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Violante do Canto (Traducteur)Yves Coleman (Traducteur)
EAN : 9782020348966
206 pages
Seuil (30/11/-1)
3.96/5   45 notes
Résumé :
A Lisbonne, au fil d'une journée de naufrage et de révolte morale, un jeune psychiatre exorcise ses démons: la blessure d'un amour trop intense pour ne pas être sans espoir, la hantise de ses souvenirs de guerre en Angola, sa conscience exacerbée de mener une existence vide et de servir une institution dont il condamne le rationalisme forcené. A travers cette confession d'un homme en quête de lui-même, - et pour écriture, retrouvant sa vertu rédemptrice, devient moy... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (4) Ajouter une critique
Un livre magnifique, solitaire et extrêmement mélancolique…

Il vaudrait mieux, parfois, être capable de tout oublier. Ne pas se souvenir, ne pas s'encombrer la tête à cause de cette mémoire d'éléphant qui remplit tête, coeur et âme de souvenirs, de nostalgie, de regrets, grignotant lentement notre raison à la manière d'une fine et délicate dentelle, d'une porcelaine fissurée proche de l'explosion, d'un azuléjo décrépi menaçant de tomber des façades… Tel est le cas de ce psychiatre dont les pensées sont phagocytées alternativement par sa séparation récente avec sa femme et ses deux petites filles et son retour, plus ancien, de la guerre d'Angola où une partie de lui est restée. Pensées lénifiantes au point de se sentir comme dans une camisole de force, sans plus pouvoir bouger, ligoté par les courroies du dégout de soi-même et de l'isolement.

Nous sommes à Lisbonne et nous suivons, au cours d'une journée interminable et désespérée, ce psychiatre d'une trentaine d'années. Il exorcise ses démons, inlassablement, depuis la blessure amère d'un amour trop intense pour ne pas être sans espoir, en passant par la hantise de ses souvenirs de guerre en Angola où, tout comme l'auteur d'ailleurs, il a exercé en tant que psychiatre et a été témoin d'horreurs, jusqu'à sa conscience exacerbée de mener une existence vide et de servir une institution dont il condamne le rationalisme forcené. C'est une confession touchante, lancinante, un fado qui ne peut s'expliquer mais qui se ressent. O barco negro, le bateau noir, celui de la vie dans lequel le psychiatre tangue et perd la raison au fil des marées de saudade qui le submergent. Un radeau sans passagers, condamnés à la compagnie les uns des autres, comme à l'intérieur des barbelés en Afrique.

« Pourquoi est-ce que je me souviens toujours de l'enfer ? se demanda-t-il : parce que je n'en suis pas encore sorti ou parce que je l'ai remplacé par un autre genre de torture ? ».

L'amour exprimé par le psychiatre pour sa femme dont il est séparé est sublime et je crois bien que c'est la première fois que je vois de véritables déclarations d'amour dans un livre de Lobo Antunes lui qui, d'habitude, traite le couple avec beaucoup d'amertume et d'ironie. D'ailleurs, il me semble que l'auteur ne croit pas au bonheur conjugal qui se transforme toujours en ennui et dont le sens échappe à tout amour – notez que ce genre de couples peuple également ce livre, Lobo Antunes les décrit avec beaucoup d'ironie et de façon totalement jubilatoire mais irrévérencieuse - ici la séparation a permis de garder intacte la pureté originelle des débuts. L'amour est toujours fantasmé chez Lobo Antunes. Et surtout, je constate qu'il a une véritable réserve de tendresse qu'il cache sous un sarcasme trop évident pour être sincère…

« Avec qui viens-tu ici, se demanda la jalousie enflammée du psychiatre, de quoi parles-tu, au côté de qui t'allonges-tu dans des lits que je ne connais pas, qui serre entre ses mains la sveltesse de tes hanches ? Qui occupe la place qui a été la mienne, qui est encore la mienne en moi, espace de tendresse de mes baisers, tillac lisse pour le mât de mon pénis ? Qui navigue à la bouline dans ton ventre ? [ … ] Je n'ai jamais connu de corps qui me conviennent autant que le tien se dit le médecin en versant sa bière dans sa chope, qui soit aussi adapté à mes mesures humaines et inhumaines, les authentiques comme les imaginaires, n'en sont pas moins réelles, je n'ai jamais connu une capacité aussi grande et aussi profonde de communication avec une autre personne, d'absolue coïncidence, cette faculté d'être compris sans parler et d'entendre le silence et les émotions et les pensées de l'autre, cela m'a toujours semblé miraculeux que nous nous soyons connus sur la plage où je t'ai connue, maigre, brune, fragile, ton très antique profil sérieux posé sur tes genoux repliés… ».

Il suffit d'un rien, d'une odeur, d'un goût, d'un bruit, pour raviver les souvenirs et mettre en branle le mécanisme impitoyable de la nostalgie…ainsi, par exemple, le gout de la bière qui lui rappelle Portimao, « l'odeur d'haleine de diabétique qui se dégage de la mer, frissonnante du souffle féminin du vent d'est », odeurs entremêlées qui lui rappelle la première fois qu'ils avaient fait l'amour…

Le style est stupéfiant. Comme toujours avec Lobo Antunes. A coup de phrases travaillées, précieuses, étonnantes, il sculpte un style inimitable et totalement singulier. Mémoire D éléphant fait partie des premiers livres de l'auteur, les chapitres ne font pas encore des phrases entières, elles sont ici plus courtes. le procédé du flux de conscience, du soliloque vécu en directe, comme branché au cerveau du protagoniste, est utilisé de manière légère. Quelques transformations du « il » au « je » dans la même phrase sont bien présentes mais restent discrètes, substitution permettant de souligner avec plus de sensibilité la confession que nous livre le personnage.

« Seul dans la nuit de la rue Augusto-Gil, assis dans sa voiture, moteur coupé et phares éteints, le psychiatre appuya ses mains sur le volant et se mit à pleurer : il s'efforçait de n'émettre aucun son, de sorte que ses épaules tremblaient comme celles des actrices du cinéma muet lorsqu'elles cachaient leurs boucles de cheveux et leurs larmes dans les bras d'un grand-père barbu : Merde merde merde merde merde, disait-il à l'intérieur de lui-même, parce que je ne trouvais pas en moi d'autres mots que ceux-ci, sorte de faible protestation contre la noire tristesse qui me remplissait ».

C'est un livre aux trouvailles littéraires, aux métaphores, stupéfiantes et uniques, tout en étant plus accessible que les derniers livres de l'auteur où le style a atteint son paroxysme en matière de soliloques, de flux de conscience, d'ellipses. Mais c'est un récit également dans lequel la fantaisie des trouvailles littéraires ainsi que la subtilité et la préciosité de l'écriture donne un attrait proche d'un conte de fées maléfique et pour cette raison, malgré sa jeunesse dans la bibliographie de l'auteur, je le trouve absolument délicieux. Frais malgré sa noirceur. le noir est d'ailleurs vivant dans ce livre, il est magique.

« Il entra dans le bar avec l'état d'esprit de celui qui pénètre dans l'ombre humide d'une treille à l'heure de la grosse chaleur et, avant que ses pupilles ne s'habituent à la demi-obscurité de l'établissement, il distingua seulement dans une brume ténébreuse, de vagues éclats de lampes et des reflets de bouteilles ou d'objets métalliques, comme les lumières éparses de Lisbonne vue de la mer durant les nuits de brouillard. Il se dirigea en hésitant vers le comptoir, par pur instinct, chien myope cheminant vers un os hypothétique, pendant que peu à peu émergeaient des visages, les dents d'un sourire flottèrent près de lui, un bras tenant un verre ondula à sa gauche, un monde de tables et de chaises et quelques personnes surgirent du néant, gagnèrent du volume et de la consistance, l'encerclèrent, et il lui sembla soudain que le soleil au-dehors et les arbres et les arches de pierre du jardin des Amoreiras étaient très loin, perdus dans la dimension irréelle du passé ».

Ce livre est exceptionnel. Y souffle déjà l'inspiration des grandes sagas à venir d'Antonio Lobo Antunes, tant par le regard à la fois tendre et irrévérencieux jeté sur les personnages, que par le style dont il sème ici les prémisses d'une singularité qui va se faire grandissante au fil des oeuvres. J'aurais aimé pouvoir le lire en portugais pour apprécier encore davantage la richesse syntaxique du livre et les différents niveaux de langage que nous entrapercevons dans ce livre brillamment traduit par Violante do Canto et Yves Coleman. Mais je n'ai pas le niveau pour tant de subtilité. Peut-être devrais-je m'inspirer de la façon de faire de @Creisification qui lit en portugais (du Portugal) avec la version française à côté. C'est une excellente idée, je la retiens pour mes lectures lusophones à venir !

« Ma vie a basculé cul par-dessus tête, je me suis retrouvé comme un cafard gigotant sur le dos, les pattes en l'air, désemparé ».

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Arrivé enfin à approcher avec sérénité l'oeuvre de cet auteur phare de la littérature portugaise contemporaine, considéré à ce jour, et très unanimement semblerait-il (surtout depuis la disparition du nobélisé José Saramago), comme le plus grand écrivain vivant de langue portugaise ! Absolument ravi d'y avoir finalement réussi, mes tentatives de lire Antonio Lobo Antunes ayant à vrai dire, jusqu'à présent, toutes fait long feu...Ce, essentiellement, je crois, en raison même de mes deux «patries» linguistiques, enfin je m'entends...Je m'explique : étant bilingue français-portugais, je lis d'habitude des auteurs lusophones, qu'ils soient brésiliens (comme moi) ou portugais (ou bien originaires d'autres contrées lusophones : mozambicains, cap-verdiens...) en VO. Il m'est tout naturellement et totalement inenvisageable d'approcher des oeuvres de langue portugaise dans leur traduction française (soit dit au passage, dans l'autre sens non plus : cela me paraîtrait personnellement tout aussi farfelu de me mettre, par exemple, à lire Proust ou Flaubert en portugais!!!).

Bref, pour revenir à Lobo Antunes, la préciosité de sa langue, traversée en même temps par une grande liberté de ton et de création, par une intertextualité subtile -la plupart du temps sous-entendue de manière assez elliptique-, sa richesse enfin, syntaxique et sémantique, s'appuyant sur différents niveaux de langage (littéraire, familier, argotique, vieux portugais..) m'ont souvent laissé, au bout d'une cinquantaine de pages de lecture, avec le sentiment de m'être totalement égaré, découragé au bord d'un immense Tage de papier, impénétrable, à perte de vue, à l'embouchure trop vaste pour ma petite embarcation de fortune. Et c'est ainsi qu'à chaque tentative, las et frustré, finissais-je invariablement par retourner à quai...

Comment ai-je réussi cette fois-ci ? Eh bien, par une sorte de ruse vis-à-vis de moi-même qui m'est venue spontanément à l'esprit, lorsque je réalisai, tout à fait par hasard, que dans la médiathèque que je fréquente habituellement, il se trouvait un roman de Lobo Antunes, son tout premier de surcroît, «Memória de Elefante», dans la section «oeuvres en langue étrangère», et sa traduction française, «Mémoire d'Eléphant», dans celle des «romans» tout court. Sans trop me poser de questions, j'ai emprunté les deux et pus ainsi lire «Memória de Elefante» en portugais, jusqu'au bout, en me faisant aider, au besoin, de mon exemplaire de «Mémoire d'Eléphant» en français ! Et cela a marché parfaitement ! Tant et si bien qu'au fur et à mesure, j'ai quasiment abandonné toute consultation de la traduction française (sauf pour ce qui est de ses très pertinentes notes de bas de page autour des nombreuses références évoquées par l'auteur, littéraires, artistiques, historiques, entre autres, inexistantes dans l'édition originale).

[ Plus incroyable encore, je viens de me procurer en librairie un exemplaire en portugais d'un autre de ses livres, «Os Cus de Judas» ; l'y ayant consulté au préalable, j'eus le sentiment ô combien agréable et sur le champ euphorisant d'arriver à lire Antonio Lobo Antunes dans l'original et sans trop de difficultés ! (Ou, dans tous les cas, avec une difficulté raisonnable, normale et négociable pour un lecteur de langue portugaise «brésilienne» comme moi, car bien que la langue soit la même dans tous les pays lusophones, il y a bien sûr de grandes diversités de vocabulaires et de «parlers», d'expressions et de façons-de-dire-les-choses d'un pays à l'autre -surtout entre le Brésil et le Portugal-, par conséquent, plus cette langue sera «travaillée», nuancée, enrichie par, ou ancrée dans une culture locale, moins aisée et immédiate deviendra sa compréhension pour un locuteur originaire d'un autre pays lusophone).

Pour clore cette drôle d'affaire, sachez tout de même que j'ai fini par me dire que j'avais développé une forme de blocage par rapport à Antonio Lobo Antunes et que, grâce à cette psychobibliothérapie (tout à fait «sauvage» par ailleurs), je réussis, alléluia, à le lever! ]

«Memória de Elefante» raconte le déroulement d'une journée d'un psychiatre lisboète. Tout comme Antonio Lobo Nunes lui-même, ce dernier ayant exercé en tant que médecin psychiatre avant de se consacrer exclusivement à l'écriture, à partir du milieu des années 80.
Le héros du livre et son entourage proche (membres de sa famille, collègues de travail et amis) n'y seront d'ailleurs jamais nommés explicitement, seulement certains personnages accessoires y auront droit. Quant au narrateur de l'histoire, celui-ci se voit régulièrement usurper sa voix par un «je» se substituant de manière subreptice à la troisième personne de narration, ce qui contribue à donner au récit une certaine tonalité confessionnelle. Si l'auteur cherche d'une part à s'abstenir de toute tentative d'échafauder un récit de type autofictionnel, le personnage central de «Memória de Elefante» semblerait néanmoins largement inspiré de celui du Lobo Antunes, trentenaire lui aussi à cette même époque. Outre l'âge, les origines sociales et la profession médicale, tous les deux se sentent probablement rapprochés par l'énorme impact psychologique provoqué par les atrocités dont ils avaient été témoins pendant la guerre d'Angola. Tous les deux sont pareillement en train de traverser une rupture récente, vécue sûrement -en tout cas dans la fiction par le supposé double de Lobo Antunes-, de manière très douloureuse, confuse et lancinante, à la fois ambivalente sur le fond, en tant qu'homme et amant, vis-à-vis de son ex-femme, empreinte par ailleurs d'une immense culpabilité en tant que jeune père de deux adorables petites filles qui lui manquent tout aussi terriblement.
Serait-ce alors pour indiquer cette filiation littéraire qu'il cherche d'autre part à mettre à distance, que Lobo Antunes aurait cité, en exergue, cette phrase extraite d'«Alice à travers le miroir», de Lewis Carroll : «As large life and twice as natural » ? («Plus grand que nature, et deux fois plus naturel»)

L'homme traversera sous ces auspices une journée entière d'un quelconque vendredi. Nous le suivrons pas à pas dans ce qui va se déployer en fin de compte en un flux-de-conscience quasi ininterrompu, depuis le matin à l'hôpital psychiatrique où il travaille, puis lors d'un déjeuner avec un ami, dans les rues de Lisbonne ou bien chez le dentiste, au bar en fin de journée, et jusqu'à très tard, le soir au casino, à la recherche d'une compagnie féminine de passage. Notre psychiatre traîne partout où il passe un état constant de rage subjective et d'arrachement fantomatique. Il essaiera par tous les moyens possibles de faire face à la sensation croissante de vide et de déréliction qui l'assaille, et notamment à l'aide d'un regard sarcastique et désabusé posé sur lui-même et sur autrui, de contrer avec force application ses affects profonds et douloureux, sa solitude devenue intolérable et les souvenirs qui l'obsèdent, par le truchement d'un cynisme en constant état d'alerte, froid et détaché.

Idiosyncrasies mises à part, ainsi que toutes ces chimères psycholinguistiques personnelles ayant peut-être diriez-vous, occupé trop de place dans ce billet (je vous prie, le cas échéant, de m'en excuser), et m'ayant conduit, hélas (comme dans toute bonne symptomatologie névrotique digne de ce nom), à me priver trop longtemps du plaisir de rentrer véritablement dans l'oeuvre de cet écrivain génial, je me permettrai (pour une fois) de conseiller très vivement aux lecteurs désireux de découvrir cet auteur hyperdoué, doté d'un style unique, parfois réputé «difficile», voire trop «tarabiscoté», de démarrer par ce livre, « Mémoire d'Eléphant », de commencer, comme on dit, par le début, par ce tout premier roman, publié en 1979, aussi premier tome d'une trilogie en lien avec son expérience et ses souvenirs personnels de la guerre d'Angola.

A la fois cérébral et incisif, baroque et féérique, il faut savoir qu'avec Lobo Antunes le lecteur aura souvent l'impression de passer sans transition du chaud au froid, ou vice-versa, au risque de se voir ponctuellement atteindre par de véritables chocs thermo-esthétiques, pendant lesquels, obnubilé par autant de virtuose créative, par une telle succession et accumulation d'images, de figures de langage et de phrases d'une beauté inusitée et potentiellement explosive, il sera susceptible d'oublier momentanément de quoi, au fond, tout cela retournait au départ (un peu à l'image -pardonnez-moi la comparaison ! - de ces clips publicitaires tellement bien tournés visuellement, qu'on finit par ne plus retenir le nom de la marque qu'ils étaient supposés véhiculer !), et devant alors s'astreindre à une petite pause, afin de se ressaisir et pouvoir reprendre le fil de la narration.

Par la force des choses, ayant eu donc ici l'occasion de confronter l'original à la traduction française de ce roman, j'aimerais enfin saluer au passage le travail de Violante do Canto et Yves Coleman. J'ose imaginer, et en tout cas je respecte l'effort colossal que cela doit représenter de se lancer en de telles entreprises de traduction! Si je me permettais néanmoins d'ajouter un tout petit bémol à cette dernière, ce serait justement par rapport à un souci manifeste et un tantinet trop marqué, à mon humble avis, de littéralité, par rapport à l'original, ce qui en soi me paraît louable mais se fait malheureusement souvent au détriment de l'éclat et de l'esprit de la langue, qu'une grande traduction se doit, à mon modeste niveau d'opinion, d'essayer de restituer.
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« Mémoire D éléphant » Antonio Lobo Antunes (206p, Points)
Quelle écriture, quelle langue ! Ce premier roman, visiblement assez autobiographique par bien des aspects, narre une journée banale, une journée de perdition comme tant d'autres pour ce psychiatre lisboète, quelques années après la révolution des oeillets de 1974 et la fin de la dictature salazariste. Il s'est séparé de sa femme qu'il aime, de ses enfants qui lui manquent tant, la solitude l'assaille, les souvenirs de ses années de service militaire en Angola l'étouffent, le regard qu'il porte sur son monde est aussi lucide que désespérant. C'est une charge en règle contre l'absurdité du régime psychiatrique, de la colonisation et de ses horreurs, de la morale bourgeoise si hypocrite. Livre sur des sujets noirs, mais écrit dans une plume loufoque, voire délirante, aux connotations parfois surréalistes. Les images qu'il utilise sont très parlantes, très visuelles. On a quelquefois du mal à suivre les très nombreuses digressions du narrateur, à comprendre ce qui fait passer l'auteur dans son récit du « je » au parfum autobiographique au « il » plus distancié pour parler du même médecin psychiatre. Mais c'est aussi léger que dense, ça donne le tournis, et ça encourage aussi vraiment à découvrir mieux ce grand auteur portugais …
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Magifique et envoûtant. Vertigineux de lucidité cruelle, tellement, qu'elle en devient vivifiante.
Livre sensible malgré les mots, métaphores et allégories vengeresses.
Il faut avoir beaucoup souffert et finalement ne pas avoir totalement fini de grandir pour ne vouloir jamais accepter l'indicible de l'horreur, de la guerre.
A lire avec cependant une attention soutenue pour ne pas en perdre une miette et le fil.
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Citations et extraits (13) Voir plus Ajouter une citation
Depuis qu’il s’était séparé de sa femme, il avait perdu son lest et sa signification : ses pantalons flottaient autour de sa taille, des boutons manquaient à ses cols de chemises, il commençait peu à peu à ressembler à un vagabond asocial dont le menton soigneusement rasé révélait les cendres d’un passé décent. Ces derniers temps, en s’observant dans le miroir, il trouvait que ses propres traits devenaient inhabités, les plis de son sourire cédaient la place aux rides du découragement. Dans son visage, le front occupait de plus en plus de place : d’ici peu, il se ferait la raie à la hauteur des oreilles et croiserait sur sa calvitie six ou sept mèches poisseuses de fixateur, pour sauvegarder une ridicule illusion de jeunesse.
Il se souvint soudain du soupir nostalgique de sa mère :
— Mes fils sont si beaux jusqu’à trente ans.
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Le médecin examina un calendrier mural pétrifié dans un très vieux mois de mars, alors qu’il habitait encore avec sa femme et ses filles et qu’un voile d’allégresse teintait légèrement chaque seconde ; chaque fois qu’on l’appelait aux Urgences, il rendait visite à ce mois de mars dans une sorte de pèlerinage désenchanté, et cherchait en vain à reconstruire les journées dont il conservait un souvenir de bonheur diffus, dilué dans un sentiment uniforme de bien-être doré par la lumière oblique des espérances mortes.
En se retournant, il remarqua que l’infirmier observait également le calendrier où une jeune fille blonde et un Noir très gros, tous deux nus, se livraient à des acrobaties compliquées.
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Il travaillait dans l’hôpital où son père avait exercé et où très souvent, pendant son enfance, il l’avait accompagné : un ancien couvent avec, sur la façade, une horloge de mairie de village, une cour aux platanes rouillés, des malades en uniforme errant au hasard abrutis par les calmants, le sourire gras du concierge retroussant ses lèvres vers le haut comme s’il allait s’envoler : de temps en temps, métamorphosé en encaisseur, ce Jupiter aux visages successifs surgissait devant lui au coin de l’infirmerie, sa serviette en plastique sous l’aisselle, en brandissant un bout de papier impératif et en suppliant :
— La petite cotisation de l’Association, docteur.
(Incipit)
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L’image de sa femme, l’attendant parmi les manguiers de Marimba remplis de chauve-souris guettant le crépuscule, lui apparut dans une rafale de nostalgie violemment physique comme un viscère qui éclate. Je t’aime tellement que je ne sais pas t’aimer, j’aime tellement ton corps et ce qui en toi n’est pas ton corps que je ne comprends pas pourquoi nous nous sommes perdus si à chaque pas je te rencontre, si chaque fois que je t’ai embrassée j’ai embrassé plus que la chair dont tu es faite, si notre mariage est mort de jeunesse comme d’autres meurent de vieillesse, si après toi ma solitude s’emplit de ton odeur, de l’enthousiasme de tes projets et de la rondeur de tes fesses, si je suffoque d’une tendresse que je ne réussis pas à exprimer, ici en ce moment, mon amour, je te dis adieu et je t’appelle en sachant que tu ne viendras pas et en désirant que tu viennes de la même façon que, comme dit Molero, un aveugle attend les yeux qu’il a commandés par la poste.
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Tournant le volant d’un côté puis de l’autre, comme une roue de gouvernail, il échappa aux hippopotames endormis des breaks qui dressaient au-dessus du fleuve de l’asphalte les yeux paresseux de leurs phares, mammifères conduits par des commis-voyageurs loquaces qui parcouraient la province dans des safaris au long desquels les villages indigènes cédaient la place à des kiosques à musique affligés de psoriasis de rouille et, tout autour, des vieillards appuyés sur des cannes crachaient avec autorité entre leurs bottes de basane, puis il pénétra dans la file hoquetante des fourmis de la circulation, dirigée au loin par les œillades dépourvues de sensualité des feux de signalisation.
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Et si pour comprendre les racines de la violence, on écoutait ceux qui traquent la violence et ceux qui s'y adonnent ? Quitte à plonger au coeur du mal…
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