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Geneviève Leibrich (Traducteur)
EAN : 9782020863995
240 pages
Éditeur : Seuil (10/01/2008)
3.52/5   205 notes
Résumé :
Dans un pays sans nom, un événement extraordinaire plonge la population dans l'euphorie : plus personne ne meurt. Mais le temps, lui, poursuit son œuvre, et l'immortalité, ce rêve de l'homme depuis que le monde est monde, se révèle n'être qu'une éternelle et douloureuse vieillesse. L'allégresse cède la place au désespoir et au chaos : les hôpitaux regorgent de malades en phase terminale, les familles ne peuvent plus faire face à l'agonie sans fin de leurs aînés... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (47) Voir plus Ajouter une critique
3,52

sur 205 notes

lauredanse
  04 décembre 2012
Un gros coup de coeur !
Ce roman est divisée en deux parties : La première dédiée aux circonstances et aux conséquences de l'arrêt brutal de l'activité de la mort sur toute une population dans un pays, et juste un seul pays ; ceci ne concernant que les humains et non les animaux et végétaux, laissant tous ces habitants à un avenir d'immortalité. La deuxième est consacrée à la remise en service de la mort, puis à un évènement singulier mettant en lumière un personnage en particulier.
En premier lieu, s'arrête de s'abattre sur la population la mort, au premier jour de l'année. Ce qui s'avère être au fil du récit une catastrophe, les pompes funèbres obligées de se reconvertir avec les animaux domestiques, les maisons de retraite et hôpitaux surchargés, les compagnies d'assurance mettant en place un « gentlemen's agreement » afin de sauver leur légitimité, l'Eglise voyant s'effondrer tous les fondements de son existence « si la mort disparaît, il n'y aurait plus de résurrection possible et que sans résurrection l'église perdrait tout son sens », les familles désabusées et s'en remettant à une pratique humiliante et honteuse. La « Maphia » (écrit comme cela dans le texte) vient « sauver » la population avec une organisation sous le manteau, permettant de soulager les familles (en échange d'un pécule non négligeable, inutile de le mentionner) en menant les moribonds en dehors du pays (idée de départ d'une famille d'agriculteurs et suivi par d'autres, organisée ensuite par la Maphia). Mais il s'avère que les 3 pays limitrophes commencèrent à voir d'un mauvaise oeil la venue de tous ces gens provoquant des enterrements clandestins et un peu n'importe où, qui plus est. La Maphia trouva donc une solution, lui permettant d'augmenter de surcroît ses tarifs. Solution qui fût également bénéfique pour les pompes funèbres. Les républicains en profitèrent pour prôner leur cause dans ce pays monarchique, mettant en exergue l'injustice et la contre logique de ce système face à l'immortalité.
En second lieu, la mort reprend finalement du service face aux incohérences de cette suspension momentanée, mais avec un petit changement, reconnaissant que « le procédé habituel (est) injuste et cruel consistant à retirer la vie aux gens en toute mauvaise foi, sans préavis(…) ». En effet, les futurs morts recevront une lettre 8 jours avant la date fatidique, afin de leur laisser le temps de faire toutes les démarches nécessaires au bon ordre de leurs affaires. Mais en attendant, tous les moribonds s'éteignirent simultanément au 1er janvier minuit, pour un retour à la normale, un réajustement. Tous les habitants furent heureux de cette modification, cependant, l'annonce d'une mort future sous huitaine angoissa la population et une psychose se mit en place. « La semaine d'attente édictée par la mort avait pris la proportion d'une véritable calamité collective ». C'est alors qu'un fait inattendu pour la mort apparut, qui la plongea dans l'expectative et l'obligea à réfléchir à la bonne mise en oeuvre d'une solution contrecarrant ce phénomène. Un violoncelliste a fait son apparition dans l'histoire… La mort arrivera t'elle donc à un mode opératoire efficace et à son application ?
Le style de José Saramago est très particulier. Il fait de longues phrases qui ont l'air de ne jamais s'arrêter, avec des virgules à profusion. Cela surprend au départ, mais une fois bien lancé on s'habitue très bien au style voulu de l'auteur : « la syntaxe chaotique, l'absence de point final, l'élimination obsessive des paragraphes, l'emploi erratique des virgules et, péché sans rémission, l'abolition intentionnelle et diabolique de la lettre majuscule ». Les dialogues sont complètement intégrés au récit, ce qui signifie qu'il n'utilise pas les tirets ou guillemets, juste des majuscules pour la première lettre du mot prononcé par chacun des interlocuteurs. On s'y fait très vite. Il est le maître de l'ironie, de la dérision. Avec un thème comme celui là c'est juste excellent ! Et son humour, enrichi d'un vocabulaire exceptionnel, est intelligent et émoustillant. On se retrouve dans des situations volontairement loufoques, une façon, à mon avis, de minimiser l'irrévocabilité de la mort. L'utilisation qu'il fait de digressions rend très vivant le roman, on a pour ainsi dire le sentiment de discuter avec le narrateur et c'est d'un caustique plaisant. « L'humanisation » qu'il fait de la mort la rend presque sympathique et on en oublierait presque qui elle est en réalité, la faisant passer, par exemple, pour une employée comme une autre avec ses soucis techniques, sauf que elle, elle a des pouvoirs ! Il fait parler la mort et même sa faux, ce qui est franchement très amusant et nous fait penser qu'on parle d'un sujet léger, alors qu'il n'en est rien.
C'est un réel coup de coeur, je n'avais jamais lu ce type de roman avec une écriture superbe, une idée plus qu'originale et une rhétorique formidable. Je vous le conseille fortement !
Premières phrases du livre : « le lendemain, personne ne mourut. Ce fait, totalement contraire aux règles de la vie, causa dans les esprits un trouble considérable, à tous égards justifié, il suffira de rappeler que dans les quarante volumes de l'histoire universelle il n'est fait mention nulle part d'un pareil phénomène, pas même d'un cas unique à titre d'échantillon, qu'un jour entier se passe, avec chacune des généreuses vingt-quatre heures, diurnes et nocturnes, matutinales et vespérales, sans que ne se produise un décès dû à une maladie, à une chute mortelle, à un suicide mené à bonne fin, rien de rien, ce qui s'appelle rien. Pas même un de ces accidents d'automobiles si fréquents les jours de fête, lorsqu'une irresponsabilité joyeuse et un excès ‘alcool se défient mutuellement sur les routes pour décider qui réussira à arriver à la mort le premier. le passage à une année nouvelle n'avait pas laissé dans son sillage l'habituelle traînée calamiteuse de trépas, comme si la vieille atropos à la denture dénudée avait décidé de rengainer ses ciseaux pendant une journée. »
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Mahpee
  13 janvier 2015
C'est le thème très étrange de ce roman qui a attiré mon attention : la mort qui, à l'aube d'une nouvelle année, décide de ne plus oeuvrer jusqu'aux limites des frontières d'un pays imaginaire, plongeant dans l'euphorie une population devenue immortelle. C'est en commençant la lecture de cet ouvrage que j'ai fait mes premiers pas dans le monde imaginaire de José Saramago, grand écrivain portugais, prix Nobel de littérature en 1998.
L'histoire est délirante à souhait. Traitée avec beaucoup d'humour, on retrouve, une fois les premiers temps emplis d'allégresse passés, une population confrontée à une multitude de problèmes. La vie éternelle certes mais pas l'éternelle jeunesse, et rapidement chacun doit gérer une situation nouvelle, que faire des nombreux mourants qui ne meurent plus, de malades en phase terminale interminable. Il est facile d'imaginer le chaos qui va s'en suivre.
Si j'ai aimé le déroulement de l'histoire, j'ai cependant été dérouté par le style de cet immense écrivain. Je ne connais de lui que ce roman et c'est un peu court pour se faire un avis mais "Les intermittences de la mort" est écrit à la façon d'un long article de presse, l'auteur prenant par moments le lecteur à témoin dans une suite de témoignages un peu longs. Un style qui ma rendu, à de nombreuses reprises, la lecture de ce livre un brin ennuyeuse. Dommage...
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mariecesttout
  30 mars 2014
"La mort, cependant, qui, à cause des devoirs de sa charge,avait entendu tant d'autres musiques, notamment la marche funèbre de ce même Chopin ou l'adagio assai de la troisième symphonie de Beethoven, eut pour la première fois de sa très longue vie la perception de ce qui pourrait devenir une parfaite concordance entre ce qui est dit et la façon dont c'est dit. Peu lui importait que ce fût le portrait musical du violoncelliste, probablement avait-il fabriqué dans sa tête les ressemblances alléguées , réelles et imaginaires, ce qui impressionnait la mort c'était le sentiment d'avoir entendu dans ces cinquante-huit secondes de musique une transposition rythmique et mélodique de toute vie humaine, ordinaire ou extraordinaire, à cause de sa tragique brièveté, de son intensité désespérée, et aussi à cause de cet accord final qui était comme un point de suspension laissé dans l'air, dans le vague, quelque part, comme si, irrémédiablement, quelque chose restait encore à dire."
Et voici donc l'histoire de la mort , dans ce conte fantastique , qui , dans un premier temps, décide de faire grève! Et ce qui s'en suit, et on peut faire confiance à Saramago pour explorer dans le détail les inconvénients de cet évènement. Et les moyens employés pour contrer ces inconvénients. Et les propres inconvénients liés à ces moyens employés... Mais.. je ne vais pas vous raconter l'histoire, en fait, on a toujours l'impression d'entendre quelqu'un vous raconter une histoire à voix haute, et on attend la suite!
Sachez toutefois que la mort va tomber amoureuse d'un violoncelliste. Et de son chien. Et qu'on ne sait pas si la faux, à qui elle a confié la tâche d'envoyer les enveloppes violettes pendant son absence , va vraiment s'en charger. Ca reste un mystère , car, quand même, le lendemain , personne ne mourut.
Roman paru en 2005, Saramago avait 83 ans. Pas mon préféré de l'auteur mais quand même!
En exergue:
"Pense, par exemple, davantage à la mort- et il serait étrange en vérité que tu n'aies pas accès ,ce faisant ,à de nouvelles représentations, à de nouveaux domaines du langage." L. Wittgenstein
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mariech
  31 juillet 2012
Chaque être humain a rêvé au moins une fois d'être immortel mais sans jamais trop réfléchir aux conséquences que cela pourrait avoir car quand on pense à l'immortalité , on pense à la sienne uniquement . José Saramago y a réfléchi pour nous , c'est le thème de ce roman que j'ai eu beaucoup de mal à lire , bon j'avoue , je ne l'ai pas terminé .
Pourtant , je trouve que c'est un thème original mais le style de l'auteur ne m'a pas plu .
Dans un pays imaginaire , la mort a arrêté son travail , au début tout semble pour le mieux mais au bout de quelques temps , les inconvénients apparaissent , les vieilllards n'en finissent pas d'agoniser , les veillées funèbres s'éternisent et les familles n'en peuvent plus , plus de mort , plus d'héritage , plus de travail pour les pompes funèbres .
Les grands blessés ne meurent plus , les hôpitaux sont surchargés , enfin c'est toute la vie quotidienne qui est chamboulée .
Sous cet angle , on se rend compte que la mort a son utilité , que les cycles de vie et de mort doivent se succéder pour le bon ordre du monde .
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Herve-Lionel
  03 mars 2014
N°476– Novembre 2010.
LES INTERMITTENCES DE LA MORTJosé Saramago *[1922-2010]– le Seuil.
Dès la première ligne le ton est donné « Le lendemain personne ne mourut ».
C'est que dans ce pays imaginaire, la mort n'existe plus. Certes le temps n'est pas aboli, la jeunesse n'est pas éternelle et les gens vieillissent, les accidents se produisent et la maladie sévit toujours mais la mort n'intervient pas, transformant la vie en une gigantesque agonie. « Depuis le début de l'an neuf, plus précisément depuis zéro heure de ce mois de janvier pas un seul décès n'avait été enregistré dans l'ensemble du pays ».
L'auteur s'attaque à sa manière au grand tabou de nos société occidentales : la mort. Elle est certes inévitable, fait partie de la condition humaine, mais nous vivons comme si elle n'existait pas et ce vieux rêve de l'homme, l'immortalité, prend ici corps dans une longue et douloureuse vieillesse. La société est complètement désorganisée, les vieux ne meurent plus comme avant, les hôpitaux sont surchargés, les pompes funèbres et les société d'assurances ruinées, l'État désemparé et au bord de la faillite, le société dans son ensemble complètement perturbée (ne parlons pas du financement des retraites !), l'Église dépossédée de son fonds de commerce. En effet, la mort ayant disparu, plus de résurrection, plus de morale, plus de menaces surréalistes avec la sanction de l'enfer ou de promesse du paradis. C'en est fini des fantasmes judéo-chrétiens... Quant à l'idée même de Dieu, il vaut mieux ne pas l'évoquer ! L'homme ne peut plus basculer dans le néant ni s'offrir à lui-même son propre trépas comme une délivrance. On ne peut même plus se servir des accidents pour faire peur aux imprudents... Reste la souffrance aussi implacable que la peur de mourir, comme une punition ! C'est un peu comme si le premier jour de cette nouvelle année introduisait une nouvelle façon de vivre puisque la vie devenait, à partir de ce moment, définitive. Il y a de quoi s'alarmer face à cette Camarde qui ne remplit plus son macabre office alors que les animaux eux, continuent de mourir et qu'à l'extérieur des frontières de ce fabuleux pays on continue normalement de payer son tribut à Thanatos ! Y aurait-il deux poids et deux mesures dans ce grand chambardement ?
Alors face à cela, les philosophes se mirent à philosopher, les religieux à organiser des prières pour que les choses reviennent un ordre plus classique et les habitants des régions frontalières à transporter leurs mourants de l'autre côté de la frontière, là où le monde ressemblait encore à quelque chose. C'est là qu'entre en jeu la « maphia »(avec « ph » pour la différencier de l'autre) qui va organiser, avec l'aval du pouvoir, un peu mieux ces choses qui ne vont décidément plus. Pourtant, cela n'est pas sans poser quelques problèmes diplomatiques, militaires, enfin des difficultés humaines avec leur lot d'exagérations de volonté de tirer partie d'une situation nouvelle et lucrative...
Heureusement, après une année de grève, la Grande faucheuse décide de reprendre du service ce qui bouleverse un peu les toutes nouvelles habitudes prises. Pire, elle éprouve le besoin d'avertir chacun de son décès par lettre personnelle de couleur violette (y a-t-i une symbolique dans cette couleur qui n'est pas le noir ?). Las l'une d'elle, adressée à un violoncelliste solitaire, revient, refusée par son destinataire, et ce trois fois de suite !

Avec un certain humour, il croque cet homme dans son quotidien, fait allusion à cet échec surréaliste de la mort, évoque l'improbable dialogue de la Camarde avec sa faux à qui elle confie ses doutes, ses hésitation face à ce cas de résistance, déplore le retour par trois fois (y a-t-il là une symbolique ?) de ces missives macabres et annonciatrices qui peuvent parfaitement figurer l'ultime combat du malade face à sa fin ?
Avec son habituel sens de la dérision, il évoque Dieu autant que « l'instant fatal » nécessairement solitaire, va jusqu'à parler directement avec la mort, la tutoyer comme si elle lui était devenue familière, la tourner en dérision avec gourmandise, lui faire abandonner son triste linceul pour lui prêter les traits d'une jolie femme élégamment vêtue [à l'inverse de Proust qui la voyait comme une grosse femme habillée de noir], la réintègre dans ce pays imaginaire allant à la rencontre du fameux violoncelliste qui refuse de mourir, filant à l'envi son interminable fable...
Saramago s'en donne à coeur joie dans cette cour ou le Père Ubu mène la danse. Dans sont style goguenard habituel, parfois difficile à lire et déroutant dans la construction de ses phrases et son habitude de se jouer des majuscules, l'auteur pratique les digressions pour le moins fantaisistes et philosophiques. Quelle sera l'épilogue de cette fable? Quel rôle joue véritablement l'auteur ? L'écriture est-elle, comme souvent, un exorcisme ? Est-ce pour lui une façon de se moquer de la mort ou de s'y préparer ?[roman paru en 2005 - Disparition de l'auteur en 2010 après une longue maladie ]. L'auteur nourrit-il par ce roman le fantasme inhérent à la condition humaine qu'est l'immortalité ? Veut-il rappeler à son lecteur que, même mort, un écrivain continue d'exister à travers ses livres ? Autant d'interrogations...
J'ai retrouvé avec plaisir cet auteur qui traite d'une manière originale mais aussi sérieuse les problèmes de l'humanité, promène son lecteur attentif et curieux de l'épilogue dans un univers décalé qui lui fait voir autrement les choses... même si ce n'est pas vrai, mais c'est l'apanage des romanciers que de redessiner le monde avec des mots !

* Prix Nobel de littérature 1998.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com
Lien : http://hervegautier.e-monsit..
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Citations et extraits (15) Voir plus Ajouter une citation
MahpeeMahpee   23 janvier 2015
La mort a un plan. Le changement d'année de naissance ne fut que la phase initiale d'une opération à laquelle seront consacrés, nous pouvons d'ores et déjà l'annoncer, des moyens absolument exceptionnels, jamais encore utilisés dans toute l'histoire des relations humaines avec son ennemie jurée. Comme dans un jeu d'échecs, la mort avança la reine. Quelques coups supplémentaires ouvriront la voie à l'échec et mat et la partie prendra fin. Il sera alors loisible de demander pourquoi la mort ne revient pas au statu quo ante, les gens mouraient simplement parce qu'ils devaient mourir, sans avoir besoin d'attendre que le facteur leur apporte une lettre de couleur violette.
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VALENTYNEVALENTYNE   13 mai 2020
Ce fut bien plus qu’une hécatombe. Pendant les six mois qu’avait duré la trêve unilatérale de la mort, plus de soixante mille moribonds s’étaient accumulés sur une liste d’attente comme on n’en avait jamais vu, exactement soixante-deux mille cinq cent quatre-vingt, mis en paix d’un seul coup par l’œuvre d’un unique instant, d’une fraction de temps chargée d’une puissance mortifère, comparable seulement à certains actes humains répréhensibles. À propos, nous ne résisterons pas à l’impulsion de rappeler que la mort, par elle-même, à elle seule, sans aucune aide extérieure, a toujours beaucoup moins tué que l’homme. Un esprit curieux se demandera peut-être comment nous avons fait pour arriver à ce chiffre précis de soixante-deux mille cinq cent quatre-vingt personnes fermant les yeux en même temps et pour toujours. Ce fut très facile. Sachant que le pays dans lequel cela se passe compte environ dix millions d’habitants et que le taux de mortalité est approximativement de dix pour mille, deux opérations arithmétiques simples, parmi les plus élémentaires, la multiplication et la division, ainsi qu’une pondération minutieuse des proportions intermédiaires mensuelles et annuelles, nous ont permis d’obtenir une étroite bande numérique dans laquelle la somme finalement indiquée nous a semblé représenter une moyenne raisonnable, et si nous disons raisonnable c’est parce que nous aurions pu aussi bien adopter les nombres latéraux de soixante-deux mille cinq cent soixante-dix-neuf ou soixante-deux mille cinq cent quatre-vingt une personnes, si la mort inattendue et au tout dernier moment du président de la corporation des pompes funèbres n’était pas venu introduire dans nos calculs un facteur de perturbation.
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VALENTYNEVALENTYNE   11 mai 2020
Pendant ce temps, le premier ministre parle au téléphone avec le roi, il lui explique pourquoi il avait décidé de ne pas lui faire part de la lettre de la mort et le roi répond que oui, il comprend parfaitement, alors le premier ministre lui dit qu’il regrette infiniment le dénouement funeste que le dernier coup de cloche à minuit imposera à la vie ne tenant plus qu’à un fil de la reine mère, et le roi hausse les épaules, mieux vaut pas de vie du tout que ce peu de vie-là, aujourd’hui elle, moi demain, d’autant plus que le prince héritier commence déjà à trépigner d’impatience et à demander quand viendra son tour d’être roi constitutionnel. Cette conversation intime terminée, assortie de touches de sincérité inusitées, le premier ministre donna à son chef de cabinet l’ordre de convoquer tous les membres du gouvernement pour une réunion de de la plus haute urgence, Je veux tout le monde ici dans trois quarts d’heure, à vingt-deux heures précises, dit-il, il faudra que nous discutions, approuvions et mettions en œuvre les palliatifs nécessaires pour réduire à un minimum le chaos et la chienlit de toute nature que la nouvelle situation ne manquera pas d’engendrer dans les prochains jours, Vous voulez parler de la quantité de défunts qu’il va falloir évacuer en un laps de temps record, monsieur le premier ministre, Ça, c’est encore ce qui importe le moins, mon cher, les établissements de pompes funèbres existent pour s’occuper de ce genre de problèmes, d’ailleurs pour eux la crise est finie, ils doivent être en train de se frotter les mains et de calculer ce qu’ils vont gagner, par conséquent qu’ils enterrent les morts comme c’est de leur ressort, mais nous il nous incombe de nous occuper des vivants, par exemple, d’organiser des équipes de psychologues pour aider les gens à surmonter le traumatisme de devoir à nouveau mourir alors qu’ils étaient convaincus qu’ils vivraient à tout jamais, Oui, cela sera sûrement très pénible, je l’avais pensé moi-même, Ne perdez pas de temps, que les ministres rassemblent leurs secrétaires d’état respectifs, je les veux tous ici à vingt-deux heures tapantes, si quelqu’un vous pose la question, dites qu’il est le premier à être convoqué, les ministres sont comme des enfants en bas âge, ils sont friands de bonbons.
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VALENTYNEVALENTYNE   12 mai 2020
Les heures passèrent, toutes celles qui furent nécessaires pour que le soleil renaisse, là-bas dehors, pas ici, dans cette pièce blanche et froide, où les ampoules blafardes, toujours allumées, semblaient avoir été installées là pour dissiper les ombres à l’intention d’un mort qui aurait peur de l’obscurité. Il est encore trop tôt pour que la faux émette l’ordre mental qui fera disparaître de la pièce la deuxième pile de lettres, elle pourra donc dormir encore un peu. C’est ce que disent habituellement les insomniaques qui n’ont pas fermé l’œil de la nuit, mais qui, les pauvres, se croient capables de leurrer le sommeil en lui demandant simplement un peu plus, juste un tout petit peu plus, à qui pas un seul instant de repos n’avait été accordé. Seule pendant toutes ces heures, la faux chercha une explication à la sortie insolite de la mort par une porte aveugle qui semblait condamnée jusqu’à la fin des temps depuis qu’elle avait été installée là. Elle décida enfin de cesser de se creuser la cervelle, tôt ou tard elle finirait bien par apprendre ce qui se passait là derrière, car il est pratiquement impossible qu’il y ait des secrets entre la mort et la faux, tout comme il n’en existe pas non plus entre la faux et la main qui l’empoigne. Elle n’eut pas à attendre longtemps. Une demi-heure d’horloge devait s’être écoulée lorsque la porte s’ouvrit et une femme apparut sur le seuil. La faux avait entendu dire que la mort pouvait se transformer en être humain, de préférence en femme, à cause de cette question de genre, mais elle pensait qu’il s’agissait d’une blague, d’un mythe, d’une légende comme il y en a tant, par exemple, le phénix renaissant de ses propres cendres, l’homme sur la Lune portant un fagot de bois sur le dos pour avoir travaillé un jour saint, le baron de münchhausen qui se sauva d’une mort par noyade dans un marécage ainsi que le cheval qu’il montait en se tirant lui-même par les cheveux, le dracula de la transylvanie qui ne meurt pas quand on le tue, sauf si on lui plante un épieu dans le cœur et encore il y a des gens pour en douter, la fameuse pierre dans l’ancienne irlande qui criait quand le vrai roi la touchait, la fontaine d’épite qui éteignait les torches enflammées et allumait les torches éteintes, les femmes qui laissaient couler le sang de leur menstrues dans les champs cultivés pour augmenter la fertilité des semailles, les fourmis grandes comme des chiens, les chiens petits comme des fourmis, la résurrection le troisième jour parce qu’elle n’avait pu avoir lieu le deuxième. Tu es très belle, dit la faux, et c’était vrai, la mort était très belle et elle était jeune, elle devait avoir trente-six ou trente-sept ans, comme l’avaient calculer les anthropologues, Tu as enfin parlé, s’exclama la mort, Il m’a semblé que j’avais une bonne raison, ce n’est pas tous les jours qu’on voit la mort transformée en un exemplaire de l’espèce dont elles est l’ennemie, Tu veux dire que ce n’est pas parce que tu m’as trouvée belle, Si, ça également, mais j’aurais aussi parlé si tu m’était apparue sous la forme d’une grosse dame vêtue de noir comme à monsieur marcel proust, Je ne suis pas grosse et je ne suis pas vêtue de noir , Et tu n’as aucune idée de qui est marcel proust, Pour des raisons évidentes, les faux, tant moi-même qui fauche les gens que les autres, les vulgaires, qui fauchent l’herbe, n’ont jamais pu apprendre à lire, mais nous avons toutes été dotées d’une bonne mémoire, les autres de la sève, moi du sang, j’ai parfois entendu mentionner le nom de proust et j’ai réuni les faits, il fut un grand écrivain, un des plus grands qui aient jamais existé, et sa fiche doit figurer dans les anciennes archives, Oui, mais pas dans les miennes, je ne suis pas la mort qui l’a tué, Le monsieur marcel proust en question n’était-il donc pas de ce pays, non il était d’un autre pays, appelé france, répondit la mort, et on sentait une certaine tristesse dans ses paroles, Que la beauté que je vois en toi te console du chagrin de ne pas l’avoir tué toi-même, que dieu te bénisse, dit aimablement la faux, je t’ai toujours tenue pour une amie, mais mon chagrin ne vient pas de ce que ce n’est pas moi qui l’ai tué, Alors je ne saurais expliquer.
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PiatkaPiatka   12 février 2019
Pourquoi êtes-vous aussi effrayé par la disparition de la mort, Nous ne savons pas si elle a disparu, nous savons seulement qu’elle a cessé de tuer, ce n’est pas la même chose, D’accord, mais puisque ce doute n’est pas dissipé, je maintiens ma question, Parce que si les êtres humains ne mouraient pas, tout deviendrait permis. Et serait-ce un mal, demanda le philosophe âgé, Un mal aussi pernicieux que de ne rien permettre.
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Vidéo de José Saramago
Charlotte Ortiz, traductrice de "Traité sur les choses de la Chine" de Frei Gaspar da Cruz (ouvrage à paraître) nous fait le plaisir de nous parler de deux livres importants pour elle. "L'aveuglement" de José Saramago, roman parlant d'une pandémie ... elle vous en dira plus et, "Européens et japonais, traité sur les contradictions et les différences de moeurs" de Luís Froís où il est question, entre autres, de genre, de cuisine et de belles perspectives ;) !
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