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EAN : 9782842054670
143 pages
1001 Nuits (15/03/2000)
4.44/5   8 notes
Résumé :
Après un long séjour en Polynésie qui lui a inspiré Les Immémoriaux, Victor Segalen (1878-1919) part pour la Chine en 1909, à la recherche de formes nouvelles : il projette d'écrire un essai sur la peinture chinoise. Il découvre vite que les tableaux anciens ont disparu... Avec Peintures, c'est la seule magie des mots qui recrée les visions d'un monde rêvé. Dans cette œuvre sans précédent dans notre littérature, influencée par le taoïsme, " tout est mouvement, tout ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Qu'est-ce que c'est que ces « Peintures » ? Des descriptions d'oeuvres réelles ou imaginaires, de la poésie, un conte, une histoire de la Chine ? Non, c'est de la peinture parlée. Segalen s'adresse directement au lecteur et l'enjoint de le suivre dans ces peintures magiques, mouvantes, faites de mots. Pourtant c'est bien de la peinture chinoise classique dont il est question. On y trouve des montagnes, des immortels, des oies, des solitaires, de la soie, des empereurs, des concubines, etc…
Dans la première partie il déroule des peintures qui ont trait au domaine spirituel. Dans la deuxième, il invite à un voyage dans un monde qui converge vers l'empire du milieu. Et dans la troisième, il peint le portrait des derniers empereurs, ceux des décadences, des fins de dynastie.
L'écriture de Segalen est très pure, plus imprégnée de taoïsme que de confucianisme (sage mais pas trop), pleine de sens, vide de nostalgie ; il réussit magnifiquement à évoquer la peinture chinoise, avec ses couleurs pâles et vives, son absence de perspective, ses conventions et ses attributs si particuliers. Dans la dernière partie il fait preuve d'une douce ironie sur l'incompétence, la débauche et la cruauté des empereurs et en même temps développe toute une philosophie sur l'éternité des cycles. Vraiment, de belles peintures, d'un poète trop méconnu.
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Citations et extraits (46) Voir plus Ajouter une citation
Il faut, maintenant, que vous soyez dociles. Je vous conduis par un couloir obscur. Baissez la tête. Fermez ou non les yeux : vous ne pouvez voir. Tournons à gauche. Montons ces marches. Il y en a neuf, en spirale…

Levez la tête : ouvrez tous vos yeux ; regardez du fond de cette immense cuve dont vous êtes le pivot. Ce sont, dans leur ordre solennel,


QUATRE PEINTURES DIORAMIQUES


POUR LES


NÉOMÉNIES DES SAISONS.

Voyez… Je vous avais promis des soies encollées, des panneaux pleins, des frottis d’or au fond de grottes… Mais d’elles-mêmes les soies ont déchiré, les panneaux, crevé ; vous ne trouvez plus de surface ni de qualités connues dans la couleur : ni porcelainique — malgré l’éclat — ni embaumée malgré la profonde étendue… Que voulez-vous ! Être esclaves ? Ceci est peint par la couleur du jour et des saisons ; ceci est peint sur ciel changeant par les signes de beau temps ou de tempête ! C’est tout ce qui se laisse voir au ciel aux Premières Lunes des quatre Saisons.

Par là, d’abord, droit au Nord, à l’extrême Nord, des mouvements commencent à gonfler. Un vent que l’on ne sent pas sur la face précède la crevaison du dégel. Des poissons, volant dans la vasque aérienne, remontent comme des plongeurs et vont percer la coque mince. — Ombres du vol de retour des grandes oies.

D’autres mouvements moutonnent : ce sont les hibernants qui palpitent. — Joie du réveil des serpents au son du premier tonnerre ! Et le vert tendre apparaît dans les couleurs. Fixez bien ce moment des nues : de ces flocons sort un char bleu-vert. Le Fils du Ciel, paré de vêtements bleu-vert, orné de jeunes pendeloques vertes, a reçu de l’Astrologue mesureur du temps, l’annonce solennelle que Printemps aujourd’hui se manifeste et enfièvre cet horizon du Nord. Le Fils du Ciel des Nues est donc sorti du Palais Nord. Traîné par six chevaux bleu-vert, il roule sur l’éternelle voie de ronde. Le premier de tous les hommes, à grand’joie et grande haleine, il va à la rencontre du Printemps.

Il s’élance en tourbillonnant dans sa fumée. Il revient sur lui-même et rentre au Palais bleu-vert, car voici le temps d’équinoxe. Regardez vite cet instant, ce point d’équilibre : quand le jour égale la nuit. ( — Voyez tous ces personnages affairés, pendus au ciel, tournant de haut en bas leurs têtes et leurs emblèmes…) On égalise les mesures dans le Ciel : on pèse les poids, on rectifie les boisseaux supra-sensibles, les fléaux, les râteaux et les râcles ; et dans ces canaux supérieurs, voyez-vous, d’ici-bas, la carène de la barque impériale dont un censeur des transports examine les joints ? — Tout s’apprête, se dispose ; mais là-haut même, nul ne se risque à recueillir. Dans les campagnes célestes, on laisse paître, on affranchit, on lâche au bleu les étalons et les taureaux…

Et, restant plein de prévoyance, on récure et l’on draine les chemins verticaux reliant le Ciel à la terre, le lit des fleuves d’abondance ; les vallées des sources du zénith. Et l’on se protège même de la première pluie messagère : n’anticipez point sur le labeur de l’Été : sinon, des pestilences ! Des brigands armés ! Des insectes pleuvant au lieu de gouttes et rongeant le cœur des céréales ! N’anticipez point sur le spectacle : la contemplation cérémonieuse du Printemps doit s’exercer dans l’émerveillé de sa jeunesse et dans son une et neuve nouveauté !

Mais, malgré vous, l’horizon tourne… Ln temps a changé et s’avance, et tout d’un coup, dans sa première


NÉOMÉNIE DE L’ÉTÉ,


Le Génie Rouge éclate dru comme un typhon. Point d’avant-garde ; point d’escorte et point de cohorte : voici l’avènement de l’Été. Le Grand Astrologue, trois jours durant, l’a crié au Fils du Ciel en ces termes : « Ce jour, se manifestera l’Été. » Voici l’Été.

C’est pourquoi, le Prince dans le Ciel montant le char couleur de feu, traîné par les chevaux roux à la queue noire, flanqué de l’étendard incarnat, a vêtu ses parures, ses pendeloques rouge-été. Plus vite et plus chaleureux que les hommes terrestres, il va jusqu’au fond du Ciel, il s’en va accueillir Été.

Plongez avec sa suite dans les champs suspendus : sentez comme tout l’Empire et le toit bleu s’enrichissent. On aide encore à la croissance : mais l’on ne renverse rien : on ne lève point de grande armée. Le temps est beau et lourd, favorable, gonflé, plein de sucs, plein de labeurs : les inspecteurs des moissons déploient toute leur activité : comme un bon troupeau, de toutes ses bouches, ils font que le peuple paisse bien.

Ici, on voit recueillir les plantes médicinales. Ici, on voit grossir et croître les pousses ambitieuses… Mais ne cherchez plus les fleurs délicates de l’orée du printemps : elles sont mortes.

À leur place, voici l’avancée de l’Impériale Première Épouse. C’est une femme au visage rouge et plein qui convient à la saison. Son embonpoint est accompli : elle achève l’éducation des vers-à-soie : les cocons sont mûrs : on la contemple, dans ce nuage, offrant au Ciel cette œuvre réalisée.

Et voici, au hasard des fumées du ciel bousculées par le souffle d’Été, voici l’orchestre de l’Été, les tempêtes musicales, l’orage, le craquement, la participation, les largesses : le bol du Ciel verse le feu de son globe ardent. Et, de toutes ses dalles, de ses marbres, de ses allées, la terre, simulée là-haut par ces palais blancs et mouvants, la terre échauffée renvoie le souffle de ses haleines tièdes. Tout alentour du ciel d’Été, les chars du tonnerre mènent leurs galops circulants : le chaud fait sa ronde et devient un son lourd… Alors, au degré de sa note, on accorde les soies des luths, on retend les peaux des tambours, on ajuste les orgues à bouche, les flûtes traversières, — et en retour, en écho, en harmonie :

Voici la réponse d’en haut : voyez les flèches bienfaisantes éclaboussant la peau terrestre ; voyez couler la grande pluie d’Été, riche de génies et de mâles : voyez le Ciel fécondant !

Puis, on sépare les juments pleines ; on attache les étalons. Bientôt va longuement tourner le jour le plus long de l’année : la vie et la mort, sur ce jour, ont un pouvoir égal. Le Sage demeure sagement dans sa maison.

Et tombe aussi le repos dans la puissance ! Le cerf se dépouille de son bois : la cigale commence à chanter ; un vent tiède commence à lever. Le jeune épervier s’exerce. L’herbe pourrissante engendre des vers-luisants. C’est le moment lumineux : il convient d’habiter vraiment des hauteurs dans le ciel dense. Il convient de contempler des sites d’une très grande étendue ; de monter sur des tours si hautes qu’on puisse cueillir les étoiles à la main. Tout se presse et s’augmente : on respire vite : on jouit.

Cependant, le Peintre des Saisons dans les nues s’est bien gardé de représenter ici d’autres joies que celles de l’Été ; d’autres devoirs que les devoirs de l’Été. L’eut-il fait ? L’eau mauvaise, l’eau terrestre inonderait les collines.

Les moissons ne mûriraient pas. Les éperviers mangeraient trop vite les jeunes oiseaux. La grêle s’abattrait. Les sauterelles dévoreraient. Et si d’aventure on récoltait : toutes les stérilités sont promises.

Donc, ne plus espérer, ne pas obtenir encore ; mais être. Être, trois fois être, au chaud de l’Été. Sentir que l’on est. Savoir que l’on est. Rire de joie sous l’existence, ô triple et triple gloire de l’Été !

Mais, malgré vous l’horizon tourne. Le temps est changé et s’avance et déploie dans les nues son troisième décor des


NÉOMÉNIES DE L’AUTOMNE.

C’est vers le visage occidental de la terre qu’il convient de tenir votre mouvant visage humain : face au lieu de chute à la fois du jour et de l’année ; face à la tombée du météore quotidien. Qu’on le suive dans son inflexion : qu’on se reploie : qu’on sente sur soi le poids de trois saisons.

C’est alors que les causes doivent être jugées, mais selon la règle, et les châtiments graves, bien accordés : c’est ici qu’au fort de l’Automne du soi-même, il convient d’éviter les excès.

Moment juste ! Saveur recueillie ! On a récolté et l’on goûte. Le Fils du Ciel, ce Grand Médiateur, goûte en effet, avant les autres, et qualifie toutes les espèces de grains. — Mais d’abord, il en réfère à ses Ancêtres.

C’est bien ainsi que, sans retard, sans regrets ni fièvres ni flux dans les humeurs, il convient d’accepter et de contempler Automne : mais, saisissez bien l’instant unique : ne tardez point dans votre intervention : n’omettez le geste des semailles : lancez les astres roux par le champ sans nombre et sans lieu : semez les germes à plein ciel…

Tournez vous enfin du dernier quart d’horizon. Toute forme et toute apparence sont bues, toute couleur dissoute hormis le bleu. C’est une cave d’azur, un vide séparant le ciel de la terre, en raison de ce décret : Que les émanations d’en haut demeurent en haut, et les effluves d’en bas, qu’elles ne lèvent. Que ni le Ciel ni la Terre ne communiquent et ne s’accouplent : que les valves soient toutes fermées : qu’il n’y ait plus aucune aspiration sensible, aucune aventure en ce bleu, aucun tonnerre sous ce globe, aucune pensée sous les fronts : que le Sage s’abstienne sagement d’agir : point de désir et point de répulsion : seule, que s’épande la transparence, — le diaphane craquant dans l’air sec, — seul, que règne le bleu pur, le bleu dur et bleu.

À cet étendard, à ce déferlement de l’azur vous reconnaissez l’avènement d’Hiver dans son royaume à la Chine du Nord. C’est bien lui. Ce que vous venez de voir est la première


NÉOMÉNIE DE L’HIVER.
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CORTÈGES ET TROPHÉE
DES TRIBUTS DES ROYAUMES
Un seul rouleau de soie, haut à peine d’une coudée, mais long, — vous le verrez, — plus long que le célèbre paysage étalé sous le pinceau qui suivit le cours entier du Grand Fleuve ; et plus long que la séquelle interminable des Dix Mille Génies, ouvrant les portes au Palais de cristal noir…

… Non ! Ne déroulez point de haut en bas : ce n’est plus une Peinture Magique, se jouant de haut en bas ou à l’envers ou vers le profond de l’âme ! Étendez celle-ci de droite à gauche, et de l’une à l’autre de vos mains.

D’ailleurs, ces quatre grands caractères, placés comme un titre en exergue sur la volute enveloppante, sont là pour avertir justement de la nature, de la valeur, du sens des figurations peintes qui vont se succéder. Ils forment une phrase complète et bien balancée que l’on doit lire :


CORTÈGES ET TROPHÉE


DES TRIBUTS DES ROYAUMES

C’est donc un défilé horizontal de choses précieuses, venant de par toute la terre, marchant vers le même but pour se composer en un même lieu, aux pieds de quelqu’Un.

C’est donc aussi le Voyage, — le pouvoir dans l’étendue, la présence de ce qui n’est point ici, qui vient de loin et que l’on va chercher si loin : — le DIVERS, — qui n’est pas ceci que nous sommes, mais autre, et donne aux confins du monde ce goût d’un autre monde, — s’il se pouvait par delà le Ciel trop humain. C’est le Voyage.

Non pas dans les nues ; — comme la longue et lourde chenille bavant à tous les pas, il est collé au plan terrestre. Reconnaissez malgré tout l’artifice, magique malgré tout, du Peintre en plein geste de synthèse : l’Étendue, il vous la réduit et la condense comme l’air vitrifié par l’alchimiste à son fourneau ; vous en disposez entre vos mains : vous la roulez de l’une à l’autre ; vous fixerez le paysage fuyant, et vous poserez où il vous plaira le domaine de votre vue.

Et bien qu’ici tous les personnages soient en mouvement et marchent vite, tous ces tributaires, parfois bien montés, vous les dépasserez du tranchant de vos ongles comme un esprit aiguisé rattrape et devance le cours des moments. Vous pourriez même obliger les Cortèges à reculer et les fleuves à reboire leurs sources… Vous ne le ferez pas ! Vous ne reviendrez pas en arrière : et vous ne croirez pas non plus à la poussée fidèle du passé : c’est devant, c’est au loin qu’est la force tirante : déroulez donc indiscontinument de la droite vers la gauche : n’entravez pas la procession… Et vous savez où elle va ?

Vers LUI, Centre, Milieu, Fils unique du Ciel-Un. — Le voyage est beau, certes, mais par principes, interdit à l’Empereur hors du palais des Barrières. Ceci donc a été peint pour remédier à cela ; pour que les dehors et les ailleurs accourent ici et se justifient d’absence. De même qu’un Édit, quelques traits de Son pinceau, pénétrant les extrêmes, s’en vont apporter chaleur et justice et la paix et la satisfaction à tous les sujets de l’Univers, — inversement, tout ce qui d’abord est distant, vient tôt ou tard, par respect, par ruse, par gré ou par force. Le rejoindre, se soumettre et fondre en un seul hommage devant LUI.


C’est du moins le sens de l’inscription, d’une belle cursive, qui commente le titre et occupe la première brasse du volume. Déroulez.

Sur deux brasses de plus, vous ne voyez qu’un champ neutre constellé d’éclaboussements d’or qui vont laver vos yeux des brouillards casaniers et des spectacles quotidiens…

… Vous voilà avec le regard net et poli du miroir. Voyez les couleurs, si pleines et si fortes à vos yeux bien préparés, qu’elles débordent leurs contours et le trait. Ce sont des bleus moussus et des verts, des turquoises vivantes, des champs olivâtres, des versants de cendre bleue ; des sommets cernés de courbes plus nobles que les deux bosses du chameau jaune… Déroulez.

Sous votre main gauche apparaissent, luisant dans le vert des fourrés, de beaux rouges, et ce clinquant métallique du fer : la marque de l’homme. Puis ces formes non plus naturelles : des lances à crocs, des lames, des piques, une hampe sans feuillage balançant sa touffe de poils fauves… Et ces jouets, et ces oripeaux, marchent, portés dans un balancé de marche, de droite à gauche, dans le sens, toujours, de vos yeux. Déroulez.

Un large ravin se creuse. Voici le premier Cortège que vous dépassez un à un : des chevaux, des chevaux de tant de sortes ! On en doit remarquer dix de vraiment incomparables : ce noir de sourcils noirs, ce gris de pluie, deux écarlates, un citron pâle, un fleur de pêcher, le tigré, le moucheté, cet écailleux et ce dernier velu comme un ours ! Ils sont plus grands que les mules de char. Voyez ce cou, et cette crinière tressée. Voyez ces poitrails et ces croupes fuselés par l’allongement des quatre membres au plein galop !

Ces animaux sont réputés pour leur grand mépris pour le vent : s’ils ne le dépassent, ils pleurent, s’arrêtent, puis repartent et l’on dit qu’ils vont jusqu’à suer leur sang. Et ils couvrent bien mille lieues, de l’aube à la tombée du soir.

Les gens qui les mènent, à pied pour ménager les bêtes, semblent des hommes très fatigués, peu vêtus malgré la richesse de leurs loques et portant ou traînant des fruits en grappes que l’on dit source d’une boisson admirable, pleine de saveur, de sagesse et de gaîté…

Devant eux, un homme hâve, harassé, conduisant le premier tribut, est Tch’ang-Kien, émissaire du grand périple occidental. Il est sur le retour de ses treize ans d’aventures. Il est maigri par le temps, la force donnée, le choc répété des lointains, — et sa figure usée à l’haleine rugueuse des glaciers. Si vous le voyez ainsi, peint en avant de tout autre cortège, c’est que, le premier, partant du Milieu et crevant la barrière, il « fit le trou ». Et depuis, l’Empire, en effet, converse avec ces pays aux noms âpres de Bagdad et de Ferghana, et cette merveilleuse Sogdiane, patrie des beaux chevaux, origine du vin !

Le tribut exigé se double de dons volontaires plus précieux : les Princes d’une autre ville investie là-bas, on ne sait où, ont coupé la tête de leur roi, afin de la présenter en hommage ; — et c’est pourquoi, par juxtaposition picturale, vous voyez Tch’ang-Kien presser sur sa poitrine cet objet rond, de la grosseur d’une gourde, enveloppé d’un tramé d’or d’où suinte un peu de rouge-sang et de brun.

Devant lui, plus fraîche que les chevaux, les grappes et la tête coupée, voici, portée à quatre, en litière, voici la Fille même de ce roi Sogdian. — (Par décence, vous n’en découvrez aucun trait.) Mais elle va, mêlant le deuil à l’espoir et les larmes aux cris de marche, elle s’en va, servante, concubine ou épouse promise… Daigne le Souverain, dans le Palais du Milieu, accepter de prime droit les chevaux, le vin, la tête et celle-ci que l’on dit fort belle, mais pâle avec sa couleur de peau-de-morte…

Déroulez. Ce premier tribut des confins s’engage en cette passe de montagne et se perd, tâtonnant par un chaos sans routes derrière d’autres monts tumultueux…

Plus avancés, ceux-ci débouchent d’un lit de torrent à sec ; route fortuite, mais voie d’Empire, dont les galets sont les dalles et les gros blocs erratiques, les tours de veille. Bien qu’étrangers, ces gens marchent sans guide. Ils viennent peut-être de plus loin encore que les chevaux de Tch’ang-Kien ; de plus loin que Ferghana et que Hira. Ce sont les envoyés d’un roitelet, Ngan-tong, ou, comme ils prononcent avec emphase : « Marcus Aurelius Antoninus. »

Ils ont la tête ronde, les cheveux courts ; et voyez leurs nez volumineux, leurs yeux non bridés, vraiment trop fendus, leurs allures un peu trop cadencées. Ils ont des habits courts, des chars petits ; les mains pleines, — non point de monnaies de bronze marquées du vrai règne, — mais de piécettes qu’ils prétendent argent et or, — non trouées, impossibles à pendre en ligatures. Dans leurs bagages, qu’ils ont soin de bien laisser voir, il y a ces tissus brochés, charnus comme des peaux, et d’autres étoffes sèches, — on dirait minérales, — que le feu lave sans enflammer ; il y a des arbustes rouges qui sont de corail ; des parfums desquels on ne peut savoir ce qu’ils fleurent ; du storax, qui est le jus accumulé d’un nombre de plantes vertueuses à la sève forte. Ils ont l’escarboucle. Ils ont l’ambre, si doux à la pulpe et si léger qu’on le saisit en l’élevant plus haut qu’on ne voudrait… et où le regard se noie… l’ambre tiède aux chambres de miel…

À bien les suivre, avec leurs jongleurs qui crachent des flammes, entourés de ballots qu’ils étalent volontiers au bord de la route, pour des échanges, on peut douter qu’ils soient porteurs accrédités d’ambassades… simplement, des marchands bien avisés !

Qu’on les laisse partout passer en paix. Ils témoignent du retentissement reculé et du son de l’Empire. Qu’ils aillent donc jusqu’au Palais du Milieu où Ses regards s’amuseront peut-être de leurs faces ; jusqu’au jour, où, convaincus de fausses pesées, de négoces défendus, ils porteront dans les prisons basses le dernier tribut de leur sang et de leurs os mélangés. — Et laissons les vite en arrière.
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Ne lancez point au hasard la jonque, même éprouvée, où naviguent vos yeux. — Il vous plaît de vous y jeter… Réfléchissez, et répondez.

Avant tout, avez-vous tué en vous le regret innombrable comme les poissons vibrants ? — (Voilà ce passager qu’elle ne peut souffrir.) Avez-vous obtenu de vous l’oubli de vos femmes, et, plus que de toutes vos femmes, de celle-là qui, n’étant pas la vôtre, s’empara d’autant plus de vous ? Et jetez au vent la tendresse pour des enfants qui, sans doute, ne naîtront jamais : car on ne passe point deux fois cette mer. Et négligez le désir louable de saluer plus tard vos parents, de revoir les lieux puérils qui étonnèrent votre enfance. Trafiquants de votre retour, noyez d’abord dans l’eau pure toute envie de revenir plus tard, de faire de nouveau ce que vous avez déjà fait.

Sinon, n’embarquez point. — Il vous reste, croyez-vous, ces justes compensations à renoncer à la traverse : vos ballots, vos encombrants et riches ballots : toute une famille navigue avec vous ! Prenez donc le chemin de la terre, méticuleusement divisé, et qui d’ailleurs, par de longs détours, conduit à peu près au même but. Mais ne mouillez pas vos yeux des embruns de Grande Nostalgie. Détournez vous. Déroulez. Atteignez vite l’autre bord. Atterrissez.

Retrouvez la route étendue. Vierge de tout marcheur, la Route marche sous vos yeux. Même déserte, elle demeure le lieu perpétuel et le lien des cortèges. Innombrable comme les veines dans le jade et les mailles au filet du firmament, elle trame ainsi la chair étendue de l’Empire. Ici, vous la voyez, étroite, dure, vertébrée : pour n’être submergée ni par la pluie ni par les récoltes : (trois récoltes en quatre saisons !) Elle se couvre de dalles de grès doux, gris et violet comme la terre, élastique au pas des sandales. Beau passage au tribut incessant, divisé, du pays de PA et de CHOU, procédant toujours à dos d’homme !

Suivez la route : elle s’élargit et se poudre. Elle se noie dans la poussière : elle devient vague et sans bords dans ces plaines septentrionales où le Peintre se refuse à la suivre…

Là-bas, le tribut se fait à grand charroi, ou par des caravanes lentes de chameaux, bêtes un peu trop esclaves pour figurer ici. Ici, voyez la route aux prises avec la terre, la falaise jaune, et ses châteaux et ses brèches, ses crêtes et ses murs. La route devient alors tranchante, et les pas piétinants l’incrustent de plus en plus profonde. La route descend dans la terre. Mais l’éboulement de toute une colline la coupe. Elle doit sauter à travers, et reprendre de plus loin.

La route poursuit. La route n’ignore jamais son but. Pleine de boue, ou dallée, la route est couchée de son long aux pieds du Maître.

Et ceux-là qui la couvrent maintenant peuvent enfin marcher allègrement. Ils sont petits, avec des membres vifs. On reconnaît sur leurs visages quelques traits communs aux Fils de Han. Mais combien grossis ! Voyez donc ces pommettes ! Ces cheveux mal plantés coiffant le front comme un casque ! D’où viennent-ils, avec ce pas mécanique, des mains vides, et les épaules non courbées ? Si on leur demande quoi donc ils ont dessein de présenter à l’Empereur, nul ne répond. Ils n’ont pas compris sans doute…

À dire vrai, ils sortent depuis très peu de temps d’une nuit originelle. Ce sont des enfants sans héritage, riches habilement de ce qu’ils apprendront. Sous leurs tempes de bois, il y a une férocité parentale. Au fond de leurs yeux charbonneux, un feu couve, sous de sournoises lueurs.

Le chef, petit comme les autres, répète sourdement une ambassade qu’il récitera aux pieds du Ministre des Tributs :

« On nous appelle « les Nains » ! Sachez que nous sommes du Grand JAPON qui est de fondement solaire. Nous ne portons rien sur les épaules ? C’est que nous venons tout apprendre, qui soit bon pour nous, et tout emporter. »

En effet, ils marchent en rangs comme de bons élèves. Ils méritent bien l’audience, et des enseignements.

Ils iraient tout droit jusqu’au bout, si la route, embourbée dans ce marais, ne laissait vivement vos yeux les devancer.

Et le marais se divise en canaux où se meuvent des chalands, — en longs rubans humides que des marcheurs, payés pour tirer à la cordelle, entonnant de leurs piétinements. C’est ainsi que toutes les fanges, les flaches, les ruisseaux bus par les sables, toutes les eaux on dirait mortes, — pourrissantes, — joignent leurs biefs et drainent en un seul réseau les provinces.

Là-dessus, plus lents que les processions sur la route, mais capables et puissants, vont les bateaux plats chargés de provendes, de parfums pour l’odorat, de beau riz, gras et blanc pour les bouches. Là-dessus va la flotte de promenade que les bons charpentiers du sud ont taillée pour Lui, dans les troncs vernis, imputrescibles et légers. Les équipages sont alertes et attentifs aux remous. Il y a plus de cinq cents hommes, bien habillés des épaules au ventre, les cuisses libres pour marcher quand il le faut dans l’eau et le sable.

Se suivant exactement l’un l’autre, d’arrière en avant, vous comptez : le bateau des cuisines, le bateau des Officiers, puis des Conseillers. Celui des Eunuques, celui des Princes du sang. La Barque-Ailée pour les Princesses, le Nid-du-Phénix, demeure des deux Impératrices. Viennent alors dix jonques armées pour la guerre, et enfin, le Bateau-Dragon, qui est pour Lui.

Si long, qu’entre vos deux mains il se voit à peine en entier ! si haut, que la quatrième toiture mène son sillage dans les nues, qui refluent comme autour du poitrail l’eau fendue ! La carène est jaune et squameuse. La queue s’enroule et soutient le grand château de poupe sur le carré du gouvernail. Le patron à qui tout obéit, est cet insecte accroché aux écailles, — montrant, par le rapetissement de stature, la grandeur du Palais aquatique. Il fait un vent modéré, portant nord vers la Capitale : on a hissé la voile d’ocre, tramée de losanges. Le mât, laqué de rouge, ploie élégamment. Les hâleurs courent sur la berge afin de n’être pas devancés.

Vite, vous-même, pour n’être pas devancés, déroulez : ne vous arrêtez point à ce passage où l’eau baisse, où la rive se resserre, où l’on voit la fange monter, et les pieds, trempés à peine, s’envaser.

Si d’aventure, par jalousie de quelque dieu régulateur des canaux et des buses, l’eau venait à manquer sous la grosse carène, le Bateau jaune saurait bien naviguer quand même : tous ses tributaires à la suite, les centaines de chalands chargés de grains verseraient, sous ses flancs, cette moisson de leurs flancs : le Bateau-Dragon ferait sa route sur la mer céréale.

Et l’Autre, le Dragon, flotterait non moins léger sur ce brouillard en marche qui nous gagne, — (est-ce l’exhalaison des canaux et des mares ? L’haleine des eaux déjà mortes ?) Cette vapeur est semblable aux fumées qui accompagnent ou dissimulent ces êtres qu’on ne peut dire « humains » malgré parfois leurs espèces humaines. C’est le souffle d’un esprit, égaré au milieu des pesants apports de toutes parts… Une sorte de Tribut intellectuel !

Ne soyez pas dupes ! ne vous laissez pas aveugler. Donnez à votre regard le vrillement des petits yeux du Grand-Élastique : percez ce brouillard… Déchirez, écartez les lambeaux gris…

Découvrez des couleurs encore, des bannières, des oriflammes, et tout d’un coup ces rouges et cet or se mouvant à travers le vent. Voyez cette ambassade ; ou plutôt, balancées très haut sur les têtes, voyez ces images : un homme presque nu, suspendu par les deux bras écartés, la face ceinte d’un grand rond d’or qui fait une gloire bien pleine. Courbés devant lui, voyez ces monstres à visage doux, — on ne peut dire mâles ou femelles — l’œil baissé, caché par de jeunes paupières ; les mains unies et pointues, de grandes ailes d’oie céleste attachées aux deux épaules et le front rayonnant de feu !

Telles sont les enseignes en marche d’un convoi inexplicable si des inscriptions, çà et là — que l’on peut lire, — ne le déclaraient « religieux ». Il faut croire aux bienfaits de ce qu’il prône, car les étoffes et les signes brodés sont cossus ; et cette troupe ne va point dans le désordre des pilleurs de grand chemin.

Quant aux porteurs, messagers ou adeptes, on les voit assez médiocrement vêtus de bure et de boue. Ils s’en viennent, parlant, enseignant, prophétisant. Ils ne prétendent à rien de plus qu’à révéler ces images et des paroles, à commenter un signe déjà connu : ce caractère : + che, « dix », dont les traits en croix ont peut-être une signification nouvelle : le pouvoir d’un pacte, une alliance… le tribut d’un dieu nouveau-né ?

Daigne, daigne parmi les autres, le Fils du Ciel agréer celui-là.
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MAÎTRISE LOGIQUE


DE SONG

La scène est pleine d’expression et déborde d’enseignement : L’Empereur, à demi étendu sur ce lit de repos, montre une bouche grave, un sourcil lourd de pensers philosophiques. Il admoneste le Prince Héritier debout, par déférence, à quelques pas de Lui.

Mais la leçon de chaque jour dépasse l’enseignement d’un Père à son fils. Des deux côtés, recueillant les deux flots du manteau de paroles, voyez le Grand Protecteur civil et le Général d’Armée. Comme s’éduque l’enfant, s’instruisent les Ministres et, par eux, le peuple entier.

*
L’Empereur explique :

« Que l’Univers, et tous les êtres qu’il contient, sont issus de deux Principes, coéternels, infinis, distingués, mais inséparables, norme et matière.

« Qu’il n’y a pas, entre ces deux Principes, antécédence ou postériorité d’origine, mais de Raison, — et une dignité. (La Norme ne tombant point sous les sens, la Matière les supportant.)

« Que l’une et l’autre, sans âme ni contour, s’individualisent dans la chair dont chacun de nous est fait, et qui, pour un temps, limite une portion de Norme, laquelle, à son heure, s’en retourne à l’infini quand le fini dans la chair se dissout, se décompose.

L’Empereur examine :

« S’il faut nier le Néant primordial, — et, certain de l’Éternité de Norme et Matière, décerner à celle-ci un titre tel : « Grande Raréfaction », ou bien « Grande Harmonie », afin de conférer à l’union de l’une et l’autre ce rang suprême : « Grande Unité », « Grand Commencement », « Grande Mutation », « Grand Être Réalisé ».

L’Empereur daigne commenter :

« Norme et Matière ont existé de tous les temps. Tout être est donc fait de Norme et Matière. Norme ne fut pas avant Matière. Norme, plus noble que Matière, ne peut exister sans elle ; et pourtant unique, se dénombre en la diversité. Norme éternelle s’incarne dans l’éphémère. Norme et Matière étaient avant que Ciel et Sol ne fussent. Ciel et Sol sont Norme et Matière. Norme et Matière sont autres que Ciel et Sol.

Et l’Empereur décide enfin :

« Que le Monde est vraiment un tourbillon, rare dans son noyau central, — de plus en plus dense, compact et formel à sa périphérie ; concrété comme la coquille autour de l’œuf mou. »

Dès lors,

« Que l’on n’enseigne point, par une méprise absurde, que les neuf sphères dans les cieux s’enveloppent comme les écailles concentriques de l’oignon, — mais bien qu’elles forment, en se déroulant du centre à l’étendue et dans tous les plans à la fois, les Neuf Volutes enspiralées du tourbillon de l’Univers, — et il n’y a pas de rayon. »

Et c’est ainsi que, négligeant l’odeur des festins, souriant de loin aux concours d’hommes et de femmes, l’Empereur s’enivre de sa seule pensée, et jouit du pur embrassement de ses concepts : pénétré, mieux qu’un Général d’Armée, des trente-deux principes de Bataille, il les emploie à la défense ou à l’assaut de ses seuls Palais de Logique.

Il gagnera la question de savoir si la Raison est antérieure aux sentiments, ou ceux-ci à la Raison. Il résoudra si le Grand Vide au bout du monde est dur en fonction de sa vitesse ou de sa définition.


Le Ministre civil, bien éduqué, s’incline, vaincu par la logomachie du Maître qui vient précisément de le complimenter sur son zèle intelligent. Le Guerrier, un peu à l’écart, tremble de tous ses gros membres. Plus forts que les béliers de sièges, les Mots frappent à lui crever le front.

Il n’ose point approuver trop haut. Il n’oserait surtout contredire. Mais, tandis que le Philosophe mène au combat ses idées bien rangées, le Militaire, inquiet malgré lui, se souvient que les Hordes Nord tiennent déjà les provinces du froid ; qu’ils sont là-bas plus d’un million, menaçants et mobiles. Il sait que depuis deux cents ans la Dynastie recule et se dérobe vers le Sud, abandonnant les villes, les canaux, les rivières et les champs dont les sillons transverses, disposés contre les chars antiques, n’ont pas pu retarder les foulées du galop Mongol…

Et que l’on s’en ira bientôt finir parmi les sauvages tout crus !

*
Mais telle est la vertu logique et l’imposante majesté des Mots, que le soudard renfrogne son inquiétude, écoute plus fort, feint de comprendre et se tient toujours coi.
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Atteignons ceux-ci, qui viennent du Sud au grand soleil de l’Annam et du pays Champa ; des hivers où jamais l’eau ne se prend en glace ; où la neige se raconte avec incrédulité et se conserve, si elle tombe, dans de précieux petits coffres. C’est pourquoi vous voyez qu’ils sont nus : malingres aussi : non point de la chair des Cent-Familles. Ces yeux caves ! ces cheveux tordus en chignons sans épingles ! ces anneaux dans les oreilles ! Le cou chargé de colliers ; les poignets lourds de bracelets, (car ils ne savent quoi faire de leurs mains) ils tendent par jeu des arcs inutiles ; ils sonnent dans des conques aigres et griffent la peau de leurs tambours.

On les verrait seulement ridicules s’ils ne conduisaient, vivantes et musclées, ces montagnes en marche, ces êtres gris, nés du soleil et du chaud : quatre jambes, rondes et larges comme des poteaux de temples : des oreilles en éventail, un nez docile, étiré sur deux brasses de long : ceux-là qu’on nomme « éléphants » s’attelleront très dignement au char du Fils du Ciel, — ou, s’il dédaigne, — feront de bonnes montures de combat. Deux d’entre eux, à la peau verte, déjà vêtus de cuirasses… remarquez ce tout petit sachet doré qui pend à leur cou.

C’est le baume des batailles. C’est plein de fiel humain recueilli durant les nuits de chasse à l’homme : vienne la victoire obligée, on en frotte le front de ces gros animaux, et soudain convaincus, emportés, fous d’écraser et de broyer, ils trottent dans les champs d’ennemis, récoltant les têtes comme des grains, écrasant les troncs, et, cabrés, ils barrissent de joie.

Et près d’eux, issues comme eux du chaud et du soleil, se courbent les palmes trop mûres, épuisées, pourries de beaux jus fermentés dans la sève ; des fleurs grandes comme des visages aux oreilles battantes ; des brassées de racines d’un goût soporifique. Parmi ce déroulé qui, passant de votre gauche à votre droite, alourdit cette main et allège l’autre, se glisse un troupeau de femmes appelant leurs mâles, — occupés à bien d’autres jeux ! Pourtant, elles vont libres, sincères comme des fruits réclamant les bouches, couvertes seulement jusqu’aux seins, le dos et les reins tout nus, les désirs au vent. Elles n’attirent point d’autres regards que les vôtres. À peine dignes de marcher dans ce défilé d’hommage, à peine peut-on les dire femmes au regard de la moindre serve aux antichambres du Palais. Justement la route est longue jusqu’au lieu du Maître Unique. Elles seront épuisées et vieillies avant de souiller de leurs ébats le congrès cérémonieux du Prince agréant ses concubines.

Elles se cachent deux par deux sous les fourrés étouffants.

La montagne reprend et envahit. De nouveau, les courbes des versants se balancent d’un bout à l’autre de l’étendue ; puis se dressent, se brisent, et pénètrent le ciel de leurs pics. Il n’y a plus de chemin passant ; il n’y a plus même de chemin possible, autre que les sillons du vent où les oies lancent la charrue de leur vol triangulaire.

La houle des monts se propage ; les pays tendent leurs échines. La terre grossit. L’air est rare. C’est le sacrifice du sol d’en bas ; c’est aussi l’apport incessant des hauteurs : — comme toute chose, ceci est en marche latente vers Lui. C’est le château d’eau d’où les fleuves, drainant ses provinces, découlent : la tempête solide dont les vagues s’en vont border des horizons : c’est le TIBET dans sa double offrande. Pendant que la masse se hausse, le trophée mouvant — nuages et eau vives et ce grand vent torrentiel, dévalent et cascadent sur ses Marches Occidentales.

Déroulez avec lenteur : progressez noblement comme les caravanes : comme ces bœufs largement encornés et habillés de poils ; comme leurs conducteurs majestueux dans les vastes habits grenats. Leurs grandes faces laquées par le souffle d’un vent dru, leurs grands coffrets, — où sont leurs saintes choses, — suspendus et battant à leurs grandes poitrines, ils descendent à grandes foulées que vous auriez peine à suivre. Ne cherchez pas, même du regard, à vous opposer, à remonter. Tout vient d’en haut ici, avec la conscience de cristal pesant du glacier et la force lourde de l’air froid.

Ils vont. Leurs seuls abris… des tentes aux couleurs rances. Ils préparent une bouillie de grains, ayant récolté, pour le feu, la fiente sèche. Ils battent et conservent le lait, afin d’en tirer une graisse jaune dont ils font cas, — affamés ou miséreux à ce point de traire des femelles d’animaux !

Pour s’accoupler, ils ont ces femmes, peu différentes d’eux-mêmes, avec un grand visage d’antilopes, les cheveux nattés, les mollets forts et les pieds gros. — Est-ce donc rien de tout cela dont ils sont orgueilleux ? Est-ce pour rien de tout cela qu’ils marchent vers Lui, des mois entiers, sur ce dévers de la plus haute montagne ?

Aller ainsi est leur bien et leur richesse. Prêts à se battre, prêts à dormir, prêts à se partager en frères la même femme conjugale ; prêts à prier, prêts à mourir solitaires : voilà ce tribut secret, ce savoir, — la simplicité des cimes — voilà ce qu’ils transportent avec l’odeur des neiges et de l’air. Voilà ce qu’ils vont présenter.

Ils descendent. Ils passent. Et nul ne pourrait les contraindre…

Un ravin sombre plein de nuit, traversé de lumières en marche. Suivez les, et non pas au hasard : voyez mieux : chacune procède au dessus des deux bras levés d’un homme qu’on appelle : « Porte-rameaux du soleil ».

Ils ont en mains ces branches de l’arbre Jo et ces fleurs orangées, reflets des couchants. Tenues très haut dans le ciel et tournées vers le météore au moment qu’il disparaît, ces corolles s’imprègnent de sa couleur, boivent son feu, et continuent à luire. C’est pourquoi, les « Porte-rameaux du soleil » vont vite et sûrement dans la plus froide obscurité. Leurs visages, qui contemplent la fleur, resplendissent comme des lunes. Que leur marche soit gênée par ce geste élevé, ou leurs corps déformés sous des habits huileux, peut importe : ils possèdent ces astres d’après-minuit : ils méprisent et fendent la nuit. Suivez les. — Mais ne désirez pas qu’ils abaissent, — même un instant — les bras pour se détendre : aussitôt, les fleurs s’éteindraient !

Suivez les. Ils ont raison : le jour, demain va reparaître…

Le jour revient…

Un jour large, d’une étendue inquiétante : le ciel est double : le dessus et le dessous sont semblables et le sol manque à vos pieds. Déroulez donc tout d’un coup ce qui peut tenir d’espace entre vos deux bras ; puis, ne bougez plus : il n’est rien qui doive changer dans cet horizon isotrope…

Et pourtant, sous vos yeux, cela change de peau, de couleur et d’humeur : cela n’est rien qui s’humilie comme la route. Et pourtant, pénétré du soc des carènes, cela est lacéré par les filets, battu par les rames, habité par des êtres myriadaires comme des oiseaux dans le vent.

Cela est plus vieux et fondamental que le continent solide : c’est la dormeuse, la pleureuse, la volubile mer dont on va dire le nom — (que tant de voyageurs ignorent)… Mais, ni la mer du Golfe où trois journées mènent d’un cap jusqu’à l’autre ; ni les eaux chaudes où les poissons filent comme des flèches et battent de leurs ailes libellules… Ni la Glacée, qui porte durant les mois d’hiver. — Celle-ci n’est pas froide et n’est pas chaude ; tiède juste au degré des larmes et de la pluie d’orage. Elle n’est point ici ou là. On la connaît tout d’un coup, devant soi, quand on espérait l’avoir fuie. C’est la mer de la Grande Nostalgie.
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