la droite d'un empereur, portait un nœud de crêpe; au pied des trois degrés de granit de l'entrée se trouvait une boîte noire à filets blancs, ornée d'une croix et de larmes blanches, c'était une maison où il y avait un mort.
La porte était entrouverte : les visiteurs pouvaient entrer sans frapper, car le tintement des sonnettes et l'écho des heurtoirs au fond des chambres troublent le sommeil des morts. Parfois, toutes les heures peut-être, un passant levait la tête vers le numéro d'émail bleu et blanc, et entrait. Il poussait la porte noire qui avait le marteau cravaté de noir et qui portait aussi un judas de cuivre, une ellipse de cuivre et la bouche de cuivre de la boîte à lettres: sur l'ellipse de cuivre était gravé un nom : ANTOINE BLOYÉ. Le visiteur faisait deux ou trois pas sur un carrelage rouge et blanc dont un carreau descellé sonnait sous le pied comme un avertissement : une vieille femme chaussée de feutre arrivait dans la pénombre et prenait le chapeau ou le parapluie du nouveau venu. Il demandait :
«Puis-je Le voir?»
La femme répondait :
« Oui, il faut monter... nous l' avons transporté là-haut... il est tombé dans son bureau... on ne pouvait pas le laisser là. »
Il montait l'escalier de chêne luisant : sur le palier du premier étage, d'une porte verte entrebâillée sortait une lueur jaune insolite comme la lumière d'un jour d'éclipse. Il avançait, souffrant d'entendre le craquement insolent de ses semelles. Au fond de la chambre s'étendait le lit démesuré du mort; les feux mobiles et flexibles des bougies dressées dans leurs chandeliers de cristal, qui n'avaient pas servi depuis des années, qui ne servaient qu'aux morts, illuminaient les draps. Un homme et une femme dont on distinguait mal les traits se levaient des fauteuils où ils étaient enfoncés et venaient de près reconnaître celui qui arrivait du dehors, avec le froid de février sur ses joues. Les hommes serraient leurs mains, les femmes embrassaient le visage humide de la femme, tous disaient :
« J'ai appris le grand malheur qui vous frappe... »
Ou bien :
«Qui aurait pu s'attendre, à Le voir si allant, si en train? Quelle chose terrible !... Nous sommes bien peu de chose.»
Ou bien :
«Vous savez, n'est-ce pas, la part que je prends à votre douleur.»
L'homme, qui était Pierre Bloyé, le fils du mort, reculait vers la fenêtre, sans rien dire après avoir serré les mains qu'on lui tendait. La femme, qui était Anne Bloyé, la femme du mort, reprenait le cours de ses sanglots, taris et suspendus par la lassitude, que chaque parole d'amitié, chaque condoléance relançaient, alimentaient de nouveau, comme si elles lui avaient rappelé que son mari était vraiment mort, qu'elle l'avait déjà oublié. Tous les arrivants allaient prendre une branche de buis des derniers Rameaux qui trempait dans une assiette creuse à filets d'or et lançaient deux ou trois gouttes d'eau bénite sur le lit. Les femmes s'approchaient du corps, l'aspergeaient, se signaient avec cette sûreté des êtres qui accomplissent leurs mouvements dans la certitude et l'inconscience instinctives d'un insecte; les hommes bénissaient, s'inclinaient maladroitement. Les visiteurs demandaient alors :
« Quel jour sont les obsèques ?
– Après-demain, demain, cet après-midi, à quatre heures », répondait Pierre Bloyé, à mesure que le temps passait.
Les gens partaient enfin et dans la rue, sur l'étendue de quelques mètres, retenaient l'élan et la sonorité de leurs pas, jusqu'à ce qu'ils fussent sortis du cercle magique où dominaient la présence et la puissance de la mort, jusqu'à ce qu'ils se sentissent le droit de se réjouir d'être en vie : et ils respiraient soudain sans avarice et laissaient craquer librement leurs souliers.
Dans les journaux de la ville, dans Le Populaire, dans Le Phare, on lisait : ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu'ils viennent d'éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine BLOYE,
Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d'Orléans,
Officier de l'Instruction Publique
Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l'église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures.
Le présent avis tient lieu de faire-part.
Dans sa chambre, Antoine Bloyé était étendu, sur une cime de soixante-cinq années. Son visage était à demi éclairé par les bougies de la table de nuit : comme, à l'autre bout de la pièce, une lampe à pétrole brûlait, son profil projetait trois ombres sur le mur.
Pierre Bloyé regardait ce visage qui n'était pas creusé comme celui des morts épuisés par des jours de bataille : son père était mort d'une embolie, sans combattre, il était de ces morts dont on dit : «N'est-ce pas qu'il était bien beau, sur son lit de mort ?...»
La lèvre inférieure tombant sous une courte moustache blanche jaunie par la nicotine lui donnait une expression insoutenable de déception, de hauteur et de mépris. Pierre avait beau savoir que c'était là l'effet naturel de la mort sur une bouche sans dents, il ne pouvait s'empêcher d'y voir une dernière expression sentimentale de son père, une expression d'homme vivant, le dernier témoignage qu'il avait donné sur sa dernière pensée, sur sa dernière angoisse, la dernière signification qu'il avait accordée à la conclusion abrupte de toutes ses années. Pierre détournait les yeux de ce masque de pierre vers lequel un attrait invincible les ramenait toujours. Sa mère pleurait : tantôt avec des sanglots qui soulevaient son corps comme un gros rire, tantôt avec les larmes parcimonieuses de la fatigue, ce filet usé d'eau salée au coin des paupières brûlantes.
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Il détestait alors les ouvriers, parce qu'il les enviait en secret, parce qu'il savait au plus profond de lui-même qu'il y avait plus de vérité dans leur défaite que dans sa victoire de bourgeois.
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C'était fini, il avait dit à Marcelle qu'il se mariait. Elle avait ri. Elle ne s'était pas mise en colère, elle lui avait dit :
"Eh bien, marie-toi... Cela devait finir de cette façon-là."
Antoine avait demandé : "Tu m'en veux ?"
Elle avait répondu :
"Mais non, ne crois pas ça. Je ne t'en veux pas, c'est toi qui t'en voudras… Tu quittes le monde où nous étions, tu vas devenir un monsieur, un bourgeois, vraiment un bourgeois… Tu t'ennuieras, Antoine, tu feras des économies, tu feras des enfants…
- Alors ?
- Alors, adieu."
C'était ainsi, c'était l'ordre. Marcelle l'avait regardé s'éloigner ; elle était restée sur le seuil du café d'Orléans, comme Ariane sous le soleil de Naxos regardait Thésée se perdre en haute mer.
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Bien des hommes sont établis à vingt ans à un niveau au-dessus duquel ils ne s'élèveront guère, à peine peuvent-ils quelquefois en descendre. Ils naissent, ils vivent, ils meurent étranglés par le travail : au-dessus d'eux, il y a d'autres hommes qui savent simplement qu'ils mourront, mais les détours qu'ils font pour arriver à la mort ne sont pas aussi clairs et passent par des carrefours. Les bourgeois, ce sont des hommes qui peuvent changer d'avenir et qui ne connaissent pas toujours la figure qu'il prendra...
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Vidéo de Paul Nizan
#20ans #jeunesse #CulturePrime
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