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EAN : 9782330127169
336 pages
Éditeur : Actes Sud (02/10/2019)

Note moyenne : 4.21/5 (sur 99 notes)
Résumé :
Une minute quarante-neuf secondes raconte une histoire collective et son atomisation instantanée ultraviolente. C'est le récit intime et raisonné d'un événement tombe dans le domaine public : l'attaque terroriste contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015.
A travers le solitaire trajet de l'impossible retour à l'impossible normale, Riss tente de se réapproprier son propre destin, de réhabiter une vie brutalement dépeuplée, et apprivoise l'inconfortable légitimit... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (25) Voir plus Ajouter une critique
Fandol
  19 octobre 2020
Il y a plusieurs mois que j'aurais dû lire ce livre. C'est fait et j'admire encore plus Riss et l'impressionnant travail qu'il a réalisé pour écrire Une minute quarante-neuf secondes.
Si le drame du 7 janvier 2015 est le déclencheur d'un tel récit, celui qui a pris la responsabilité de rédacteur en chef de Charlie Hebdo depuis, ne se limite pas à ces moments terribles. L'imbécilité, la haine, le fanatisme religieux ont poussé deux individus à massacrer de sang-froid plusieurs membres d'un journal satirique indépendant, en blessant grièvement plusieurs autres dont Riss et Philippe Lançon. Ce dernier, dans le Lambeau, a réussi une oeuvre littéraire immense mais le livre de Riss est très différent car il plonge dans les entrailles du journal, remonte le fil de sa vie et rend hommage, un par un, à ceux qui ont été assassinés.
Fidèle lecteur abonné à Charlie Hebdo, j'ai bien sûr été très intéressé par l'historique de ce journal, par les débuts de Riss à La Grosse Bertha et par ses rencontres très formatrices avec des gens comme Gébé, François Cavanna, Cabu
Au moment où je termine ce livre, un nouvel attentat vient de se produire à Paris, visant deux journalistes dans la rue où était situé le siège de Charlie Hebdo en 2015. En ce moment aussi, se tient le procès tentant de juger des personnes qui auraient aidé les tueurs. Décidément, il est vraiment nécessaire de lire Riss pour comprendre ou tenter d'approcher un peu cet homme qui s'est retrouvé allongé, blessé grièvement, aux côtés de ses précieux camarades qu'il ne reverrait plus jamais.
Aussi, la mort rôde dans ces lignes du début à la fin puisque Riss se souvient d'un travail d'été effectué, jeune adulte, comme assistant dans les pompes funèbres. Il y a aussi ses souvenirs de reportage en Côte d'Ivoire, au Vietnam.
Riss expose aussi très bien toute la philosophie de son journal et la volonté de ses créateurs pour le maintenir cent pour cent indépendant. Quand les dons ont afflué après janvier 2015, il a fallu résister à ceux qui voulaient en profiter, anéantir les rumeurs nauséabondes et répartir l'argent entre toutes les victimes des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015. Ces mises au point sont nettes et nécessaires.
Et puis, il y a ce fameux décompte : une minute quarante-neuf secondes, le temps qu'a duré cette effroyable tuerie dont l'auteur ressort vivant mais avec le souvenir de celle et de ceux qui sont morts. Alors, j'ai apprécié que soient cités à la fin du livre : Frédéric Boisseau, Franck Brinsolaro, Cabu, Elsa Cayat, Charb, Honoré, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Tignous, Georges Wolinski et Ahmed Merabet plus Clarissa Jean-Philippe, sans oublier Philippe Braham, Yohan Cohen, Yoav Hattab et François Michel Saada. Auparavant, Riss avait consacré un chapitre à celle et à ceux avec lesquels il a le plus travaillé pour réaliser Charlie Hebdo.
Une minute quarante-neuf secondes est un livre riche en informations, plein de réflexions importantes, un ouvrage qui touche et fait réfléchir à la mort, à la vie et combat l'intégrisme et le fanatisme religieux. Grâce à Riss, ceux qui sont restés et ceux qui les ont rejoints proposent chaque semaine un grand journal satirique, riche en articles de fond, poussant la réflexion bien au-delà du simple dessin qui fait rire ou sourire, même si cela est absolument nécessaire.
Enfin, c'est avec une infinie tristesse et un sentiment profond de colère que j'ajoute un mot pour Samuel Paty qui vient d'être victime d'un nouvel acte barbare inqualifiable, un assassinat visant un homme et la Liberté d'expression qu'il va falloir se décider à défendre de façon beaucoup plus offensive. le gouvernement semble en prendre conscience - un peu tard - mais attendons les actes !

Lien : http://notre-jardin-des-livr..
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Marie-Nel
  26 octobre 2019
Cette chronique va être difficile, pas parce que je n'ai pas aimé le livre, loin de là, juste parce que j'aimerais retranscrire dedans tout ce que j'ai ressenti à la lecture et que j'aimerais rendre hommage à cet auteur, Riss. Je sais qu'il ne lira jamais ce que je vais écrire, mais j'aime à penser que les mots s'envolent et atteignent les personnes concernées. Comme lui, j'aurais pu commencer cette chronique en disant « Il est impossible d'écrire quoi que ce soit », tellement c'est difficile d'exprimer les sentiments vécus, pour lui pendant l'attentat, pour moi, pendant ma lecture.
Une minute quarante-neuf secondes, c'est le temps que les terroristes ont passé dans la pièce où se trouvaient les journalistes en tirant sur tout le monde. Ça peut paraître court comme ça, mais quand on est en danger, ce sont des secondes qui peuvent sembler des siècles. Riss fait partie des hommes blessés, il n'est pas mort, comme il dit, il ne sait pas si c'est une chance ou pas. Une partie de lui est morte ce jour là. Lors de l'attaque, il a eu le réflexe de plonger par terre et de rester sans bouger, sans même respirer. C'est sûrement ce qui l'a sauvé. En faisant le mort, les tueurs n'ont pas eu à « terminer » leur acte. Il a été blessé à l'épaule. L'attente des secours sera longue, même si elle a mis peu de temps. Il aura également le très bon réflexe de se remettre sur le dos et de poser ses jambes sur une chaise, les relevant ainsi pour permettre l'irrigation du cerveau en sang. Quand on sait dans quelles circonstances il est, je trouve qu'il a eu malgré tout un sacré sang froid et de très bons réflexes de survie. Une fois les secours arrivés, il quittera la pièce sans jeter un regard à ce qu'il se passe autour de lui. Marqué par le grand silence qui pèsera juste après le départ des terroristes, il ne veut pas voir ceux qui sont morts ou blessés, pour ne garder d'eux que leur image vivante.
Cette partie où il raconte les faits ne fait pas tout le livre. Il raconte cela en un chapitre. Celui concernant les tirs est écrit en égrainant les secondes entre le début où ils ont tiré et la fin où ils sont sortis. Une minute quarante-neuf secondes égrainées seconde après seconde avec la phrase « je suis vivant ». Ce chapitre m'aura marquée. Glaçant. Il raconte également les soins, la rééducation, la survie, la reprise de sa vie. Tout cela entrecoupés par des souvenirs de son enfance, de la première fois où il a été confronté à la mort avec celle de son grand-père ou lorsqu'il travaillait comme employé des pompes funèbres pendant sa jeunesse et où il devait présenter les défunts à leur famille. Tout cela ne l'a pas habitué à voir la mort, on est jamais préparé non plus à se confronter à la notre, surtout dans les circonstances comme les attentats.
Le récit est ainsi étayé de ses souvenirs, mais aussi de l'après attentat. Car, comme on dit, il faut bien que la vie continue. Mais à quel prix ! Il va être confronté à des collaborateurs du journal qui ne pensent qu'à l'argent et veulent ouvrir le capital en action. le journal qui ne se portait pas bien avant l'attentat, voit ses caisses regonfler avec tous les dons et les ventes qu'il y a eu en réaction à la tuerie. Et évidemment, comme souvent dans ces cas-là, certains ont les dents longues et lors d'une réunion, l'un d'eux osera même dire à Riss « Le temps des larmes est terminé ». Comment peut-on dire une chose pareille à un homme blessé dans sa chair, handicapé par un bras qui ne veut plus fonctionner normalement. Je comprends lorsqu'il dit qu'il a eu des envies de meurtre. Bien sûr, il faut continuer mais un peu de diplomatie aurait été bon. Surtout que Riss n'est pas un petit nouveau dans le journal, pas comme ceux qui voulaient tirer leur bénéfice. Jamais il ne nommera les personnes, pas la peine de chercher un règlement de compte à travers ses lignes. Il ne dit aucun nom, mais je pense que ces personnes se reconnaitront quand ils liront son livre, et j'espère qu'ils se rendent compte maintenant de ce qu'ils ont dit. Il parle de ses soins, de ses visites chez le psy, des cauchemars qu'il ne fait pas. Au contraire, il rêve d'eux tous vivants, il les voit vivre dans ses songes, c'en est assez troublant.
Riss fait partie des meubles de Charlie Hebdo. Il a participé à sa reparution en 1992. Il connait bien et depuis longtemps ceux qui ont fait ce journal. Alors il est tout à fait normal qu'il rende hommage à chacun d'eux dans son livre. Il en parle avec beaucoup de pudeur et d'humour à la fois. Il raconte sa rencontre avec Charb, son ami de toujours, son admiration pour Cabu, j'ai bien aimé ce chapitre le concernant, car j'aimais beaucoup ce dessinateur pour l'avoir découvert notamment au Club Dorothée, dont il fait mention aussi. Il nous parle également de Tignous, Honoré, Wolinski, Elsa Cayat en racontant des anecdotes et des souvenirs sur chacun. Il rend également hommage à Mustapha, leur correcteur, en parlant de sa vie et de son amour de la lange française et de l'ironie de la situation, de se retrouver tué par des fanatiques d'une religion qu'ils avaient en commun. Il parle de sa famille avec extrêmement de tact et des autres blessés de l'attentat, Fabrice Nicolino ou Philippe Lançon. J'ai d'ailleurs lu, l'année dernière, le très beau roman de Philippe Lançon, le lambeau. Touché beaucoup plus grièvement que Riss, bien qu'il n'y ait pas de degré de gravité entre eux, il racontait dans son roman sa vision de l'attentat. Ils n'ont pas du tout la même écriture, celle de Philippe Lançon est littéraire, alors que celle de Riss est beaucoup plus incisive, percutante, tranchante. Il ne mâche pas ses mots, il dit ce qu'il pense, il est lui-même tout simplement, comme il est dans Charlie Hebdo lorsqu'il signe les éditos. Pas de larmoiement dans ces lignes, jamais il ne se plaint. Comme il dit « Les pleurnichards me dégoûtent, les geignards me révoltent, les nombrilistes me révulsent ». On peut lui trouver des défauts, mais en tout cas, aucune de ces façons d'être le concernent. Il est droit, honnête, ne gémit pas (et pourtant il pourrait avec ce qu'il a vécu!), dit les choses comme elles doivent être dites.
J'ai beaucoup aimé ce récit, qui permet de mieux comprendre les hommes qui ont été blessés dans leur chair et dans leur âme par des actes odieux. Chaque chapitre est une sorte de mini chronique sur un événement du présent ou du passé, sur un de ses amis, sur des pensées profondes. Il peut se lire à petite dose, ou, comme moi, d'un bloc. Il faut dire que je l'ai trouvé fort prenant, j'ai eu beaucoup de mal à le quitter. Ces attentats m'ont profondément marquée, et je trouvais que lire ce livre, comme lire celui de Philippe Lançon, est pour moi une sorte d'hommage que je fais à ces personnes qui n'étaient coupables que de dessiner l'actualité et faire réfléchir leurs lecteurs.
Je pourrais vous citer beaucoup de phrases de Riss, ses mots percutants ne peuvent qu'être marquants. Sur l'écriture par exemple, il dit : « L'écriture est un égoïsme dont le seul but est la délivrance de celui qui s'y prête. » C'est exactement ce que je ressens..
J'aime aussi ses phrases sur l'humour : « L'humour ne fuit pas la tragédie de la vie mais, au contraire, se l'approprie pour la rendre supportable. L'humour est parfois la seule issue pour espérer échapper à la folie. L'humour flottait devant moi comme une bouée de sauvetage providentielle. »
Et ce sentiment de se sentir rejeté du monde est si terrible, que j'avais envie de dire à Riss combien lui et son équipe sont importants pour nous, mais que malheureusement, nous ne l'avions pas montré assez tôt, et qu'il a fallu des événements dramatiques pour se rendre compte de l'importance qu'ils avaient. C'est un peu à chaque fois la même chose, on ne pense à dire aux gens qu'on les apprécie que lorsqu'ils ont disparu.
La couverture de ce livre peut troubler, et je me suis demandée ce que ça pouvait bien être. Riss explique que c'est tiré d'une peinture de Géricault, le chasseur à cheval. Enfant, il était fasciné, non pas par le soldat, mais par l'oeil de son cheval, traversé par la peur et la folie. Tout un symbole.
Je vous partage un dernier extrait qui m'a profondément touchée également :
« Nous étions seuls au monde. Pire, nous avions été rejetés du monde. La haine qui venait de nous frapper me semblait être celle de la terre entière, qui nous avait punis en décidant de nous exclure de la compagnie des hommes. On nous avait appelés dans la cour de l'école, et devant tous les autres élèves, on venait de nous humilier en nous désignant du doigt pour nous faire sortir des rangs et nous rejeter. Effacés, comme un trait de crayon par un coup de gomme. »
Terrible cette dernière phrase...Alors je voudrais dire à Riss, que non, ils n'ont pas été effacés et que si acheter et lire ce livre a permis de les garder encore un peu vivants au moins dans nos coeurs, eh bien, je suis contente de l'avoir fait. Mon mari l'a lu également, nous en avons parlé et échangé nos opinions, comme toujours, elles sont les mêmes.
J'ai encore été trop bavarde, et j'aurais aimé vous en dire encore plus, il y en a encore tellement à dire sur les anecdotes qu'il nous livre. Je ne peux que vous inciter à lire ce récit. Lisez-le, pour ne pas effacer ces victimes, vivantes ou mortes, de notre mémoire.
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AnkouHibou
  28 mars 2020
Témoignage étonnant, dépassant très largement le cadre de janvier 2015. Riss fait des va et vient entre differentes périodes importantes de sa vie, traversé par un regard qui semble être un mélange de dépit et de curiosité.
Chaque histoire, chaque souvenir relayé par l'auteur participe de l'image qu'on peut se faire de l' "esprit Charlie" (si au demeurant il existe).
Il y a également une partie "règlements de compte" avec les vautours qui ont rodés autour du journal dans les mois ayant suivi l'attentat, et sur certains hypocrites, partisans du "je suis Charlie" sans avoir jamais lu ni apprécié le moindre article ou la moindre caricature du journal.
Un récit poignant qui permet d'avoir un éclairage nouveau sur le contexte du journal depuis sa création, et sur la façon dont les évènements de janvier ont été vécus (par Riss).
Un récit qui avec lucidité rappelle aussi que les arrivistes seront toujours là.
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Brooklyn_by_the_sea
  26 décembre 2019
Difficile de commenter un tel témoignage.
Je l'ai lu d'une traite, impressionnée par l'intelligence de Riss, la finesse de ses analyses, son humilité, son intégrité, sa détermination.
C'est un homme blessé qui refuse de s'apitoyer et de baisser les bras, et c'est le genre de type qui me fait penser que tout n'est pas fichu dans ce monde désespérant.
C'est beau, c'est triste, c'est émouvant, c'est sobre, c'est hargneux.
J'ai énormément aimé.
Merci Hélène, de me l'avoir fait découvrir.
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Bazart
  07 janvier 2020

Riss, journaliste, dessinateur, et patron de Charlie Hebdo depuis l'attaque, survivant du massacre - touché à l'épaule par une balle de kalachnikov, il a survécu en faisant le mort-.
Son livre traite moins de la douleur physique que de violence et de mora publié un témoignage aussi saisissant qu'implacable sur ce drame et ses conséquences.
Le livre n'a peut être pas la puissance littéraire du Lambeau de Philippe Lançon, mais la plume de Riss, dessinateur à la base est néanmoins essentielle et salutaire et la plume de Riss est belle et prend aux tripes.
Moins littéraire peut être que "le Lambeau", mais également plus engagé aussi car cette « Minute quarante-neuf» est un cri de rage mais aussi un cri du coeur sur la perte, le remords et la difficulté d'être un survivant quand tant d'autres de ses potes n'ont pas survécu au massacre.

Lien : http://www.baz-art.org/archi..
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Citations et extraits (46) Voir plus Ajouter une citation
HarioutzHarioutz   26 novembre 2019
De retour des camps, les rescapés espéraient être accueillis avec toute l'attention qu'ils pensaient mériter. Ce ne fut pas le cas. Ils retrouvaient un monde ignorant, qui n'avait pas la moindre idée de ce qu'ils avaient traversé.
Revenir parmi les vivants, c'est faire le choix de se taire. Parler ne servirait à rien. Ils ne comprendront rien, nous regarderont comme des fous et nous tiendront à l'écart.
Il ne faut pas effrayer les vivants. Les vivants sont vivants et n'aiment pas qu'on leur parle de la mort. Il ne faut donc pas tout leur dire.
Pour être acceptés des vivants, il faut leur ressembler. Apprendre à les singer. Il faut les observer et leur faire plaisir, car rien ne serait pire que de les décevoir et qu'ils vous abandonnent.
Instinctivement, les survivants deviennent des animaux de compagnie qui espèrent retrouver leur place aux côtés des vivants en les apitoyant.
"Pauvre bête, je ne vais quand même pas la laisser tomber".
Condamnés à émouvoir s'ils veulent qu'on les garde encore. Tant qu'ils sauront tirer des larmes, ils n'auront rien à craindre. Mais si l'un d'eux proteste et mord, à la fourrière on le jettera sans hésiter.

Ne revendique rien d'autre que la miséricorde, survis et ferme ta gueule.

S'il veut être écouté, le survivant n'a d'autre choix que de se tourner vers ses semblables. Vers les autres bêtes apeurées de son chenil. Ce n'est qu'entre eux qu'ils se sentent bien car ensemble ils sont sûrs de n'importuner personne. Dans leur niche à survivants.

Depuis le 7 janvier, une nasse s'est refermée sur leur vie. Ils pensaient pouvoir tout dire. Ils croyaient qu'ils seraient pour toujours entendus.
En réalité, ils ont déjà adopté les contorsions pour exister sans déranger.
Ce crime qui voulait réduire leur liberté d'expression a presque atteint son but.
Désormais, ils feront attention ce qu'ils diront.
Sur le billard, on a ouvert leur corps pour le réparer.
Mais sur la table, ils n'ont pas osé étaler leurs tripes, pour vider leur sac.

Quand on survit à un attentat, on a envie de casser la gueule à tous ceux qui se mettent en travers de notre chemin, à toutes les mauvaises langues qui racontent n'importe quoi, à tous les commentateurs qui nous examinent comme des bactéries sous leur microscope.
On ne supporte plus leurs mensonges, leurs lâchetés, leurs trahisons et leurs bassesses.
Quand on émerge vivant d'une telle horreur, on n'a pas envie de retrouver intactes, toujours aussi triomphantes, la bêtise et la médiocrité.
Comme si rien n'avait changé.
Mais bien vite, on constate avec désillusion à quel point les événements n'ont pas modifié notre environnement autant qu'ils nous ont transformés.
Autour de nous, tout est devenu bancal.
On n'ose pas s'exprimer de peur de choquer, d'être incompris puis rejeté. Pour revenir parmi les vivants, on ne dit rien qui pourrait nous en exclure.
Car la vie ne nous est pas due. Mais seulement accordée.
Après avoir échappé à l'anéantissement, après avoir retrouvé l'humanité, chaque jour commencera toujours par la même question : que dois-je faire pour mériter de vivre cette nouvelle journée ?

La mémoire du 7 janvier a souffert de cela. Les victimes de cette matinée sanglante n'ont pas suffisamment revendiqué les raisons de leur malheur. Ils croyaient naïvement que d'autres le feraient à leur place. Qu'on écrirait pour eux des livres qui graveraient définitivement dans les consciences ce que fut le combat politique des victimes de la rédaction de Charlie Hebdo.
Malheureusement ce fut trop rarement le cas, et la facilité préféra donner en pâture à la curiosité publique les souffrances et les larmes, davantage que les explications. Car les explications sont douloureuses à proclamer et plus encore à écouter.

Quelques semaines plus tard, les éclopés du 7 janvier retrouvèrent l'opportunité de s'exprimer dans leur journal. Une possibilité inexistante pour les victimes des autres attaques terroristes.
Mais parler des attentats dans un hebdomadaire qui venait d'en être victime se révéla un handicap bien plus qu'un atout. Une certaine objectivité nous obligeait à la retenue.
Si on avait laissé parler nos tripes, Charlie Hebdo aurait été beaucoup trop violent.
De fins observateur reprochèrent à notre journal de consacrer trop de place au terrorisme. Il fallait presque s'excuser de donner notre avis sur des questions d'actualité dont les autres médias étaient remplis.
A Charlie Hebdo, la moindre ligne sur le sujet pesait dix fois plus lourd qu'ailleurs. Dès qu'on voulait évoquer le terrorisme et l'islamisme, la gravité terrestre n'était plus la même.
Car la parole de Charlie Hebdo est marquée au fer rouge par une histoire qui n'est pas celle des autres médias.
Procès des caricatures en 2006, incendie des locaux en 2011, massacre en 2015, la légitimité de Charlie pour parler de ces problèmes était au moins aussi grande que celle des autres médias, sinon plus.
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HarioutzHarioutz   23 novembre 2019
Après les attentats du 13 novembre 2015, les pouvoirs publics ont diffusé des consignes pour informer la population de la conduite à tenir en cas d'attaque.
Il n'est pas facile pour des responsables politiques de dire à leurs administrés qu'ils peuvent se faire assassiner.
Nos sociétés sont devenues tellement aseptisées que le moindre imprévu prend des proportions intolérables. Dès qu'on pète de travers ou qu'on glisse sur une peau de banane, on ouvre des cellules de soutien psychologique.
Cette tendance qui se veut rassurante ne l'est pas. En voulant nous protéger, on nous vulnérabilise. On nous parle comme à des gosses, on nous console comme des gosses, on nous infantilise comme des gosses.
A force de crier au loup à tort et à travers, on ne sait plus distinguer ce qui est regrettable de ce qui est tragique, ce qui est douloureux de ce qui est insupportable, ce qui est triste de ce qui est traumatisant.
Tout est mis au même niveau, tout a la même valeur.
Car le mot "victime" a envahi notre vocabulaire. "Victime" désigne aussi bien celui frappé par une gastro entérite que celui renversé par une bagnole ou que ceux qui se font massacrer dans leur journal.
A l'hôpital où je fus par la suite évacué, un type vint me rendre visite. Il travaillait au ministère des Affaires étrangères, et m'informa que j'allais être pris en charge par un "Fonds d'indemnisation des victimes".
Je n'avais jamais entendu parler de cette institution.
C'est à cette occasion qu'on me qualifia pour la première fois de "victime".
Je n'avais jamais pensé me définir ainsi.
J'étais blessé, j'étais chanceux, j'étais convalescent, j'étais mal en point, j'étais triste, j'étais honteux, j'étais mélancolique, j'étais déterminé, j'étais en colère, j'étais abattu, j'étais vivant, j'étais mal rasé, j'étais énervé, j'étais dessinateur, j'étais en pyjama, j'étais sous morphine, j'étais seul.
J'étais vivant. Mais pas "victime".
Victime est un mot qui vous range aux côtés des chiens battus victimes de leurs maîtres, des enfants martyrs victimes de leurs parents, des licenciés pour cause économique victimes des lois du marché.
Le mot "victime" est un faux ami qui ne vous aide pas mais au contraire vous met la tête sous l'eau et vous noie.
"Innocent", j'étais innocent. Pas victime.
" Innocents", nous l'étions tous. Nous n'avions rien fait pour mériter d'être fusillés. " Innocents" délimite deux mondes impossibles à mélanger.
Celui des coupables et celui des non-coupables.
"Innocents" est le mot qui nous protégerait des amalgames que tentent les avocats crapuleux dans les prétoires, quand ils prétendent que les assassins qu'ils défendent sont autant "victimes" des injustices de la société que ceux qu'ils ont massacrés gratuitement.
"Victime" est un mot qui permet à l'infamie de mettre les innocents dans la même cellule que celle des coupables.
"Innocent" et rien d'autre.
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HarioutzHarioutz   25 novembre 2019
On brandit souvent l'étendard flamboyant de la liberté d'expression pour publier des scoops retentissants qui révèlent les actes illégaux commis par des hommes politiques ou des hommes d'affaires.
Mais on sait très bien qu'en France, ces révélations ont peu de chance de coûter la vie à ceux qui les publient.
Seuls les journalistes qui font ce travail dans des pays peu attachés aux valeurs démocratiques risquent la mort.
C'est peut-être cela qui a poussé autant de citoyen français dans les rues le 11 janvier 2015. Ils découvraient que la violence, ça n'arrivait pas qu'aux autres et ont peut-être eu honte de voir dans leur pays, la France, des journalistes se faire tuer comme dans une vulgaire dictature.
Le pays de Zola et Hugo n'a pas apprécié d'être mise au même niveau que la Russie, la Tchétchénie ou l'Arabie Saoudite en matière de liberté d'expression.
Depuis toujours, malheureusement, des journalistes français ont été tués dans l'exercice de leur métier, mais la plupart du temps à l'occasion de reportages à l'étranger, dans des pays instables ou en guerre.
Jamais en France. Jamais à domicile. Jamais dans leur propre journal.
C'est seulement quand vous vous retrouvez en position de publier une information qui peut vous coûter la vie que la "liberté d'expression" prend toute sa signification.
C'est l'épreuve ultime qui dévoile la solidité ou la superficialité de vos opinions et sépare, tel le bon grain de l'ivraie, les convictions des bavardages.
C'est face à la tragédie qu'on mesure la valeur des choses.
Il est regrettable de faire ce constat, mais en se faisant tuer pour avoir publié des informations ou exprimer des opinions, les journalistes donnent vie à la liberté d'expression.
Car la liberté, ça n'existe pas. La liberté est une pure invention de l'esprit humain qui ne prend forme que si on décide de l'exercer et de la revendiquer en la brandissant à la face du monde.
La liberté est un combat contre l'absence d'imagination, contre l'absence de créativité, contre l'absence d'audace, contre l'absence d'insolence, contre l'absence de fougue.
Pas de liberté d'expression sans acharnement pour la conquérir et la garder.
La liberté est une guerre qui ne finira jamais, et ne disparaîtra que lorsque s'éteindra le dernier homme.
La liberté est un brasier qui vous consume 24 heures sur 24 comme le cœur nucléaire d'une centrale, impossible à refroidir et à calmer.
Contre les lâches, les timorés, les accommodants, les négociateurs, les ramollos, les mous, les traîtres, les minables, les paillassons, les citrouilles creuses, les bons à rien, les complaisants, les insipides.
C'est-à-dire contre pas mal de gens.
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HarioutzHarioutz   26 septembre 2019
« Se croire capable de partager cette expérience avec les autres est une entreprise perdue d’avance. »
C’est dans la brûlure inapaisable de cette lucidité que Riss, directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, entreprend le récit intime et raisonné d’un événement tombé dans le domaine public : l’attaque terroriste du journal le 7 janvier 2015.
Tentative, sans illusion mais butée, de se réapproprier son propre destin, de réhabiter une vie brutalement dépeuplée, ce livre qui confronte la réalité d’une expression galvaudée – « liberté d’expression » – révèle aussi un long compagnonnage avec la mort.
Et nous saisit par son très singulier mélange d’humilité et de rage.
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HarioutzHarioutz   27 novembre 2019
Mercredi 7 janvier 2015
Frédéric Boisseau
Franck Brinsolaro
Cabu
Elsa Cayat
Charb
Honoré
Bernard Maris
Mustapha Ourrad
Michel Renaud
Tignous
Georges Wolinski
Ahmed Merabet

Jeudi 8 janvier 2015
Clarissa Jean-Philippe

Vendredi 9 janvier 2015
Philippe Braham
Yohan Cohen
Yoav Hattab
François-Michel Saada
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ours
buveurs d'eau

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Thèmes : roman , littérature , témoignageCréer un quiz sur ce livre

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