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Christiane Bricot-d'Ans (Traducteur)André-Marcel d' Ans (Éditeur scientifique)Robert Jaulin (Préfacier, etc.)
EAN : 9782264002020
267 pages
10-18 (24/02/1995)
3.85/5   51 notes
Résumé :
Contre les berges de Lisbonne, l'histoire jette ses héros en vrac. Poètes, navigateurs ou colons déchus de l'Angola indépendante, ils apportent, venus de plusieurs siècles, l'image du déclin qu'ils ont vécu : celui de l'empire par deux fois brisé - en 1578 avec la domination espagnole et en 1975 avec la fin des colonies d'Afrique.
Rien de plus furieusement baroque que cette traversée de l'histoire portugaise où Vasco de Gama, Luis de Camoëns, ressuscités des ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (13) Voir plus Ajouter une critique
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L'écrivain Antonio Lobo Antunes a coutume, dans ses livres, de critiquer le nationalisme qui a marqué une partie de sa vie : « Je ne comprends pas le patriotisme, je me méfie du nationalisme, j'ai grandi sous Salazar. D'ailleurs, je suis très étonné par la manière dont vous séparez dans vos librairies vos livres nationaux et les livres étrangers. Les dictatures commencent comme ça ».

Avec « le retour des caravelles », l'un des plus grands auteurs lusophones nous offre une traversée de l'histoire de son pays totalement baroque, et jette en pâture le mythe des grandes découvertes et conquêtes territoriales sapant ainsi les bases du nationalisme portugais…je comprends pourquoi ce livre a fait grand bruit au Portugal à sa sortie, ce sont les héros de la splendeur de ce pays dont il se moque avec cynisme !

Ceux qui me lisent le savent, Antonio Lobo Antunes est mon écrivain préféré. le retour des caravelles n'a cependant ma préférence parmi sa longue bibliographie. Si je retrouve dans ce livre la plume flamboyante et nostalgique, sensorielle, de l'auteur portugais, ses métaphores, ses personnifications, ses nombreuses figures de style, en revanche je le trouve moins original en ce qui concerne sa façon unique de rendre compte des soliloques empreints d'obsessions de ses personnages, chaque chapitre pouvant habituellement être le déroulement incroyable d'une seule phrase qui entremêle passé et présent, pensées et sensations (le maître d'Antonio Lobo Antunes est William Faulkner et il m'est d'avis, qu'en matière de flux de conscience, l'élève a dépassé le maître, mais cela est un avis bien personnel fondé qui plus est sur une seule lecture de Faulkner, je ne suis guère objective).

Ici la plume est plus conventionnelle et l'originalité du récit tient non pas à cette manière, quasi hypnotique, de se connecter au flux de conscience des personnages mais à celle, assez insolite tout de même, de prendre des personnages historiques connus sur lesquels se fonde la soi-disant splendeur du Portugal pour les parachuter dans le Lisbonne d'après la décolonisation, celle des années 70, ville qu'ils ne reconnaissent plus évidemment, dans laquelle ils errent et où ils espèrent le retour des caravelles leur permettant de retrouver grandeur et dignité.

Cette façon de faire permet d'une part de descendre les personnages légendaires de leur piédestal en les montrant tels de pauvres hères errant dans une terre natale devenue étrangère, dans des endroits sordides et crasseux, et de souligner d'autre part toute la vacuité de la colonisation… Tout ça pour ça, sommes-nous tentés de dire. L'Angola, mais aussi La Guinée-Bissau, le Mozambique, le Cap-Vert (et même Macau), toutes les colonies d'Afrique portugaises sont ainsi appréhendées et l'indépendance, suite à la révolution des oeillets d'avril 1974, a fait fuir les portugais, coupables, aux yeux des autochtones, de l'exploitation dominatrice de ces terres et des abus perpétrés sur ces peuples. Nous vivons la tragédie que constitue le retour de tout exilé en terre natale qui n'est plus tout à fait la même de sorte qu'un exilé est finalement de nulle part, étranger dans son propre pays. Antunes est souvent cynique et dénonce les exactions commises entrainent son lecteur dans un sentiment de révolte et de dégout. L'auteur se délecte en jetant en vrac tous les héros nationaux de cette époque des grandes découvertes, désormais perdus, éperdus, amères, accueillis dans un hôtel sordide « L'Apôtre des indes », dont le gérant, François-Xavier, est revenu du Mozambique en échangeant sa jeune épouse contre un billet d'avion. Il gère un grand nombre de prostituées qu'il exploite abusivement. Les scènes décrites de cet hôtel où se côtoient prostituées et anciens héros sont épiques, pathétiques, révoltantes, marquées du sceau de la décrépitude et de la lassitude…

« le mari eut l'impression qu'ils habitaient dans une sorte de ruine d'apocalypse ou de cimetière abandonné : les plafonniers cassés se décollaient de la peinture comme des grappes de chagrin dont les larmes n'auraient pas encore fini de couler ; on avait entaillé au couteau le bois des armoires ; les cicatrices des abat-jour, qui se réduisaient pratiquement à leur armature en fil de fer, témoignaient d'un impitoyable combat avec des fantômes arabes… ».

Les deux personnages qui m'ont le plus marqués, parmi les nombreux personnages mentionnés par l'auteur, se sont Luis de Camoëns, grand poète portugais qui a écrit les Lusiades où est faite l'apologie de la conquête des territoires et où sont décrits les faits d'armes des anciens héros, ainsi que le célèbre navigateur Vasco de Gama. Nous voyons le poète revenir avec son père mort sillonner sans relâche la capitale avec ce cercueil où pourrit le cadavre paternel, dernier signe de la gloire passée désormais moribonde. Fardeau encombrant, le cercueil délabré sera jeté dans le Tage et le cadavre sera dilué à l'acide et enfermé dans une bouteille avec l'aide d'un garçon de café…sordide, le grand poète est ici capable des pires vilénies.
Nous découvrons par ailleurs Vasco de Gama évoquer ses souvenirs avec le roy Manoel, contemplant tous deux le Tage du haut du pont au nom emblématique, le pont du 25 avril. Tous deux jouent à la belote puis seront expédiés dans un asile psychiatrique suite à une virée en pleine nuit totalement déjantée. Fin absurde pour ce grand héros national.

Captivante cette présence du passé dans le présent, qui opère dans les premières pages où nous découvrons la présence d'une caravelle, grand voilier d'antan, aux côtés des pétroliers irakiens, ou encore la concomitance d'attelages de boeufs transportant des blocs de pierre et de cars remplis d'Américains. Drôle cette façon de découvrir Vasco de Gama et le Roy Manoel habillés comme au temps des grandes découvertes - poignard en fer blanc à la poitrine, mocassins pointus en velours, pourpoints à rayures et « longues mèches sentant l'origan d'arrière-cuisine dans lesquelles pullulaient des parasites des siècles révolus » - dans le Lisbonne des années 70. Anachronismes intéressants donnant un air d'éternité, de permanence, fantômes toujours présents, le passé expliquant sans cesse le présent. A noter la présence surprenante de Don Quichotte et même de Miró, vieillard en survêtement, des héros espagnols dont l'allusion s'explique par l'histoire singulière entre le Portugal et l'Espagne…

A noter que les chapitres démarrent par la présentation d'un personnage (chaque chapitre peut être vu comme une nouvelle d'ailleurs ce qui n'est pas ce que je préfère) et au fur et à mesure de l'avancée dans le chapitre, le « je » prend la place du « il », comme si l'auteur arrivait à chaque fois à se mettre à la place du personnage mentionné une fois celui-ci en pleine saudade comme s'il en devenait finalement plus proche à mesure que le héros devenait un personnage déchu.


Désireux de dénoncer la vision héroïque de l'histoire qui maintient le peuple dans l'ignorance et l'aveuglement, le retour des caravelles milite pour une recontextualisation, une mise au point, où la guerre, l'hypocrisie, les vilénies au sein des colonies, l'absurdité du monde, le rôle de la bourgeoisie corrompue et complice du pouvoir salazariste sont replacés au centre du récit et revisitent l'histoire. C'est un texte exigeant qui nécessite de connaitre ou de se documenter sur l'histoire du Portugal, c'est une plume flamboyante mais pas aussi expérimentale que certains autres livres de l'auteur. C'est un livre sans concession où la saudade vous cerne de toute part et infuse en vous un sentiment d'abandon et de décrépitude, devenant alors confusément, à l'image des personnages perdus du récit, plus vulnérables et plus fragiles qu'un mousse tombé en disgrâce…

« Les chauve-souris, qui reniflaient les réverbères, en quête de papillons tropicaux arrivés avec les esclaves de Guinée, s'enfonçaient par erreur dans les reflets mauves des vagues mourantes du Tage ».

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Nous sommes dans les années qui suivent la fin, en 1975, de l'empire colonial portugais en Afrique. Comme déposés pêle-mêle par la vague du temps, les personnages historiques qui ont fait la grandeur et la fierté du Portugal, grands navigateurs, auteurs et poètes d'antan, reviennent à Lisbonne. Les y attend le destin pathétique des rapatriés coloniaux, qui ont tout perdu dans la débâcle et qui découvrent une métropole inconnue et misérable, indifférente à leur sort.


Dans un style baroque où les phrases courent sur plusieurs pages, sautant d'un narrateur à l'autre en cours de route, multipliant les allusions et les métaphores dans un jeu qui rend indispensables les annotations des traductrices pour les lecteurs non familiers des figures mythiques portugaises, l'auteur superpose allégrement la gloire passée du pays et sa piteuse décadence au lendemain d'une guerre coloniale qui a finit par faire chuter son régime dictatorial. le contraste n'en est que plus cruel et permet à Antonio Lobo Antunes de dénoncer les manipulations politiques qui ont pu abuser tout un peuple, lui faisant croire en des chimères qui ne le menèrent qu'à une crise majeure.


Fond et forme du récit s'allient dans la volonté de l'auteur de secouer la société portugaise : au-delà de sa portée politique et historique, le texte rompt avec le schéma rédactionnel classique, et emporte le lecteur dans un délire aux apparences déstructurées et absurdes. Au début bluffée et séduite par cette audace et cette originalité, j'ai assez rapidement trouvé ce parti-pris lassant et fatigant, prise par une impression de répétition un peu lourde et la sensation frustrante de parfois passer à côté des nombreuses références typiquement portugaises.


Cette oeuvre audacieuse et engagée, sans doute un peu datée, mais à son époque d'une portée politique et sociale considérable, m'a permis de découvrir une facette essentielle de la culture et de l'histoire portugaises, en même temps qu'un grand nom de la littérature lusitanienne. le récit, noir et désespéré, et surtout si délibérément en rupture avec les conventions littéraires habituelles, s'est néanmoins transformé pour moi en une véritable épreuve de lecture.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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Je découvre Antonio Lobo Antunes avec ce roman : le retour des caravelles...

Des caravelles pleines de rêves qui partent vers des colonies encore inconnues : Angola, Guinée-Bissau, Mozambique, entre autres... Et quelques siècles plus tard ce sont des hommes brisés qui reviendront dans un Portugal qu'ils ne connaissent plus !

L'écriture d'Antonio Lobo Antunes n'est pas facile, elle est pleine de bruit, de fureur... et d'images !

Première difficulté : Dans ce livre le passé se superpose constamment avec le présent et les personnages portent le même nom que les anciens explorateurs (Vasco de Gama, Pedro Alvares Cabral, etc.) !
C'est bien compliqué tout ça, c'est vrai !
Mais cela permet de mettre en parallèle l'ancienne splendeur du Portugal et la déchéance de ces colons qui reviennent tête basse dans un pays qui n'est plus le leur... et j'ai trouvé que, du point de vue narratif, c'est une idée de génie !

Autre complication : Si en début d'une phrase la narration commence à la troisième personne, elle peut brusquement passer au je sans prévenir !
Et pour y comprendre quelque chose, j'ai dû relire les premières pages puis revenir à la préface de Michelle Giudicelli... tout ça une bonne dizaine de fois !
Mais une fois qu'on a compris "le truc" : WAOUH ! On VIT l'histoire, on EST les personnages !

Donc même si ce livre a été une lecture difficile, je me suis complètement immergée dedans pour en ressortir toute chamboulée !

Un énorme coup de coeur !
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Je connais peu l'histoire du Portugal et encore moins l'oeuvre d'António Lobo Antunes. Aussi j'ai abordé le retour des caravelles en moussaillon novice des océans et de ses tumultes.
Comment entrer dans cette écriture foisonnante et baroque sinon par ses tangages, il sera bien temps après cela de s'arrimer aux berges et aux pontons, tenter de respirer, reprendre son souffle… ?
Les tumultes, ce sont plutôt ceux de l'histoire d'un pays, qui tente de trouver son sens entre le début des grandes découvertes maritimes, les conquêtes des terres africaines, durant les XVe et XVIe siècles et 1975 marquant la fin des colonies d'Afrique et leur indépendance : l'Angola, La Guinée-Bissau, le Mozambique.
Le retour des caravelles ne raconte rien moins que la fin d'une période, la décolonisation qui marque le retour des rapatriés d'Afrique et la fin du temps des chimères.
Ce roman puise sa puissance romanesque dans la désescalade, dans une forme de décadence inouïe.
C'est l'âge d'or du Portugal qu'on renverse sur la table, dépouillé, humilié, avachi.
Le retour des caravelles, c'est un retour qui sonne le glas d'une période qui s'achève, à jamais révolue, ce retour a un goût de désastre, de lendemains qui déchantent et de putréfaction. C'est la déroute de ceux qui ont fait la grandeur de ce pays, peut-être sa honte aussi, puisque cette grandeur s'est construite sur le temps des colonisations et du pillage de l'Afrique. On ne va pas faire les malins ici : nous en savons quelque chose nous aussi avec notre histoire de France…
Le retour des caravelles, c'est le retour la tête basse et la queue entre les jambes de ceux qui se croyaient des héros, ils étaient aventuriers, rois, poètes, missionnaires. Ils ne sont désormais plus que des hommes tombés de leur piédestal.
C'est un monde qui grince comme les planches disjointes du pont d'un navire en perdition, ballotté par les vagues.
J'ai été totalement immergé par ce récit d'une écriture hypnotique qui peut passer dans un même chapitre du passé au présent, du « je » au « il », des rives du Tage aux rues les plus sombres de Lisbonne, de la réalité la plus ordinaire aux chatoiements d'un univers onirique hors du commun.
S'il me fallait trouver une image, une seule de ce roman pour vous en délivrer les contours et les stigmates, ce serait celle de cet homme Luis, de retour d'Afrique, sur le quai du port de Lisbonne, adossé au cercueil ou pourrit lentement le corps de son père et contemplant la flamboyance du crépuscule posé sur l'océan.
Chaque chapitre est à lui seul une histoire avec des personnages hauts en couleur qu'on ne peut pas oublier, vestiges de la grande période du Portugal, aujourd'hui errant dans les rues de Lisbonne, hagards, défigurés, n'étant plus que l'ombre d'eux-mêmes.
Passé l'étonnement des premier chapitres, je suis entré dans l'odeur de ce livre, dans la beauté décadente de ces images sensorielles, lumineuses et nauséabondes, dans sa décrépitude…
António Lobo Antunes est cruel et insolent. Il donne à ses fantômes en guenilles où s'accrochent encore frénétiquement les gestes de leurs mulâtresses, les noms de ces héros mythiques qui ont fabriqué cette histoire grandiose et dérisoire à la fois : on retrouve Luis de Camoes, Vasco de Gama, Pedro Alvares Cabral, Fernao Mendes Pinto, Saint François-Xavier, le roi Manuel 1er, devenus ouvriers retraités, vagabonds, proxénètes, joueurs de belotte, vieillards anachroniques, crapules ou pauvres hères réduits à la misère la plus sordide, errant sur les quais d'une ville qu'ils ne reconnaissent plus : une Lisbonne crasseuse et misérable.
J'ai cru même apercevoir Errol Flynn, Gabriel Garcia Lorca, Luis Buñuel
et Don Quichotte de la Manche, déguisés en contrebandiers gitans, se tapant une partie de baby-foot dans le hall de l'Hôtel des Indes et je me suis alors dit : « Berni, il est temps d'arrêter le vinho verde ! ».
Dans cette ironie furieuse, António Lobo Antunes dénonce à sa manière le discours des puissants et prend faits et causes pour le peuple, les laissés pour comptes, ceux qu'on a bernés, mais aussi l'Afrique dépouillée à jamais…
C'est beau la littérature de l'imaginaire quand elle prend l'allure d'une prose poétique incroyablement baroque et furibonde, tordant le cou aux statues les plus solides, les faisant s'écrouler comme des châteaux de sable et laissant sur le rivage le reste d'un cercueil où continuent de pourrir lentement les soubresauts de l'histoire, tandis qu'au loin la beauté décadente et maritime du crépuscule nous tire sa révérence.
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Je fais un bien curieux parcours depuis que je lis les romans d'Antonio Lobo Antunes.
Alors que j'avais été ébloui par le premier lu, le manuel des Inquisiteurs, le second, Mon nom est légion, après un début de lecture enthousiaste, m'est quasiment tombé des mains, j'étais perdu, je n'arrivais pas à me retrouver dans les méandres multiples et incompréhensibles de ce texte.
Et puis, avec celui-ci, le retour des caravelles, je suis à nouveau émerveillé par ce qui n'est pas un récit, mais une série de monologues traduisant les méandres des errements et des pensées de différents personnages.

Et dans une écriture d'une inventivité inouïe. Je l'avais déjà ressentie comme telle dans le manuel des Inquisiteurs, mais ici, c'est époustouflant, virtuose. Ça m'a fait penser à ces génies de la musique, notamment dans le jazz, qui, lorsque vous écoutez leurs oeuvres, ne font que vous surprendre, à vous faire dire « comment a-t-il fait pour trouver cela? ». Et c'est la même chose pour moi avec ces grands poètes, Rimbaud, Char, Jaccottet,et bien d'autres.
D'ailleurs c'est un texte qui est d'autant plus beau qu'on le lit à haute voix, une beauté flamboyante, baroque, pleine de fantaisie et de dérision cruelle, des phrases si évocatrices d'images prodigieuses que l'on n'oublie pas.
Et puis, il y a ce mode de narration vecteur d'instabilité, phrases longues, digressions multiples, passages instantanés du il au je, « voyages » du temps présent au passé (on se transporte d'abord en caravelle puis en avion), simultanéité de différents lieux.

Mais ne croyez pas qu'il s'agit d'un exercice de style, aussi brillant soit-il.
Le choix d'une série de monologues de personnages dans un état de déchéance totale, mais affublés pour beaucoup de noms prestigieux du passé, navigateurs tels Vasco de Gama ou Pedro Alvarez Cabral, Saint François Xavier, etc…qui font des rencontres parfois improbables avec un Garcia Lorca, un Errol Flynn ou un Luis Bunuel, le choix aussi d'une parole furieuse ou sarcastique, c'est fait, on le comprend vite, pour désacraliser, jeter à terre les « statues » d'un Portugal vivant dans le mythe de sa grandeur passée, de son empire colonial, mais dont la réalité, suite, entre autres, à la perte de ses colonies dont la principale, l'Angola au début des années 1960, est qu'il vit dans la misère, la corruption, le déclassement.
A cet égard, je trouve que l'ambiguïté générée par tous ces personnages glorieux du passé qui traversent les siècles, deviennent des pauvres hères, voire des proxénètes, sont décrépits et quasi moribonds, est une idée absolument géniale. Aussi, l'attente improbable du retour du jeune roi disparu Sébastien, comme l'attente d'un Messie, d'un Sauveur, qui clôt le livre, est pitoyable et grotesque.

En conclusion, un récit d'une extraordinaire beauté poétique, un roman baroque et flamboyant, que j'ai ressenti comme l'allégorie de la déchéance inavouée du Portugal.
Dans ce contexte, je lirais bien le cul de Judas du même auteur. Qu'en pensez-vous?
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Citations et extraits (35) Voir plus Ajouter une citation
Le mari avait regardé par la fenêtre les lagunes pleines d'anguilles de Bissau, l'estuaire vide de pêcheurs, les toits sur lesquels chantaient les guitares sans cordes des éclairs, et il avait vu dans la vitre le reflet d'un vieillard qu'il avait eu du mal à reconnaître car il ne se confrontait à son miroir que pour se raser sommairement le samedi, et alors il accordait plus d'attention à son menton broussailleux qu'à sa calvitie, à ses rides et aux autres marques de ravages du temps, pendant qu'il étirait la peau d'iguane de son cou en la pinçant entre ses doigts. L'outrage des ans lui avait fait l'effet d'un injuste châtiment, mais, en se retournant pour dévisager sa femme tout en suçant sur ses gencives une vague nostalgie de thé, il s'était indigné à nouveau en constatant avec stupeur combien le temps l'avait marquée, elle aussi, irrémédiablement, en lui déformant les jambes où saillait maintenant le marbre des varices, en gonflant ses paupières, en effaçant sa taille, et il avait reconnu avec amertume Nous ne sommes même plus nous-mêmes, ce pays a impitoyablement sucé notre chair et notre sang, et tout cela pour rien puisqu'ils s'étaient retrouvés aussi pauvres qu'à leur arrivée.
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Il se rappelait la salle de bains collective, avec un lavabo dont les robinets baroques, en forme de poisson, vomissaient spasmodiquement de l'eau brunâtre par leurs gueules ouvertes, et la fois où il s'était trouvé nez à nez avec un monsieur âgé qui souriait sur la cuvette des W.-C., son pantalon aux genoux. Le soir, quand il ouvrait la fenêtre, il voyait dans la pénombre les lumières des restaurants chinois, les glaciers somnambules des boutiques d'appareils électroménagers, et des chevelures blondes sur le bord des trottoirs. Si bien qu'il urinait dans ses draps de peur de rencontrer le monsieur au sourire derrière les poissons rouillés ou les cheveux blonds qui remorquaient des notaires dans le couloir en balançant la clef de leur chambre au bout de leur auriculaire.
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Il revit sa mère traîner ses chevilles de lézard sur le ta des libellules de sa bouche et son frère dormir, menacé par des chenilles fantastiques, et il comprit que la tête de taureau, qu'un oncle banderillero s'était procurée dans une vente aux enchères, les avait tous dominés, non seulement eux mais la maison toute entière, et avait surveillé leurs gestes les plus anodins de ses pupilles en verre provocantes et stupides. C'est alors que commença entre lui et le bovin du mur, un combat qui devait durer jusqu'à la mort du gentilhomme et où ils devaient se mesurer du regard d'une armoire à l'autre, d'un air faussement indifférent, s'observer avec rancœur dans une quiétude absolue, se haïr avec férocité sur la nappe imprimée du déjeuner. S'il se réveillait pour aller uriner, comprimant à deux mains l'outre de sa vessie, l'animal lui faisait expulser de son urètre des cailloux aussi cuisants que des gouttes d'acide chlorhydrique, et qui se frayaient un chemin dans sa chair avec une abominable violence qui résonnait dans ses tripes des heures durant, jusqu'au jour où n'en pouvant plus, il offrit la tête au père Antonio Vieira sans la moindre explication, mais, huit mois plus tard, les genoux émus appuyés contre le lit du prêtre érudit mort de fièvres contractées dans des jungles où les pétales ressemblent à des canines de hyène et où les arbres à caoutchouc gomment de leurs feuilles les derniers vestiges de la nostalgie, il se vit contraint de la récupérer en vertu d'impitoyables dispositions testamentaires, accompagnée d'un Christ aborigène et d'une reproduction de Guernica.
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Peu à peu, l'odeur du cercueil était devenue aussi insupportable que celle du déserteur sur son chevalet de torture, qui avait des oiseaux posés sur l'arête de sa colonne vertébrale et sur ce qui lui restait d'épaules et de fesses, c'est pourquoi je me suis dit Dès que le frigo et la cuisinière auront débarqué, je les vendrai au premier gitan venu et j'achèterai à mon vieux un Christ d'un mètre cinquante de haut plein de marqueteries et d'ornements, puisque à partir d'un certain âge on passe tout son temps à imaginer, à perfectionner, à fignoler le théâtre macabre de ses propres obsèques, le sacristain, la famille, les faire-part dans les journaux, l'intérêt des voisins, le nombre de bouquets de fleurs et de litres de larmes.
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Dieu sait que je ne voulais pas. Dieu connaît l'intimité de ma chair, la raison de mes péchés et le labyrinthe de mes intentions. Dieu est à mes côtés depuis l'Inde où mon père bivouaquait et faisait l'estafette à la douane du port tandis que ma mère, sous l'auvent et la pluie, faisait cuire la tortue du déjeuner, et il est resté à mes côtés au fil des ans, pliant les palmiers de la plage d'un seul doigt de son vent à l'époque des moussons, et faisant tomber en plein jour une nuit noire qui tourneboulait les iguanes et les femmes. Dieu m'a emmené au Mozambique avec lui comme valet d'un marquis qui revenait au royaume dans une goélette aux voiles gonflées par les éventails des dames d'atour, lourde de toute une quincaillerie orientale vendue ensuite dans les tunnels du métro par des gourous squelettiques accroupis sur le sol à côté d'un fifre et d'une petite boîte de papier à cigarettes. La veille de mon départ de Lourenço Marques, je me suis endormi dans un bidonville, chez une Chinoise dont j'avais fait la connaissance deux heures auparavant alors qu'elle lévitait à tout petits pas dans une avenue du centre, et en me réveillant, j'ai vu par la fenêtre, au travers de son sourire muet, les éventails des dames d'atour qui faisaient des signes à l'horizon, et un mandarin centenaire agenouillé sur un coussin mangeant des blattes pour son déjeuner dans un bol de Barcelos, Pendant quelques mois, mes très chers frères, j'ai bu du thé et mangé des geckos dans cette pièce où toute chose, oreillers, batterie de cuisine, tableaux et flacons d'huile de soja, s'arrêtait à soixante centimètres du sol, sauf les fissures des murs et les franges en papier des abat-jour, et où, du matin au soir, le mandarin s'inclinait dans ma direction en faisant des références cérémonieuses avant de dérouler à nos pieds la natte sur laquelle il dormait, avec des dragons tirant la langue à demi effacés sur la paille.
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Et si pour comprendre les racines de la violence, on écoutait ceux qui traquent la violence et ceux qui s'y adonnent ? Quitte à plonger au coeur du mal…
« Mon nom est légion » d'Antonio Lobo Antunes, c'est à lire en poche chez Points.
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